Go Sibéria


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Supermarché Migro, Lausanne, Suisse…première étape de mon voyage lointain…Je déambule entre les rayons de nourriture en tube, ici on aime la nourriture en tube, mais moi je m’achète de la viande séchée et des fruits secs, rien que du sec, ça ne prend pas de place dans les bagages et ça évite de retrouver un tube éventré au fond du paquetage. Hier j’ai pris la route, enfin j’ai pris l’autoroute, un bon cinq cent bornes pour vérifier que ma vieille monture tourne rond, ne consomme plus trop et ne pisse plus l’huile du tout. J’aurais pu m’arrêter dans plein d’endroits…Avec le temps, les chapitres de la vie, les rencontres par ci par là, un peu partout, la où la vie nous mène, avec tout ce temps-là, on pourrait s’arrêter tous les cent kilomètres, boire un coup chez l’un ou l’une et se raconter les nouveautés du temps qui passe. Mais là, après tout ce temps en mode pause, il est temps de reprendre la route. Je traverse la France et la Suisse avec les même choses qui me trottent dans la tête que quand je retourne dans mon patelin natal ; chaque pâté de maisons, chaque nom de rue évoque une aventure passionnante, exhume un souvenir enfoui. Sur l’autoroute, maintenant, ça me jette le même trouble au visage  ; à chaque nom  de sortie quelque-chose me revient, une sorte de nostalgie s’installe et l’envie d’aller de l’avant guerroie avec celle de passer prendre l’apéro à Nimes, Avignon, Orange , Crest ou Grenoble…des histoires oubliées à Chambéry, Albertville ou Annecy, des pannes mémorables, des amours furtives, des amitiés éphémères ou durables, comme le développement du même nom, des trucs sur lesquels on construit l’avenir en se demandant où on va vraiment…moi, je vais plein Est, vers l’immensité Sibérienne, je vous raconterai ça plus tard…

Quelque part dans la montagne…


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J’ai trainé un peu le matin, il a fallu démarrer la moto en poussant, heureusement, à Lausanne, il n’y a que des pentes, j’ai pu me démerder tout seul et c’est tant mieux parce que Baptiste et Marco, chez qui je faisais étape, étaient déjà partis bosser. Dés le deuxième jour, je fais le relevé de mes handicaps ; c’est mon truc ça, le voyage à handicap, c’est presque comme si je m’en prévoyais quelques-uns pour être certain d’avoir une bonne panne de temps en temps, histoire de casser la routine du voyage au long court. Il faut bien reconnaître que je ne suis pas fanatique de la panne de premier jour. Autant avoir  l’impression d’être vraiment parti avant de guetter l’imprévu. Entre Lausanne et Montreux, la route surplombe les vignobles escarpés, derrière il y a le lac et au fond les hauts sommets des Alpes, je ne sais pas si c’est la plus belle route du monde, mais presque, ça, c’est sûr. En Suisse les autoroutes sont gratuites, enfin, il faut acheter une vignette en rentrant dans le pays mais comme rien ne le signale vraiment à la douane, on peut toujours faire comme si on ne savait pas…De toute façon, on ne m’a rien dit, y’avait pas un flic, alors j’ai pu aller jusqu’au bout du Valais avec une solide moyenne . Le Valais c’est la vallée la plus méridionale de la Suisse. Tant qu’il y a l’autoroute, on est en Suisse Romande et après Sierre, on reprend la petite route et on passe en Suisse Allemande. Sierre, c’est ma dernière balise nostalgique, il y a eu là pendant vingt ans le meilleur festival BD que j’ai jamais connu. Tout était au top, il faisait beau, il y avait des fêtes partout et j’avais l’impression d’être une rock star ; mais tout ça c’est fini, tellement fini que l’autoroute passe carrément sous la ville, pour bien me faire comprendre que  c’est rien que du vieux passé tout moisi, qu’il faut aller de l’avant et que l’avant aujourd’hui, c’est la Furkapass, un des trois cols qui se rejoignent au bout du Valais. Au dessus c’est la source du Rhône. J’étais déjà passé là il y a une trentaine d’année, on voyait le glacier, il y avait même une grotte taillée dedans avec des mecs habillés en ours polaires qui  vendaient des glaces aux mômes. Je n’ai plus rien vu de tout ça, c’est bizarre, je ne sais pas si  c’est le réchauffement climatique  qui a fait disparaître le glacier ou si je regardais du mauvais côté  mais je m’interroge ; il y a tellement de motards qui prennent ces routes de cols, ils ont dû tout faire fondre en vingt ans. De l’autre côté, après une longue descente, on arrive à Chur…c’est une drôle de région où l’activité semble intense et très hétéroclite. Il y a des usines modernes, des scieries et de l’agriculture. En Suisse, on préserve les champs, on ne les remplace pas par des zones industrielles toutes pourries, on alterne. On peut voir des tracteurs faire les foins entre deux pôles industriels et c’est plutôt une bonne idée. Quelque part ça me rappelle l’Afrique, les zones de maraîchages en plein Kinshasa…j’ai toujours pensé que la Suisse Allemande c’était une peu l’Afrique, mais je n’en parle à personne, c’est un secret, personne ne me croirait.

Brumes bavaroises…


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Pour la deuxième nuit, j’ai eu envie de camper à l’arrache dans la montagne. C’est toujours bien  de se choisir un alpage avec une jolie vue et d’orienter sa maison de toile vers le soleil levant. Mais il a fallu prévoir une pente pour le démarrage parce la galère à l’aube du troisième jour, c’eut été vraiment beaucoup trop tôt. Le matin, la moto a démarré et la météo a viré de bord. Nuage épais, humidité matinale tout aussi épaisse, c’est raté pour le soleil à l’aube, pourtant j’avais trop bien calculé mon orientation…Je redescends au village et me trouve une jolie auberge à l’ancienne, recouverte de petites ardoises en bois, le patron est très jovial, il me propose des omelettes au champignons et de la connexion pour raconter  ma vie.  C’est trop bien les temps modernes, c’est trop nul aussi, on est connecté en permanence et il suffit d’un message pas terrible pour voir le ciel plus gris, les nuages plus épais et les flics plus chiants. En Suisse j’avais trouvé les autoroutes gratuites bien agréables, en Autriche beaucoup moins…quelle idée aussi de se retrouver sur l’autoroute dès la douane : la faute de débutant; c’est toujours là qu’ils guettent. J’ai tenté l’apitoiement, la désinvolture ou le temps qui passe, rester là, attendre qu’ils se lassent…j’ai juste pu constater le nombre de prises qu’ils pouvaient se faire en une heure et à quel point ils en exultaient, alors j’ai accepté ma défaite. Du coup, j’y suis resté sur l’autoroute, comme le temps virait salement ce n’était pas plus mal…et puis au prix où je me l’étais tapée cette vignette à la con, autant l’amortir. Je me suis arrêté boire un café sur une aire d’autoroute ; par la fenêtre, j’ai vu une patrouille de flics ralentir près de ma bécane puis en faire le tour. Je suis resté derrière la vitre à les regarder m’attendre, ils ont bien tenus dix minutes ; c’était ma petite vengeance à moi ; ils seraient restés là une demi heure de plus, j’aurais continué à boire des cafés en savourant cette minuscule vengeance…ils ont fini par partir et j’ai repris la route…Je suis remonté comme ça jusqu’au Tyrol puis en Bavière…Ici, plus d’alpages où chercher un emplacement joli, juste des montagnes en rochers raides et embrumés, j’aurais mieux fait de chercher une piaule, mais après le coup de la vignette, j’ai pensé qu’il fallait la jouer tout petit budget et en prenant au hasard un petit chemin qui grimpait entre deux cailloux, je me suis trouvé une vraie cabane de trappeur. Si ce n’était qu’elle et le bruit du torrent à côté, j’aurais pu me croire il y a cent cinquante ans, mais avec l’antenne juste derrière, je suis encore bien obligé de constater que les communications modernes ont vraiment pourri l’ambiance des voyages lointains…

Camping humide…


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La pluie est revenue dans la nuit puis elle est restée bien plantée au dessus de ma tête toute la matinée. Quelle sympathique sensation que de refaire le paquetage sous la flotte. La moto a réussi à démarrer, mais dormir en apnée, elle n’aime pas du tout ça…il a fallu que je fasse quelques kilomètres pour qu’elle accepte de tourner rond sous les averses soutenues. Salzbourg, un dimanche matin, sous la pluie, il n’y a rien de mieux pour soutenir le moral. Tout est fermé partout, seuls quelques groupes de touristes sous parapluies bravent la pluie soutenue pour aller se faire photographier devant la statue de Mozart au pied du grand château blanc. Il faut que je reparte d’ici, je trouve une entrée d’autoroute et m’y engouffre sans réfléchir. Le seul endroit ouvert le dimanche, ici, ce sont les stations d’autoroute, je ne suis d’ailleurs pas le seul motard à y chercher refuge, on peut toujours comparer nos machines et nos équipements, ça tue un peu le temps…je me sèche lentement en attendant une vague éclaircie…Ici le motard roule essentiellement en BMW GS et toujours discipliné. Si c’est différent, un peu décalé, c’est un italien ou un français. Dans un des innombrables cols de ces contrées alpines, alors que je doublais allègrement tous ces collègues respectueux de la moindre limite de vitesse ou du plus ridicule marquage au sol, j’avais repéré un petit mec qui remontait les files en remerciant du pied, installé sur une 600 CX d’un autre siècle… A l’occasion d’une recherche d’itinéraire, je me suis mis à sa hauteur…ça n’a pas loupé, dis-donc : c’était bien un Français… Il faut dire qu’il n’y a que les Français pour remercier du pied des bagnoles doublées en ligne blanche ; même moi je ne le fais pas ! J’ai toujours trouvé que remercier une bagnole en levant la patte comme pour pisser dessus, ça faisait vraiment trop bizarre…moi, c’est avec la main ou rien. J’aurais bien trop peur de perdre une tongue, même si, pour la première fois de ma vie, je n’ai pas quitté les bottes depuis le départ. En arrivant à Liezen, petite bourgade de bord de route, je me suis pris une vraie piaule pour sécher tout mon attirail, ma toile de tente prend beaucoup de place et mes cartes routières aussi…au milieu de tout ça, je vais bien arriver à me trouver un coin où dormir…

Chez les Staudacher…


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Je ne sais pas vraiment si je préfère camper n’importe où, en dormant sur un mini matelas gonflable, après avoir mangé trois tomates avec de la viande séchée ou plutôt la piaule d’un petit hôtel avec une pizza grasse et dégueu le soir, du Lipton Yellow le matin et de la variétoche américaine dégoulinante en fond sonore…peut-être que finalement, comme pour tant de choses, l’alternance c’est beaucoup mieux …

Après avoir quitté Liezen, il me restait une petite centaine de bornes pour arriver chez Hubert Staudacher. Hubert, c’est le fabriquant de mes chaînes à neige spécial-moto.  C’est un petit pépé de quatre vingt deux balais, sec comme un bout de bois. Avec son bob un peu trop grand et ses bretelles tyroliennes ça lui donne un air de nain de jardin, sans la barbe. Il fabrique ses chaînes depuis quarante ans. J’ai visité son atelier, il m’a expliqué d’où il faisait venir les différents éléments, puis m’a fait une démonstration de la solidité de sa production à coup de scie à métaux et de pince coupe boulon. Marie, sa joviale épouse, m’avait préparé des gâteaux et du café pour mon arrivée, quant à leur fiston, il vit toujours chez ses parents à cinquante balais et comme il connaît tous les secrets de fabrication, un jour il reprendra l’atelier de Papa.

C’est aussi lui qui fait l’interprète parce que sinon, si on ne parle pas allemand, on est bien embêté chez les Staudacher !  Après qu’il m’ait  ajusté  mes chaînes, on a repris du goûter et puis je leur ai tiré le portrait après avoir montré les photos de mes voyages africains. Marie m’a offert des gâteaux pour mon voyage et des chaussettes autrichiennes pour que je ne prenne pas froid en Sibérie… Puis j’ai repris la route vers l’Est ; encore des routes sinueuses, des petits cols et des montagnes partout. C’est vraiment un pays pour s’arsouiller à moto, sauf qu’ici ,avec leurs gilets fluos et leur sens de règlement, ça respecte le trente à l’heure en ville, quatre vingt sur route et cent dix sur l’autoroute. Mais ce qu’il y a de bon dans tout ça, et je ne m’en suis rendu compte qu’à la sortie du pays, c’est qu’il n’y a nulle part le moindre ralentisseur. Le ralentisseur, c’est un truc du Sud, de chez les excités ;  plus on descend, plus ils sont redoutables…je me souviens d’ailleurs de ceux d’Algérie qui sont presque des murets en travers de la route, si tu ne passes pas dessus à deux à l’heure, tu finis direct aux urgences et comme là-bas, le Samu ça n’existe pas, du coup, tu fais super gaffe…

En passant par le Balaton…


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J’ai campé n’importe où, derrière une gravière mais quand même près d’une forêt avec quelques chevreuils pour décorer. J’ai dormi n’importe comment, par intermittence. Plus encore que les autres fois, je me demande ce que je suis venu chercher ici et ce que je compte trouver plus loin encore…Le matin, j’ai passé l’ancienne douane du bloc Est-Ouest…elle est un peu abandonnée, comme tous les commerces tout autour qui ne vivaient que de la frontière, je connais ça très bien, on a vécu la même chose dans mon village natal, entre Mons et Maubeuge…Il fait gris, quelques gouttes, l’air est doux…Comme je suis en avance et qu’on ne m’attend pas à Budapest avant le soir, j’ai fait un détour par le lac Balaton. Ce n’est pas le Léman avec les Alpes qui se jettent dedans, ni le Baïkal dont, paraît-il, les transparences profondes en hiver n’ont aucune rivale sur terre. Ici l’eau est un peu brune, la rive couverte de roseaux et tout autour ce ne sont que des petites collines, mais dans ce pays tout plat et sans bord de mer, tout ça, c’est le must. On trouve le long du lac, quand il n’y a  pas de roseau, tout ce qui fait le charme désuet des stations balnéaires…les marchands de bouées de pelles et de seaux, l’odeur des barbes à papa, les tongues et les shorts fluos bien attachés, juste sous le bide…Je déambule le long du rivage, je cherche l’odeur d’iode qui ne viendra pas et puis je reprends la route de la capitale…

Le passage transgénérationnel…


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Quand j’ai ramené ma moto d’Afrique, il y a trois ans déjà, je croyais que je ne repartirais pas tout de suite, je ne savais pas vraiment…j’ai rangé le matos sur des étagères dans le garage et j’ai laissé  la vie me guider. J’ai vu naître des enfants, j’ai découvert ces petites choses dont on m’avait parlé et auxquelles je ne croyais pas, j’ai compris des regards posés sur le mien, j’ai senti que ces yeux là comptaient sur moi et quelque-chose en moi a muté.

Quand j’ai ramené la moto d’Afrique, mes parents sont morts, comme s’ils avaient attendu que je sois rentré, pour ne pas m’obliger à revenir d’un pays lointain deux fois de suite. Ils ont eu la bonne idée de faire ça presque en même temps, ils étaient comme ça mes parents, discrets à l’ancienne, ils ont voulu mourir sans trop déranger. Je me suis donc retrouvé en passation de génération; une nouvelle arrivée, une ancienne disparue ; j’étais, l’air de rien, passé dans la troisième catégorie. J’aurais presque pu croire qu’il était temps de poser mon sac, mais je suis quand même reparti.

Quand j’ai planté la tente, le premier soir, sur le coteau Alpin, j’ai dû me rendre à l’évidence : mon matos était vraiment resté longtemps à l’abandon. En trois ans sur l’étagère, quelques rongeurs  de mes amis avaient eu, eux aussi, la certitude que je ne partirais plus jamais. Ils avaient donc décidé que creuser un petit nid dans les plis de la toile repliée, c’était plutôt un bon plan; mais pas pour moi… le petit nid se transforme en grand trou quand la tente est dépliée et après avoir compris que le froid et l’humidité adoraient se glisser par les trous dans les toiles, je me suis dit qu’à Budapest, je trouverait sûrement un couturier pour me sauver la vie…

Monument triste…


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Budapest est une grande ville au passé prestigieux, on y trouve des monuments de l’époque Ottomane et d’autres du temps de l’Empire , des hammams et des opéras, depuis la fin de l’époque socialiste le pays oscille entre ses extrêmes, la période communiste ou la période nazie…On a fait construire, en face du monument soviétique de 1946 qu’on a jamais viré pour ne froisser personne, un autre tas de cailloux prétentieux  avec un aigle posé dessus, à la mémoire  des victimes de l’occupation nazie ; ça énerve quelques personnes qui voudraient qu’on se souvienne que la Hongrie n’était pas occupée par les nazis mais que juste, elle était nazie. Depuis, les descendants des victimes des camps ont bricolé en face le « monument vivant du souvenir », photos, objets, fleurs, lettres, accrochés tout autour sur les grilles du parc. Des militants intellectuels et fatigués occupent le site en permanence pour que l’inauguration n’ait jamais lieu. Poètes, chanteurs engagés et vieux rêveurs se passent le relais   pour animer le lieu. Ils ont le regard clair et désabusé de ceux qui continuent à croire à ces choses auxquels ils ne croient plus vraiment, ils chantent avec  la voix grave d’un Lou Reed Magyar (cliquer dessus) qui aurait oublié sa guitare électrique et sans doute que quand l’hiver sera arrivé, ils rentreront chez eux… Un politicien véreux pourra  alors sortir de sa cachette pour venir inaugurer en grande pompe le tas de cailloux triste…

Une petit douche…


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Au lendemain de la dédicace arrosée de mon unique livre en Hongrois, Gabor m’a amené aux bains. Dans ce pays de sources chaudes qui fut Ottoman si longtemps, la tradition des bains est restée bien ancrée dans le quotidien et beaucoup de Budapestiens passent des heures, en toute saison, à papoter ou a jouer aux cartes ou aux échecs, le cul trempé dans l’eau chaude.  Après, on peut passer de l’eau chaude à l’eau froide, du hammam au sauna ou du massage Thaï au massage musclé, on en ressort tout revigoré et prêt à aller conquérir l’Ukraine voisine où il va bien falloir que je me glisse prochainement pour continuer mon voyage…

Nouveau départ…


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Après une fête chez Gabor, j’ai salué ma fiancée constructiviste dans la parc d’à côté, puis j’ai commencé à rassembler mes affaires…il est temps de reprendre la route, le temps se couvre, ces quelques jours de repos estival sont terminés. Je vais remonter un peu vers le nord, en direction de la Pologne, ça me permettra de faire un peu moins de bornes en Ukraine…

Petit détour par les Carpates de Pologne…


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La route est un mythe, un concept, une obsession, une thérapie… Quand je la reprends, à chaque fois, tous les nœuds de l’intérieur se desserrent instantanément et c’est que j’en avais des nœuds à force de chercher des renseignements sans cesse contradictoires sur la traversée de l’Ukraine. Histoire de me chauffer un peu sans me jeter directement vers la frontière du pays maudit, je suis remonté vers la Slovaquie. La route s’étirait entre les plaines agricoles et les collines lointaines. Quelques ondées bien tassées, je n’aurai eu droit à la trêve météorologique que pour mon séjour à Budapest. Une centrale nucléaire, quelques putes tristes, il n’y a pas grand chose le long du chemin. Après Milscols, ça devient un peu plus montagneux, on pénètre dans les contreforts des Carpates et on entre en Slovaquie. Kosice, Presov, personne ne connaît ces villes-là, tout le monde s’en fout, elles sont un peu moches et tristes. Des usines en ruines héritées du communisme se mêlent aux centres commerciaux hérités du libéralisme, tout ça est relié par des routes défoncées par le temps ou les travaux. Sorti de ce paysage féérique, la route  défoncée serpente dans les montagnes douces jusqu’à la frontière Polonaise, j’échange quelques euros contre des Zlotys et puis on discute entre motards arrêtés au bureau de change. C’est étrange le langage motard; on arrive très vite à se comprendre alors que personne ne parle la même langue. Les sujets de discussions sont sommaires, certes, d’où tu viens, où tu vas, elle est cool ta bécane ; il faut admettre qu’on ne fait pas de philosophie, mais il y a un truc,toujours; un fluide, un courant positif, le juste opposé de ce qu’on ressent, par exemple, avec des douaniers. Les deux Biélorusses étaient tout contents de prendre tout le monde en photo et les trois polonais riaient à gorge déployée.  J’aurais dû leur demander où on pouvait dormir dans le coin, parce qu’avec tout ça, le soir tombait vite et pas un seul petit hôtel sur cette route de frontière. Je me suis échoué dans une espèce de terrain vague humide ; après tout, il n’y a plus de trou dans ma tente, je devrais survivre un soir de plus  à la pluie nocturne avant d’aller chercher la frontière Ukrainienne dès le lendemain…

