Accrocs à la blanche…


tarmokeuf31

Merci à Nicolas Cadet pour cette belle photo !

Quand l’hiver paralyse une bonne partie de la France et la grande majorité de la gent motocycliste, une frange d’irréductibles arbore un sourire béat et des pupilles dilatées à l’évocation du blanc manteau recouvrant nos routes et parant le paysage d’une virginale couche de poudreuse. Dans le cerveau de ce groupe d’allumés jaillissent des images de beaux dérapages, de longues glissades, de gerbes de flocons, de stalactites à l’extrémités des manchons, de bidouilles électriques pour inventer les calories, de volutes au dessus des gobelets de vin chaud, de coups de mains dans le dos pour au pire pas reculer voire, au mieux, continuer d’avancer, de gros crampons ou de profondes rainures sur les pneus, et même de chaînes ou de clous pour les plus radicaux, les plus givrés d’entre nous.

Ce groupuscule a son langage, son vocabulaire, sa géographie, sa diététique. On y cause de Burle, d’Authentic, de Millevaches, de Cols-Blancs, et pour les plus extrêmes, d’Éléphants, de Pingouins, de Kristal. Ça dit « j’me suis tanqué » et non « je me suis enfoncé ». Ça échange des heures sur des recettes de tartiflette ou de croziflette plutôt que de déblatérer tout déprimés sur les régimes minceur d’après fêtes.

N’allez pas croire que ces drôles d’oiseaux sont des masos, qu’ils aiment à se cailler, non, rien de tout ça, bien au contraire, se confronter ainsi à l’absence de degrés comme au pas grand chose d’adhérence, c’est pour mieux sentir la chaleur qui coule au fond de nous et se sentir toujours plus vivant le visage fouetté par le vent, c’est comme le fameux chaud froid des douches dites écossaises, les baignades dans les hot spots islandais ou des séances de sauna finlandais qu’on n’apprécie vraiment qu’en environnement bien glacé, parce que quand le feu rencontre la glace, l’on peut s’attendre à tout plutôt que n’espérer rien.

Aussi, quand aux actualités on parle de routes fermées, de naufragés, qu’on cherche les responsables, les vrais coupables, qu’on réclame plus de pompiers, plus de policiers, qu’on assène que l’hiver, rouler c’est l’enfer, qu’on veut tout plus salé mais en même temps moins épicé, nous autres on songe plutôt qu’on est au paradis, au paradis blanc, mais pas d’un blanc d’hôpital, pas d’un blanc pour croix rouge, non, je parle d’un autre blanc, un blanc bien immaculé, un blanc plein de promesses, ce blanc qui étouffe les bruits mais pas la musique, qui arrondit les angles et aiguise tous nos sens, qui apaise le monde en ouvrant les esprits obtus, qui recouvre la grisaille comme le peintre enduit sa toile avant de se mettre à l’ouvrage, pour mieux mettre en valeur les couleurs, les couleurs de nos copains, de nos engins, histoire de bien recommencer l’année, de repartir du bon pied une fois la dinde bien digérée, parce que la neige, quoi qu’on en dise, c’est drôlement mieux que la gaze pour panser les plaies de l’âme.

Et si ces irréductibles se voit souvent qualifiée de cinglés ou d’inconscients par ceux qui ne jurent qu’au nom de la sécurité, ceux-là même qui pensent qu’une vie terne les rendra immortels, et qui croient qu’à 80 à l’heure il ne leur arrivera jamais rien de grave quand ce qui est grave c’est qu’il ne leur arrivera jamais rien, c’est peut-être tout simplement que des individus qui aiment rouler en glissant, qui aiment aller de travers, et même complètement à l’envers, ce ne sera jamais facile de les faire rentrer dans le rang, et encore plus compliqué de les faire marcher au pas. Il n’est pas difficile d’imaginer que ce genre de personnage, dans nos mondes qu’on voudrait ultra-sécurisés, ultra-capitonnés, ça dérange, ça fait tâche, ça fait comme les étoile dans la nuit, ça donne à penser, ça donne à rêver, et surtout ça attire l’œil, et comme tout pilote le sait, là où l’œil regarde, les roues suivent…