Souvenirs lointains…


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Il y a de cela fort longtemps déjà,  j’avais réalisé mon premier grand voyage avec un héros du baroud au long court, le légendaire Philippe Rahmani qui venait de boucler en deux ans  le premier tour du monde à moto et qui, après une courte pause au pays, avait décidé de remonter en selle pour accomplir le second. Je ne vais pas vous conter ici les péripéties de ce Paris Bombay à trois : lui, moi et son ex qu’il espérait bien future aussi, mais visiblement quelque chose ne collait plus vraiment entre eux. J’ai d’ailleurs raconté ce voyage initiatique dans un album illustré de fort belle facture mais relativement introuvable depuis quelques années déjà… Toujours est-il que pendant cette longue traversée orientale, entre deux interminables étapes, le héros m’avait raconté ses expéditions précédentes.En voyage, on a toujours ce réflexe un peu déconcertant de d’abord rechercher les sensations perdues du voyage précédent. Incapable de vivre l’instant pour ce qu’il est vraiment, le voyageur au long court ne pourra s’empêcher de retrouver une odeur d’Afrique au sud de l’Espagne, une texture de vent d’Anatolie quelque part dans le Jura au mois de janvier ou juste la  puanteur  piquante des avenues saturées des grandes capitales d’Asie Centrale,  dans un tunnel parisien, un quelconque jour d’embouteillage, à  l’heure de la sortie du boulot. La Madeleine proustienne de l’écumeur de piste se décline à l’infini, il n’y aura pas un jour de route où une odeur subite ne le ramènera  à une aventure antérieure, une sensation à une autre, une impression fugace à quelque chose de déjà vécu. C’est cette pathologie bizarre qui fait sans doute que dès qu’on aura, une fois dans sa vie, goûté à la  saveur des grands espaces, on aura de cesse d’assouvir à nouveau  l’obsessionnelle envie d’y retourner. C’est comme ça qu’on devient définitivement un Road Addict…

Vieille histoire soviétique


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Ce jour-là, après une fraîche étape neigeuse, quelque part entre la Turquie et l’Iran, le héros  de la route m’avait raconté l’infinie frustration qu’il avait ressentie quand, lors de son tour du Monde, il n’avait pas pu remonter les steppes Sibériennes pour arriver au Détroit de Bering. Il avait cru qu’il fallait s’y lancer au début de l’été. Personne ne l’avait prévenu qu’à cette époque, les pistes de Yakoutie n’étaient que de gigantesques bourbiers et c’est seulement sur place que des spécialistes autochtones lui avaient expliqué que la seule période où il était possible de se déplacer là-bas, c’était quand la glace pouvait supporter le poids des camions. Complètement dépité par cette information qui lui prescrivait quelques mois d’attente à Magadan avant de reprendre la route, il avait chargé sa moto dans un avion se consolant en inaugurant la première ligne aérienne Magadan-Anchorage, symbole de l’ouverture Est-Ouest… Nous étions en  1991, deux ans seulement après l’effondrement de l’Empire Soviétique.

L’école de la patience.


