Escale sanitaire en Corée…


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Les aéroports se ressemblent tous. Un mélange de béton, de verre et d’acier, des escalators , des couloirs interminables et des hauts parleurs nasillards qui crachent en boucle les références des prochains vols et les noms des retardataires. Au petit matin de mon escale, les deux bâtiments de celui de Séoul sont noyés sous une petite pluie fine. Ils sont reliés par une navette sur rail qui, à la fréquence d’une toutes les cinq minutes, amène sa vague humaine depuis les arrivées jusqu’aux correspondances. La seule différence, dans cette aérogare ce sont les toilettes. J’avais entendu parler de ces prestigieuses cuvettes japonaises qui te font les soins complets après livraison. Je n’espérais pas les trouver aussi en Corée. Dans un petit accoudoir high tech, différents petits boutons donnent accès au balayage tiède, ou au massage vigoureux. Il y a  même une option Karsher qui décape presque jusqu’à la prostate.

J’y aurais bien passé quelques heures à m’y désaltérer, c’est sans doute l’endroit  le plus calme du coin. Mais je n’étais pas le seul  à rêver d’y faire un stage. Alors il ne me restait qu’à rejoindre la marée pour y attendre ma correspondance…

la piaule…


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Val Samouraï m’a trouvé une piaule collective dans une petite maison au centre ville. Quatre lits, trois fenêtres et deux colocataires . Le premier passe sa vie sur son téléphone et le second, plus polyvalent, sur son téléphone et devant la télé. Deux petites boules de cire glissées dans mes oreilles m’ont offert ce sommeil intense et lourd tellement indispensable pour revivre normalement après un saut spatio-temporel d’un bout à l’autre du continent…  

Le lendemain, je redécouvre la ville, les salons de thé, le nouveau comic’s shop de Sasha et toutes les filles de l’alliance Française qui m’ont préparé quelques petites conférences pour meubler cette semaine de transition.

Russkiy Island


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Sasha m’a embarqué dans la caisse de Andrej pour aller pique niquer sur Rouskiy Iland. Cette île fut d’abord une base soviétique. Quand les temps ont changé c’est devenu la balade du weekend. On a construit un grand pont et la nouvelle université. Katia, la nouvelle girlfriend de Sasha, est une jeune journaliste qui aimerait se reconvertir en romancière de science fiction… c’est, semble t’il pour elle, le meilleur moyen de,  raconter ce qu’elle veut sans risquer les emmerdes. Après le bol d’air, ils m’ont amené directement chez Ilya pour redémarrer la moto. Ilya, je ne l’ai vu que quelques minutes l’année dernière…je ne sais pas trop quel est son boulot, mais il paraît qu’il connaît bien les arcanes douanières et si c’est vraiment le cas, ça pourrait faciliter bien des choses, car c’est bien là la première mission de ce début de voyage…mais j’en saurai sans doute plus demain…

mon voisin petit front…


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Les chambres collectives c’est un peu comme à la loterie, ou comme en prison, on ne sait jamais trop bien sur quoi on va tomber. Je ne connais pas vraiment la prison, mais j’imagine… Le dominant des deux russes à petit front  a commencé à être du genre désagréable dès le deuxième jour. Bon, d’accord, je n’avais pas rangé la clé comme il faut, mais, d’accord, ça va, pas la peine de s’énerver, surtout quand on a en face quelqu’un qui visiblement ne comprend rien du tout. Voulait-il encore se venger, le soir, quand je suis rentré ? Il écoutait la télé encore plus à fond, il vociférait au téléphone avec encore plus d’énergie, je crois même qu’il avait légèrement incliné l’écran vers mon lit pour que, même avec mes boules de cire, je ne puisse toujours pas dormir ; mais peut-être qu’il y a là comme une légère pointe de parano. Je suis excusable, à mon âge on n’a plus tellement l’habitude de se faire engueuler en chambre collective.Je ne sais si, le jour suivant ,c’est le fait que j’ai un peu dit à la réception que j’allais sans doute aller chercher ailleurs parce la vie en cellule c’est pas mon truc, que la subhumanité ne me fascine que de loin  ou si c’est parce que je suis pote avec Val Samuraï ou si c’est un peu tout ça à la fois, mais, le troisième soir, mon tortionnaire n’a pas allumé la télé et son disciple était parti ailleurs. C’est même moi qui avais peur de le réveiller avec le cliquetis de mon ordinateur… Vais-je me remettre à croire en l’Humanité ? Non, je ne crois pas : le lendemain, alors que je dormais profondément, délicatesse extrême, il m’a réveillé en me secouant virilement pour me dire au revoir et disparaître en laissant la porte grande ouverte ; celle qui donne sur la cuisine collective pleine de chinoises coincées…heureusement, ce matin-là, les chinoises étaient déjà parties…