Ukrainia…


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Encore une bonne centaine de bornes en Pologne, je n’en aurai pas vu grand chose ; juste sa partie méridionale  montagneuse avec ses jolies maisons en bois. Dans ces coins-ci, les gens ont une fâcheuse tendance à décorer l’entrée des villages avec des pièces d’artillerie de la dernière guerre ; tel patelin a son tank, un autre quelques canons, mais la perle rare, c’est quand même le supersonique dans le jardin ; là ils peuvent venir, tous les autres avec leurs nains à la con ! Les routes sont belles en Pologne du sud, les autoroutes sont gratuites et limitées  à cent quarante. Personnellement, je m’en fous, mais je dis ça pour rendre service. La vignette, cette belle invention suisse, sévit donc aussi en Autriche, en Hongrie et en Slovaquie, mais après c’est fini…J’ai donc passé la frontière ; c’était un peu long mais  c’est qu’il y avait du monde… sinon les formalités en tant que telles, juste quelques minutes. En plus en remontant la file, j’ai dû gagner entre deux et quarante heures ; mais je ne m’arrête jamais devant tout  le monde, il faut toujours laisser un tampon de courtoisie. Je m’attendais à une fouille, au moins de la moto, mais non, juste « bon voyage ». Y’a pas à dire, les bureaux de douanes, ce n’est plus ce que c’était, mais ça c’est depuis qu’ils ont inventé la douanière. Même en uniforme, une fille à qui ont a refilé de l’autorité n’aura jamais la même jouissance à en abuser qu’un homme ; encore une histoire de testostérone sans doute.Ensuite une belle route toute neuve et peu fréquentée remonte vers Kiev. En faisant un petit détour par Lviv, j’ ai pu constater que dans les agglomérations, par contre, on ne doit pas remettre du goudron très souvent. Les pavés sont tellement déformés qu’on a l’impression que les rails de tram ont été posés dessus et que les bouches d’égout sont des petits volcans proéminents…à tous les coups, la route toute neuve, ça doit être un plan de la commission Européenne. S’ils ont pas fait pareil à l’Est, après on s’étonne qu’il y ait la guerre.  On m’ avait prédit d’innombrables contrôles, des rackets permanents, des hordes de réfugiés venus de l’Est en guerre, on m’avait vivement conseillé de ne pas camper, mais comment résister à ces jolies collines que les moissons récentes ont recouvertes de paille moelleuse ? Comment ne pas en profiter, tant que l’été traine un peu, alors que je suis toujours sensé aller chercher la neige ? Après avoir cassé la croûte dans un resto routier dont l’odeur de grillade alléchait tout le bord de route, j’ai tenté quelques chemins de traverse. Le troisième m’a amené sur ma colline , on entend un peu trop la route dans la vallée, mais quand la circulation se sera calmée, j’aurai les grillons pour moi tout seul…

Nin’j’bounyo…


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Pendant mon séjour à Budapest, j’ai appris à dire OUI et NON et puis aussi merci… igen, nem (comme la bouffe chinoise) et puis kesenem mais sans insister sur les E, genre K ‘SNM…maintenant, ça ne me sert plus à rien puisque  le Hongrois n’est parlé qu’en Hongrie…Les petites filles de Gabor m’ont aussi appris « ninj-bounyo », ça veut dire « pas de baston »…il le dit tout le temps parce qu’elles se chamaillent en permanence ces deux chipies. Mais je ne sais pas vraiment si ça veut dire « no fight » ou plutôt « make love, not war », la nuance m’a échappé…Maintenant, je suis à KNIB…ça ne dit pas grand chose sauf  quand on sait que le N c’est un I et le B un V…du coup ça donne Kiyv, mieux connu chez les Fransouskis sous le nom de Kiev. L’autoroute, c’est très pratique pour réviser ses alphabets puisque les panneaux utilisent les deux…Je peux ainsi vérifier que le C c’est le S, que le Y c’est le U et le P le R… il ya aussi le petit candélabre pour le J et le petit barbecue pour le D…putain, c’est pas gagné, les amis!

Le long de la route…


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Le long de la route principale, il y a des petits villages qui vivent à leur rythme…on y cultive des petites parcelles à la main ou avec des chevaux,  comme il y a mille ans… les  villages sont reliés par des chemins d’un autre temps, en terre ou en gros pavés défoncés. C’est étrange cette campagne immuable, tout le long du monde de la grand route, avec  ses quat’quatres rutilants, ses hôtels kitchs et ses boutiques de nains de jardins…Gabor m’avait conseillé de changer des sous pour avoir des petites coupures en dollars des fois qu’il y ait du bakchich dans l’air. J’y ai quand même eu droit, mais plutôt dans les règles : un excès de vitesse de vingt kilomètres heure, il y avait bien le panneau, d’accord, j’accepte la défaite. J’ai sorti de ma poches quelques biftons d’ici tout chiffonnés mélangés à deux billets de dix dollars et ma carte visa pour qu’ils comprennent bien que je n’avais rien d’autre. Ils ont tout de suite tranché ; les deux billets verts, ce sera très bien, même si leurs espérances étaient plus dodues, ils ont plutôt été contents ; on s’est virilement serré la main, style broyage intégral, mais j’ai fait le genre même pas mal et je suis parti geindre ma douleur sur la poignée de gaz en cachant bien mon jeu. Mais pour la suite, j’ai bien été attentif à me planquer dans l’angle mort des camions , vieille tactique africaine et plus personne ne m’a coincé jusqu’à mon arrivée à Kiev…

Kiev…


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Kiev est une belle ville pleine de monuments, de grands boulevards et de grands parcs. On m’avait dit de l’extérieur que c’était mafia et compagnie comme style, dans ce pays. Bon, c’est vrai qu’il y a beaucoup de gros quat’quatre garés devant les hôtels chics avec dedans des chauffeurs musclés en costard et lunettes noires, comme les vitres fumées de leur bagnole. Ils attendent on ne sait quoi, mais à les voir, comme ça, on n’a pas envie de leur demander. Je vais boire mon café au bistrot Mafia, mais ça ne veut rien dire, personne ne m’a demandé mon pognon avec un couteau sur la gorge, en même temps j’ai l’air d’un clodo par rapport aux costards des costauds, mais personne ne m’a foutu dehors non plus. On peut manger un peu partout dans la rue ; il y a d’innombrables échoppes pour les gens pressés ; les plus typiques, c’est les petites fourgonnettes qui font des expressos le matin et qui replient vers dix heures.  Ici, les motards roulent souvent sans casque mais avec le phare allumé, les filles sont souvent montées sur échasses avec des robes qui les moulent tellement qu’on dirait qu’elles ont peur que ça craque dans les escaliers qui passent un peu partout sous les grandes avenues.

La place Maïdan ressemble à une Agora, il y des escaliers tout autour, un chouette endroit pour manifester, sauf quand l’armée intervient, comme cet hiver…Tout autour, il y a des grandes photos des jours d’émeute, des portraits de ceux qui sont morts, des fleurs, quelques objets, les gens viennent se recueillir jusqu’au soir, après il y a des musiciens, des acrobates ou des joueurs de air-guitare bourrés. Il y a beaucoup d’affiches  avec des photos de soldats et des textes qui disent que personne ne touchera à l’Ukraine, qu’elle est sacrée et que même pas peur…C’est vraiment un mot pour ça, l’inverse de la peur c’est le courage, ou peut-être l’inconscience, mais ce mot là, il veut dire « pas peur », bezstrachnicht…

c’est noté. Donc, en résumé, cet hiver l’armée tirait sur la foule et cet été elle va libérer le pays ; c’est vraiment compliqué tout ça, ou peut-être juste trop simple…

Petit voyage en Absurdie radioactive…


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 Tchernobyl, vous vous souvenez ? La catastrophe qui a failli nous précipiter dans la fin des temps…et qui peut-être l’a fait, mais on ne le sait pas vraiment, ce sera une surprise. Maintenant, Tchernobyl se visite, il y a une filière plus ou moins officielle dans laquelle j’ai pu m’immiscer pour avoir une place dans le bus ; c’est le tourisme catastrophe, un genre nouveau qui sans doute  se développera dans le futur, sans doute trouve t’on déjà des agences pour visiter Fukushima, comme Point Zéro, Hiroshima ou Auschwitz ; l’homme est fasciné par sa triste aptitude de destruction. Après une centaine de bornes depuis Kiev, notre petit bus arrive à un check point de campagne. Il y est juste indiqué, comme dans les films, qu’on rentre dans la zone radioactive, c’est très rassurant, il faut se préparer à rencontrer plein de mutants partout ; mais bon, je les ai pas trouvés… Nous visitons le monument à la gloire des pompiers, puis celui à la gloire des pilotes d’hélicoptères, ou peut-être des mineurs, je ne sais plus très bien, tout était expliqué en Ukrainien, il y en a eu tellement des gens sacrifiés ici, à la gloire du progrès. Après c’est une ancienne crèche , on y voit toujours les dortoirs des enfants avec des jouets mangés par le temps, ç fait un peu peur, plus que de longer le réacteur fou, où d’ailleurs, on nous invite juste après …

Tout ça paraît anodin, on se balade en touristes, on fait des photos. Le réacteur qui a tout déclenché, il est là, juste devant nous, avec son air de vieille usine déglinguée, à côté il y a le « sarcophage » construit par Bouygues, Vinci et EDF, une espèce de dôme en métal qu’on fera glisser sur le réacteur maudit avec tout un système de rails parce qu’il est impossible de l’édifier directement dessus à cause du taux de radioactivité… et nous on est là à prendre nos photos . Mes partenaires d’excursion sont tous des acharnés du compteur Geiger. Ils ont chacun le leur et ils n’arrêtent pas de comparer leurs mesures avec celles de notre guide ; ça fait un peu concours de bites. A côté, nous avons ensuite les réacteurs cinq et six qui n’ont jamais été terminés et tombent en ruine. A l’époque, le chef du parti communiste Ukrainien, il avait envisagé d’en faire douze des réacteurs, pour que son unité de centrales nucléaires soit la plus puissante d’Union Soviétique, lui aussi il aimait les concours de bites. Après l’explosion, ils ont essayé de continuer à faire tourner les réacteurs en service, mais ils ont arrêté d’en construire. A cinq minutes des centrales, il y a Pripiat, la ville fantôme dont on a tant de fois vu les photos du parc d’attractions mangé par la végétation. Et c’est vrai qu’ils s’en donnent à cœur joie les arbres. En vingt huit ans, ils ont tellement repoussé partout que la ville a presque totalement disparu. C’est terriblement insolite, cette cité qui se crut si moderne il y a trente ans et  qui aura totalement disparu en un demi siècle !  Après on repart ; c’est un peu minuté quand même le tourisme radioactif…On se retape les deux postes de contrôle ; je ne sais pas trop si les portiques dans lesquels on passe à chaque fois servent à nous décontaminer ou juste à vérifier qu’on a pas piqué une babiole radioactive en souvenir ou cueilli des champignons, mais bon, on verra bien, ce fut une jolie balade insolite et si j’ai cancer bientôt, je sais que je l’aurai ramené mon souvenir inoubliable de Tchernobyl ! Sur la route du retour, on passe jeter un coup d’œil rapide à l’étrange construction géante abandonnée ; un grillage de cent  trente mètres de haut sur un kilomètre de long   construit pour la détection des missiles que les américains voulaient mettre en orbite autour de la terre. Les américains ont un jour arrêté le programme « guerre des étoiles », les Russes ont arrêté l’Union Soviétique et la forêt nous montre qu’elle arrivera bien vite à faire disparaître toutes  ces conneries quand on se sera enfin calmés …

Sisters of Spirit…


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Le lendemain, je me suis levé à l’aube pour prendre la route de Moscou, la ville était déserte, c’est bien de quitter  une grande ville un dimanche matin. Mais j’ai attendu que  la boulangerie ouvre, puis ma nouvelle bande m’a rejoint pour un petit café d’adieu et quand j’ai finalement vraiment repris la route, tout le monde s’était réveillé dans Kiev ensoleillée et puis ils avaient coupé la ville en deux, c’était le jour du grand Marathon ; j’ai eu un mal de dingue à sortir de Kiev, c’est terrible quand les épreuves sportives  paralysent les grands axes d’une ville. J’ai fini par m’extirper ; on finit toujours par s’extirper…

Sur la route tranquille qui trace vers le nord, j’ai fait un bout de route avec deux « sisters of spirit », des bikeuses ukrainiennes montées sur customs japonais. Elles remontaient vers la Biélorussie on s’est quittés au carrefour. J’ai toujours trouvé bizarre ces motards qui prennent une route pour aller boire un coup à une frontière, ne la franchissent surtout pas puis reprennent le même chemin en sens inverse et rentrent chez eux. Tout ça me ramène quelques années en arrière, dans le couloir de Caprivi, cette bande de terre Namibienne qui rejoint une frontière commune avec la Zambie et le Zimbabwe. J’avais un peu roulé en compagnie d’un Sud Africain en 650 GS…il se tapait cette interminable ligne droite juste pour dire qu’il était allé jusqu’à la frontière, mais pour rien au monde il ne l’aurait franchie, c’est bien trop dangereux de l’autre côté. Alors plutôt que d’affronter l’inconnu, il a mis sa moto dans l’autre sens, un peu avant la douane, pour  s’enfiler une deuxième fois l’interminable ligne droite.          Rien ne me distingue vraiment de ce petit motard triste qui me revient souvent en mémoire, sauf peut-être que je vais voir ce qu’il y a derrière la douane ; mais n’est ce pas tout aussi futile, finalement ?

Le passage de la douane…


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Quand je suis arrivé à la douane en fin de journée, plutôt que de faire étape juste avant, je me suis dit que j’allais tenter de passer. Mais la douane de Russie, ce n’est pas n’importe quoi, surtout avec l’Ukraine…Il n’ y a aucune ambiance de guerre, à part quelques murs de sacs de sable un peu dérisoires…Elle est grande et propre la douane, des parallépipèdes  regroupés en petits secteurs autonomes  recouverts d’un portique classique et séparés les uns des autres par deux ou trois cent mètres de large bitume. Il n’y a pas beaucoup de monde qui passe par ici, mais  ce qui pourrait caractériser les fonctionnaires Russe, ce serait une sorte de zèle mou à faire remplir tout un tas de formulaires, puis à tout vérifier et enregistrer minutieusement. J’ai fini par sortir de la douane, un peu bourré parce que des Ukrainiens un peu gitans m’avaient fait partager  de leur bouteille de Vodka.  La nuit commençait à tomber…J’ai pris le premier chemin de traverse et je  me suis échoué au bord d’un champ… Avec les lumières de la douane tout près, je me suis mis à craindre d’être réveillé par une patrouille de la police des frontières avant le petit dej…mais grâce à la vodka, je me suis endormi…

Arrivée à Moscou…


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A Moscou, les avenues sont super larges, genre huit voies de circulation, plus les voies de trams, il y a des feux, ce n’est pas des autoroutes. A moto, on est un peu les rois, surtout quand l’été joue les prolongations; en décembre, ça doit être moins bien sur deux roues. J’habite chez Donatien qui bosse dans son canapé la journée et les mondanités le soir. Donatien c’est une sorte d’agent artistique qui voudraient que la BD existe un peu dans ce pays. Il va avoir du boulot …En attendant, installé peinard dans son joli appartement au centre de la ville, je peux récupérer un peu, je suis presqu’à la moitié du trajet qui doit me mener à Irkoutsk. La route est encore longue mais peut-être que dans quelques jours, depuis son canapé rouge, Donatien aura fait de moi l’artiste le plus convoité de la fédération de Russie…

Passage au pressing…


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A Moscou, il y a cinq périphériques avec chacun un sens de circulation, quand on veut passer d’un sens à l’autre, il faut changer de périphérique ; il y a beaucoup de place ici, on peut construire tous les périphériques possible, ils n’ont pas tous huit voies de circulation mais la plupart, si.  A moto, on peut se glisser facilement dans le chaos automobile  et c’est tant mieux parce qu’en bagnole, je ne sais pas trop comment le Moscovite ne pète pas quelques plombs au volant…Je suis allé rendre visite à Vladimir Tchaikowski, le chef du secteur moto de BMW Russia. J’avais mis un bloudjinz tout propre pour ne pas avoir l’air trop déglingos mais je n’avais pas du tout prévu le nettoyage de la route. Il y régulièrement  une armada de camions oranges en travers de la chaussée qui brosse et asperge vigoureusement; quand on les dépasse, on a des pneus tout neufs mais le fûte en serpillère, ça fait moyen pour avoir l’air chic mais comme ça m’a rendu très raccord avec ma vieille monture, personne ne m’en a tenu rigueur.

Les motards moscovites


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Vitali  roule en Harley. Sans être complètement biker, puisque l’hiver  il roule en Oural. Il aime cette position de conduite qui m’a toujours semblé ridicule. Bras en l’air et pieds en avant, il arrive malgré tout à se glisser dans les gigantesques embouteillages. A Moscou, les embouteillages concernent peu les motos ; les avenues sont tellement larges qu’on se glisse à peu près partout sans problème et la moindre mobylette larguera toujours à chaque feu rouge, les Porsche, les Hummer, les Maserati, tous les tanks de banquiers et d’oligarques …mais à Moscou il n’y a pas de Mobylette. Il y a beaucoup de Harley, de Gold Wing déguisées en fête foraine ou de japonaises sportives qui remontent les bouchons à fond la poignée bien dressés sur la roue arrière. Tous les soirs, les motards se regroupent sur l’esplanade qui domine toute la ville devant l’Université. Ils se rassemblent beaucoup, comme les oiseaux sur les fils à l’arrivée de l’automne; les motards savent que la neige arrive bientôt et qu’ils vont devoir rentrer pour quelques mois dans de tristes coquilles à quatre roues coincées dans les bouchons. Les grands boulevards où ils pouvaient  faire hurler leur soif de liberté vont devenir une prison pour six mois. Ils trainent aussi dans un petit quartier  de bistrots en bois qui leur est réservé, quelque part entre une autoroute et une voie ferrée. On y accède en passant derrière une station service, c’est comme un passage secret pour arriver au pays des  derniers cowboys de Russie …

Weekend à la Datcha…


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Les Ouralistes, c’est comme une secte, des gens qui aiment rouler par tous les temps sur des gros sidecars intemporels, comme seuls les Russes savent encore en fabriquer. Vitali est de ceux-là ; ses machines il les bichonne, les bricole et les fait tourner en organisant des circuits entre Moscou et Saint Petersbourg.