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Après ce fameux premier Tour du Monde, il avait donc prévu, avec BMW qui lui avait déjà fourni la 1000GS de sa première aventure, de tenter de remonter jusqu’au fameux détroit, en roulant sur la glace avec une 650  toute équipée pour affronter le blizzard. Les aléas de la vie, du boulot ou parfois des amours peuvent d’un seul coup changer les programmes les plus fous et finalement, Philippe Rahmani n’est jamais monté jusque là-haut et personne après lui non plus. Pourtant l’idée trotte régulièrement dans la tête des grands voyageurs sur deux roues, chaque fois que je le recroisais, il m’en reparlait…Et puis d’autres, aussi…C’est comme ça que je me suis mis, moi aussi, à y penser à ce foutu détroit de Béring.Un jour, pendant le GS Days organisé par Bmw et Touratech, aux alentours d’Orange, Yvon qui m’avait déjà bien dépanné en amortisseur quand j’avais eu la bonne idée de tomber en rade en Ouganda, Yvon, donc, avait tenu à me faire venir et à me présenter à l’équipe de BM. Au début, il avait l’air de s’en foutre un peu de mon projet, mais quelques mois plus tard, au Salon de Paris, on a remis le dossier sur le tapis et là, ils m’ont dit que c’était tout bon, on a bu un coup au bar VIP pour sceller le pacte ; ils allaient me filer une bécane… Moi, j’ai donc commencé à m’organiser, à contacter, comme je le faisais sur le continent africain, les centres culturels français des villes où je risquais de passer et puis une fois que tout à été en place, j’ai attendu la moto. Les temps ne sont plus ce qu’il furent à l’époque de Rahmani ; dans la bande dessinée comme dans la moto, l’époque de gloire s’éloigne peu à peu. Pourtant Nolan m’a filé un casque, Furygan des gants et Nautiraid m’a renforcé ce sac étanche indestructible que j’ai trimballé sur ma vieille Béhème pendant plus de dix ans de voyages au long court. Côté moto, il fallait que je patiente…La patience, on connaît ça en voyage ; n’importe quel passage douanier rappellera bien souvent que sans elle il est inutile de se lancer dans la moindre aventure. Là, c’était bien la première fois que la Patience venait me titiller aussi tôt avant un départ de plus en plus hypothétique, mais c’est sans doute un signe de temps plus incertains…j’allais donc patienter  et quoi qu’il arrive, il arrivera bien quelque chose…

un petit coup de fraicheur montagnarde…


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Finalement, la meilleure chose à faire, n’était-ce pas d’aller tester mes nouveaux équipements ?  Je suis donc parti vers les Pyrénées avec ma bonne vieille T Bird  et j’ai posé ma première étape chez mon vieux pote Alfred qui fêtait, ce soir-là, son anniversaire et le réveillon de fin d’année, du pur deux en un, comme pour le shampooing, ce qui pour un presque chauve est déjà un sacré défi. J’ai toujours eu un rapport pas très net avec les réveillons, mais comment faire une pause ce soir-là sans se plier aux festivités rituelles ? Quel que soit l’endroit où j’ai tenté de fuir, que je passe chez de vieux amis ou que je me planque aux tréfonds de l’Afrique centrale, il y a toujours un passant qui va s’interloquer sur ce boycott insensé et proposer de finir sa bouteille en braillant sous les étoiles que l’année qui vient sera meilleure que toutes les autres. Cette fois-ci, c’est en explosant à coups de gourdin et les yeux bandés, un pantin pendu gorgé de bombecs que se fit le passage d’une année à la suivante. Encore une tradition importée d’une culture à l’autre, c’est aussi à ça que servent les longs voyages, tout mélanger  pour mieux réécrire l’histoire de ces rituels immuables qu’on fuit à chaque fois de peur de mélanger toutes ces foutues années qui quoi qu’on y fasse, auront toujours quatre saisons, un été au milieu et une beuverie à la con en soirée de clôture. 

Le lendemain, on est donc parti vers la montagne, à trois bécanes, parce qu’Alfred à voulu sortir son nouveau Ducati pour prendre un bol d’air frais et se retaper des libations de la nuit précédente et que Boby a voulu suivre avec une 800 BM comme celle que j’attends depuis l’année dernière…Un réveillon chez Fred, une virée avec Bob… sacrés titres pour cette petite escapade hivernale. Le premier a fait demi-tour une demi-heure plus tard, le second a continué vers les cols enneigés. Si on croit qu’on va un jour se lancer dans une traversée des grands déserts blancs, la moindre des choses, c’est bien de s’entraîner avant. Au col du Pas de la Caze, on n’est pas vraiment à Vladivostok, mais à deux mille quatre cent mètres, par moins cinq, un premier janvier, on devrait pouvoir commencer à croire que rien n’est impossible à celui qui y croit mais qui, néanmoins, s’est bien équipé, parce que le froid ça ne pardonne pas et il est conseillé de bien customiser ses tongues…