Un dimanche à la plage…


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Aujourd’hui, je devais reprendre contact avec Val Samuraï mais, tout comme l’année dernière, ses messages sont toujours assez laconique et il faut une certaine patience, ou un bon bouquin à lire, pour attendre son arrivée…mais il arrive toujours. Nous sommes donc allés faire une petite visite au Club… Le Club est ce lieu incontournable chez les motards russes où on fait toujours une étape histoire de causer carbu en bouffant des chips gras et de la mayo. On peut ensuite regarder des films soviétiques à la télé et puis se demander combien de temps on va rester là. Heureusement, malgré l’arrivée de quelques collègues, nous sommes partis faire un tour. Val m’a amené chez lui pour récupérer madame et partir faire un tour à la plage. Il habite une vieille maison en briques, en face d’une encore plus vieille maison en bois , sur une colline herbeuse où poussent un peu partout de grands immeubles de béton et de verre…un peu comme l’aéroport…il a un petit jardinet, une terrasse avec tonnelle, on boit un thé en regardant le papy de la maison en bois qui regarde ses fleurs pousser en slip. C’est lui qui a le slip, pas les fleurs…enfin pas Val Samuraï, le papy d’en face… Autour de tout ça, l’urbanisme un peu anarchique du pays fait sortir de terre de grandes tours qui font de l’ombre aux fleurs sauvages. Après la petite visite, nous avons rejoint le reste de la famille à la plage de Russkiy Island…C’est un peu une plage foutoir à l’accès rocailleux très embouteillé.   Il y en a qui vivent là tout l’été dans des cabanons caravanes un peu déglingués. Ils gèrent les buvettes, les locations de tentes, le château et le toboggan gonflable. Ils ne ramassent visiblement pas les poubelles. Au retour, il y a des bouchons interminables sur les deux viaducs, mais on passera par les petites routes pour manger quelques blinis dans la belle famille et, finalement, la journée touchera à sa fin… Rare privilège ; Val m’a laissé la clé du club et chargé d’accueillir deux motards français qui doivent arriver  de je ne sais où mais personne ne sait vraiment quand…   C’est super, je vais pouvoir mater plein de films soviétiques…

poser ses repères…


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Le comic’s shop de Sasha est un bon endroit pour dessiner. Tous les fan’s de bandes dessinées passent par là. A l’échelle du pays, ça ne fait pas beaucoup de monde mais , à l’échelle de son petit local, c’est plutôt dense. On y croise aussi les acharnés de jeux de rôle et de game of thrones. Du métaleux chevelu à l’étudiante en art plastique ; côté look, c’est assez disparate et, en ce qui concerne les conversations, c’est souvent plus intéressant que dans les club de bikers. Nous passons allègrement de la liberté d’expression à l’histoire de la Corée, du sens de la mise en page au rock mongol…et puis pas loin, il y a un grand resto populaire et très joli, on y mange pour pas cher et parfois on y croise de jeunes musiciennes diaphanes qui entre deux cafés, s’offrent une sonate de Chopin sur un magnifique piano à queue. Je crois que si les paperasses traînent un peu, j’aurai trouvé mes repères pour trainer quelques jours à Vladivostok…

petites dessins et rencontres floues…


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Aujourd’hui j’ai fait mes premiers dessins à l’Alliance Française, j’ai rencontré des motards français, et des motards Lettons et d’autres motards français, mais ça c’était hier…on a bu du vin australien, ça perturbe la concentration pour l’écriture, même si ça libère la concentration pour la conversation. Les motards français étaient en couples, des vieux briscards et  des jeunes aventuriers mais vieux quand même, je sais, c’est pas clair,  je vais essayer de me concentrer, de désaouler et structurer ma pensée pour mieux raconter tout ça…mais pas tout de suite…

Philippe et Nathalie…


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Val m’avait donc confié la clé du club  pour accueillir Philippe et Nathalie. Un couple de voyageurs à moto, sur les routes depuis dix huit mois avec deux KTM.

A ma grande surprise, ce ne fut pas deux jeunes sauvages que j’ai retrouvés devant la porte, mais un couple proche de la retraite. Il est marin, breton et forgeron. Il a écumé l’Arctique et l’Antarctique en bateau, les  pistes Sahariennes en camion et même la piste Nord Sibérienne qui m’intéresse tant.

Philippe, c’est une mine d’informations, je boirais bien ses paroles, mais le débit est tel que je risque d’avaler de travers. Il faudrait l’enregistrer puis se le repasser le soir à la veillée, par petites doses et de préférence en vitesse lente pour ne rien en perdre. Nathalie s’abreuve de ses paroles, elle a de l’entrainement et, à chaque saillie, éclate d’un rire atomique. Voilà sans doute ce qu’on appelle un couple taillé pour la durée. Elle a bu ses paroles pendant des années, lui, d’un bout à l’autre du globe et elle, à la maison, comme une vraie femme de marin.

Et puis un jour, elle s’est acheté  une 125 et elle l’a suivi à travers toute l’Asie, de la Turquie au Vietnam puis du Japon à Vladivostok.  Il me dit que, quand même, du voyage comme de la forge, il prendrait bien  sa retraite et avec son infirmière de Nathalie, quelque part dans le sud de la Bretagne, sur ses terres, il ouvrira un relais motard où il pourra raconter ses voyages à la veillée, en direct et en avance rapide.  On bricole nos bécanes ensemble, c’est comme si j’avais allumé la radio ; je ne sais pas comment il faisait quand il voyageait tout seul, il a dû stocker un disque dur entier d’anecdotes et même des minicassettes TDK métal, du temps où il passait des camions au Bénin.  Je vidange mon moteur, j’écoute sa traversée du Tanezrouft, on casse la croûte pendant qu’il me raconte quelques expéditions polaires avec des chiens et des bateaux qui coulent et puis je remets de l’huile neuve en écoutant la Route des Os, au nord de Yakutsk. Ah merde, j’ai oublié de remettre le bouchon, toute l’huile est par terre, j’ai dû être un peu déconcentré !