Il s’est même tapé la route de la retraite de Russie avec Sylvain Tesson, tous en Oural de Moscou à Paris dans la neige…

Même Paris Match en a parlé !Après m’avoir invité à passer le  weekend chez lui, dans la datcha en bois, à quarante kilomètres de Moscou, il a décidé de m’initier à la conduite à l’ancienne, sur trois roues. C’est finalement plutôt rigolo ces gros engins dans les petits chemins, ça secoue en hors piste, mais ça s’extirpe toujours, ça fait un peu conduite de tank et si je ne suis pas certain d’aimer ça dans les grands embouteillages, sans doute que sur les étendues enneigées c’est complètement autre chose…je verrai ça bientôt si je recroise un Ouraliste  dans trois semaines.  En Russie, l’hiver, la tradition veut qu’on pratique assidument la bania…C’est un sauna dans une petite maison de rondins, au fond du jardin. Tous à poils, avec, sur la tête, des vieux bonnets soviétiques qui grattent, on s’assied à côté du gros poêle et des pierres chaudes. Il fait presque quatre vingt dix degrés là dedans, on tient dix minutes puis on se balance de l’eau froide, ou de la neige quand il y en a dehors, ensuite on boit du thé et on discute un peu avant d’y refaire un tour. Il y a trois cycles, comme pour le thé des Touaregs. A la fin du troisième tour, on se fouette les uns les autres à coup de fagots de branches de chêne trempés dans l’eau parfumée, puis une dernière douche froide et on passe du thé à la gnôle. On parle de la Russie, de Poutine et Napoléon, on parle de Dieu et de la fin des temps…arrivés à la fin des temps, on décide de faire une pause, dehors il commence à pleuvoir, l’automne arrive sur mon voyage, il est temps de dormir…

Apprentissage Moscovite…


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A Moscou, les feux rouges t’indiquent combien de temps tu vas devoir attendre ; c’est très pratique parce que parfois ça dure longtemps. Comme ça, tu sais si tu te prépares à foutre les gaz, si tu te reposes un peu ou si carrément tu vas boire un café. Je fais des progrès avec l’alphabet, il y a une semaine quand je voyais écrit PECTOPAH, comme je me souvenais que le P c’est le R, je croyais que c’était « rectorat » et je me disais qu’il y en avait vraiment beaucoup des universités dans ce pays, mais je ne trouvais pas très sérieux qu’il y ait si souvent écrit « Heineken » sur ces honorables institutions…Maintenant je sais que ça veut dire « Restaurant », j’ai fait des progrès fulgurants, me voilà prêt pour la suite du voyage.  Je suis revenu deux jours  à Moscou parce que j’ai encore une intervention à faire pour parler de mon boulot d’artiste. Mais après, je vais repartir, il faut que je reparte, l’hiver arrive. Même si il fait toujours beau, les vélos ont déjà mis leur pull…

Le dernier jour à Moscou…


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Et bien il va être temps de reprendre la route…une dernière conférence, un dernier petit tour de ville et ça ira pour cette étape…ça vous dit un petit tour de Kremlin à moto? y’ a qu’à cliquer ici ! Et puis encore un petit tour de grand boulevard, c ‘est ici !! voilà, on arrête le tourisme et on se prépare à repartir!!

Go east…


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Hier c’est Micha, mon super officiel traducteur en Russie, que j’ai emmené sur la moto pour faire les petits films des rues de Moscou…Je ne suis pas certain qu’il s’en soit complètement remis de ce baptême, mais comme je reprends la route, il va avoir tout le temps de se remettre de ses émotions…Et puis grâce à lui, on peut visiter le tour du Kremlin en restant dans son canapé. Micha, au péril de sa vie, il a fait le tour du Kremlin, sans gants et avec un petit bonnet  de laine, il n’y a pas de doute, c’est  vraiment un héros de la blogosphère!

Les petites maisons et le bord de la route…


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Moscou est donc entourée de cinq périphériques ce qui permet le rattrapage si on se plante…et c’est fou ce que je me plante : quand je veux aller voir Vladimir chez BMW, je veux prendre la M3 et je me retrouve sur la M4, quand je vais à la datcha de Vasili, je dois prendre la M5 et je m’égare sur la M7 mais comme c’est celle-là que je dois prendre en partant, au moins je sais où elle est…et bien non, je me retrouve entre la M2 et la M3…heureusement si on continue, il y a le MKaD…le roi des périph, le grand tour qui relie le tout…et je l’ai trouvée la M7 mais après combien de bornes en plus ; personne ne pourra jamais me le dire. Je devais être un peu distrait ; c’est toujours troublant de repartir après quelques jours, on commence à avoir des amis aux quatre coins de la ville, on prend ses petites habitudes, on fait comme si la vie allait faire une pause, on oublie qu’on a signé la charte du nomadisme qui stipule bien qu’à chaque fois que tu t’arrêtes trop longtemps, ton histoire peut basculer et en repartant on se retrouve tout triste, balloté entre M3 et M7, la tête ailleurs et le nez au vent qui depuis la veille commence à ramener du nord des sensations hivernales. La ville n’en finit pas de s’étaler en interminables banlieues indéfinies. La route en travaux de transformation autoroutière est saturée de camions fumants. Heureusement que ma monture a gardé quelques réflexes africains ; sur les terre-pleins latéraux défoncés, il y a la place pour remonter les embouteillages. Mais je ne suis pas le seul à y penser, tous les quat’quatres s’engouffrent dans le hors piste, puis les bagnoles et les bus et même quelques camions. Je finis, dégoûté, par retourner slalomer sur le goudron, finalement c’est là que ça passe le mieux. La première ville s’appelle Vladimir, comme le Patron du pays…c’est une cité tout en immeubles qui ne donnent pas très envie de s’arrêter. Mais après, la route s’apaise, elle n’est plus bordée que de ces jolies petites maisons traditionnelles en  dentelles de bois…le soleil commence à descendre, je m’arrête dans un pur motel pourri de bord de route. Piaule sans fenêtre, murs qui tremblent au passage des camions, je suis revenu au pays de la route…

Kazan au Tatarstan…


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Il fait frais maintenant ; les arbres sont encore verts et le soleil trompeur. La moto a du mal à démarrer le matin, mais j’ai eu la bonne intuition de remonter une boite avec un kick pour démarrer à l’ancienne. Le temps du camping semble révolu, on est passé à celui des petits motels pourraves au bord de la route. Je crois que la tente pourra désormais me servir à protéger la moto de l’humidité glaciale du petit matin…Je testerai ça lors d’une prochaine étape…mais pas la suivante. J’avais entendu dire que Kazan, capitale du Tatarstan, ça valait le détour ; il faut dire que rien que le nom et la fonction, ça a de la gueule. Après six cent bornes de M7, tantôt toute neuve, tantôt en travaux, parfois en deux voies sinueuses, plus souvent en quatre, tirant tout droit au milieu des forêts et des landes, mais toujours saturée de camions ; après tout ça donc, je suis arrivé à Kazan, sur les bords de la Volga. Après avoir tourné en rond au milieu de ces éternelles banlieues soviétiques avec tramways branlants et immeubles gris, la nuit a fini par tomber et moi par trouver le centre, la citadelle toute blanche au bord du fleuve, mais pas un  seul petit hôtel. Que du chicos à touristes ou t’as qu’à faire demi tour. Je déclare forfait et tente timidement du quatre étoiles. La chance est avec moi, ils ont une chambre pas chère, une seule ; elle est pour moi…normal, c’est encore un modèle sans fenêtre…

Le piège de la M7…


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Kazan est la capitale de la République du Tatarstan. Avec un tel générique, il était tentant d’aller voir le programme avant de repartir. La vieille ville, derrière ses remparts tout blancs, est en fait une cité administrative bien emballée dans ses vieux murs. On y a aussi construit une mosquée toute neuve. Les Tatars étaient Musulmans, ils le sont peut-être toujours un peu, leurs pires ennemis étaient les cosaques d’Ukraine…avec le recul, on pourrait croire qu’ils n’ont pas encore fini leur bataille.J’ai repris la M7, mais que ce soit en ville, à la station d’essence et même en m’adressant aux chauffeurs de camions, tout le monde m’a bien dit que la route de Perm était la M7, mais en fait, deux cent cinquante bornes plus loin, j’ai bien dû me rendre à l’évidence que personne ne connaît la route de Perm. Pourtant Perm est une grande ville industrielle moderne, mais à Kazan tout le monde s’en fout et ce n’est indiqué nulle part, ça doit être des cosaques à Perm! La M7, c’est le pays des camions ; tout tourne autour du monde du camion : les motels, les stations service, les immenses parkings poussiéreux, les barrières de contrôle…tout ça ne concerne pas les motards. Mais les camions savent que, sur nos deux petites roues, nous sommes aussi des citoyens à part du monde de la route, alors, bien souvent, au péril de leur remorque, ils s’écartent pour me laisser passer entre leurs mûrs de ferraille. Quand je fais la pause, il y en a toujours un qui vient tailler le bout de gras. Des allemands qui partent à Pékin livrer je ne sais quoi, un Kazakh qui va acheter des semi-remorques en Lettonie et les ramène chez lui. Ils habiteraient plus près, je serais tous les soirs invité à la bania et , dans la chaleur de la nuit, on se fouetterait à coups de fagot…mais ils habitent toujours à des milliers de kilomètres, alors, on se raconte un peu nos vies de nomade et on repart… Alexîy le Kazakh, avait envie de causer plus, il est motard aussi, ça renforce le lien. Il m’a montré son camion, la photo de sa petite fille puis il m’a donné l’adresse d’un pote motard à Omsk, deux mille bornes plus loin, sur la route d’Irkoutsk. En partant, j’ai traversé à nouveau la Volga, puis la ville de Chelniy… Immeubles, tramways branlants, industrie lourde…Je m’arrête à un carrefour, aux pieds d’une centrale qui n’a pas encore explosé, je cherche mon chemin, un camion s’arrête, c’est Alexîy. Il est trop content de me retrouver, je crois qu’il voudrait que je passe par le Kazakhstan…Je lui explique que je cherche à quitter la M7 dont je suis l’otage depuis Moscou. Il n’arrive pas à comprendre qu’on puisse oser s’aventurer sur le réseau secondaire, son GPS de routier n’en tient même pas compte, il est prêt à me faire faire cinq cent bornes de plus pour que je reste sur la M7 et que je passe par chez lui. Quand je lui ai expliqué l’inextricable problème des visas, il a compris que j’allais quitter la M7 et basculer dans l’autre monde. Une heure plus tard, sur une petite route sans motel, j’ai replanté la tente sur une petite butte herbeuse. En bas, tout en douceur, coule la Volga . De grandes péniches descendent lentement vers la Caspienne entre les multiples îles sablonneuses. Sur certaines, il y a quelques maisons au milieu des pins, sur d’autres de grandes grues qui récoltent du sable, je croyais que je ne camperais plus, j’ai pas pu résister.

La chasse à la carte…


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Quelque part, au milieu de l’autoroute, ma carte routière, bien plantée sur mon tableau de bord, a profité d’une bourrasque sauvage pour s’envoler sans prévenir. Je l’ai vue s’échouer sur le terre plein central, j’ai pilé net (avec une vieille GS, les spécialistes auront compris que c’est une image), j’ai couché la bécane sur le rail et je suis parti à la chasse à la carte volante. J’ai pu sans problème accéder à la large bande herbeuse du milieu. A chaque passage de camion, je voyais ma carte déployer ses ailes et s’échouer un peu plus loin. Elle a même fait un vol plané au milieu et la route, deux bagnoles sont passées dessus et  puis le souffle d’un camion l’a ramenée à mes pieds, presque intacte. Personne n’a dû vraiment comprendre ce que faisait cet hurluberlu  casqué au milieu de l’autoroute, mais bon, j’ai récupéré ma carte. Même si sa signalétique est un peu pourrie, je sais qu’elle est en papier solide et puis c’est la seule que j’ai…mais pour éviter de courir sur les autoroutes, je vais peut-être finir par m’acheter un GPS !

Et si on se perdait un peu?


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Le réseau secondaire incite plus à la flânerie. Les routes ne sont pas trop défoncées et les villages en bois tout jolis. J’arrive à un petite ville, je ne sais pas comment elle s’appelle, elle est juste sur une déchirure de la carte qui a un peu morflé quand même et je n’ai pas eu le temps de déchiffrer le panneau, ma tête devait  être ailleurs, quelques part dans les nuages, ou dans la végétation aux couleurs d’automne. Bien évidemment, plus de motel avec du wifi où on peut manger et dormir…des bistrots, des épiceries, des mini-supermarchés, pleins, si tu veux manger, t’as qu’à faire des courses ; normal, c’est la vie de tous les jours…il y a aussi une   station d’essence…tiens, je vais commencer par là , on pourra peut-être me renseigner. On m’indique un hôtel où je pourrai avoir de la connexion… ce n’est pas que je suis obsédé par mon blog quotidien, mais je voudrais trouver une carte de Russie sur Internet pour chercher une route tranquille. Quelque part, je suis déjà en train de me GPSifier.  La petite dame élégante et discrète veut bien que je m’installe dans l’unique fauteuil en faux cuir du hall tout neuf et tout vide. Elle est très gentille, elle m’offre du thé et des gâteaux et on met des plombes à essayer de s’expliquer ; elle ne comprend évidemment pas pourquoi je ne suis pas sur la grand route avec les autres et comment pourrait-elle comprendre que je veux un peu me perdre dans les campagnes…un peu mais pas trop, c’est ça le problème…les noms des villages ne sont pas sur ma carte et  quand on s’y aventure, les grandes directions ne sont plus indiquées…et puis il y a les fleuves, les innombrables fleuves russes qui , bien souvent, ne sont pas franchissables. Les ponts c’est sur les grands axes…mais peut-être y’a t’il des bacs ? Personne ne sait, les bacs c’était du temps des soviétiques, maintenant toute personne sensée prend les nouvelles routes…Après avoir fait trois fois le tour de la ville à cause du manque d’indications, j’ai fini par trouver une « route fédérale » un peu plus fréquentée et des chauffeurs qui parlaient vaguement Anglais. Ils m’ont patiemment convaincus de renoncer à mon premier itinéraire. Ils m’ont même trouvé une route entre deux, un intermédiaire où je pourrais flâner au milieu des sapins et des bouleaux, sans frôler des camions à longueur de journée mais sans me perdre dans la campagne profonde. Alors je suis reparti…

Hors du sentier battu par les vents…


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Ce soir-là, petite route oblige, je commençais à me demander où j’allais dormir et un peu manger aussi…La nuit tombait , la brume humide surgissait des forêts noires et les petits villages ne semblaient pas très accueillants : des maisons délabrées, pas une âme qui vive à part un pochtron qui voulait s’agripper à la moto…Quand j’ai vu, en contrebas de la route, les lumières d’une bourgade plus importante, je me suis dit que, là , j’allais trouver. Quand je ne suis rendu compte que la route qui plongeait vers la bourgade n’était qu’un chemin raide et boueux, je me suis demandé si je n’avais pas fait une erreur. Quand je me suis vautré en bas de la pente devant deux villageois ébahis, je me suis dit qu’il allait sans doute se passer quelque chose. Je sentais vibrer en moi le principe de la galère sans laquelle en voyage il ne se passe jamais rien, surtout quand après avoir relevé la moto, elle ne voulait plus démarrer. Alors ils m’ont aidé à pousser la bécane jusqu’à chez un mécano d’arrière pays chez qui j’ai pu redémarrer la machine. Ensuite, ils m’ont dit de les suivre, je croyais qu’on allait se retrouver dans une vieille auberge tout en bois  où on aurait trinqué à cette aventure mémorable et à la sainte Russie, mais en fait non. Ils m’ont ramené à la grand’ route en me disant qu’en roulant vers Perm, je trouverais un motel. Alors, je me suis enfoncé dans la nuit brumeuse et j’ai repris le cours normal du voyage en Russie…

Testing de keuf…


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Le testing de keuf est une activité particulière, parfois risquée et à laquelle on s’initie souvent à l’insu de son plein gré, comme on dit chez les cyclistes. Jusqu’ici, je me disais que dans ce pays immense, le flic était plutôt cool. Il y en a souvent au bord de la route et ils ont l’air de bosser, enfin de faire le flic, quoi, arrêter des bagnoles, demander les papiers…Moi, après presque deux mille bornes en Russie, j’ai toujours eu l’impression qu’ils ne s’intéressaient pas à moi, que je n’existais pas. Je ne sais pas exactement à combien est limitée la vitesse ici, quand je vois les grosses Lexus noires me dépasser vigoureusement alors que je tiens déjà le cap sur un bon petit cent vingt, je me dis qu’ici, on roule comme on veut. Il y a d’ailleurs  un peu plus de carcasses sur les bords de route que dans la vieille France, mais beaucoup moins qu’en Inde ou en Afrique, tout est relatif, me direz-vous, c’est une question d’équilibre. Et puis à un moment inattendu, un peu après Perm et le passage de la rivière Kama, c’est à moi qu’on a signifié de me ranger sur le bas côté. Oui mais sur le bas côté, avec la courbure de la route, impossible de mettre la béquille, je tente une manœuvre, je cale, le moteur ne repars pas, ça m’énerve, j’arrive à redémarrer, il me regarde d’un air bizarre, presque apitoyé, alors il me fait signe d’y aller, mais que je dois allumer le phare. Il  a raison, en plus il fait gris, mais un flic qui te laisse repartir, c’est  plutôt cool… Cent bornes plus loin, ça recommence ; là, je tente autre chose, le système africain, je regarde droit devant, je n’accélère surtout pas et je continue ma route imperturbable. Un peu inquiet quand même, je scrute le rétro, mais aucun girophare, aucune sirène hurlante; ma plaque toute pourrie a dû les déconcerter. Après, j’ai quand même continué  avec la fameuse tactique du camion, l’angle mort, tout ça, en me disant que peut-être que quelques kilomètres plus loin, il y aurait un barrage de flics avec des guns partout, comme dans les Blues Brothers ou Point Limite Zero, mais non, tout s’est bien passé, je suis arrivé à Yekaterinburg avant la nuit, je me suis arrêté au pied de l’immeuble où j’étais attendu et la moto n’a plus voulu redémarrer, la batterie était définitivement morte et j’étais arrivé à bon port pour l’étape…

Là où le destin te pose…


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La pause forcée est donc arrivée ici, à Yekaterinburg où, il y a deux ans, j’étais déjà venu pour une rencontre autour de la bande dessinée…Tout le monde ne m’a pas oublié et à peine arrivé, on m’a trouvé un logement dans un appartement d’immeuble soviétique et deux jeunes interprètes qui m’accompagnent dès le lendemain à la recherche d’une batterie. Dans le grand garage BMW avec des grosses bagnoles noires partout, on me dit qu’il y a un mois d’attente, chez un autre, plus spécialisé moto, on me dit que c’est super cher… C’est finalement par Vitali, l’ouraliste de Moscou, que je trouve quelqu’un qui vient me récupérer la batterie usée à domicile pour me la ramener  le lendemain en me disant que tout va bien, qu’elle est rechargée. Avec son testeur, on trouve une faille au régulateur, un petit coup de brosse sur les contacts et c’est réparé…Faut pas déconner, la filière des motards solidaires, en Russie, c’est pas de la rigolade, surtout qu’après, on s’est fini à la Vodka et le rituel de la Vodka, ici, c’est pas de la rigolade non plus !Pendant ce temps d’attente, les amis du festival m’ont concocté une visite de musée et une conférence à l’université…Le soir, ils passent et nous discutons de tout car bien sûr, nous sommes tous devenus ultra polyglottes grâce au wifi et à Google translate. Tous réunis autour de la table avec nos ordinateurs portables et nos Smartphones, nous discutons sans parler, nous tchatons avec des correspondants assis à vingt centimètres, mais malgré cette aberration technologique, le courant passe, on rit et on parle un peu quand même, parce que les phrases sorties par la traduction automatique ne veulent parfois tellement rien dire qu’il faut toujours en revenir aux vieille techniques : quelques mots d’anglais, un peu de mime voire un petit dessin et nous voilà prêt à philosopher jusqu’à ce que le sommeil nous terrasse…c’est que c’est fatigant les conversations  multilingues avec assistance électronique…

Un petit coup pour la route…


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L’initiation au rituel Russe de la vodka, c’est pas de la tarte, non, c’est de la gnole, de la vraie. Après m’avoir un peu bricolé le régulateur de ma mob, Pavel m’a invité à venir boire. Il ne m’a pas proposé de venir prendre l’apéro, non, de venir boire, avec les doigts posés sur la carotide, ce qui ici ne veut pas dire qu’on va me trancher la gorge, mais juste qu’on va s’en foutre plein le gosier, ce qui, quelque part, est un peu la même chose. Embarqués dans sa camionnette, lui son pote et moi, nous voilà partis dans la nuit. Je me demande où ils vont m’emmener. On s’arrête dans un supermarché de périphérie ; j’attends des plombes dans la bagnole avant de les voir revenir les bras chargés de bouteilles, je commence à flippe grave, vais-je survivre à ce bizutage ? On  se rince une première fois le goulot dans le parking…quelque part, je suis un peu rassuré, la moitié des bouteilles c’est des jus de pommes et après un cul sec, davaï, on se rince au jus…la camionnette repart. On s’arrête encore dans un parking, un plus glauque, avec des mecs allongés sous des vieux quatrequatre…mais non, ils ne cuvent pas, ils font de la mécanique et puis on est là juste pour garer la fourgonnette. Pavel nous invite chez lui, madame Pavel a préparé des petits plats, on trinque, cul sec, puis un peu de pâté, puis un peu de jus de pomme, puis on trinque à nouveau…à la batterie au voyage, à Edith Piaf…j’ai survécu grâce au pâté et au jus de pomme et aussi parce que je ne vidais jamais complètement mon verre, on m’avait bien briffé sur les techniques de survie. Le lendemain, y’avait quand même un peu de la casquette de plomb dans l’air, j’ai voulu recharger les bagages pour enfin reprendre la route, mais le problème électrique n’est pas résolu…Pavel n’a pas pu revenir, il est trop fatigué, il m’a dit qu’il viendrait le lendemain, mais le lendemain il n’est pas venu non plus; vais-je finir mes jours à Yekaterinburg ?