Andorre…


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Andorre est un endroit bizarre. Un grand centre commercial coincé dans une étroite vallée sur les contreforts de laquelle le béton tente de s’agripper, de gagner des mètres carrés constructibles là où il peut. Andorre essaye de faire avec ses falaises ce que Monaco réussit  à vomir sur la mer, agrandir à tout prix sa surface bétonnée surcotée en partant à la conquête des espaces impossibles. Au centre ville, il reste quelques vieilles maisons de pierres coincées entre des immeubles gris des années soixante et puis d’autres couches urbaines  à chaque fois plus clinquantes au fur et à mesure qu’on se rapproche de ce siècle où les petits pays perdus deviennent des refuges pour le gros pognons aussi mal blanchi que la neige sale au bord de la route saturée du col. Au milieu de tout ça on a construit un temple, une flèche de verre pointée vers le ciel. A côté de la pieuse Espagne et ses cortèges de pénitents, on aurait pu croire que la petite principauté cossue avait eu l’envie de se construire sa cathédrale à elle…Finalement, c’est bien ce qu’elle a fait et dans la flèche de verre, la grande piscine, les restos chics, les salles de muscu et les inévitables boutiques en font bien la cathédrale que mérite ce petit coin perdu de consumérisme forcené. Dieu est mort, on ne devrait pas s’en plaindre, mais son remplaçant n’a pas très fière allure, un peu vulgos comme lascar, on pourrait dire. Il paraît que ce n’est qu’un stagiaire intérimaire et que le nouveau patron qui va passer derrière nous annonce un retour en force de toutes les morales nauséeuses qu’on croyait oubliées. Vite, il faut partir d’ici pour aller se réfugier dans la basilique de Saragosse, y retrouver les bonnes vieilles tronches de cathos intégristes, inchangées depuis le franquisme et se dire que si c’est eux la relève, il est peut-être temps de changer de planète. Elle pourrait pas m’emmener sur Mars ma bonne vieille T Bird ?

D’Andore à Saragosse…


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Quand on quitte la nouvelle Mecque de la thune, on passe la douane. Les petits pays enclavés gardent parfois cet archaïsme en képi qui leur va si bien : la frontière. Je dois bien avouer que tout ça n’est pas pour me déplaire totalement ; ça replonge des années en arrière, à cette époque où chaque pays d’Europe était gardé par ces fonctionnaires zélés qui faisaient, certes , perdre des heures aux touristes en transit, mais tout ce rituel donnait vraiment l’impression  que passer d’un pays à l’autre ce n’était pas un truc de rigolo, qu’il fallait oser affronter ces gardiens à petits fronts pour se retrouver de l’autre côté. De l’autre côté c’est l’Espagne, il y fait bien frisquet et consciencieusement, je teste mon équipement. Sur la droite, les Pyrénées Espagnoles enneigées, sur la gauche les vallées de l’Aragon embrumées. Ce va et vient entre les crêtes ensoleillées à plus de mille mètres d’altitude et les vallées noyées dans un épais brouillard humide va nous obliger de terminer sur l’autoroute pour ne pas se faire piéger par la nuit. L’autoroute qui nous amènera à Saragosse est bien sympathique avec nous, elle nous évite toutes les périphéries pour nous déposer , juste avant l’obscurité, aux pieds de la Basilique. J’ai rarement vu  autoroute aussi efficace pour amener ses passagers depuis les austères campagnes environnantes jusqu’au plein centre de la ville. Il ne nous restera qu’à trouver une petite chambre avant d’aller se perdre en simples  piétons dans toutes ces rues tellement  charmantes sous leurs lampions de Noël, tellement semblables quand on y prend pas garde, tellement perverses quand, tels des abrutis moyens, on part flâner sans même avoir noté ni le nom, ni l’adresse de cet endroit sacré où on aurait tant envie d’aller s’écrouler quelques heures…