En recherchant des bidons neufs à la station, un jeune blond au regard clair, commence à discuter ; dans un jargon approximatif, on arrive à se comprendre, il a aussi un club, un kloub comme on dit ici, il veut me le montrer, c’est un kloub de motocross, il m’y fait voir toutes les bécanes et il m’offre un pneu , comme ça , spontanément, comme on offre une bière, pour me remercier d’être passé.  Je ne le reverrai sans doute jamais, j’oublierai même son regard limpide…le drame de l’être humain, c’est qu’ il finit  toujours par oublier; les regards croisés se noient dans les brouillards du souvenir…

Asta et Linas


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Au kloub, il y aussi un autre couple, jeune et lituanien, Asta et Linas, avec chacun sa BM ; lui la 800, elle la 600,  à leur retraite ils rouleront peut-être en KTM…. Eux, ils vont aller vers l’Asie Centrale, puis l’Iran et de là embarquer pour l’Afrique.  Asta me demande des tuyaux; je lui  file quelques conseils et quelques adresses,  je fais mon briscard breton, le genre qui a tout vu de l’Afrique. Je lui dis que le Mozambique c’est mieux pour descendre que la Zambie ; je lui conseille de s’arrêter à Tofo et à Ilhia de Moçambique et d’y appeler Yorick de ma part….je ne lui ai pas dit, à cette jeune blonde nordique que Yorick avait poursuivi de ses assiduités insatiables toutes les gazelles sculpturales du pays, le long du canal du Mozambique, de Pemba à Inhambane, et qu’une blondeur nordique allait peut-être l’affoler. Mais ils verront bien sur place, son grand gaillard devra rester courageux et vigilant ; courage et vigilance, comme aurait dit Samora Machel, du temps de la guérilla…

Bertrand et Geneviève…


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Bertrand et Geneviève sont arrivés à leur tour et moi, j’ai l’impression d’être une espèce de réceptionniste pour couples en transit au bout du continent. Ils sont, eux aussi, un peu retraités mais moins briscards que notre Breton. Ils ont quand même traversé toute l’Asie centrale et la Russie en side car Triumph. Maintenant ils cherchent l’accès au Japon ou à la Corée, ils se tâtent, ils prennent le temps de réfléchir…Avant les retraités partaient en camping car, maintenant ils partent à moto. La bécane, c’est devenu un truc de vieux, vestige d’une époque d’insouciance, vaguement hippie, où la moto pouvait encore être synonyme de liberté, de cheveux aux vents, avec des fleurs dedans, à condition de ne pas rouler trop vite. En France où les slips devront bientôt être homologués, l’insouciance en prend pour son grade… chez les Russe, on peut encore y croire.                               Bertrand, je n’en suis pas peu fier, a chopé le virus, l’envie de grands voyages, en lisant mes blogs. Il a pris contact avec moi en commentant un des articles…il était à Irkustsk, chez Dima et Tatiana qui s’inquiétaient pour moi…  Bertrand et Geneviève s’appellent sur leur blog « Bébert et Ginette »… je m’attendais donc à voir arriver deux prolos parigots en side Ural, la clope au bec et le perfecto graisseux. Je fus donc très surpris de retrouver dans le hall de leur vieil hôtel chic un couple tout ce qu’il y a de plus raffiné, vaguement vieille France, limite sang bleu… il doit peut-être avoir honte quelque part d’être un avocat savoyard qui claque son héritage en s’offrant, en guise de préretraite, une ultime folie nomade !                                                                           Pendant ce temps-là, Ilya me confirme régulièrement que mon dossier est entre de bonnes mains, mais je me demande parfois si je ne suis pas venu ici juste pour y faire homologuer ma moto en regardant passer les autres…mais cette homologation sera tellement précieuse pour la suite.

au bout du bout…


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Je suis allé faire expertiser ma moto. Une étape de plus pour son homologation sur le sol russe. Le bureau de l’expert est perdu dans un immeuble presque introuvable dans la péninsule qui prolonge la ville jusqu’au phare planté devant Russkiy Island. Je me suis levé tôt pour arriver à l’heure mais je n’avais aucune inquiétude puisque Kévin2, mon nouveau Navigator refilé par Technoglobe, allait m’y emmener en quelques minutes…mais Kévin est capricieux, il refuse de reconnaître l’adresse que je localiserai finalement avec le petit logiciel « plan » de mon téléphone. La technologie m’a quand même sauvé la mise parce que, cette péninsule, c’est un vrai labyrinthe. Pour y accéder on prend la route qui passe devant la gare du Trans-sibérien et la gare maritime et puis on continue. Sur la gauche, il n’y a que des installations portuaires et sur la droite quelques kilomètres de ville soviétique et de bâtiments militaire et puis tout au bout, un peu de lande broussailleuse qui se termine par une fine langue de terre qui accède au petit phare, ultime bout du bout du continent. C’est un endroit calme, on peut y prendre un bol de quiétude en mangeant une gaufre au sucre. Quelques villas commencent à pousser  au milieu des broussailles. De l’autre côté de la péninsule, la mutation urbanistique est plus impressionnante. Comme les installations portuaires y sont plus informelles, la ville moderne , chic et balnéaire y progresse à pas de géant. Depuis le vieux centre, les restaurants, les immeubles chics et  les pistes cyclables remplacent progressivement des terrains plus que vagues, jonchés de containers, de grillages, de préfabriqués et de vieux bulldozers. Et sur la hauteur, c’est un joli mélange, une bruxellisation à la Russe, des bâtiments de la marine en béton, des immeubles en briques et quelques  maisons du dix neuvième transformées en restos chics ou en consulat de Chine ou de Corée et puis même quelques-unes en bois, rarissimes, planquées dans les coins en attente de la mort des vieux qui y croupissent encore pour que les héritiers vendent le terrain une  fortune un jour ou l’autre à d’avides promoteurs aux aguets.   L’expert n’était pas du tout un vieux fonctionnaire à casquette mais un jeune  homme bien sympathique qui a photographié ma moto en rigolant puis m’a promis le papier magique pour très bientôt, c’est promis, juré et même craché…                                      Alors, je vais continuer à flâner…

le garage près de l’aéroport…


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Depuis mon arrivée, quand je veux faire de la mécanique, je ne vais pas qu’au Kloub. Ilya a tenu à m’emmener chez un ami à lui qui, dans la ville de l’aéroport, cinquante bornes au nord, tient un petit garage…  informel bien sûr, comme d’habitude. Je pourrai , bien encadré, y changer quelques joints fatigués sur la fourche et le moteur et  rhabiller ma roue avant du pneu offert par l’homme aux yeux clairs… Mais c’est un peu loin et puis il y a cette musique, cette insupportable bande FM… la radio de merde est , avec le calendrier de gonzesses à gros nichons, un classique du décor d’atelier.