Fédération des motards en Oural…


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C’est encore le providentiel Vitali qui m’a tiré d’affaire, enfin qui m’a permis de changer de chapitre, ce qui ne m’a pas pour autant tiré d’affaire. Dima, un sympathique père de famille, est venu me pécho dans l’appart qu’il me fallait quitter le jour même, la moto a démarré au kick,  ça s’annonçait plutôt bien. Il n’avait plus qu’à m’emmener dans un garage perdu en périphérie où toute une petite bande bricole les bécanes dans un bouclard à l’ancienne. On commence à démonter, mais ça sent le roussi, après avoir mis des charbons de Lada sur ma Béhème j’ai cru que j’étais tiré d’affaire, mais en fait pas du tout : mon alternateur, il est  super mort. C’est con, j’en ai baladé un de secours pendant toutes mes virées africaines, mais là, comme il me fallait de la place pour mon matos de neige, je l’ai laissé dans mon garage.  Bon, on ne va pas s’affoler, il y a, paraît-il, toujours des solutions, on verra demain. Je repars avec le sympathique père de famille qui, entretemps, a déposé le bébé à la maison. On s’est tous filé rendez-vous dans un bar à motards au dessus duquel il y a un  hôtel, mais à peine rentré dans la bagnole, l’aventure a de nouveau basculé…Les motards russes, c’est une sacrée corporation, c’est d’ailleurs pour ça que Dima est venu me chercher à domicile pour m’emmener dans ce petit atelier où on s’est tout de suite occupé de moi. Mais, le téléphone a vibré, il fallait d’urgence partir en mission. Les motards d’Yekaterinburg se sont associés pour mettre au point un système qui les prévient tous par SMS si un des leurs a été victime d’un accident. Ils débarquent en masse pour porter assistance à la victime, prévenir sa famille et éviter que le chauffeur de la bagnole ne soudoie les flics pour faire un peu changer la déposition en sa faveur. Ils vérifient aussi que la moto était en règle et si c’est le cas, ce sont eux qui récupèrent la bécane accidentée avant qu’elle ne soit emmenée par les services officiels d’où il est très difficile et très cher de l’extirper. On a donc patrouillé dans la ville d’accident en accident, un peu comme des flics ou comme le Samu. On a commencé avec un petit trail encastré dans une Mercedes qui avait fait demi tour au milieu d’une quatre voies…Dima va causer avec les flics, fait des photos et s’inquiète de l’état du blessé qu’il va visiter pour savoir si tout va bien, ensuite on remonte dans la bagnole, nouvel appel, on repart ; une vraie patrouille, en fait . Deuxième accident, plus trash celui-là, un mec bourré, à pied sur l’autoroute, se fait percuter par une Honda GoldWing, elle même percutée par la bagnole qui suivait. Le piéton est mort, étendu par terre avec un chiffon sur la tête, le motard s’en est plutôt bien tiré, il a glissé longtemps, n’a rien heurté et s’est pété les deux poignets ; mais où sont donc passés les trois  cent cinquante kilos de la Gold Wing ?  Nous les retrouvons beaucoup plus loin, dans la forêt. La moto est coincée au milieu des bouleaux ; comment elle a fait pour finir là, ça reste un mystère. Aucun arbre n’est cassé, s’est elle envolée avant de s’encastrer au milieu des arbres. Dima attend longtemps l’inspecteur, il veut savoir où est parti le pilote et qui va récupérer la moto…On finira bien tard dans le bar à motard ( triple rime riche)  mais c’est très bien, it’s to late for vodka, qu’on me dit…je suis sauvé ; une petite soupe et au lit…

Electricité générale…


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Sacha et Misha, le duo de choc, s’éclatent sur ma bécane : on continue à tester les composants du circuit de charge de la batterie, je ne vais pas vous faire un cours d’électricité automobile, déjà que j’y comprends pas grand chose, mais bon, après différentes tentatives de soudures sur les bobinages, après encore avoir greffé d’autres pièces de Lada, on arrive en fin de journée à une réparation qui devrait me permettre  de continuer. Mais Sacha et Misha en veulent plus, ils démontent ailleurs, ils me disent qu’ils vont améliorer toute ma bécane ! Dans le canapé de la mezzanine, je commence à flipper un peu…Demain c’est nouvel an juif et aussi Shabbat, Sacha me dit de ne pas m’inquiéter, qu’après demain, il me change quelques fils qui ne lui plaisent pas et que tout ira bien. C’est con, ça marchait bien, je trouvais…mais bon, je vais prolonger la pause…et bientôt je reprendrai la route avec une Lada toute neuve…

Burn final…


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Aujourd’hui clôture de la saison moto. C’est comme ça les motards d’ici, comme ça roule cinq mois par an, en début d’automne, ils font une parade pour clôturer la saison avant d’hiberner dans des bagnoles. On se retrouve tous au centre d’Yekaterinburg et puis on fait un tour de ville en colonne groupée ; tout c’que j’aime ! Au début, je regrettais de ne pas pouvoir frimer avec mon vieux cheval puis, très vite, je me suis dit que j’étais très bien en passager sur une grosse Yam quatorze cent. Après le tour de ville, on s’embarque tous, quelques centaines quand même, sur l’autoroute bloquée exprès pour les motards. Puis on arrive dans un petit village et c’est fini, chacun rentre chez soi et pour ceux qui veulent on peut rester boire au gîte et y rester dormir. Contrairement à  l’idée qu’on se fait chez les Fransouzkis, ici on ne boit pas au volant, le taux du test est à zéro pour cent, du coup on ne déconne pas…sauf les piéton sur les autoroutes, eux ils ont toujours droit à du mille pour cent. J’aurai pu voir des vieilles motos russes patrouiller avec des roadsters japonais, des vrais et fausses Harley, mais   pas beaucoup d’italiennes et une seule anglaise. Et puis il y a les gags à la con, ceux qui callent quand la colonne démarre et qui n’arrivent pas à repartir, le biker tout équipé qui débarque avec sa sono à fond. Sur le trajet qui rejoint le point de départ, il se croit le maitre du monde et puis arrivé au milieu de tous les autres, comme tout le monde s’en fout de sa sono, il reste là, planté au milieu et puis il finit par se garer coupe le son et va fumer une clope… et puis quoi encore, les éternelles panoplies à la con,  le tout cuir ou le costume de nounours… je crois finalement que je serai bien, tout seul, quand ma moto aura redémarré… Et pour finir, deux petits tours de ville à coups de clics (un ici)(un autre là)

Il faut toujours repartir un jour…


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Elle a fini par redémarrer, avec du câblage électrique, un régulateur  et des charbons de Lada  et puis une nouvelle batterie. J’ai cru qu’ils allaient encore me la garder, Misha voulait démonter la boîte, je lui ai dit qu’il fallait des outils spéciaux, il m’a immédiatement répondu que je ne connaissais pas encore assez  la méthode Kolkhoze, héritée des Soviétiques, qui te permet de réparer tout avec rien. Si, je viens un peu de la découvrir cette méthode incroyable avec toutes mes pièces de Lada… Je lui ai bien expliqué que ma boîte, elle merdait depuis la Furkapass, en Suisse, le deuxième jour de mon voyage, que c’est pas grave, que j’ai déjà fait Montpellier-Nairobi en passant par Beyrouth sans première, alors les trois mille bornes qu’il me reste jusqu’à Irkoutsk, c’est de la rigolade…ou du moins, c’est ce qu’on verra plus loin. Un bon voyage ne se fait pas sans handicap, je l’ai toujours su, cette panne providentielle m’a permis de découvrir l’incroyable solidarité du peuple motard russe. Je serais parti avec une bécane presque neuve, j’aurais traversé la ville comme un coup de vent  trop frais. Peut-être qu’avant le départ pour un grand voyage, il faudrait  toujours saboter la bécane, faire de l’obsolescence auto programmée, de la panne intentionnelle, pour qu’il se passe, à intervalles réguliers, des rencontres incroyables sur toute la route qui mène au lac Baïkal…Quand j’ai quitté l’atelier, une petite escadrille d’un dizaine de bécanes m’a escorté jusqu’à l’appart de mon premier jour à Yekaterinburg, on a slalomé entre les bagnoles, fait des départs  en ligne au feu et puis nous nous sommes tous fait de chaleureuses accolades viriles, même avec la fille en 750…Depuis mon passage chez Misha et Sacha,  ma moto n’était plus la même et moi non plus…

Musée d’IRBIT…


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Irbit est à deux cent bornes à l’Est, toujours à l’Est…C’est une petite ville Soviétique un peu triste, avec ses maisons en bois, ses immeubles tout gris et ses rues défoncées mais c’est ici que sont fabriquées les Oural, célèbres motos Russes, presque inchangées depuis 1941 ; c’est Staline  qui avait récupéré une usine BMW de l’époque quand il a signé un pacte avec Adolphe, depuis on les fabrique toujours, pas Hitler et Staline, mais les motos Russes. Il y a deux types de demandeurs, le paysan Russe qui l’utilise comme tracteur et le frimeur occidental qui trouve que ça a plus de gueule qu’une Harley ou un trike. Je me suis d’abord arrêté au musée de la moto que Alexandre, ancien champion de motocross devenu petit monsieur très enthousiaste, était ravi de me faire visiter, à moi, venu tout seul d’aussi loin. Il aime son musée Alexandre et surtout montrer la photo de lui en 78, au milieu de la galerie des champions. Il avait déjà la moustache à l’époque, mais avec le brushing seventies, ça lui donnait un petit air de chanteur de balloche, ou d’acteur de film porno. Ensuite il m’a pris un rendez-vous pour visiter l’usine et réservé une piaule dans un de ces hôtels en béton comme on les faisait si bien du temps de l’URSS. Aujourd’hui, c’était mon premier vrai jour d’automne gris et pluvieux, dans le resto en béton, à côté de l’hôtel qui lui ressemble tant, je bouffe une escalope trop sèche, avec des frites molles, mon nez coule dedans, ça ne va pas arranger la consistance mais ça tombe bien, ça manquait de sel.

Petit tour en usine…


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Le lendemain, Alexandre avait réussi à m’organiser une visite de l’usine Oural, on ne peut pas laisser repartir un motard venu d’aussi loin sans lui avoir montré l’usine. Je visite donc les ateliers où sont assemblées les motos. Il y a une cinquantaine d’années, l’usine était immense, faisait vivre toute la ville et produisait plein de motos qui équipaient toutes les armées socialistes et tous les fermiers des Kolkhozes. Il reste environ cent cinquante personnes qui fignolent les sidecars préparés pour l’exportation dans un grand atelier. Le reste des bâtiments de l’usine est loué à d’autres entreprises, Oural n’équipe plus toutes les armées socialistes mais reste quand même l’entreprise emblématique de Irbit. Ces motos-là, il en part dans tous les coins de la planètes, acheminées par camion jusqu’aux ports de la Baltique d’où elles partiront pour les Amériques où, semble t’il, rouler en side Oural, c’est carrément la super classe. Après ma petite visite guidée, je reprends ma route vers l’Est, il fait toujours beau, je me dis que je vais me trouver un petit motel quand j’aurai retrouvé le monde de la Route Fédérale mais soudain, me revient en mémoire qu’au bar de motard, à Moscou, là où m’avait emmené Vitali,  un collègue à lui m’avait filé une adresse à Tioumen, en me disant même que si j’arrivais dans les cinq jours, je serais invité à un grand rassemblement de motards Sibériens. Les cinq jours sont passés depuis longtemps, mais je tente le coup de fil ; ça répond… je n’étais pas encore conscient que je venais d’enclencher  une fois de plus le terrible piège de la vodka…

Scot à Tiumen…


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SCOT, est un petit monsieur rondouillard qui roule en 1200 Ténéré ; dès qu’il a su que j’étais en ville, il est venu à ma rencontre et m’a tout de suite emmené pour un tour de sa ville ; les grandes avenues, les musées, les monuments à la gloire de ceci-cela, Scot est très fier de sa ville, il voudrait que je photographie tout. Tiumen est la ville du pétrole,  la taille de sa province, ça fait sept fois la France et c’est ici, enfin, un peu plus au nord, qu’ils ont trouvé plein de pétrole. Du coup la ville se fait des liftings en permanence, elle astique les coupoles de ses églises, se construit des bâtiments modernes, entretient ses jardins et retapisse de granit les bords de la rivière. Le soir Scot m’invite dans le bureau tout neuf de sa boîte de lavage de bagnole, il s’arrête acheter de la vodka  et du lard et puis appelle ses potes, le massacre va commencer. Plus ils sont bourrés, plus ils parlent haut et fort en oubliant d’essayer de me traduire…j’arrive à gérer, je commence à connaître et puis je dors juste à côté du bureau, sur un matelas de camping, dans une grande pièce vide mais  chauffée, mais c’est dur, c’est très dur, je m’en sors comme d’habitude, en tirant les portraits de tout le monde.

Le lendemain, j’ai démarré à l’Aspirine, le gardien et son fils m’ont invité dans leur cabane à boire du thé en mangeant des Bolinos Russes, ça nettoie toute cette eau chaude, jamais je n’ai trouvé ça aussi bon. Le gardien ressemble à Artus Bertrand, sans l’air prétentieux et son fils à Malcolm Mac Dowell dans Orange Mécanique, le même regard bizarre avec les sourcils froncés. J’ai repris la route ; la prochaine ville c’est Omsk…Scot a déjà prévenu du monde de ma venue, je suis coincé dans une spirale éthylique à haut risque…en attendant, pour récupérer, je me suis arrêté à Ichim, petite bourgade d’un sinistre absolu, nous sommes toujours dans la même province, mais ici on a rien lifté avec l’argent du pétrole. J’ai pu dénicher un petit hôtel  où personne ne veut boire un coup avec moi…C’est l’hôtel Ilitch, juste à côté de la statue  de Lénine, mot de passe du WIFI « 1917 » ; me voilà revenu en Union Soviétique…

La route de Omsk


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Quand on reprend la route de Omsk à partir de Ichim, on s’enfonce encore un peu plus vers l’ailleurs. La route est devenue étroite et défoncée, il pleut. C’est mon premier jour d’automne, un vent latéral balaie la plaine immense et marécageuse. Parfois reviennent quelques forêts de bouleaux, elles  sont les bienvenue, elles freinent l’ardeur des bourrasques. Les dépassements de camions ont légèrement gagné en complexité. D’abord, les accotements sont des bourbiers et la route ne vaut souvent guère mieux, une fine couche gluante la recouvre et puis, pour ajouter du piment, le goudron est souvent transformé en taule ondulée. Soit de la perpendiculaire à la route, à l’Africaine, soit de la longitudinale, de l’ornière goudronnée, qui provoque un balourd latéral qui, outre le mal de mer, a aussi tendance à te balader un peu où tu n’as prévu d’aller. Ajouté au classique trou d’air de dépassement de camion, tout ça rend la route somme toute plutôt intéressante à décrypter mais un peu fatigante, à la longue. La nature tout autour ne varie pas beaucoup ; mais c’est étrange de voir que, dans ce pays, le temps des moissons, c’est après l’été. Tout ça crée d’étranges paradoxes paysagers, ces couleurs de feuillage d’automne et de blondeur de blé. J’ai même croisé un champ de colza. Voilà bien le problème majeur de l’agriculture dans ce pays ; on ne peut semer qu’après le dégel tardif et on récolte le plus tard possible. Tant que le moindre rayon de soleil peut faire mûrir les blés, on s’y accroche , on donnerait n’importe quoi ici pour que l’été dure juste un mois de plus… s’ il y a un pays où on attend le réchauffement climatique avec ferveur, c’est bien ici !