De Sarragosse à Motilla…


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Que suis-je donc venu chercher ici sinon, encore et toujours, des repères d’ailleurs presque oubliés? L’Espagne m’a donné mes premiers grands espaces après que, durant quelques années, j’eusse écumé, les routes de France à tous les temps de la conjugaison. Quand  on est né derrière la frontière Belge, les route de France, déjà, c’est  presque une promesse de grands espaces mais que dire alors de l’Espagne ? La première fois que je m’y suis aventuré, j’avais un tel trac que les douaniers ont dû se dire que la totalité de ma Honda 500 devait être en shit compressé…Mais bon, ils ne m’ont rien demandé malgré mon air profondément suspect, il faut dire que si telle avait été la matière principalement constituante de mon destrier, ce n’est pas dans ce sens-là que je l’aurais franchie la frontière. J’avais donc le trac, comme avant d’entrer en scène ; cette première fois-là me foutait dans tous mes états, mais après, avec le temps, je me suis un peu habitué, c’est comme ça pour tout, l’habitude nous rend désabusé. Mais il faut se remuer, remonter aux sources, là, dans ces grandes plaines désolées de la Castille où j’ai découvert mes premiers horizons lointains et où je dois redécouvrir que, bien des années plus tard, ces régions-là n’ont vraiment rien perdu de leur noblesse. L’ami Bob est toujours avec moi, bien planté sur sa 800 GS qu’il pilote avec dextérité. Il me nargue un peu avec ses amortos qui le font glisser sur les trous et ses gadgets qui lui permettent de recharger l’appareil photo en roulant ou de sortir des villes sans la moindre hésitation…Quoique sur ce point, je suis encore un peu sceptique. Le GPS est un engin bizarre. Tout comme le téléphone portable, son proche cousin, il a définitivement changé le comportement des voyageurs. Planté à un carrefour devant le panneau, le voyageur moderne est bien capable de préférer l’avis de sa gameboy à ce qu’il y a gravé sur le béton juste devant son nez. Fini l’instinct d’orientation, la mémoire de la cartographie globale, on reste planté sur ce petit écran avec sa flèche mobile et on suit sans réfléchir, tout fout le camp mon bon monsieur …Déjà qu’avec ma nostalgie des douanes, je vais passer pour un vieux réac, il faudrait peut-être que je me ressaisisse sur ce coup-là et que j’admette humblement que parfois, oui, c’est vrai je l’avoue, ce gadget à la con peut s’avérer bien utile…Voilà, c’est dit et maintenant qu’on me laisse encore rêver devant mes cartes.

Vamos a la Mancha de Castille…


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Me voilà de nouveau cow-boy solitaire… Mon partenaire, après trois jours, a pris sa route de retour et je continue à travers les mornes plaines de la Mancha où les moulins, bien que très modernisés, n’ont jamais autant tourné dans le ciel bleu profond. Tout ça pourrait presque être monotone, mais la géographie espagnole est facétieuse et, alors qu’on pourrait commencer à sérieusement piquer un roupillon sur la monture, surgit  de nulle un canyon  surprise. Ni mentionné sur la carte, ni signalé au bord de la route, le plateau s’éventre subitement , le temps de traverser Alcala de Jucar et puis on remonte de l’autre côté . Ensuite,c’est reparti pour le cours monotone de la plaine grise. Le centre de ce pays est comme ça, austère et surprenant et si l’envie  d’autre chose pointe son nez, il suffit au hasard de   prendre une des route qui descend vers la côte. Celle qui part de Muro de Alcoy, par exemple, est plutôt sympathique, on passe petit à petit des champs d’amandiers aux  espaliers d’oliviers, puis des vergers de cerisiers aux étendues d’orangers. L’odeur acidulée des citrons et des mandarines embaume les derniers virages, au loin on devine le littoral bétonné mais inutile d’aller si loin, c’est ici qu’il faut faire la pause.

Botanico.