C’est vrai qu’il y a des exceptions, je sais,  j’ai les preuves, mais là, à Artem, la petite ville de l’aéroport, c’est comme ça…et moi, bon, les calendriers pourquoi pas, mais la bande FM, ça, non ; je n’y arriverai jamais…

Alors j’ai arrêté de faire de la mécanique pour me replier sur les petits dessins ou le tourisme , après tout, elle tiendra bien comme ça la moto…il faut garder un peu de suspense pour quand  je pourrai repartir, quand  j’aurai mon papier…demain…ou après demain….

L’attente…


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L’attente est une des composantes inévitables du voyage au long court. Les formalités, les passages de frontières ou les aléas mécaniques plongeront toujours le voyageur   dans les affres de l’attente. Mais, contrairement à son parent pauvre le touriste, le voyageur comprendra très vite que l’attente est source de rencontres et d’aventures intérieures, il la vivra intensément, sachant très bien qu’elle lui fournit un peu de ce repos indispensable avant les longues épreuves physiques de la route. Mais avouons-le, il ne faut pas non plus que ça traine des mois, parce qu’à force, ça énerve aussi, l’attente…Geneviève et Bertrand attendent la bonne volonté de Youri, leur transitaire. Moi j’attends celle de Ilya qui connaît les passages secrets des bureaux de douane, même si parfois j’appréhende qu’il ne s’y soit perdu.

Nous avons tous quitté nos hôtels respectifs. Un congrès très important au centre ville monopolise les chambres de tout le parc hôtelier ; Bertrand m’a donc invité à séjourner dans l’appartement où ils se sont installés en attendant leur départ. On y parle plus philosophie que joint de culasse, ce qui n’est pas pour nous déplaire. Nous sommes retournés à Russkiy Island où je leur ai fait découvrir la plage, les viaducs et la chute de reins des filles de Russie qui pourrait rendre fous les vieux motards égarés sur ces  derniers virages avant le Pacifique…                                                           ( promenade sur les ponts  et à la plage: https://youtu.be/0VFCDktcMyA )

Dernière nuit dans l’appartement…


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Pour les retraités, les choses avancent plus vite… Demain matin, ils embarquent pour la Corée et moi j’attends toujours. Quelques pistes se profilent dans ce casse tête paperassier que je tente d’affronter. Nous quitterons donc l’appartement pour suivre nos destins respectifs.

Nous n’étions pas si mal dans notre cinquième étage. Un immeuble tout ce qu’il y a de Soviétique mais  refait, équipé, ripoliné, à deux pas du supermarché ; on y aurait presque changé de routine et refait nos vies,  mais ce ne fut qu’une petite étape de ce  voyage immobile dans les contrées bureaucratiques.

ping pong au téléphone….


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Bertrand avait, pour négocier ses transports, un transitaire spécialisé. Moi, depuis mon arrivée, je laissais faire Ilya qui me tenait au courant de l’évolution du dossier. Et puis, Ilya m’a dit que c’était plus compliqué que prévu, qu’il fallait vraiment que la moto quitte le territoire pour pouvoir la réimporter, qu’il n’y avait pas moyen de tricher avec tout ça…Alors j’ai appelé Youri, le transitaire  des motards qui  m’avait déjà croisé au Kloub. Lui, il me dit qu’il peut aller plus vite en prenant plus cher. Je vais voir Ilya au centre ville ; il me dit que c’est impossible de faire autrement, que c’est louche les plans de Yuri, que ça risque d’être bidon et de m’amener des embrouilles à la sortie. Je joue au ping pong entre les deux, quand je rappelle Yuri il me dit qu’il a déjà vu un dossier à mon nom à la douane…les deux pistes se rejoignent, c’est encore plus flou,  alors, je choisi la sécurité, je fais confiance à Ilya et je ne saurai sans doute jamais lequel aurait été plus rapide ou fiable que l’autre. Quand on a le choix entre deux routes, il faut se décider pour ne pas prendre racine et ce qu’aurait pu être l’autre route, il ne faut plus jamais y penser. Le voyage c’est comme la vie, il faut avancer et ne jamais regretter…mais dans mon cas précis, je n’avance pas vraiment…

Bébert au départ…


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Aujourd’hui, Vladimir, le boss de toute la Russie est de passage à Vladivostok. Il doit tailler le bout de gras avec ses collègues du secteur à propos du trublion de Corée du Nord qui commencent à affoler les gens du coin. Toute cette effervescence risquant de provoquer quelques embouteillages supplémentaires, Yuri est venu chercher Bébert et sa régulière un peu plus tôt que prévu pour l’emmener à la gare maritime. Nous étions  donc  encore à siroter tranquillement notre thé en devisant de l’usage du Monde et des profondeurs de l’Humanité quand la sonnette nous ramena en sursaut à la réalité . Comme d’habitude, je n’avais pas vraiment bouclé mon paquetage alors que la famille Bébert s’était levée plus tôt pour parer à toute éventualité. Le  temps de m’activer un peu, ils avaient disparus.

Les rencontres  sont toujours plus intenses en voyage, même si on croit y chercher la solitude ou le repli sur soi-même ; mais on se quitte souvent comme un souffle d’air, un pet de mouche, puis celui qui reste se sent vaguement tout seul…même si, lui aussi, a un voyage à faire…mais dans mon cas, peut-on encore parler de voyage ; ne suis-je pas simplement  en résidence ?