Etape à Omsk…


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La grande ville suivante s’appelle Omsk. Je m’y égare un peu en arrivant. Ici, il n’a pas plu et les arbres sont encore presque verts, je n’y comprends plus rien aux saisons, mais je profite de ce providentiel retour du temps sec pour rentrer dans les bouchons de la ville en slalomant partout, des accotements défoncés, aux milieux de grandes avenues, quand le pneu adhère à la route, on retrouve cette liberté de mouvement incomparable. Je  m’égare dans des périphéries informes, des bouts de villages en bois, mêlés aux friches industrielles, aux terrains vagues et aux immeubles neufs. Ici l’urbanisme commence à faire un peu n’importe quoi et je profite de mon carnet d’adresse pour me perdre avec délectation. Je sais qu’à un moment donné, je m’arrêterai près d’un panneau de rue, j’appellerai mon relais motard et quelqu’un viendra me chercher. C’est exactement ce qui se passe…dix minutes après le coup de fil, une berline BMW  aux vitres fumées rapplique, je me fais tout un cinoche, genre mafia russe qui va m’emmener dans les lieux interlopes de la ville… mais non, elle m’abandonne très vite sur une place avec buvette ou quelques motards prennent le relais…Ils m’emmènent à leur local, rentrent ma bécane dedans, me montrent le canapé où je pourrai dormir, entre les outils, les casques, le bar et les bécanes…Puis on repart en bagnole bouffer des pâtes dans un resto au bord du fleuve, du grand fleuve, on est en Russie, les fleuves sont toujours grands. Ensuite on va chercher de la bière dans un magasin spécial où il y a quelques dizaines de pompes qui sortent du mur, on te remplit des bidons plastocs de un ou deux litres avec la bière de ton choix et tu repars avec dans ta bagnole.                    Il y a Sergueï, préparateur moto qui veut aller s’installer aux bords de la mer noire,  là où il n’y a pas d’hiver et puis son pote à la tronche de Bruce Willis, qui, accroché à son téléphone, ne quitte jamais sa Suzuki Hayabusa et sa combi de cuir, l’une comme l’autre sont maculées de moustiques écrasés. Après être repassés sur la place avec buvette du début où se fête l’anniversaire d’une bikeuse du coin, on repart au local finir la soirée…La bière ça fait moins de dégât que la vodka, je vais écrire tranquillement mon billet du jour avant de m’endormir…

Automne doré en Sibérie…


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Le lendemain matin une pluie soutenue venait juste pour ma rappeler que l’été indien, ça finirait par s’arrêter. Mais le soleil est revenu, c’était juste pour me narguer…l’été indien ne m’a pas oublié. Ici, on l’appelle l’été des femmes, pourtant Joe Dassin est un demi dieu en Russie, mais on ne touche pas à l’été des femmes… La route est longue vers Novosibirtsk, une vaste plaine blonde, parsemée de bouquets de bouleaux dorés, pendant des centaines de kilomètres…En Afrique, on m’avait expliqué que si les zèbres avaient été fabriqués avec un costume rayé noir et blanc, c’était pour brouiller la vue des lions. Quand les zèbres se déplacent par petits groupes, les grands fauves n’y voient plus rien. Les bouleaux, c’est les zèbres du monde végétal, quand on roule en milieu d’eux pendant des heures, on finit par ne plus voir qu’un rideau strié, une masse uniforme, un être unique qui s’étirerait pendant dix mille kilomètres des Carpates à Vladivostock, le géant rayé de la taïga Russe…  

Etape à Novosibirtsk


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Arrivé à Novosibirstk, autre grande ville industrielle Sibérienne, je m’arrête à la toute nouvelle concession Harley à l’entrée de la ville, je me dis que s’il y a bien un endroit où les bikers doivent être bien accueillis c’est bien ici… et puis , puisqu’en Russie, tout motard est un biker, je décide d’assumer. Deux blondes très Russes, m’offrent un café, me laisse utiliser le wifi et appeler mes contacts. Elles m’expliquent que le magasin est ouvert depuis trois semaines et qu’elles ont déjà vendu quatre bécanes, elles sont super contentes, je reprends un café …pour un mois d’octobre en Sibérie,  quatre Harley de vendues, c’est un beau record. Elles connaissent mon contact, elles savent même où je serai hébergé ; pas chez elles, non, mais dans une sorte d’hôtel-club de motards connu dans toute la ville. Vovarska arrive enfin en break Subaru, je le suis après avoir remercié mes Harleysiennes…on traverse la ville, on s’arrête à la maison, un grand immeuble de cité en briques rouges, juste pour le dîner et puis, ensuite, Vovarska m’emmène au fameux club, une grande maison en périphérie…On n’y rentre pas comme dans un hôtel…Vovarska va frapper à une porte sur le côté, il rentre, j’attends dehors. Je finis par être introduit…une dizaine de mecs en costards motards sont affalés dans des canapés devant des bières, je commence à me demander comment va se dérouler le reste de la journée… Finalement, grâce aux guitares, à l’ivresse et à mes caricatures, tout se passa incroyablement bien.                                                J’ai dessiné tous les membres du club et parfois même les gonzesses et les enfants, j’ai dormi dans un dortoir confortable, comme dans une auberge de jeunesse, personne ne m’a vomi dessus, personne n’a ronflé ni pété bruyamment, ces motards russes savent très bien se tenir…Le lendemain, trois degrés, pluie battante…il me reste mille neuf cent kilomètres pour arriver à Irkutsk, je ne suis pas certain que ce seront les étapes les plus faciles de ce long voyage…Je serai  sans doute très vite fixé…

Les petits films de fin de soirée qu’on peut visionner en cliquant ici et, ne sont pas des chefs d’œuvre, j’aurais dû filmer en début de soirée, mais ça permet de jouer à reconnaître les caricatures !

Tomtomsk et Nanard


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Les motards sont vraiment de grands gamins, ils ont tous des noms de guerre, des totems de scouts, comme dans la patrouille des Castors, le club des cinq ou les quatre As! A Omks, mon contact s’appelait  « Phénix » sur sa Gold Wing blanche , il y a aussi « Red Wine », « doc »,« général » et plein d’autres encore, j’aurais dû prendre des notes pour mon collègue Coyote qui rêve d’Amérique mais ferait mieux de venir faire un tour ici, il y trouverait un tas de frangins…En quittant Novosibirtsk , trois degrés pluie battante, il m’a semblé que l’été des femmes avait cédé sa place à des prémices hivernaux moins romantiques, même si les feuilles de bouleaux, quand le ciel est noir et la pluie intense, gardent une étrange lumière dorée que seule la neige viendra éteindre. J’ai décidé de faire un petit détour par Tomsk, on m’avait dit que la ville était plutôt sympathique et le « Doc » m’avait filé un contact…Jeune graphiste, Anton n’a rien d’un biker ; normal, c’est un cycliste ; le motard c’est son papa…Il me fait un peu visiter la ville puis m’emmène au « Art Hôtel »…C’est un appartement en sous sol, avec quatre piaules à louer, c’est tout petit, pas cher et assez insolite. Je n’arrive pas à savoir si je suis chez quelqu’une qui loue son appart ou si c’est vraiment un hôtel, c’est dans le vieux quartier où il reste encore des rues entières de maisons en bois. C’est très joli la nuit sous la pluie…D’où vient donc cette fascination  pour ces lieux décalés, complètement hors de temps ? Sans doute juste une nostalgie d’images qu’on aurait pu se faire dans l’enfance, de lieux qui n’existent plus que dans notre imaginaire…une vieille Volga, garée dans une rue en bois  suffit à réveiller des sensations diffuses d’imageries enfantines…là, subitement, je suis dans une Russie de livre d’enfant, la neige va tomber, une troïka va passer  et puis des cosaques qui danseront le kasatchok. Se promener dans une rue en bois un soir d’automne  triste, c’est comme chercher l’Afrique dans le Serengetti ou l’Inde au Lake Palace Hôtel…Et si c’était ça que je cherchais en voyage, feuilleter à nouveau mes livres d’enfant…

Piste Sibérienne…


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La route qui coupe pour rejoindre la route fédérale m’avait été vivement déconseillée…sacrée raison pour y aller. J’ai assez vite compris pourquoi ; les cinquante derniers kilomètres valent bien une piste africaine, j’imagine mal Phénix et sa GoldWing blanche passer par ici, surtout en cette saison merdique. Pourquoi ce tronçon, juste lui, a t’il été oublié alors qu’on rénove les routes partout dans ce pays ? Mais ces chaussées abandonnées sont les seules qui traversent encore les villages à leur hauteur. Je m’arrête pour réajuster mon paquetage, un vieux moujik vient papoter avec moi. On doit avoir le même âge, si ça se trouve, mais il a dû plus en chier dans la vie et puis on ne doit pas avoir le même le dentiste…On ne comprend rien à ce que l’autre raconte, mais on s’en fout, ça nous met de bonne humeur, les mots, des fois ça sert à rien.Je rejoins la route fédérale, la nuit tombe, il pleut toujours, pas un seul motel en vue…je m’arrête à une station pour me renseigner ; mais si bien sûr qu’il y a un motel…le contener, là, juste derrière, c’est ça le motel. C’est le motel le plus cher que j’ai déniché jusqu’ici, mais avec le chauffage à donf dans mon cube, je viens bien dormir et faire sécher mes affaires…

Une pause à Krasnoiarsk…


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Kasnoiarsk, avant dernière étape avant le terminus, une journée d’arrêt…après la pluie et  les zones industrielles sibériennes, ça me fera du bien…Depuis ma piaule cube, j’avais passé un coup de fil…le dernier numéro sur la liste. Le lendemain Vlad m’accueille dans son HLM où il vit en coloc avec Alexei. Il me montre mon lit de camp dans le salon, me file les clés et part au boulot…évidemment, je connais machin qui connaît machin qui m’a recommandé à trucmuche qui a signalé sur la ligne que je traversais tout le pays, évidemment, c’est vrai, mais qui filerait ses clés à un voyageur étranger perdu dans les prémices de l’hiver dans nos verdoyantes contrées, dix minutes après l’avoir rencontré ? Je bidouille un peu le réglage de mes câbles et le soir nous allons tous dîner dans un autre immeuble, chez Sveta qui est en fait celle qui connaît machin…en remontant la piste, on revient chez Vitali dans la Bania près de Moscou, premier maillon de cette incroyable chaine de la solidarité sur deux roues…Je suis allé rendre visite au garage BMW d’ici, c’est le dernier sur la route de l’Est, du moins pour les bécanes. Arrivé devant, je me dis que ça va pas le faire…une immense concession bagnole pleine de grosses berlines quat’quatre aux vitres fumées, des mecs cravatés, des hôtesses d’accueil genre top model, c’est sûr, avec ma bécane pourrave et ma dégaine qui accuse les bornes, ça va pas le faire du tout. Je demande Alexandr (sans E) , comme me l’a conseillé Alexei, au siège BM, à Moscou, je suis une des hôtesses, je regarde ailleurs pour calmer la bête qui traîne sur les route depuis presque deux mois et j’arrive dans le bureau d’Alexandr…je lui explique que je viens juste dire bonjour, je me mouille pas vu que je sens que ça le fait pas…Je lui dis qu’à tout hasard, si il avait un bouchon de protection  en plastique pour le graisseur de mon bras oscillant (désolé, c’est un peu technique), j’ai justement perdu le mien…J’ai l’impression que ça l’a réveillé d’un coup, qu’il attendait mon passage ; il m’a emmené dans l’atelier et on a commencé à fouiller des cartons de bout de pièces oubliées pour trouver comment bricoler. En fait il adore ça, Alexand’r , faire le bricolo et derrière son bureau, à vendre des GS toutes neuves, il doit s’ennuyer un peu…du coup comme on était lancés, on a réparé des merdouilles, des faux contacts par ci par là, on ne s’arrêtait plus! En quittant le garage, j’ai trouvé qu’il faisait doux, j’étais de bonne humeur et je me suis égaré en oubliant le chemin du retour. C’est un petit biker en vieux custom Honda qui, avec sa copine qui faisait GPS à coups de smartphone, m’a remis sur la route…On a un peu cafouillé, mais il faut avouer qu’on avait un peu de mal à se comprendre. Ils m’ont ramené à l’appart’ juste pour la soupe…Mais oui, tous les Russes ne s’abreuve pas de vodka touts les soirs ; des fois il y a de la soupe, de la bonne soupe russe avec des légumes, de la crème et de la viande : du borj !

manger et dormir dans toutes les langues…


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Le bordch est à la Russie, ce que la chorba est à l’Algérie ou le tajine au Maroc, un plat qu’on trouve partout mais qui est à chaque fois différent, un plat qui te nourrit, t’hydrate et te réchauffe, de la viande, des légumes et du jus de cuisson, le réconfort parfait sur les longues routes Sibériennes…quand on s’arrête dans un de ces innombrables restos pour camion, au bord de la route, on a parfois la chance de tomber sur une sorte de snack où il est possible de choisir entre les innombrables plats exposés à la vue de tous, mais bien souvent, ces petits restos, appelés juste« кофе» ressemblent à un petit bistrot de village… Quelques tables et un comptoir. La cuisine est derrière, difficile de savoir ce qu’on y prépare, alors dans le doute, il suffit de dire le mot magique: bordch.  Si on a vraiment pas de chance et qu’ on se retrouve avec une soupe de légume un peu transparente, on pourra toujours sortir le dictionnaire.Le petit dico de voyage de Lonely Planet est très bizarrement conçu…Avec ses codes couleurs pour s’y retrouver rapidement, ça pourrait être parfait et bien non…Le maquetttiste devait adorer le jaune…et dans ses pages jaunes, on trouve côte à côte, par exemple, les rubriques «douane» et «se loger», dans l’urgence, ce n’est pas très pratique, surtout qu’il a eu l’excellente idée de colorier aussi en jaune sa toute petite typographie…donc, si tu arrives à la nuit tombante dans une auberge de bord de route, si tu n’es pas muni d’un microscope et d’une excellente lampe frontale, laisse tomber le dico! A part ça, je l’avoue, ma régularité éditoriale vient d’avoir un soubresaut…la faute à la moto…on en reparle plus tard…

L’été s’achève…la moto aussi…


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C’est sans doute après Krasnoïarsk qu’on change vraiment de dimension…les distances sont plus longues, les villages plus paumés et le temps plus froid. Les petites averses sont devenues neigeuses mais très éparses…ce n’est pas encore tout de suite que je vais chausser les chaines, mais il s’en faut de peu, ça se sent, ça se rapproche. L’air est sec et piquant, après trois cent bornes, je me rends compte qu’il n’y a plus ces saupoudrages neigeux sur les côtés, à la place c’est de la poussière ; visiblement, plus j’avance,  plus il fait froid, mais moins il fait humide. Il y a toujours dans les campagnes ces vestiges des kolkhozes de jadis, ces silos à céréales tout déglingués qui ressemblent à du Miyazaki… Je fais halte dans une petite auberge toute neuve entre la M53 et la ligne du Transsibérien.  Je regarde un peu passer les trains par la fenêtre, de longs trains de marchandises qui traversent tout ce pays-continent et ses interminables étendues de bouleaux. Ils ont perdus leurs feuilles maintenant, mais il y a encore de grosses moissonneuses qui récoltent les céréales, déjà l’hiver, encore un peu d’été, le terminus n’est plus très loin…

Le lendemain, la progression continue, je raccourcis les étapes en partant plus tard et j’augmente les pauses soupes pour me réchauffer en me nourrissant, comme seul un bordch peut le faire… La route est en construction permanente, bientôt la transsibérienne ne sera plus qu’une sorte d’autoroute, mais il reste encore un peu de ce qu’elle fut, une petite route défoncée , boueuse ou poussiéreuse…aujourd’hui, c’est la version poussiéreuse et je préfère comme ça…ça me rappelle d’autres pistes, sous d’autres latitudes, mais à l’époque, je n’étais pas  encore obligé d’être équipé comme un scaphandrier, le froid ça demande de la logistique…Encore une auberge toute neuve, plastique jaune à  l’extérieur, bois à l’intérieur, des camions tout autour et quelques vieilles bagnoles des temps anciens…Pas de wifi, pas de téléphone ; on est bien de plus en plus loin…mais je n’ai pas fini de m’enfoncer dans la Sibérie profonde du long de la route.

Au gré des pannes d’allumage…


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La moto a bien démarré malgré l’épaisse couche de givre, mais j’ai vite compris en roulant que la panne d’Ekatérinburg était en train de revenir, la batterie se vidait inexorablement, les pièces Lada ont déjà dû rendre l’âme…j’ai refait le plein  d’essence sans couper le moteur et je me suis arrêté quand, batterie complètement vide, après des pétarardes d’allumage qui rend l’âme,  ma monture s’est échouée au bord de la M53… Trois kilomètres à pied jusqu’à la station ; le pouce levé, ça n’a pas fait d’effet. Mais petit à petit, entre les pompistes et un motard de passage,  les choses ont commencé à s’arranger…on est allé chercher mes bagages, puis on a tracté la moto  jusqu’à un garage sibérien tout bordélique.

J’ai réussi à juste leur expliquer qu’il fallait  simplement charger ma batterie à bloc pendant toute la nuit, pour que j’arrive à me rapprocher le plus possible d’Irkutsk le lendemain et que là-bas, ce serait sans doute plus simple de réparer.  Les garagistes nous ont déposés dans un hôtel de village, moi et  un autre sinistré de la route qui risque d’être là pour quelques jours, il venait de trois mille bornes au nord, où il bosse et rentrait chez lui sept mille à l’ouest; on a pas peur des kilomètres dans ce pays… L’hôtel du village fait un peu foyer Sonacotra comme ambiance, mais c’est bien chauffé et demain, bien sûr, sera un autre jour…

Dernière ligne droite sans minute d’arrêt…


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Le lendemain, les mécanos sont venus me chercher, pile à l’heure prévue, neuf heure du mat devant la porte…on a un peu perdu de temps au passage à niveau mais c’est pas plus mal, il fait moins cinq dehors, si ça peut grimper de deux ou trois unités, je suis preneur, je sais que je vais devoir rouler sans les poignées chauffantes ; deux ou trois degrés, c’est sacré. Au passage à niveau, il y a eu cinq trains de suite, trois dans un sens deux dans l’autre, faut pas être trop pressé, le plus court faisait quarante trois wagons, le plus long soixante douze ;  même à travers la couche de givre, ça occupe de compter les wagons, je commence à comprendre les vaches. Quelques cafés et quelques dessins plus loin, j’ai repris la route sans m’arrêter, sauf deux fois pour pisser sans couper le moteur… deux cent bornes jusqu’au terminus, c’est pas la mort, mais ça caille au bout des doigts. La moto a tenu tout le trajet, puis s’est remise en carafe juste au centre ville… Tout ça, c’est finalement très bien calculé. J’ai cassé la croûte à l’hôtel chic devant lequel je m’étais échoué mais ce n’est pas là que je dormirai, le jeune directeur de l’Alliance Française m’a trouvé un appartement hôtel avec des dortoirs,  un peu comme chez les motards de Novosibirtsk, mais ce n’est pas la même clientèle, tout est occupé par des préados, qui braillent et ricanent en pétant, puis pètent en ricanant…je crois que je vais  très vite regretter les motels au village…

Niet skis


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Arrivé à la ville de mon étape finale, je n’en ai pas pour autant fini avec un programme chargé. Il faudrait que j’aille voir les bords du lac Baïkal, même s’il n’est pas encore gelé  mais de toute façon, mes super skis pour moto qu’on a mis tant de temps à mettre au point ont été réexpédiés en France ; à peine arrivés déjà repartis…ce sont les nouvelles mesures de rétorsion en réaction aux sanctions européennes, les dommages collatéraux  du voyageur en quelque sorte, tous les colis personnels envoyés depuis l’Europe sont immédiatement refoulés. Pas les colis commerciaux, rien n’arrête le bizness, non, juste les trucs persos…tout ça n’est pas vraiment grave…j’irai voir le lac quand même et pour ça, il faudrait bien rafistoler l’alternateur. Vitali, depuis Moscou a fait circuler l’info sur le net, motard fransouzki en rade, c’est allé jusqu’à Ulan Oudé, de l’autre côté du lac, presque en Mongolie…Viktor a chopé l’info et m’a envoyé un texto. Pendant ce temps, j’avais contacté Sacha, un pote de Komar le banlieusard, qui commente avec une assiduité remarquable tout mon parcours en se remémorant le sien, presque vingt ans plus tôt. Avec Viktor et Sacha, on forme une équipe de choc pour écumer les zones industrielles à la recherche d’un réparateur d’alternateur…Et puis le soir, je peux rentrer au Baïkaler Hôtel qui ,depuis le départ de la horde de préados ,est devenu un endroit presque paisible…

Baïkaler hôtel…


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Extérieurement, il ne paye pas de mine, le Baïkaler Hôtel, au quatrième étage d’un immeuble tout sinistre ; mais en réalité, c’est une sorte d’auberge de jeunesse par où transitent tous les routards qui voyagent en Transsibérien, Lonely Planet en poche, et font une escale au lac.  Me voilà plongé dans un ambiance bien différente des motels de routiers et des clubs de bikers, mais je crois que j’en ai déjà la nostalgie…Des Français qui râlent sur la bouffe, des Suisses sur la propreté, des Anglais, des Danois, des Japonais…ils passent tous par ici avec leurs gros sacs à dos, ils arrivent de la gare après des dizaines d’heures de train et se réunissent dans la cuisine pour comparer leurs itinéraires, ils restent rarement plus d’une nuit et ont singulièrement l’air toujours pressés, stressés et fatigués, à cause du train de la veille et de celui du lendemain., comme si ils partaient au boulot…Les Anglais et les Suisses sont moins stressés que les fransouzkis , qui, s’ils en  rencontrent d’autres se regroupent, s’agglutinent instantanément, comme au camping da Palavas, mais en mode routard… Moi je suis en mode pause et  je les regarde défiler, comme une vache qui compte les wagons…

A la gare…


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Dans l’hôtel de routards où je suis échoué, je croise tous les jours des voyageurs qui arrivent par le train…Leurs récits ne me donnent pas vraiment l’envie de vivre la même expérience ferroviaire, ils sont tous un peu énervés par l’immobilité des heures passées dans le compartiment, un peu contents mais stressés par la suite, les horaires, les départs à l’aube, comme pour aller bosser… ils se disent tous heureux de l’avoir « fait », mais ça ne me donne pas envie…On m’a toujours parlé des voyages en train en Russie, en Afrique, en Inde, mais ils ne me font pas rêver, ces récits héroïques… J’ aime le monde de la route, choisir mon rythme, m’arrêter quand j’ai envie, papoter avec les routiers puis partir à une heure choisie par moi seul … Un petit parisien, appelons-le Kevin, ou Jacques Alexandre, les deux lui vont ; par instant il est plutôt l’un et parfois plutôt l’autre. Il soigne son look, il a emmené son petit chapeau en cuir  noir. C’est lui le plus pressé de tous, il veut « faire » le tour du monde, mais pas question de traîner. Son récit a suffisamment titillé ma curiosité  pour que j’aille quand même tâter l’ambiance de ce monde à part…La gare d’Irkutsk est une de ces belles demeures ferroviaires bleue légèrement turquoise qui à la fin du règne des Tsars furent construites d’un bout à l’autres de la Russie. Le buffet de la gare est très joli et le salon VIP très surveillé, je sirote un thé citron en attendant un train qui n’est pas le mien, juste un train qui passerait pour réveiller cette grande et belle gare étrangement assoupie dans la fraîcheur du soleil matinal.Un long trans-sibérien finit par arriver ; je peux aller flairer l’air des wagons chauffé par leur gros poêle où l’on brûle un peu tout ce qui passe à côté, charbon, bois, plastique, carton et peut-être même dissidents rebelles ou décembristes, à d’autres époques. La grosse locomotive souffle un peu, les cabines couchettes se vident sous l’œil acéré de la chef de train qui, m’a t’on dit, surveille en permanence le bon comportement de ses passagers parfois tentés par une ébriété tellement justifiée quand on passe une éternité sur les rails. Je regarde passer les longs convois de marchandises, les wagons postaux ou les citernes, je pourrais compter les wagons …en attendant des nouvelles de mes réparations qui ne viennent pas, il faut que je laisse en moi paître  la vache qui m’apaisera et m’apprendra la patience…

Les petites maisons dans la ville.