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Il y a comme ça, des endroits qui ne ressemblent à aucun autre. Le Botanico est un jardin exotique caché au bout d’une ruelle de Sagra. Sous les grands palmiers,  les pins et les essences tropicales sont dispersées  une multitude de créations artistiques farfelues et quelques petites maisons colorées, cachées un peu partout dans la végétation, entre la piscine, la mare et les épais bouquets de verdure.  Il y a une vingtaine d’années déjà, Annie, un peu Suisse, un peu Française, un peu de partout, a acheté ce bout de jungle au milieu des orangeraies pour en faire ce lieu secret, juste ouvert à tous ceux qui arrivent à le trouver. Le Botanico, ce n’est pas un hôtel, ni une auberge même si on y loue des chambres, pas du tout un gîte rural même si on est à la campagne, c’est juste autre chose, une idée pour laquelle on a pas encore inventé de mot précis, une utopie encore debout quoi qu’il advienne. Maintenant Annie est un peu fatiguée, mais son rêve est plus vivant que jamais. Petit à petit la relève  se prépare à d’autres idées ; on y construit un grand potager, on remet en service la petite ferme, on prévoit des hébergements où les hôtes de passage iront arroser, cueillir, participer à la continuation de cette expérience  si différente de la vie sur la côte, à quelques kilomètres de là…

Fête des rois à la playa…


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M’y voilà justement sur la côte. Un collègue vraiment très attentionné m’a laissé les clés de sa maison sur les hauteurs de Javéa. Nous voici dans cette Espagne touristique où vinrent s’installer ,dans les années soixante, des tas de gens qui avaient l’envie bizarre de fuir le communisme qu’ils croyaient à leur porte sous le soleil de Franco. Parmi eux, quelques dessinateurs belges, dont les plus illustres, passèrent par ici et leur descendance y habite toujours.

Dans ce pays, la Fête des Rois est plus importante que Noël ailleurs. Dans la ville, un défilé de chars sillonne les rues ; cinq chars exactement. Chaque char est précédé de sa fanfare, ça fait un joli tintamarre au bord de la plage. Sur le premier, une grande étoile en carton, sur le second une crèche vivante, viennent ensuite les chars des rois mages qui balancent bombecs et babioles aux enfants qui courent le long du cortège. Après la parade, les rois siègent sur l’esplanade de la ville où une scène fleurie a été dressée pour  l’occasion.  Les enfants, en file compacte, font la queue pour aller timidement tailler un bout de gras avec ces trois Pères Noël  qui ont justement la bonne idée d’être trois. Je me souviens du Saint Nicolas de mon enfance belge ; on se tapait la même file d’attente pour juste un seul vieillard à barbe blanche…Ici, on se répartit le boulot ; trois fois plus de Pères Noël pour dispatcher les petites phrases moralisatrices et les caramels mous qui vont avec…et en plus un black, c’est impec ça pour la parité. La bonne idée, pour un vrai bon petit enfant Européen, ce serait de faire la Saint Nicolas début décembre en Belgique ou en Allemagne, puis trois semaines plus tard, remettre ça en France, qui je ne sais pourquoi a adopté le Père Noël des Américains et enfin on termine ici avec le trio des barbus en costumes de princes…J’aurais dû y penser plus tôt, je l’aurais peut-être déjà ma bécane pour aller en Sibérie !

Benidorm…


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Benidorm serait-elle la caricature de tout ce qu’est devenue la côte Espagnole en quelques décennies ? La seule richesse de ce coin sableux ce fut justement ce sable infertile. Si Javéa est restée un peu préservée des excroissances bétonnées, c’est qu’on y trouvait que du caillou pour poser ses fesses au bord des vagues. On m’a d’ailleurs raconté qu’à cette époque lointaine où il n’y avait strictement rien au bord de la mer, sinon de la pampa et quelques pécheurs, un de ces fameux dessinateurs belges avait failli acheter le sable de Benidorm ; ça ne valait pas grand chose mais que faire de cette étendue stérile? A l’époque, le belge investissait à Knockke le Zoute et l’Espagne lui semblait être une sorte de désert lointain dont le seul attrait était la poigne de fer de son sinistre Caudillo ; qui aurait pu imaginer qu’un demi siècle plus tard, on y aurait vu pousser  ce Manhattan pour plagistes retraités où l’on ne croise, à l’ombre des immeubles immondes, que des blondes et des blonds bedonnants, tout contents d’eux en bermudas et bronzés toute l’année ? On  m’a pourtant aussi raconté que pour  celui qui prenait le temps, on pouvait  retrouver, planqués aux pieds des immeubles, à l’endroit même où étaient posées leurs cabanes, les descendants des pêcheurs, grillant toujours leurs sardines à l’abri des regards indiscrets. Je crois que celui qui m’a raconté ça a croisé des fantômes et dès l’instant où je me suis fourvoyé dans Bénidorm, j’ai compris qu’il fallait  surtout ne pas m’arrêter et m’enfuir le plus vite possible…