Comme je me sentais un peu vaseux, envahi d’une légère mélancolie, j’ai bondi sur mon vieux cheval et, bravant les embouteillages, je suis allé faire un saut à la gare maritime… J’y ai donc pu faire mes adieux  aux retraités, sachant que de nos jours, grâce aux techniques modernes, personne n’est  plus jamais  vraiment disparu à jamais…

Mais il ne faudrait pas que Kim jongUn balance un pétard sur le ferry qui les emmène en Corée du Sud…

Les entre deux…


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Il fait toujours beau à Vladivostok…je partage mon temps d’attente entre la boutique de comic’s et l’Alliance Française. Je n’avais plus de nouvelles du Samouraï…je me disais qu’il  ne devait plus avoir de batterie dans son téléphone, mais par un bref texto, il s’est manifesté à nouveau. Il est comme ça le Samouraï, pas question de faire de la littérature.Après un passage au kloub, on m’a proposé de suivre la bande en sortie. Me voilà parti pour l’option virée de groupe dans la ville.  On a tourné un peu, c’est comme pour les conversations, je suis sans comprendre.

Etre sans comprendre, n’en sommes tous pas donc là?   Mais là je suis, du verbe suivre, ce qui n’est pas tout à fait la même chose…

Après un bref passage dans un bar de métaleux, je me suis dit qu’il fallait que je profite de l’entre-deux suivant pour m’éclipser. J’ai prétexté un coup de mou soudain et je suis retourné dans une piaule collective me plonger dans le bon vieux  roman de Dostoïevski qui m’accompagne fidèlement dans les moments de vide…  J’ai  donc repris ma case départ au centre ville, dans le petit hôtel collectif où, finalement, quand les voisins de chambrées sont des humains dignes de ce nom, on peut passer des nuits  tout aussi dignes de ce nom : des nuits humaines en quelque sorte… J’y ai quand même, à force de changer de chambre et de parking, égaré mon casque Nolan qui aurait encore pu me protéger le crâne quelques temps. Encore une histoire de vieillerie ; j’aurais pu en parler longuement avec Bébert ; la mémoire qui flanche, mon bon monsieur, quelle calamité…heureusement, tout petit déjà, mon côté rêveur dissipé atterrait mes professeurs ; ça rassure ; si  j’avais des prédisposition, il n’y a rien d’inquiétant.

Les motards étant d’un secteur vieillissant, quand ils se rencontrent de nos jours, ils parlent moins de mécanique et de gonzesses. Ils seraient plutôt portés sur les rhumatismes, les problèmes d’audition, de vue ou de prostate. Quand Bébert embarqua sa Ginette pour une traversée de la Sainte Russie, elle sortait d’une opération de la colonne et de la hanche… Le vieux motard, c’est un nouveau créneau d’avenir à exploiter, une souche, une cible marketing ; l’accouplement du fauteuil roulant avec la moto ça pourrait faire un nouveau produit phare. Mais finalement, cela n’existe t’il pas  déjà ? Ne serait-pas ça qu’on appelle un side-car ?

Un américain à Vladi’


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 Devant l’alliance j’ai rencontré un américain en pâmoison devant ma moto, un petit mec  au physique et à l’âge indéfini, pas le genre dont on pourrait se dire au premier coup d’œil : tiens, mais que fait donc là cet Américain ? Il était, comme tous les voyageurs que je rencontre ici, en attente quelques jours d’un avion ou d’un bateau…Cette ville étant le  terminus du continent, on ne peut qu’y terminer son voyage. Je suis bien le seul à vouloir autre chose, mais je le paye d’une interminable attente. On imagine toujours l’Américain type athlétique, avec une mâchoire,  des dents et un brushing parfaits. Celui-ci était bossu, un peu crado quant à ses dents, je n’arrive toujours à savoir de quelle matière étaient faits les agglomérats laiteux qui s’accumulaient à la jointure de ses ratiches et de ses gencives, une sorte de poridge au tartre sans doute. C’est à son accent que j’ai compris que ce n’était pas un réfugié du Dombas. Il venait d’accompagner un groupe de motards qui s’était offert une traversée de Chine avec quelques motos japonaises, un guide et les formalités en règle. Encore un fois, on me rappelait que c’était le seul moyen d’entrer dans l’empire du milieu. Mon amerloque avait, lui aussi, un ancien flat Béhème ; il  ne pouvait qu’être attiré par ma vieille bête et toutes ses modifications farfelues. Un peu plus tard, dans la rue Svestlankaïa, où je passe ma vie,  j’ai croisé deux savoyards avec  de bons vieux trails japonais bien basiques. En transit bien sûr, la Corée ou le Japon, comme d’habitude…j’aurais presque pu aller y faire un tour. En Corée, c’est facile, il y a une journée de bateau, pas de visa ni de paperasses futiles pour la moto. Pour le Japon, c’est plus compliqué; il faut le fameux carnet de passage qui doit, en plus,  être traduit à l’arrivée…mais qu’irais-je donc faire là-bas avec mes cuirs râpés et ma moto antédiluvienne. J’ai l’impression qu’au pays du Soleil Levant on va me voir comme j’ai vu mon américain…Je préfère rester en Russie, même si je ne comprends toujours rien à ce qu’on me raconte, je  sais qu’ici il y aura toujours une place pour  ma patine et mes traces d’usure !

bosselages


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Les  ralentisseurs et les raccords de goudrons bosselés ne sont pas qu’une particularité russe, on en trouve un peu partout. Mais ici, il y a l’équivalent intérieur, le modèle « inside »,dans les escaliers d’immeubles soviétiques aux marches approximatives, usées par la chute du communisme, ou dans les hôtels par chers où d’innombrables décalages et pas de portes surélevés offrent un joli catalogue de farces et attrapes pour les orteils distraits.