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On ne se lasse pas de contempler les maisons en bois, leur flamboyance passée, leur effondrement et parfois leur renaissance. Construites souvent directement sur le sol, elles ont bien du mal à combattre le temps qui passe ; c’est souvent lui qui gagne la partie, il laisse l’humidité grignoter les soubassements  et les maisons en bois descendent lentement dans la terre…quand une réfection de chaussée rehausse le niveau du bitume, elles semblent encore un peu plus mangées par le sol, on dirait qu’elles sombrent, qu’elles chavirent lentement. Les murs souvent finissent par s’incliner sous le poids des années. S’ils s’écartent, la toiture s’effondre et la maison s’écrase comme un château de cartes. Mais parfois les murs s’affaissent vers l’intérieur, le toit se boursouffle , la maison se replie sur elle-même, comme si elle voulait se recroqueviller, se faire tout petite, s’endormir comme une petite vieille retombée en enfance. Beaucoup sont  en ruines ou à vendre, certaines ont brûlés et puis il y a celles qu’on restaure qu’on bichonne, qu’on fait renaître. Les villes Russes ont commencé à comprendre que c’est là qu’était leur âme,  elles se sont donc enfin décidée à faire revivre des rues entières. A Irkutsk, on a reconstruit dans ce style qu’on croyait condamné, tout un quartier à la mode. On n’y trouve que des restos, des boutiques ou des bistrots qui se la pètent, ça fait un peu Disneyland, mais cette résurrection de pacotille est pourtant la plus éclatante victoire des petites maisons en bois de Russie…

Changement de décor…


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Sacha me donne rendez-vous au bar de l’Hôtel Angara, grand bâtiment Soviétique sur le square Kirov, la grande place centrale de la ville et puis on rejoint Viktor à l’extérieur, dans le garage de ses potes puis là, on essaye de comprendre mais à chaque tentative, on  n’y arrive pas…On a pourtant passé en revue tous les éléments du circuit de charge, réparés certains, changés d’autres, mais rien n’y fait, la batterie refuse de se charger. On finira par trouver, on trouve toujours. En attendant, je fais des tours de ville ou des  escapades plus lointaines parce que les tours de ville, à force, on se lasse. Il y a tous les jours des petits bus qui partent pour l’île d’Olkhon, deux cent cinquante bornes vers le nord. Je finis, un peu en désespoir de cause, par en prendre un pour aller enfin voir le lac Baïkal, puisque la moto semble avoir décidé de prendre du repos…Le bus passe d’abord prendre ses passagers dans les hôtels avec lesquels il bosse puis il poireaute une heure à la gare routière des fois qu’il y en ait d’autres…on finit par y aller …je m’imagine sur la moto…surtout quand on grimpe un peu et que la route devient entièrement glacée…bien calé au fond entre les bagages, je somnole, le chauffage semble bloqué sur quarante degrés, je m’imagine sur la moto et je me dis qu’elle a elle-même pris la décision de se mettre en panne pour me ménager un peu…Après un passage de bac et quelques kilomètres arides, on me dépose devant chez Nikita à Koujir… C’est une guest house connue dans tout le pays, une sorte de mini village au milieu du village, des petites maisons, un peu baroques, un peu de bric et de broc, c’est tout en bois c’est bien chauffé, deux jours ici me feront le plus grand bien…

Balade dans le froid…


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Chez Nikita, ce fut jadis un haut lieu de rencontre Sibérien où seuls débarquaient quelques audacieux aventuriers …et puis est arrivée l’électricité. Depuis, des hôtels en bois se sont construits un peu partout et Nikita n’a cessé d’agrandir son domaine. Je ma balade autour du village, dans les bois et au bord du lac ; il faut bien se couvrir, ça commence à cailler…moins dix huit  au petit matin, mais au petit matin, je reste au lit…j’attends les pointes à moins cinq pour aller à la plage.  On rencontre ici, encore plus qu’à  l’auberge d’Irkutsk, des routards en sac à dos venus de tous les coins du globe…ça fait con, les coins du globe non, ça fait un peu comme si la terre était cubique…Bon… Tout le monde parle en british yaourt, langue improbable des routards du monde entier dans laquelle je fais beaucoup de progrès, contrairement au Russe où je rame pas mal, mais les bouleaux ne parlent pas et je comprends le langage du vent… Par moins dix, tu peux te promener sans problème, faire des photos sans geler des doigts, j’ai même pissé sans perdre ma bite, l’apprentissage sibérien c’est tout un programme !


Belle Ïle sur lac…


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 Elle est très belle cette île  d’Olkhon, toute en longueur, avec ses grandes steppes, ses forêts de mélèzes et  ses falaises qui surplombent les étendues bleues foncées du lac Baïkal . ..On y croise des voyageurs venus de partout qui s’arrêtent tous chez Nikita parce que c’est une légende répertoriée dans les guides de routards du monde entier. Il y a quelques années encore, peu de gens passaient par ici ; les routards traversaient l’Asie par la Turquie et l’Afrique par le Sahara, mais le monde change vite, la porte du désert s’est fermée pour longtemps et celle d’Asie inquiète beaucoup, alors les sacs à dos sont remontés d’un cran de latitude, et les voilà tous dans le Transsibérien, destination Mongolie et Chine, escale obligée chez Nikita, c’est normal, dans le bouquin il est écrit qu’il faut faire comme ça. Les minibus se croisent et se recroisent, et on retrouve chez Nikita, tous ceux croisés au Baïkaler Hôtel…après deux mois de route en solitaire, des milliers de kilomètres de bouleaux, je finis par croiser la nouvelle route à la mode sur cette longue île battue par les vents du lac. Quand on fait une excursion à Koujir, on se doit d’aller se recueillir au pied des totems qui surplombent le rocher du Shaman. La tradition veut qu’on accroche des bouts d’étoffes de toutes les couleurs, aux totems et aux arbres alentour…ça me fait immanquablement penser aux sacs plastique que le mistral accroche aux pins autour de la grande décharge de Miramas, à côté de Marseille, ça brise un peu la magie shamanique, alors je retourne dans ma piaule collective délicieusement surchauffée  trinquer avec les Anglais, les Italiens, les Suisses et le Québequois  qui ne doit pas être trop dépaysé, météorologiquement parlant…

Déambulation…


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Pour celui qui serait tenté par l’écriture d’ une enquête ou d’un roman fleuve sur les voyageurs du Transsibérien, mieux vaut finalement rester tranquille et peinard au Baïkaler Hôtel puisque, de toute façon, à part les Russes, ils passent tous par là…Pendant que je reste  à  attendre sagement un endroit ou ranger la moto, puis de rentrer au pays, toutes les nationalités continuent de défiler dans les piaules collectives…un Anglais à la retraite, un Thaïlandais qui rentre chez lui, je n’ai pas encore vu d’Africains, mais je crois que si je reste trop longtemps ici, je verrai même passer des martiens et des éléphants roses…Je commence à m’incruster dans la ville,  il y fait moins froid, je renseigne les touristes qui débarquent à l’hôtel, je traine dans les rues, encore et encore, la transition entre un voyage au long court et le retour à la vie normale passe toujours par ce sas administratif  qui semble toujours trop long mais scelle la fin de l’étape et prépare déjà la suivante, celle où quand on reviendra, on aura la même sensation de rentrer chez soi dans l’autre sens…

Petites généralités sur la Russie…


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En Russie, les passages à niveau ont, en plus des barrières, des machins métalliques très rebutants qui sortent du sol pour être sûr que personne ne tente de passer. Dans les immeubles, les premiers étages  sont au rez-de-chaussée, l’étage zéro n’existe pas, le zéro est dans le béton qui sépare le premier étage du premier sous-sol, on commence à compter à partir de un, on ramène le zéro à son abstraction originelle… Ici le respect des passages piétons est aussi impératif qu’en Suisse, mais si tu passes ailleurs, tes chances de survie sont dérisoires. En Russie, les croissants chez le boulanger sont à la saucisse, et quand on rentre chez quelqu’un, on laisse toujours les chaussures à l’entrée, comme à la mosquée, mais ça n’a rien à voir. Les feus verts pour piétons font un bruit de grillon qui s’accélère quand le rouge approche, c’est très bizarre d’entendre des grillons par moins dix, ça surprend, ça distrait, mais juste la première fois, parce que tu n’as souvent que quinze secondes pour traverser et on n’hésitera pas à te le rappeler vigoureusement…En Russie, on paye avant; à l’hôtel avant même d’avoir eu le temps de poser son sac, au snack avant de savoir ce qu’on va manger ou à la station service avant de se servir…Tu n’y fais jamais le plein, tu glisses les sous en donnant le numéro de ta pompe, dans un tiroir en ferraille, devant une vitre opaque…Tu ne sais pas qui il y a derrière, tu n’as droit qu’au bruit du tiroir et puis quand tu te sers, la pompe s’arrête toute seule, si tu veux faire le plein, tu dois donner plus au tiroir et revenir chercher ta monnaie après ; s’il y a du monde, c’est un peu long, mais on s’habitue, même dans le froid, on s’habitue à tout…

le matos local…


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Il fait moins froid d’ailleurs, la neige n’est toujours pas arrivée, elle attend que je sois parti… En Sibérie, l’hiver arrive toujours comme ça, après quelques petits coups de semonces, quelques petites salves à moins quinze, juste pour prévenir, il se rétracte un peu et après c’est l’attaque définitive…Mais je serai parti déjà et la moto, bien rangée en attendant ses pièces de secours, commencera son hibernation. En attendant ce jour, je peux recharger ma batterie tous les soirs et me balader dans la périphérie d’Irkutsk, enquêter sur les équipements d’ici, les gants étanches, ou les combis doublées en aluminium et  les bottes pour moins cinquante, pas terrible pour changer les vitesses au pied. J’essaye, je note les prix ; il y a aussi les casques à visière chauffante ou les cloutages pour pneus. Je n’aurai pas essayé la glisse sur glace mais ce n’est que partie remise, en en conseil technique pour les équipements, je vais devenir imbattable !

Les temps modernes…


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Le voyageur routard parle toujours des contacts, il est quête obsessionnelle de contact à tout prix; c’est normal, c’est un besoin d’ouverture vers l’extérieur, il découvre d’autres pays, d’autres cultures, il veut s’en imprégner à tout prix même si souvent l’échange culturel se limite à savoir d’où on vient, où on va et si la moto est à vendre…Il peut aussi y avoir quelques variantes du genre « pssst, hashish ? » mais plus au Népal qu’en Russie…tout ça peut sembler assez futile, mais c’était le ciment du voyage. Depuis l’apparition d’Internet, le contact a changé de dimension…quand il se retrouve dans une ville, le voyageur, une fois posé le sac, se lance dans une quête frénétique de connexion. Il veut tchequer ses mails, skyper sa gonzesse, tchatter son mec, tous ces néologismes un peu crétins qui transforment  l’ambiance des derniers salons où l’on causait en cyber café. Les seules personnes qui  y parlent encore, le font dans le vide, face à leur écran en dérangeant tous les autres , chacun plongé dans son monde parallèle. Faut-il maudire ou bénir cette mutation ? On ne part plus jamais vraiment, les amarres ne sont plus larguées, même le boulot peut être emmené dans le sac à dos.

Irkutsk airport.


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  C’est ce que j’ai fait pendant tous ces kilomètres; asservi à mon autofiction, j’ai frénétiquement cherché du réseau dès que je posais mon vieux cheval. J’ai parfois oublié ceux qui étaient à côté de moi pour partir vite raconter ma vie à la machine en comptant sur elle pour transmettre à d’innombrables invisibles anonymes les instantanés qu’il m’aurait suffit de vivre. Je me suis encore une fois réfugié derrière l’anonymat des lecteurs lointains, pour échapper à la réalité  de l’instant car on sait tous qu’on a pas la place pour aimer tout le monde et que les voyages créent toujours  des handicapés du cœur ou des égoïstes fondamentaux. Le matin du dernier jour, comme prévu, il a neigé sur Irkustk, mais je le savais depuis longtemps qu’il était écrit quelque part qu’il me faudrait revenir pour rouler sur la neige et la glace…La moto a trouvé un abri dans un garage de périphérie, dans un endroit où il n’y a que des garages conteners, un gardien et un chien. Quand on a refermé la porte, j’ai eu le sentiment que, comme l’Arche d’Alliance à la fin des  Aventuriers de l’Arche Perdue, ma moto avait été archivée dans un endroit que je ne retrouverais jamais sans l’aide d’un guide averti. J’ai pris un bus le matin qui m’a emmené à l’aéroport  aux pistes enneigées d’où j’ai décollé pour clore ce chapitre  qui, du midi de la France, a quand même  réussi à m’emmener jusqu’en Sibérie…

Les mots de la fin d’étape…


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Arrivé à Paris, il semblait dans l’ordre des choses que Komar le banlieusard vienne me récupérer à l’arrivée. C’est lui qui a suivi et commenté le blog avec le plus d’ assiduité, à tel point qu’il a permis  aux lecteurs d’avoir un récit parallèle sur le même voyage quelques années plus tôt. Il est venu avec sa vieille Calif’ ; comme ça, la boucle des bicylindres à cardan, de la Béhème à l’Oural en finissant par la Guzzi , est enfin bouclée ! Mes gants Furygan on parfaitement joué leur rôle, de même que la combi Cover All de chez Béhème. Mon casque Nolan N71 s’est avéré confortable et polyvalent mais  un peu fragile aux joints  et aux charnières d’écran. Il vaut mieux emmener ces pièces en double dans les bagages pour pouvoir remplacer et attention aux petits ressorts, c’est terriblement flippant le risque de ne plus avoir d’écran étanche à cause de tout petit ressorts qui sautent  si facilement quand l’écran se décroche. Ma moto, toujours fidèle au poste malgré toutes ces années, a merdé du côté de la boîte de vitesse comme presque à chaque fois et a lâché de l’alternateur, mais à cent quatre vingt dix mille bornes, c’est peut-être normal…maintenant il va falloir un peu reprendre une vie normale et déjà préparer  tout ce qu’il faudra pour le chapitre suivant…

Retour…


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Le chapitre suivant c’est maintenant…on dirait un slogan pour une campagne électorale ; tout aussi vain… On était en automne, nous voici au printemps, l’hiver est passé mais peut-être pas à Irkoustsk.  Les skis en fer sont dans la soute ; on me les avait refusés par la poste, on devrait me les accepter en bagage accompagné… à eux tout seul, il font tout le poids du paquetage autorisé, le reste est en bagage cabine, je risque de devoir me trouver un pull ou deux en arrivant. L’hiver fut long, triste et maladif. A coups de grippes et d’attentat, l’hiver fut  bien froid et, pour bien salement pimenter sa sortie, je me suis pété le dos juste avant de partir. Ce n’est pas grand chose de se péter le dos, ça arrive, ça fait mal et puis ça passe, mais quand c’est ce jour-là qu’il faut se trimballer des sacs remplis de skis en fer à travers de gigantesques aéroports, on conchie sa race sur d’innombrables générations et on se gave d’antidouleurs…

Le jour du flottement…


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A l’arrivée m’attendait Sasha accompagné d’un pote d’enfance, Sergeï.                    Sergeï est un bonhomme un peu bonhomme qui me prête l’appartement de sa mère retirée dans sa datcha. C’est quelque part dans une de ces banlieues dont seule l’Union Soviétique avait le secret. On s’y balade un peu, on passe saluer un autre ami d’enfance, qui est plus ou moins dans l’import-export de carburant. Je ne suis pas certain d’avoir tout compris, mon anglais est très incertain, mon russe inexistant et mon manque de sommeil très envahissant. Comme sa femme a chopé cette fameuse grippe très en vogue cet hiver, on papote dans le square enneigé en bas de l’immeuble. Le soleil doux de la fin d’hiver réchauffe un peu le sol gelé. C’est la journée de transit, celle inévitable où, après un long voyage, empêtré dans le manque de sommeil, les courbatures et le décalage horaire, on se laisse bercer par des conversations qu’on suit tant bien que mal et les premiers chants d’oiseaux du printemps Sibérien…

Garage bien gardé…


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Alexei, le fils de Serguei, m’a amené au garage où j’avais laissé la moto quelques mois plus tôt, juste pour mettre la batterie en charge et l’alternateur en place. C’est une vaste zone où il n’y a que des garages alignés en face du terminus du bus 28.  Il y a une alarme dans le box, mais Alexei cafouille un peu avec le code tout en me parlant des études d’ingénieurs qu’il va bientôt commencer…comme Serguei, son père, ou Svetlana, sa mère…tout le monde est ingénieur dans la famille, c’est une tradition dans ces villes Sibérienne entourées d’une industrie lourde héritée de l’Union Soviétique. Pendant qu’il me raconte tout ça, il continue à tapoter sur le clavier de l’alarme à la recherche d’un code hypothétique. Un vigile tout noir et lourdement équipé a fini par débarquer mais Alexei n’a pas eu trop de mal à lui expliquer pourquoi il cafouillait avec le code, un ingénieur ça sait quoi faire dans ces cas-là, mais le problème c’est qu’un vigile suréquipé , sauf en neurone, ça croit savoir aussi.  Mais le nôtre devait en avoir deux, peut-être même trois…alors tout s’est bien passé, il a compris que je n’étais pas en train de voler ma moto et qu’Alexeï était bien le fils de Sergeï… on  a  fini par prendre le bus 28 pour rentrer, avenue de Leningrad, au 106, à la maison. Svetlana avait préparé le repas et Sergei , les bouteilles de Vodka. Il y a de fortes chances pour que je dorme profondément après tout ça…

vie de famille…


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Ce matin, Sergeï a dû m’extirper du sommeil profond où je croyais  m’être réfugié  pour au moins une semaine… Je me suis habillé en catastrophe mais j’ai quand même pris le petit dej que Svetlana m’avait préparé avant de partir à son boulot d’ingénieur. On est reparti dans la zone des garages, en face du terminus. Sergeï m’a abandonné là en me disant bien que son fils passerait me récupérer. Quand il est arrivé deux heures plus tard, j’avais eu le temps de remettre en route et même de poser les chaines à neige. On a pu repartir en bécane…c’est super les chaines, surtout pour sortir de la zone des garages bien enneigée…Sur la route, c’est moins bien, ça fait un bruit épouvantable et ça doit un peu les abîmer aussi. Je pourrais essayer de clouter, comme ça j’aurai tout essayé…Après le borj familial, je suis allé flâner dans les rues, ce n’est pas franchement joli ces quartiers  d’immeubles décrépis, surtout en fin d’hiver, mais quand  on veut flâner, il y a moyen de trouver du charme à tous les paysages…Je suis allé changer des sous, acheter une bouteille à monsieur et des fleurs à madame, j’aurais quand même pu songer à ramener une carotte à l’énorme lapin d’appartement ; un minimum de savoir vivre, c’est indispensable dans l’existence…surtout en fin d’hiver…

Le bateau dans la glace…


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La moto ronronne bien et comme les artères principales sont parfaitement déneigées, j’ai viré les chaines autrichiennes et nous sommes partis en ville rejoindre Viktor dans le garage de ses amis, complètement à l’opposé de la ville. Pour Alexeï, la moto, c’est une révélation, même par moins huit, il ne sent pas le froid, juste une sorte d’adrénaline qui le met d’excellente humeur. Avec juste un jean’s et des baskets, un petit casque de skieur et des gants de cycliste, il trouve ça formidable. Ils sont blindés ces sibériens !

