Un peu plus loin que t’Chita…

Quand se pointa le début du deuxième soir, Vovka est arrivé avec de la saucisse, du gras de viande et des bouteilles, je m’étais prudemment réfugié derrière une providentielle proposition de nouveau logo pour le club ; l’excuse était en béton, je pouvais ne boire que modérément car le «pas du tout » est inconcevable dans un club de motards russes… sauf si tu dois prendre le guidon, mais ce n’était pas prévu à notre programme. J’alignais donc, avec le sérieux d’un grand professionnel qui doit rester concentré à tout prix, les propositions de couleurs ou de lettrages pendant que Piotr faisait la conversation en entretenant, de son côté et par la même occasion, la réputation des Polaks qui, en ce qui concerne la descente, n’a rien à envier aux Russkofs.  Vovka a des airs de Steve Mac Queen, un sourire ironique et des yeux d’acier qui scintillent quand il ouvre une bouteille ; une fille l’appelait, peut-être même plusieurs, mais lui, imperturbable, était persuadé que sa mission était au fond de son verre… Je me suis lâchement éclipsé, sachant qu’un polonais de trente balais serait bien plus à la hauteur qu’un vieux dessinateur un peu belge voire vaguement Français… Le lendemain matin, il faisait froid, une belle couche de givre recouvrait nos montures, il valait mieux repousser un peu l’heure du départ ; l’après midi, ça peut grimper jusqu’à douze. De toute façon, Piotr était parti pour roupiller toute la journée et Vovka écoutait des slows slaves, à fond la caisse sur la sono du bar ; il avait sans doute une vague impression d’avoir raté queqlue-chose. Il me rappelait un copain d’adolescence dont toutes les filles étaient folles, mais la bière et les potes passaient avant tout…Je l’ai revu des années plus tard, dans sa bagnole un peu désabusé, il écoutait  Céline Dion s’égosiller avant d’aller aux putes …Est-ce par peur de l’inconnu que les hommes ratent leur mission et s’échouent au fond d’une bouteille ?

Dès que Piotr a eu vent d’un anniversaire qui aurait lieu le soir-même et auquel nous étions bien sûr conviés, une réserve d’énergie inattendue l’a remis sur pieds en quelques minutes. La peur de devoir encore faire la conversation lui a donné des ailes et nous nous sommes très vite retrouvés sur la route. Un joli soleil d’automne faisait briller les collines de mélèzes et chacun à son rythme, nous sommes repartis continuer nos voyages respectifs…On s’est retrouvé un peu plus tard pour partager une soupe à la russe, remplie de tout ce dont on a besoin pour tenir le coup. Mais ensuite, l’écart s’est creusé, les mélèzes ont disparu pour faire place à une steppe balayée par les vents… J’avais mission de trouver une piaule mais dans la ville où je me suis échoué, il n’y avait qu’un hôtel triste et complet. J’ai tout de suite envoyé un message à Piotr pour lui dire de ne pas me rejoindre, qu’il y avait un motel quarante bornes avant ma bourgade pourrie puis je me suis retrouvé dans une piaule collective avec deux vieux, sans doute à peu près de mon âge, mais comme il y en a un qui est tout bossu, l’autre qui est sous perfusion et moi qui commence à m’enrhumer, j’ai l’impression  sinistre de finir mon étape à l’hôpital…

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