Pour les feux rouges par contre, la terre entière pourrait venir prendre des leçons ici. Un feu   qui t’annonce le temps qu’il reste avant de changer de couleur, c’est une remarquable idée, dans un sens comme dans l’autre. S’il affiche deux minutes d’attente, on sait qu’on peut couper le contact, aller pisser ou s’acheter un journal. Inversement, si à l’approche du vert, on peut lire le décompte, on saura qu’on a le temps de passer tranquillement, sans ouvrir les gaz comme un acharné.

Sinon, les choses bougent pour moi, mais à un rythme débonnaire…j’ai déposé ma moto chez Ilya, on l’a chargée sur une remorque et, puissant symbole, enlevé la plaque d’immatriculation…il était temps, elle allait tomber toute seule… Demain il l’emmènera au port…Pour combien de temps ? Difficile à dire… mais pour que je ne m’ennuie pas trop, il m’a laissé partir avec une KTM …

la maison dans les bois…


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J’ai donc pu, dès le lendemain, partir en balade dans le Kraï de Primorié, la région de Vladivostok. Après être passé saluer le mécano chez qui  j’avais bossé à mon arrivée, j’ai continué la route jusqu’au « Safari Parc »…Pas terrible le parc…une sorte de zoo où c’est le public qui est en cage…un petit circuit de passerelles grillagées qui surplombent quelques grands enclos.. Deux tigres, trois ours et quelques cervidés ; tu parles d’un safari. On a pas le temps de trainer, il y un guide et on doit rester groupé, pas question d’attendre au calme la bonne lumière sur le fauve assoupi, on se fait engueuler. Après cette expérience inoubliable j’ai repris la route qui traverse forêts et collines…le soir tombe, un panneau sur la droite: auberge forestière à cinq cent mètres.

Des maisons de bois dans une grande clairière avec quelques daims pour faire joli et des lapins de jardin en tronc d’arbre. Les chambres sont grandes, les lits géants mais les draps un peu trop petits.

Quand on fabrique soi-même son lit  à la hache avec des troncs, on a tendance à voir grand et quand on va chercher les draps dans le placard, on se fait toujours avoir ; on a l’impression de vouloir faire  son lit avec des mouchoirs de poche..

Il commence à pleuvoir, je suis prêt pour ma première nuit dans le calme profond de la forêt de Sibérie Orientale…

De la forêt sauvage à la côte touristique…


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Le lendemain, il avait été prévu que je rejoindrais la directrice de l’Alliance Française pour l’aider aux dernières récoltes de son potager. Je n’ai jamais réussi à la joindre mais j’ai cru comprendre qu’elle avait eu un empêchement… alors j’ai trainé dans les villages environnants pour profiter de cette nouvelle moto. Tous ces petits bourgs qui semblent abandonnés à eux même, condamnés  à l’autarcie, oubliés pendant les hivers interminables mais, finalement, totalement fiers et  libres de vivre leur vie à leur façon … On me raconte qu’aux temps anciens de l’Union Soviétique, la vie des villages était très structurée autour des kolkhozes agricoles ou de petites industries. Il y avait du travail pour tout le monde, des écoles, des centres de santé et même  des cinémas. Après la Péréstroïka, tout a été chamboulé, les petites industries ont fermés, les kolkhozes sont partis en couille et la privatisation rampante  a fait disparaître toute cette vie rurale . Les jeunes sont partis à la ville et les vieux sont restés. Les jeunes ont un peu vieilli, ils commencent à revenir…c’est parce qu’ils ont la nostalgie, mais ils ne viennent plus qu’en weekend, prendre l’air, ramasser les légumes, se reposer de la ville. On en veut beaucoup à Gorbatchev d’avoir détruit le monde d’avant et d’avoir amorcé la dégringolade du pays et, envers et contre tout, on l’aime  le boss Poutine, qui commence à  monter des programmes pour redonner de la vie aux petits villages où les écoles, l’électricité, les autobus et les médecins se remettent en place peu à peu, tranquillement mais surement… Ensuite, je suis redescendu vers l’autre baie, celle de Nakhodka. La ville s’est construite, comme sa prestigieuse voisine, sur un site de collines au bord de la mer, mais quel triste mélange de n’importe quoi.  Il n’y a pas ce noyau romantique , souvenir des époques lointaines de la Russie éternelle… les immeubles soviétiques se mêlent a des architectures disparates, recouvertes de ces faux murs en plastique si moches avec leurs imitations bois, brique ou pierre. Les maisons sont séparées par des cloisons en taules colorées et puis des édifices religieux trop neufs et des centres commerciaux  où vient flâner une certaine  jeunesse  friquée, formatée et bien facebookée. Mais moi aussi, l’informatisation de la vie m’a rattrapé, il ne me reste qu’ à bouffer des pizzas grasses au mauvais jambon synthétique pour pouvoir accéder au wifi sacré. Plus tard, j’irai chercher où dormir, la forêt est loin derrière, il ne reste que des camps de vacances et des palissades en tôles colorées…alors je tente cette nouvelle variante…

Et ma nouvelle moto ? Nerveux, compact, ce petit bolide pourrait-être passe partout si le volumineux pot d’échappement n’était pas aussi bas et les suspensions aussi rigides, je sais qu’il existe une version pour le baroud qui, espérons-le, est équipée d’une selle un rien plus confortable, parce que rouler des jours assis sur ce bout de bois, c’est un coup à finir en fauteuil roulant (ou en side-car) rongé par les escarres.