Après avoir passé quelques heures à bricoler la moto, vidanger, ajuster pour le passage des chaines, nous sommes rentrés par le grand barrage sur le fleuve gelé, le vieux brise-glace « Angara » est entouré de piétons et de patineurs, mais je n’irai pas me risquer là dessus avec ma moto ; cette année, l’épaisseur de glace est bien inférieure à la normale saisonnière et je ne suis quand même pas venu jusqu’ici pour faire de la plongée sous-marine en bécane, mais on a promis de m’emmener  un jour là où il y a un peu plus d’épaisseur…

Un dimanche à Irkustsk


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Il faut y aller petit à petit, ne pas s’affoler, prendre son temps…Je n’ai pas de planning touristique à gérer, je retape la moto petit à petit, il a fallu changer le pneu arrière, mais pour le cloutage, il faudra repasser. Je peux prendre mon temps, certes, mais depuis aujourd’hui, la neige fond. Le matin, c’est du moins huit tranquille et l’après midi, plutôt du plus huit. Ce n’est pas désagréable ce petit soleil sibérien, c’est juste un peu prématuré. Après avoir testé mes skis pour moto, sans succès, dans le Cantal en janvier, j’ai voulu affiner dans les Alpes en avril…sur le bas des pistes de Serre Chevalier ce n’était pas très brillant non plus, vaguement prometteur mais il n’y a que moi qui l’avais remarqué. Il aurait fallu encore faire quelques tests mais je suis parti avant, la route quand ça vous prend, on ne peut pas résister. Maintenant, me voilà dans la capitale de la Sibérie, on ne peut pas rêver mieux pour des tests sur neige, sauf qu’ici aussi, il n’y a plus de saison…mais quelle importance ; nous sommes tous partis en balade en famille, sauf le lapin. Le dimanche on va à la datcha, on y prend l’air, on y festoie et on y boit…comment festoyer sans boire, surtout en Russie ? Ensuite bien sûr, on va tous au bania.  Au moins quatre vingt degrés dans la cabane, on transpire des litres, on se fouette avec des feuilles de bouleau ensuite on va se rouler dans la neige et on y retourne… mais attention, en passant, il ne faut surtout pas se frotter à la petite patère en fer, elle est la preuve flagrante qu’il fait vraiment très chaud là dedans, à se demander vraiment comment nos petits corps blafards résistent là où les portes manteaux deviennent des tisonniers ! Le soir venu, on ne rêve que de sommeil de plomb… Finalement, ça ne manque pas de charme, le printemps Sibérien…

Y ‘a plus de saisons!


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Moins huit le matin et huit à midi, ça sonnait bien, presque comme une rime, mais c’est déjà fini…L’après midi, il fait douze et en deux jours les tas de neige grise et les grosses plaques de glace ne sont plus que des flaques immenses et brunes. Faudra t’il que même en Sibérie au mois de mars, il me soit impossible de tester mon arsenal de motard des neiges ? J’ai récupéré deux paquets de clous pour pneus chez un enduriste plâtré pour qui la saison est terminée… Plus rien ne va m’empêcher de tenter de remonter jusqu’à chez Nikita, à Olkhon, à côté du rocher sacré, à peine trois cent kilomètres vers le nord…

Aux bords du lac…


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Il ne fait toujours pas froid et en remontant vers le nord, j’y ai trouvé encore moins de neige et même plus du tout en arrivant aux collines qui précèdent le lac; par contre le Baïkal, lui, il a bien l’air gelé. Le petit embarcadère où on prenait le bac l’automne dernier et en plein chantier, tout est détruit, on va construire pour l’été prochain quelque chose de beaucoup plus moderne pour amener encore plus de touristes sur l’île d’Olkhon. Les ouvriers du chantier m’expliquent tant bien que mal que de toute façon, ce n’est pas là qu’on traverse, c’est trop dangereux. Un peu plus loin, un brave moujjik en side-car, arrive à me faire comprendre que le passage est derrière le deuxième promontoire rocheux, qu’il faut reprendre la route pendant six kilomètres et puis descendre à droite vers le rivage. J’arrive donc au point de départ mais même si les quelques bagnoles qui passent n’ont pas l’air de s’inquiéter beaucoup, un touriste de la ville m’explique qu’avec son énorme quat’quatre, il a préféré écourter son séjour sur l’île, parce qu’avec onze degrés, quand même, ça devient inquiétant tout ça… je regarde toujours les bagnoles qui passent et me dis que le lendemain, j’aurai tout le temps de m’équiper en clous, en  chaines et en skis et qu’on verrait bien. Quatre cents vis dans le pneu, ça me fait un peu flipper, je crois que j’essayerai quand j’aurai une chambre à air de secours… Il ne me reste qu’à retourner au débarcadère en chantier ; dans la bourgade en bois qui l’entoure, il y a quelques petits hôtels, des chalets tout simples perchés sur les collines qui surplombent le lac, je devrais trouver où poser ma carcasse. En bas sur la glace,  les bagnoles des pêcheurs sont postées à côté de l’abri de toile ou de planches qui protège leur petit coin de travail creusé dans le grand miroir du Baïkal. Je vais essayer de dormir avec la petite pointe d’inquiétude qui précède toujours l’inconnu…

Hollyday on ice…


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L’angoisse face à l’inconnu…Je me souviens du Mali, en quatre vingt dix sept, la piste de Kayes à Bamako par Bafoulabé ; le guide Transafrique la classait en catégorie difficile pour conducteur expérimenté, j’en avais des sueurs froides…La veille, dans un hôtel déglingué de Kayes, je lisais encore le descriptif, l’estomac noué …Le guide Transafrique du Touring Club Suisse, c’était un peu comme une sorte de bible pour les routards d’Afrique, un nombre de piste innombrable y étaient minutieusement décrites ; en lisant ça on était déjà sur le terrain et une fois sur place, les épreuves, les champs de feshfesh ou de cailloux, on pouvait déjà s’y être psychologiquement préparé … Par exemple, quand j’étais arrivé devant la dune de Laouni , cent bornes après Tamanrasset, je savais depuis des semaines que ce moment précis serait une initiation de plus sur mon parcours . Internet et le djihad généralisé au Sahel ont éjecté le guide Transafrique au rayon des livres oubliés, mais il m’aura appris cette angoisse mêlée d’excitation qui précède toujours les passages légendaires…et ce matin, en face du Baïkal gelé je retrouve cette étrange sensation d’adrénaline douce. J’ajuste consciencieusement les chaines à neige, je me donne le temps de bien faire, ça déstresse.  Dix minutes pour la roue avant, plus de trente pour l’arrière avant qu’un des chauffeurs de petit camion gris ne s’arrête pour s’intéresser à mon cas que je croyais déjà désespéré : n’était-ce pas une idée irréalisable de monter des chaines sur un pneu tout terrain ? Que se passera t’il dans quelques mètres ? Je prends la suite du petit camion Russe, je suis un peu rassuré, je ne suis pas tout seul en cas de galère. A peine sur la glace, la moto part vers la droite, moi je veux rester dans l’axe du camion, en cette saison on ne va pas n’importe où.  Je finis par prendre le coup assez vite, il faut conduire ça comme un engin nouveau, déraper un peu en sortant de la selle pour se remettre dans l’axe, c’est plutôt rigolo finalement, sauf que ma chaîne du pneu avant commence à faire un gros bruit pas terrible et   à manger le garde boue…Mon pote a flairé l’embrouille depuis son camion. On s’arrête, il me sectionne quelques bouts de chaîne qu’il juge suspect et inutile ; on repart. Evidemment, elle est encore plus molle, la chaîne, mais je la laisse achever le garde boue, je suis sur le Baïkal à moto, je ne vais pas m’emmerder avec ce bout de plastique qui veut gâcher ce moment exclusif. On a dû faire une petite vingtaine de bornes, je me suis plutôt bien démerdé, je n’ai raté que l’échouage sur une petite plage de sable épais qu’il était un peu audacieux de croire vouloir, sur la lancée de la glisse, escalader avec une moto à skis !

Chez Nikita


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Nikita Guesthouse s’est encore agrandi depuis octobre… l’hôtel finira t’il par recouvrir toute l’île ? je suis dans la nouvelle partie, toutes les chambres ne sont pas finies, tout est chauffé avec des gros poëles comme dans les banyas,  ça y sent la même odeur de résine tiède…il y fait d’ailleurs presque aussi chaud. Dans les pays froids, le vrai luxe c’est de se balader en t shirt dans sa maison quand il fait moins vingt dehors. Aujourd’hui il fait cinq, c’est la canicule. Nikita, l’ancien champion de pingpong, balade  sa dégaine nonchalante entre les chalets, il a toujours un petit sourire goguenard et rêveur, on a l’impression qu’il connaît tout le monde mais sans doute qu’il ne connaît personne, c’est ça la classe. La moitié de l’hôtel est réservée au tournage d’un film français inspiré du bouquin de Tesson et sa cabane en Sibérie. J’y retrouve Arnaud, l’homme des expéditions sibériennes de Tesson et aussi quelques lecteurs qui me permettent de squatter un peu le tournage. Ils sont sur  l’île d’Olkhon depuis trois mois et certains commencent un peu à craquer. Demain je vais repartir vers le continent, la circulation sur le lac est officiellement fermée depuis une semaine et je ne voudrais pas que le redoux me coince ici pour les quelques semaines de débâcle où l’île est coupée du reste du monde.

En balade et en tournage…


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Quand on remonte vers le nord pour rejoindre l’extrémité de l’île, on traverse quelques petits villages, des forêts de mélèzes et des steppes bien dégagées. On arrive tranquillement à l’entrée de la réserve et la piste devient soudainement très sableuse, tellement sableuse qu’il faudrait dégonfler, comme ça se fait au désert. J’ai gardé mes chaînes à neige, j’ai eu tellement de mal à les mettre en place, il n’est absolument pas question de démonter pour risquer de ne plus arriver à les remonter. Un judicieux demi tour me semble plus sage.Je reviendrai visiter le nord avec l’équipe de tournage, leurs quads, leurs camions OAZ  et leur hydroglisseur. Ils m’ont proposé de rester un peu plus longtemps, de leur faire des croquis sur le vif et de boire quelques coups avec eux, pourquoi donc refuser si belle invitation ? La fonte peut-être ? N’est ce donc pas là une excuse digne de ce nom, une  raison puissamment valable de décliner l’invitation ? Arnaud, l’homme des expéditions polaires, m’a   proposé un guide pour retraverser dans l’autre sens ; c’est qu’il ne faut jamais oublier que pendant qu’on fait les guignols sur l’île, la glace, elle, continue inexorablement sa fonte…Il y a déjà deux bagnoles qui sont passées à travers, il faut commencer à bien connaître… mais le guide il connaîtra ; je peux donc rester juste un peu plus longtemps…

 

Dernière soirée insulaire…


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Parfois , même au bout du monde, les équipes de tournage, ça prend des jours de repos, parfois même, ça organise des bringues, alors bien sûr, on me propose de rester encore un peu. L’équipe son est à la sono, l’équipe lumière gère le light show, le réalisateur a ramené quelques bonnes bouteilles de rouge et l’équipe russe quelques bouteilles de vodka, l’accessoiriste a construit le barbecue et se tape la cuisson des gigots, finalement il y a tout ce qu’il faut dans une équipe de tournage pour arriver à survivre sur une île pas vraiment déserte mais quand même totalement sibérienne. Tard dans la nuit, ça danse et ça trinque, je me suis éclipsé vers une heure du mat, je voudrais ne pas être trop en ruine pour traverser le lac dans l’autre sens le lendemain… Au petit matin, légèrement décalé par rapport à la normale, ça sent un peu le dommage collatéral…casquettes de plomb et tendinites frappent durement les rescapés de la veille. C’est que bien tard dans la nuit, l’équipe russe a pris le dessus sur le dance floor comme sur les tournées et les récits du lendemain m’ont conforté dans l’idée que s’éclipser à une heure raisonnable était bien judicieux. Il a neigé pendant la nuit, ma moto recouverte a démarré sans problème ni gueule de bois, quelques petits virages dans la neige pour profiter de ma chaine solidement cramponnée au pneu depuis quelques jours il ne me restait ensuite qu’à faire mon paquetage habituel pour être prêt à l’heure prévue ; Cette heure-là, justement, ne cessait de reculer en fonction des dégâts de la soirée et la neige a fondu. Chauffeurs sonnés ou disparus, horaires un peu chamboulés, du matin au midi puis du midi à plus tard…Presque embauché comme dessinateur de plateau, allais-je encore passer un nuit de plus à Koujir, sur l’île d’Olkhon, au pays des chamans et des gueules de bois ? Pour la glace, les avis sont chaque jours partagés. Il y a ceux, très peu nombreux, qui respectent la fermeture officielle du lac à la circulation depuis dix jours et ceux qui disent que ça passe toujours quand on sait lire la glace, repérer les failles et les zones de fracture, ils changent d’itinéraire chaque jour en fonction sans doute, des camions Oaz qui sont passés au travers la veille ! 

Encore un peu de glace…


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Une équipe s’est finalement formée, un  Oaz, deux quads et moi. L’acteur et sa copine puis quelques membres de l’équipe de tournage…il y a un ours à récupérer sur l’autre rive pour les prises du lendemain, c’est pour cette mission de la plus haute importance qu’on a fini par trouver un chauffeur en bon état, sinon, à tous les coups, on aurait dû attendre la réouverture du bac après la fonte.   On est donc allés jusqu’au port, juste à côté, départ de la traversée. Quoi de plus normal, finalement, que de prévoir une traversée de lac en partant du port ?

Gilles, l’assistant réalisateur, s’est callé à l’arrière de la bagnole, la moto et les quads ferment la marche.  Sur la glace, pas besoin de la chaine à l’avant, ça glisse même mieux comme ça.  On traverse donc sans le moindre pépin, les passages poudrés, la glace et quelques secteurs fracturés, les seuls où les quads me dament le pions, normal, ils ont quatre roues motrices et moi une seule. Les skis fendent les plaques mais pour prendre les virages, en appui sur son quart, comme sur une piste verte, c’est un peu plus compliqué. On accoste en face, la route du port par où j’étais venu, est bien fermée… Parfois les infos son exactes sur le lac. On se salue tous, je laisse mes collègues essayer mon engin prodigieux sur la glace, puis je démonte mes patins et les attache solidement sur le porte bagage. Chacun reprend son destin en main. Je croise l’ours en partant ; lui ,les skis moto il s’en branle. Il me reste une bonne vingtaine de bornes de piste avant d’arriver au village du port où je compte reprendre ma chambre. Sur le lac, je suis passé en réserve ; ça ne me paraissait pas très important puisqu’au port  d’arrivée, il y a une station service. Je n’avais pas prévu qu’on accosterait ailleurs… Quand la moto s’est arrêtée, quinze bornes plus loin, je savais qu’une des bagnoles de la production allait passer, j’ai donc attendu tranquillement comme un touriste assisté, c’est qu’on prendrait vite des mauvaises habitudes en ne voyageant plus en solitaire…

Jeu de piste…


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Je me suis repris la piaule  avec la vue sur le lac, pas loin du débarcadère en chantier. En déchargeant mon paquetage, j’ai dû me rendre à l’évidence, j’avais perdu un ski ; les vibrations avaient fait sauter sa vis de fixation. Le lendemain matin, il fallait tenter de le retrouver. Il devait être quelque part au milieu de la piste. Il y a peu de circulation ; vraiment, sur le coup, cette tentative ne me parut pas irréalisable. Une vingtaine de kilomètres à fouiller minutieusement, je ne suis pas aux pièces, je tente le coup. Dans le premier sens, je vérifie le milieu de la large piste de terre ; le pourcentage de chance de le récupérer là me semble devoir plafonner au maximum de sa cote. Un objet long et plat de quelques kilos qui tombe d’une porte bagage sur une piste caillouteuse, se doit de s’échouer là, juste où il touche le sol, sans rouler à perpette. J’arrive finalement là où nous avons tous débarqué la veille, je n’ai rien trouvé. Il me reste à faire le chemin inverse, je serai sur la droite, je scruterai le fossé…mais je commence à douter. Rien non plus ; quelqu’un a dû le récupérer, en faire une pioche pour casser la glace, une pelle à pizza ou une raquette de tambourin… A trente à l’heure, sur le roulis des cailloux du bas côté, je roule les yeux rivés sur le fossé…toujours rien . Finalement, dans une côte escarpée de taule ondulée bien marquée, je le vois en plein milieu du virage, pas loin  des totems chamaniques mais ça n’a sûrement rien à voir. Comment ne l’avais-je pas vu à l’aller ? J’ai dû presque lui rouler dessus. J’aurais cru n’avoir pas laissé passer  de mon crible un seul centimètre de route. Mais c’est ça de croire, on s’illusionne. On s’obstine à voir des choses qui n’existent pas et ne pas voir celles qui sont là au milieu du chemin. C’est comme ça qu’on mène notre monde au chaos, à ne pas croire comme il le faudrait…J’aurais dû au moins laisser une bière au pied des totems, mais je suis reparti en ouvrant les gaz, pour un peu profiter de cette piste bondissante. Je suis rentré à Irkoutsk bien couvert parce qu’un petit vent tranchant comme un rasoir s’était levé pour me souhaiter un bon retour…

retour à la téci…


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Je retrouve Sergeï, Sveta, Alexeï et Irkoutsk2, le garage et le bus 28. Dans l’appartement du bloc 106, je peux dessiner tranquillement en compagnie du lapin géant qui me tient compagnie pendant que tout le monde est au travail. Sergeï bosse dans l’électronique et Svetlana dans l’aéronautique, ils m’ont tous les deux dit qu’ils connaissaient, par leur boulot, des gens au bureau des douanes. Dans les voyages, il n’ y a pas que la glisse et les coucher de soleil sur le lac, il y a la face sombre: l’administration, les paperasses, le monde des costumes gris et des uniformes. On ne laisse pas une moto dans un autre pays pour une durée indéterminée, ou alors il faut bidouiller…et mis à part des visites régulières dans le quartier des motards, les derniers jours seront ceux des épreuves administratives…

Petite routine de fin de voyage…


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Je reprends une sorte de routine citadine. Trainer dans le marché chinois au centre ville ou entre les blocs gris dans la périphérie puis remonter sur le plateau, après le grand pont pour aller bricoler dans le quartier des garages. L’endroit n’est pas des plus touristiques ; une zone commerciale disparate où des garages pour quads, pour gros quat’quat’s, pour motoneiges et motos-pas-neige se partagent l’espace disponible. Dès qu’une belle journée pointe ses rayons, ils sortent tous leurs customs rutilants et leurs bécanes de course. On se gare devant les garages, on règle les ralentis, on astique les chromes mais le lendemain, s’il refait un peu froid, s’il tombe quelques flocons il n’y a plus personne…Les motards sont comme les insectes ; au dessus  de quinze degrés, aux premières chaleurs du printemps, ils vrombissent de partout mais il suffit d’une petite chute de neige matinale pour qu’ils disparaissent du paysage. Il reste juste un vieux flat à l’immatriculation illisible, juste à côté de l’escalier qui monte au bistrot où il y aura toujours bien un dessin à terminer sur le mur…

