Une journée à Pevek

La journée a commencé avec le déchargement de la moto ; routine encore. On me présente tout ceux qui bossent au garage et puis Andrey m’emmène à la recherche du bureau de l’Immigration. J’ai une adresse ; on s’y rend.


Ce bâtiment n’a pas bien l’air officiel. J’essaye quand même ; appartement 25, je frappe à la porte.
Un impressionnant binoclard ventripotent et Bodybuldé m’ouvre la porte en caleçon débardeur. Non, il n’est pas le service de l’immigration, mais il ne m’envoie pas chier pour autant, il m’invite à boire un café avec des petits gâteaux entre son écran plat et son banc de muscu.

Andrey attend en bas… Je m’ébouillante discrètement pour ne pas le laisser en plan trop longtemps. On trouvera la bonne adresse quelques immeubles plus bas… On m’y pose quelques questions, on vérifie les papiers et puis on me donne rendez-vous pour plus tard à une autre adresse. Retour au garage pour un apéro dînatoire, là j’enjolive… Vodka, salade, saucisses et poisson séché. On range mon bordel itinérant et on retourne à l’interrogatoire. Un jeune fonctionnaire me pose un tas de questions sur ma vie, ma famille, mes études, j’attends toujours les questions qui fâchent, elles n’arriveront jamais. Il me signale néanmoins que pendant mon séjour à durée indéterminée, il faut que je passe au moins une nuit à l’hôtel afin de parfaire mon enregistrement… Andrey m’y emmène donc, je m’y enregistre et on repart au garage. Je prends ensuite contact avec Ygor, celui dont Anastasia, à Montpellier, m’avait filé les coordonnées et que j’avais déjà croisé au premier enregistrement.
Oui je sais il faut suivre…

Ygor m’emmène faire un petit tour dans la toundra ; il me parle de chiens et de rennes et me dit que pour moi ce sera gratuit.
Il vient donc me récupérer à l’angle de la rue et m’amène ensuite dans un garage où il y a bien un jeune renne et deux très élégants chiens blancs dans un enclos. On est loin de l’expédition en traîneau à chien dans un élevage de rennes que j’avais imaginée dans le genre plan touristique. Nous embarquons donc la ménagerie , avec Madame, dans un vieux pick-up jaune et nous voilà partis juste quelques kilomètres plus loin, sur la route boueuse qui mène à l’aéroport, pour faire gambader les animaux et gratter la neige, pendant une bonne heure, pour ramasser du lichen pour le renne. Quand il sera revenu dans son enclos, ce sera son fourrage pour la semaine. Je suis très touché de l’attention que m’a apporté Ygor en m’offrant cette prestation ; en même temps je suis allé l’aider à gratter et récolter la nourriture de son bestiau, c’est peut-être plutôt lui qui aurait dû me payer…
À peine revenu en ville, je reçois un message de Nadia. Ygor lui a donné mon numéro pour si j’avais besoin d’une interprète. Je ne sais pas qui elle est ; elle me convie à un petit repas avec quelques amis. C’est juste à côté, après tout, pourquoi pas… À peine arrivé je suis accueilli chaleureusement par toute une petite bande en train d’écouter une Joan Baez blonde en plein récital de chants religieux.
Je suis tombé chez des évangélistes.

La situation est pour le moins étrange, je suis totalement largué au milieu de cette assemblée. Je peux échapper au prosélytisme du prêcheur car j’ai la chance de ne connaître qu’une vingtaine de mots en russe, ce qui est bien insuffisant pour comprendre quelque chose au message du Christ. Quand on commence à s’intéresser à moi, je marque des points à une vitesse prodigieuse. Un artiste qui voyage tout seul, avec une moto, au Chukotka, rien de plus romantique pour faire vibrer les jeunes nonnettes… Évidemment, pas moyen d’y échapper, on me demande mon avis… Pas sur la conjoncture, non, sur le message du Christ. Là, je profite de mon avantage et du fait que je ne suis que de passage pour y aller de mon message universel sur les dégâts des religions et que si il y a un dieu quelque part ce n’est pas dans les messages du Christ qu’il faut aller le chercher, le pêcheur s’éclipse , j’ai gagné la partie… En même temps il vaut mieux éviter de se faire des ennemis, même si on part le lendemain, il faut parfois rester discret, or d’après Andrey, tout Pevek serait déjà au courant de ma présence. Je me retire donc à mon tour, non content de cette petite victoire contre les intégristes. Ma piaule chez Andrey et deux barres d’ immeubles plus bas… Quelques minutes plus tard, je suis au plumard…

One thought on “Une journée à Pevek

  1. Plus tu t’éloignes, plus c’est passionnant. Curieuses vies dont personne ne parle.
    Je rentre dans ton voyage par un livre d’images. Il me tarde d’avoir des nouvelles du renne, des chauffeurs, des nuits qui n’en sont pas et de la grâce de ta moto traversant les paysages glacés à dos de camions. Elle aura tout vu celle là!

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