… J’en profite pour faire mes premiers essais de commentateurs pour chaine de télé de fan de bécanes…   je ne suis pas certain d’avoir vocation en béton, mais bon… https://youtu.be/R-K4GnAxAtQ

Une matinée au camping avant de rentrer…


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Le matin, après une nuit en bungalow, Vladimir ne voulait plus ma lâcher. Il m’a invité à boire des cafés solubles lourdement tassés en mangeant des chocolats devant un match de boxe à la télé. Il est comme ça Vladimir, tout en nerfs et en muscles noueux, il aime les douceurs au petit matin. Il voulait que je l’accompagne au marché de Nakhodka pour aller chercher de la viande  rouge et puis que je reste plus longtemps…Une journée barbecue bien  virile , j’ai  pas envie du tout, alors je joue les petits bras et je réussi à me défiler non sans avoir, pour amadouer la bête, caricaturé un peu et accepté tous les selfies de rigueur, nouvelle et incontournable coutume de la world culture.

La route m’a ensuite ramené à la Vladivostok après avoir longé la mer et traversé ces forêts où rodent, m’a t’on dit les derniers tigres de Sibérie…

Et puis, finalement si je continuais mon stage d’essayeur moto…que puis-je encore ajouter pour finaliser le portrait de cette petite moto ? Son bruit de casserole qui ne correspond pas vraiment aux prouesses de ce petit moteur, son look audacieux pour ceux qui aiment l’orange, son moteur rageur même si il faut oublier de rouler au couple et ne pas hésiter à taper dans les rapports et puis bien sûr, cet incroyable freinage…surtout l’arrière… mais pourquoi donc toutes les motos n’ont-elles pas un frein arrière qui freine, puisque  KTM a prouvé que ça pouvait exister ? Mais bon, je vais encore essayer de vous en parler…après on passera à autre chose!                       https://www.youtube.com/watch?v=OxWMOmoegp8

La douanière…


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Retour à l’hôtel collectif…La vie y a repris son cours. Les  jours qui rallongent, les trains qui passent, celui de six heures trente annonçait l’arrivée du jour, maintenant quand il siffle, c’est toujours la nuit. Il m’est arrivé plusieurs fois de rester trois ou quatre semaines au même endroit, à réparer, attendre des pièces ou juste faire une longue pause, mais je trainais dans les contrées tropicales,là où les jours et les nuits, sans la moindre hostilité, se répartissent toujours les heures de jour et de nuit dans un parfait esprit d’équité. Je ne voyais pas le temps passer.  A Vladivostok, les jours raccourcissent et  les feuilles jaunissent, j’attends toujours des papiers et l’hiver arrivera bientôt… Je suis allé au bureau des douanes. Une fonctionnaire  en uniforme vert, terriblement sexy,  m’a fait signer trois bouts de feuilles en me fixant de ses yeux ravageurs… Dans un roman de gare, elle aurait glissé son numéro de téléphone dans mon passeport; dans un film porno, elle m’aurait  culbuté sur son bureau…  mais, là, dans la vraie vie, je suis reparti, à pieds sous la pluie, vers mon hôtel en longeant les quais du port à droite et la gare du trans-sibérien à gauche…les containers, les rails, les flaques… le rêve…quand même, elle aurait pu me ramener…

Sakhaline


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Je suis parti pour Sakhaline… En regardant la carte de la région, avec la Corée et le Japon si proches, j’avais repéré ce prolongement septentrional de l’archipel Nippon, ce nom qui n’évoque à l’occidental moyen que l’ancien bagne du temps des Tsars, le climat redoutable, la mer glacée… Comme Tchékhov en son temps, une envie irraisonnée m’a poussé à aller voir à quoi ressemblait cette île de si mauvaise réputation. Je suis donc passé par l’Alliance Française pour savoir si ma venue pouvait intéresser quelqu’un sur cette terre de bagnards hostiles. Il se trouve qu’il y a dans cette île un lycée très dynamique que le passage d’un motard gribouilleur intéressait énormément.

Sakhaline n’est plus vraiment un mouroir pour bagnards repentis. Conquise en partie par les Japonais avant la révolution, elle leur fut rétrocédée après la défaite de 1945 et redevint entièrement russe. Ils n’ont pas de chance les japonais sur leur archipel trop petit pour eux, à chaque fois qu’ils ont vigoureusement voulu annexer des régions voisines, ils ont raté leur coup. C’est peut-être justement cette vigueur qu’on leur a reproché.On parle beaucoup d’un pont qui réunirait Sakhaline au Japon, il n’y a que quarante kilomètres, symboliquement ça ne manquerait pas de classe, mais il paraît qu’il y a beaucoup de Japonais pour qui cette île est toujours Nippone, alors peut-être qu’on craint de les voir tous rappliquer dès l’inauguration !

S’installer à Sakhaline…


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Quand on a commencé à trouver du gaz et pétrole  à Sakhaline, le visage de l’île a changé. L’arrivée massive de compagnies étrangères à modernisé yuhzno-Sakhalin, la ville principale, qui est devenue une ville russe de plus, mais plus aérée, plus fleurie, quand il n’y a pas de neige, plus accueillante quand il ne pleut pas….Tchekhov avait quand même un peu raison de s’inquiéter pour la santé des habitants parce que, quoi qu’ils en disent ici, il pleut beaucoup …peut-être que ça ne s’arrête que quand il neige… Galina, responsable des cours de Français au Lycée Pouchkine, est venue me chercher  à l’aéroport pour me déposer à l’hôtel que je m’étais réservé sur E booking. Ce sont les retraités savoyards en side-car, Bébert et Ginette, décidément à la pointe du progrès, qui m’ont fait découvrir les réservations en ligne…il faut avouer que c’est pratique, mais ça ne m’empêchera pas de retourner dans les motels de bords de route en me fiant au hasard quand , un jour ou l’autre, je reprendrai la route. En attendant, je découvre mon nouvel hôtel collectif, une petit maison, presqu’un bungalow avec des murs en tôle de plastique imitation bois. Il n’y a pas de télévision dans les chambres, c’est propre, bien tenu et même si le voisin d’à côté ronfle comme un diesel marin, même si celui du dessus fait tanguer la literie dans son sommeil agité, j’ai quand même l’impression que ce sera plus confortable qu’à Vladivostok…

les jeunes filles…


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Une nouvelle vie s’organise pendant cette trêve sur Sakhaline. On vient me chercher chaque matin dans mon hôtel en plastique pour m’emmener au Lycée Pouchkine où je fais deux, trois ou quatre interventions chaque matin et puis les après midi, on m’a programmé des excursions, des promenades ou des visites de musée.