Tourisme en zones industrielles…


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A vingt bornes de là, le coin des motos n’est donc pas l’endroit le plus touristique de la ville, mais j’y ai déjà plein d’habitudes. A gauche de Bikeroff, on y trouve des équipements, des pneus, du matos et à droite en haut de l’escalier de béton gris, c’est le bar. Bikeroff, c’est un showroom de bécanes d’occase, sur le côté, il y a un atelier… je n’ai toujours pas compris qui le gérait exactement, il y a toute une petite bande qui s’affaire là dedans, ce n’est pas toujours les mêmes, mais une fois qu’on est installé dedans, ou même dans le parking, on peut bricoler sa moto tranquillement en utilisant les outils de l’atelier. Il y a comme un accord tacite, la secte des motards venus de partout est chez elle…quand j’arrive, je bois un café avec Svetlana, car en Russie presque toutes les femmes s’appellent Svetlana. C’est  la femme du patron du garage de gauche. Je peux aussi en boire un avec Mark, en haut de l’escalier et ensuite bricoler la moto, ou faire des retouches sur mes dessins muraux. Souvent débarque Viktor. Lui, je l’ai rencontré l’année dernière, il est un peu grapheur et un peu bricolo moto. En général, après avoir salué tout le monde et bricolé l’une ou l’autre machine, on se casse vers son secteur. Il est installé  vers le centre,dans un garage en taule bleue, au bout d’une impasse où se croisent quelques maisons en bois délabrées et quelques garages bringuebalants. L’endroit n’est pas non plus éminemment photogénique, mais c’est le coin de Viktor. Son garage est rempli de pièces, surtout des Kawazaki ZZR ; il est un peu le dealer officiel pour les pièces de Kawa ZZR, il passe beaucoup de temps au téléphone, devant sa porte et quand il fait moins cinq ou moins dix, je me dis que Viktor est un peu un super-héros. Quand on sort de son impasse, on arrive au marché chinois et quand on suit les rails de tram, en évitant de les croiser, on rejoint l’Avenue Lénine, dont la fière statue nous indique toujours la voie à suivre pour rentrer chez soi par des endroits un peu plus photogéniques…

Lystvianka…


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Lystvianka, c’est un peu, à soixante kilomètres vers l’est, la station balnéaire d’Irkoutsk. C’est aussi ma dernière virée avant de clore ce chapitre sibérien. Petite bourgade au bord du Baïkal toujours gelé, c’est un mélange d’hôtels kitchs et d’immeubles soviétiques, d’anciennes maisons en bois délabrées et de nouvelles villas d’apparatchiks mais malgré cette apparente variété architecturale, ça reste tout petit. Sur la plage gelée, on peut faire de tours en quad ou en hydroglisseur, ça fait un bruit épouvantable, mais bien que ce soit tout petit, tout le monde s’en fout… Je suis venu là avec Viktor et Alexeï. Celui-ci est tout content, c’est sa première virée en moto et ses parents m’ont bien fait promettre d’être très prudents. Même si son casque n’était qu’un casque de snowboard, comme le reste de son équipement, d’ailleurs, j’ai été  bien attentif au guidon ; plus que d’habitude, on ne déconne pas quand on se retrouve en charge d’une telle responsabilité. Ce n’est pas facile d’être attentif par moins dix, parce qu’on manque un peu de souplesse avec toutes ces épaisseurs indispensables qui transforment un corps svelte en masse informe et une désinvolture naturelle en torticolis géant. Mais tout s’est bien passé sur la route du retour et nous sommes rentrés à temps pour le repas familial devant la télé.

encore un petit tour en ville…


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En attendant le démontage, je vais faire une dernière balade en ville avec Alexeï, remonter les avenues défoncées, affronter les rails de tram. Alexeï ne parle plus que moto.Avant mon arrivée, il ne jurait que par les BMW mais à quatre roues,  depuis mes slaloms dans les embouteillages, et les dépassements off road sur les bas côtés défoncés, il a découvert que deux roues, même en Sibérie, ça se conjuguait admirablement avec une certaine notion de liberté. J’essaye quand même de lui expliquer qu’on ne remonte pas les artères saturées sans un entrainement de quelques années… je ne voudrais pas créer des vocations à risque dans ce pays où la circulation est parfois un peu aléatoire.  On se refait les quartiers en bois… je ne m’en lasse pas, même si tant de ces maisons finissent en cendres pour être remplacées par les mêmes H&M et KFC que partout ailleurs, dans le monde aseptisé qui nous absorbe peu à peu….                                        Et, si certains ont quelques minutes à perdre pour faire un tour d’Irkoutsk, en passager sur la bécane, je peux leur proposer ça…ce n’est pas monstrueusement passionnant, mais c’est comme ça…c’est un petit tour de ville c’est parti en cliquant su le lien…mais attention aux rails du tram!   http://youtu.be/jnfUC0uHM9w

Encore un tour…passionnant, non?


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Encore un petit tour de ville…là,  on part du garage de Viktor et on rejoint la périphérie…la passionnante périphérie des grandes villes qui ressemble à toutes les périphéries….ce n’est pas vraiment de la littérature; c’est ça d’embarquer un passager avec une webcam sur la tête…on fait dans le réducteur…   http://youtu.be/jnfUC0uHM9w

linguistisme…


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C’est  toujours insolite de se retrouver en famille pendant une semaine… C’est ce qui rend les voyages parfois troublants, c’est ce qui fait que voyager seul, en ne parlant à personne et en changeant de place tous les jours,  c’est finalement affectivement plus reposant… Chez Sergeï, Alexeï et Svetlana, on a beaucoup parlé, on a tous progressé dans cet anglais approximatif qu’on entend partout, on manie Google Translate avec de plus en plus de dextérité et j’ai même progressé un peu en Russe…j’ai au moins appris quatre mots nouveaux…à ce rythme, dans deux siècles ou trois, je maitriserai parfaitement la langue…il me reste à trouver la combine pour laisser la moto à Irkoursk aussi longtemps !

Loin des glaces…


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Et puis on retombe dans le monde des aéroports, des décalages horaires et des heures d’attentes… laisser la moto sur place, ça me fait toujours bizarre…j’étais juste prêt à repartir; me voilà déjà de retour…  Autour d’Olkhon, le lac doit continuer à dégeler, mais en attendant, je vous laisse faire un tour le moto sur glace…en cliquant juste là…..  http://youtu.be/Jwl_5Ykf5ho

Retour discret à Barnaul…


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Petit matin de fin d’été, à Barnaul. L’avion se pose, on débarque sur la piste, il fait un peu frais et légèrement brumeux, il souffle un petit vent d’automne qui donnerait presqu’envie de reprendre la route…mais la moto est quelque part dans la ville, éparpillée en petits morceaux dans le sous-sol où je l’ai soigneusement démontée l’année dernière ; le problème c’est que je ne connais pas l’adresse. Aurais-je pris un peu trop l’habitude d’avoir toujours quelqu’un de providentiel dès que je me pose en Russie ? Il n’y avait personne cette fois-ci ; un dimanche du mois d’août au petit matin, c’est assez normal. Un taxi clandestin m’emmène au centre ville, j’essaye de réactiver ma mémoire visuelle, mais dans ces villes russes qui se ressemblent tant, c’est mettre la barre un peu haut…Je n’ai plus qu’à me poser dans un hôtel, y attendre que s’écoulent quelques heures pour réactiver l’un ou l’autre contact qui doit encore dormir profondément.

retour à Barnaoul…


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Serguei a fini par arriver. J’avais réussi à retrouver le numéro de Maxim en passant évidemment par Vitali, à Moscou. Une fois le lien rétabli, ça n’a pas été long .Vitali c’est mon pote sidecariste de Moscou qui arrive toujours à démêler mes problèmes sur tout le territoire, Maxim, c’est le meilleur ami de Vitali, qui m’a stocké mon épave l’année dernière, Sergei c’est pas le Sergei de l’an dernier,  il y a beaucoup de Sergei en Russie, c’est Maxim qui me la dit, mais je l’avais déjà constaté tout seul… Il est donc arrivé à l’hôtel et m’a amené tout de suite me montrer que la moto était bien rangée, prête à toute intervention chirurgicale dès qu’on aura retrouvé les clés du local où sont entreposés mes outils. Aujourd’hui c’est dimanche, il ne faut pas s’affoler, je vais me reposer et marcher un peu…Je retrouve mes repères russes…Les tramways brinquebalants, les immeubles soviétiques, les maisons en bois et les portes en plastique ;  en extérieur comme en intérieur, ici on aime la porte en plastique.

la vie au bureau


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Je dors dans un canapé un peu dur qu’on m’a installé dans un bureau vide. Cet endroit est étrange ; un vieil immeuble en brique planté dans un environnement hétéroclite mais quand même bien post industriel, ici on appelle ça « constructiviste » ; dans ce bâtiment, il y a des bureaux, des locaux techniques, des entrepôts, des cuves, des tuyauteries, une grande cantine-salle des fêtes où je prends mes repas…je n’arrive toujours pas à comprendre si les bureaux font partie d’une même entreprise ou si ce sont des locations séparées, il faudra que je me renseigne, mais en même temps, ça n’a aucune réelle importance. Sur le côté, il y a le hangar où m’a moto désossée jusqu’à l’épure, espère un jour reprendre la route et  derrière les barbelés, c’est une usine mécanique qui fabrique des trucs pour l’armée…  
il y a souvent en Russie des usines qui fabriquent de trucs pour l’armée, mais c’est comme pour les bureaux, je ne sais pas vraiment ce qu’on y fait, sauf que je m’en fous moins, parce que vu l’état de l’usine, je préfèrerais que ça ne pète pas tout de suite. En sortant de mon hangar pour traverser la cour, j’ai croisé une autre activité du secteur : une camionnette qui déchargeait des têtes de vaches. Le gars qui s’occupait de ça avait un tellement petit front que je l’ai presque confondu avec les têtes de vaches. J’ai pas osé lui dire bonjour, j’ai eu peur qu’il me morde. Dans les arrière-cours, c’est un peu comme dans les villages en bois des campagnes boueuses, on y rencontre parfois des humains d’une espèce plus vraiment humaine, ils sont toujours vêtus d’un subtil mélange de tenue camouflage et de survêt à rayures, c’est pas très élégant, mais bon, c’est un style. Le style avec lequel on a pas trop envie de faire la causette. 
Pour démonter la boîte de vitesse, il faut un chalumeau, alors on m’a prêté un engin chinois, un petit brûleur façon camping gaz mais qui s’éteint tout le temps et crache autant le feu par devant que par derrière. J’ai dit à mon nouvel ami du hangar dont je ne connais pas encore le nom que c’était pas terrible comme matériel. Il m’a dit que pas de problème et dix minutes après, il est revenu avec un truc gigantesque qui crachait le feu comme un vrai lance flamme;  là, elle a eu son coup de chaud ma boîte. C’est comme ça en Russie, on trouve toujours des solutions à tout, on aime l’industrie lourde et on sait faire avec !

Spiderman et moi…


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Mes voyages ont souvent commencé par un stage de mécanique mais jamais dans ce cadre insolite de retraite constructiviste. Le matin, je me lève et je me débarbouille à l’eau froide dans les toilettes de l’étage, avant que n’arrivent les travailleurs et les travailleuses qui s’installent dans les bureaux. Les dames sont pomponnées et les messieurs beaucoup moins ; La dizaine de portes en plastique, imitation bois précieux, abritent diverses activités , mais je suis le seul pensionnaire. Le matin, je prends mon petit déjeuner, seul dans la grande salle vide, c’est Tania qui s’occupe de tout ça, comme je suis tout seul, elle veut me gâter;  si je lui demande un œuf, elle m’en fait dix et elle est trop contente si je fini mon assiette, alors j’essaye de ne pas la décevoir. Il y a un vidéoprojecteur dans la salle géante et au programme c’est toujours Spiderman…je ne sais pas combien il y en a eu des films de Spiderman, mais avec un par jour, je ne vais pas tarder à devenir super spécialiste de l’homme araignée en version russe,  je pourrais même écrire une thèse sur lui, si je n’avais pas une moto à reconstruire. De ce côté-là, malgré quelques frayeurs mécaniques, j’avance à petits pas fermes ; j’ai changé l’embrayage et démonté la boîte de vitesses pour remettre des pièces que j’avais explosées l’année dernière :  jusqu’ici, je n’ai pas fait de grosses erreurs… si je  continue comme ça, je pourrai bientôt partir en voyage. Ce serait dommage de casser une pièce de rien du tout, mais bien sûr introuvable ici, et de rentrer chez moi…T’as fait quoi cet été ? Je suis allé à Barnaul passer dix jours dans un entrepôt, les mains dans le cambouis en regardant Spiderman et puis je suis revenu, c’était trop bien… Non, ça ne va pas du tout ; demain, je reconstruis la moto  pour partir très loin.

Le temps suspendu du boulon de treize.


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Entre deux séances de mécanique, je fais quelques esquisses ; ça change un peu de dessiner des secrétaires pomponnées, mais les interminables épreuves qui jalonnent la reconstruction de mon vieux destrier me donnent le vertige  quand arrive la fin du jour. Heureusement, Maxim, qui doit passer des vacances très loin d’ici, a donné d’innombrables consignes pour que je sois soutenu dans l’effort et que je ne lâche pas prise. Il a vu ma monture arriver dans un camion, la nuit, sous la neige, il y a quelques mois et je crois qu’il compte l’admirer vrombissante quand elle reprendra la route en plein soleil. Il faut bien avouer que de loin, on dirait qu’elle  reprend forme…mais de là à reprendre vie…

Sémantique du couple et des petits goujons.


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En mécanique, certains termes finissent au rayon boulonnerie en suivant un parcours qui m’échappe. Prenons par exemple le couple ; tout le monde sait ce que c’est le couple: on parle de sa fusion, de son moteur, de ses vibrations puis de son éclatement, de sa rupture; termes complètement garagistes, on en conviendra. Le couple en mécanique, je n’ai jamais su ce que c’était vraiment ; une sorte d’équilibre parfait qu’on chercherait avec un certain régime à trouver, à sentir, avec doigté et intuition ; ce couple, donc, qui n’est donc pas du tout matrimonial, demanderait-il les mêmes finesses en technologie moteur qu’en sociologie amoureuse? D’autres termes sont moins poétiques ; prenons par exemple le goujon ; il me donne du fil à tordre ce goujon, mais pas du fil de pêche. Bien que, comme le couple, je sois obligé de le tarauder, ce petit poisson-là m’a bien rempli la journée que, pourtant, j’ai passée dans un entrepôt et pas au bord d’une rivière de montagne. Pas les pieds dans l’eau, juste encore les mains dans le cambouis…Le goujon, qu’on aurait pu appeler l’ablette, le gardon ou l’épinoche, c’est une longue tige filetée qui sert à tenir le cylindre sur le moteur ; il y en a huit sur ma machine et pour chacun d’entre eux, il fallait usiner, remodeler, refileter les petits trous dans lesquels, idéalement, il faudrait les trouver solidement ancrés.   A la fin à la journée, j’ai eu l’impression que j’avais à peu près réussi l’opération complexe mais je ne saurai vraiment que quand je pourrai appuyer sur le démarreur…

Dactylo rock


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Le matin, je vais toujours poster mon billet du jour au secrétariat, ce n’est pas trop désagréable  pour commencer la journée. Les secrétaires se ramènent toujours avec des petites robes estivales très coquettes; enfin surtout Zina et Ylyena qui bat ses deux collègues  en passant réajuster sa coiffure devant le miroir entre chaque coup de fil et même aussi pendant, on ne sait jamais, des fois qu’elle ait perdu ses cheveux, il vaut mieux vérifier. Amina c’est pas le même style, mais elle doit être chef parce qu’elle a un bureau à part et moins de temps à perdre devant le miroir. Après ce petit bol d’insouciance, je plonge dans les ténèbres à la recherche d’une moto à reconstruire…je traverse les couloirs sombres, je longe les vieilles portes en ferrailles cabossées…mais qu’y t’il donc derrière tout ça…. ? https://youtu.be/U-5SA8K4NKQ

sortie en ville


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Hier soir j’ai reçu la visite de Pierre et Macha…Il est français, elle est russe, ils sont jeunes et en vacances dans la famille. Il est tombé sur mon blog en tapotant Barnaul sur son clavier…il y a tellement de gens qui s’intéressent à Barnaul que quand on fait une recherche sur cette ville, on tombe sur moi ! Il m’a donc contacté et grâce à lui j’ai pu, après avoir pris une douche chaude, découvrir par quel tram il y avait moyen de quitter l’univers carcéral de mon entrepôt de mécano pour découvrir que Barnaul n’était pas qu’une zone industrielle. Je le savais déjà, mais il faut avouer que je commençais à l’oublier, après une semaine à boulonner. Pour clôturer une nouvelle journée relativement infructueuse, j’ai donc pris le tram numéro Un qui, pour dix sept roubles bien tassées, à peine vingt centimes, m’a emmené au centre ville sur l’Avenue Lénine, (ça c’est une constante) , je suis descendu faire quelques emplettes  et ce petit changement m’a littéralement rempli de bonheur et d’optimisme, je me suis dit qu’on finirait bien par trouver le mécano miracle qui saurait comme bloquer l’unique et ridicule filetage qui m’empêche toujours de reprendre la route. Demain est un autre jour et avec mon visa d’un an, je ne suis pas trop à la bourre…un an à Barnaul, qui n’en rêverait pas ?

les jours passent, les trams aussi et l’automne arrive…


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Un jour de plus dans le hangar mais il a bien fallu me rendre à l’évidence, je ne suis pas un champion du filetage…sur les six, j’en ai foiré un, juste un, mais ça suffit pour faire couler l’huile à flots puants et continus. Roman m’a très vite trouvé un spécialiste de l’usinage qui m’a rattrapé le coup…montage, démontage, remontage, on y arrivera, maintenant je le sais et pour fêter ça je me suis offert une folie ; une  nouvelle virée en tram, c’est tellement formidable l’avenue Lénine en fin de journée, les petits vendeurs de pommes et de framboises devant la gare, les blonds qui font la compette de celui qui a la décapotable qui décapote le mieux devant les bistrots chics du centre ville, je n’ai pas pu résister à me plonger dans toute cette folie de fin d’été Sibérien. https://youtu.be/8hrlvOxskP0

Voir la sortie du hangar…


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Non, irrémédiablement non, quoi qu’on puisse penser depuis mon départ, les jours se suivent certes, mais ne se ressemblent pas complètement. Oui, c’est vrai, je dors toujours sur un canapé un peu trop dur et trop court avec des accoudoirs en fer et un gros oreiller bien compact, dans un bureau en chantier. Le matin je vais sur Internet  dans le bureau des secrétaires après avoir pris mon petit déjeuner…Par exemple, là, il y a un changement, j’ai réussi à faire comprendre à Tania que les saucisses avec des frites grasses, le matin, ce n’était pas pour moi. Elle me laisse désormais préparer ma tambouille tout seul ; mes œufs, mes céréales avec des fruits frais, mon pain perdu moelleux et caramélisé… Ensuite, après la pause au secrétariat, je file au hangar pour y passer la journée et, à force, ce rythme soutenu a porté ses fruits car après juste une semaine, mais sept jours quand même,  la moto a redémarré. Tout n’est pas parfait ; moteur qui hurle, essence qui pisse, je coupe tout ; il va y avoir des corrections à faire. Tension des câbles, flotteurs de carburateur,  un petit coup de démarreur et là c’est le bonheur ; tout tourne rond, presque velouté, je n’ai plus qu’à faire un essai sur la route. Ou demain, peut-être… après une semaine ensoleillée passée dans le hangar, il a suffi que je presse le bouton du démarreur pour que ciel s’éventre et lâche des trombes d’eau sur Barnaoul.