Le musée Tchekhov qui raconte les aventures sur l’île de ce dramaturge médecin de la bonne société moscovite qui se demanda un jour comment on pouvait survivre à Sakhaline et partit enquêter sur place. On a gardé  de l’île l’image des photos du musée. Une  caserne, une prison, une église (logique) et autour les petites maisons de ceux qui ont purgé leur peine et deviendront les premiers colons de Sakhaline.  Un siècle plus tard, l’occupation japonaise, l’union soviétique, le pétrole et le gaz ont  bien transformé tout ça. Je visiterai aussi le  musée régional, dernier bâtiment de l’époque japonaise, pour mieux comprendre cette passionnante histoire. On y apprend les guerres, les occupations,  les roches fossiles, les peuples d’avant tout ça, les baleines et les ours.

 De jeunes étudiantes m’accompagnent à chaque sortie, ce sont leurs travaux pratiques, c’est pour les obliger à parler le français dans des situations réelles, en immersion. Pour moi, ce n’est pas désagréable du tout, comme immersion, d’aller voir des terminaux gaziers, des plages grises ou des poissons empaillés en si agréable

compagnie.    Entre deux commentaires sur Tchekhov, elles me parlent de leurs rêves de leurs envies, de leur prince charmant et de Paris… Moi je leur parle de Paname, de Bruxelles et de Montpellier, de Dieu qui n’existe pas  et de la vie d’artiste. Je frime un peu… Comme il doit être difficile d’être professeur dans un lycée de jeunes filles, de devoir parler du carré de l’hypoténuse à ces nymphettes pleines d’illusions…

Galina m’a organisé une émission de télé dans le club de Bikers « Red and White Army », tout un programme …me voilà adoubé et invité à une balade dans l’île ; mais je devrai quitter pour une journée mes chères petites guides pour m’immerger dans un monde que je connais déjà si bien…

sommeil connecté…


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Je quitte l’hôtel…Galina m’a trouvé des parents d’élève ravis de me permettre de fuir quelques instants les chambres collectives et les concentrés de mystères sociologiques qu’on pourrait y étudier. Qui sont, par exemple, ces voisins de chambrées, rivés à leurs écrans, qui s’endorment sur leur ordinateur ou leur téléphone, qu’aucun aspirateur tonitruant ne réveille, même à dix heures du matin ?

Sont-ils venus ici pour faire du tourisme, pour travailler? Le plus chinois de la bande, entre deux roupillons, se flatte de ses connaissances en français en me gratifiant d’un « bonjour » bien appuyé et se rendort après que je lui ai renvoyé la politesse d’un «  drastutiê » magnifiquement ajusté.  Un Tatar barbu me raconte brièvement d’où il vient avant d’aller prendre son bus pour la ville… Salamalekoum… c’est inattendu en Russie…Seul un jeune japonais en visite touristique discutera un peu dans la salle commune…je le saluerai de l’unique mot japonais que je connaisse… Aligato my friend et que nos routes nous portent chance…

virée biker…


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Un matin pas comme les autres, devant l’immeuble où j’ai déménagé, Sergeï, de la « Red and White Army » est venu me chercher avec son minibus…Après être allé visiter l’école de pilotage des enfants , nous somme passés au club où m’attendaient Roman, le président, et tout un équipement à ma taille : bottes, gants, casque et une Ducati Multistrada , millésime 2002. Nous voilà partis, il fait beau, tout baigne…Après avoir bricolé le sélecteur de la Harley du boss, notre petite escadrille a pris son envol : la Harley, la Ducati et une Gold Wing Wallkirie suivis du minibus Toyota. Après trente bornes, la courroie de transmission de la Harley s’est déballonnée sur le goudron…on a chargé la moto dans le minibus et nous sommes repartis. La route s’étire entre la mer et les collines boisées, il y a quelques villages, une petite ville et après cent cinquante bornes nous bifurquons sur une piste pour arriver sur une plage entourée de falaises et de rochers ; la nature est belle à Sakhaline. Au retour, on s’achète des crabes géants du Kamchacka au bord de la route et quelques hectolitres de bières.                   https://youtu.be/JpdBBZRypPU

Nous arriverons en ville à la tombée du soir,  la Gold Wing tombera en panne à son tour…je commence à comprendre pourquoi on se fait suivre par le minibus. Pas de chance, il est déjà rempli à ras bord de Harley. Il faudra pousser…ça creuse, c’est très bien avant d’aller bouffer du crabe à la bière…

La Multidtrada, c’est finalement la seule qui ait tenu le coup…il faut dire que c’est une bonne machine. Un peu bâtarde comme tous les faux trails, mais la selle parfaite compense la course des suspensions quand la route  devient facétieuse. Le moteur , bizarrement pour un engin de Rital n’a qu’ une sonorité brinquebalante pas terrible qui rappelle la KTM , mais il a du répondant et puis, bon, je vais pas faire la fine bouche, c’est la deuxième bécane qu’on me file pendant que la mienne s’offre une croisière en container…