Alicante…


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Plus loin, on arrive à Alicante… Encore des immeubles, partout ; va t’il à nouveau falloir s’enfuir ? Enchâssée dans une encoche taillée dans le rocher de la citadelle, sans doute par un dieu Grec de passage, le  minuscule quartier de Santa Cruz est pourtant la preuve qu’ici, le poids discret du passé  a plus d’allure qu’à Bénidorm. C’est aussi du port d’Alicante que se grava dans le sang la fuite des deniers républicains,  à la fin de la guerre d’Espagne. Un peu plus tard, venus du sud, les parias de l’OAS ont débarqué là avec leurs Renault Dauphine et leurs disques de twist. L’Histoire est bien étrange ; leurs ancêtres étaient partis s’installer à Oran pour fuir la misère et les voilà qui débarquaient, deux générations plus tard, prêts à construire ce qui n’allait pas tarder à devenir une station balnéaire à la mode. Ils y ont bâti aussi la première école Française, celle de laquelle est issu le lycée qui m’invite aujourd’hui pour venir parler de bande dessinée. Le directeur de l’école primaire m’accueille chez lui, je dors dans le lit du fiston, petit prodige du piano qui joue des sonates dès le petit déjeuner et le matin je longe les plages pour aller au lycée. Madame la proviseur me raconte l’histoire étrange de ce grand lycée et de son papa, le dessinateur Bellus. On a tous vu , petits enfants des années soixante, ses petits dessins  grivois dans Jour de France, quand on allait chez le dentiste…Mais tout ça c’est presque autant de l’histoire ancienne que l’arrivée des anciens nazis, des légionnaires belges, des dessinateurs et des barbouzes de l’OAS, tous ces gens qui, il y a bien longtemps, ont commencé à construire, avec la bénédiction de Franco, ce littoral Espagnol, cette aberration urbanistique qui depuis ne cesse de bourgeonner comme un cancer de béton dévorant petit à petit ce qui fut sans doute un petit coin tranquille bien qu’un peu austère, un petit bout de campagne maritime que tout le monde a oublié…

Costard psychorigide…


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La prochaine étape vers Valencia amorce déjà le retour de cette petite escapade hivernale.  La route prévue, pour varier un peu, aurait dû m’éviter le bord de mer, dont j’ai légèrement eu ma dose, et me faire grimper en altitude, juste pour me rappeler qu’on est quand même un tout petit peu en hiver. Je prépare donc mon petit barda  et accroche, comme d’habitude, le matos de changement climatique sur le bagage arrière en prévision d’une mutation vestimentaire rapide. Il y a quelques années, à la sortie de sa période noire et juste avant l’entrée dans sa nouvelle période noire, l’Espagne est arrivée dans l’Europe. On lui a filé une montagne de thune pour qu’elle rattrape son retard, montagne que maintenant on lui demande plus ou moins de rembourser parce qu’elle est comme ça l’Europe, elle a voulu se la péter en rameutant tout le monde et maintenant, elle chipote. Durant cette période fastueuse, l’Espagne a donc frimé pas mal en transformant complètement son réseau routier, ses petites nationales défoncées sont devenues des voies rapides, elles mêmes dupliquées par des autoroutes à péage. Le moindre carrefour de campagne peut s’être transformé en échangeur tarabiscoté et pour les allergiques au GPS, il est vivement conseillé de s’équiper d’une carte routière toute neuve, ce que, évidemment, je ne fais jamais. Ma vénération obsessionnelle pour les cartes me les fait garder toutes, précieusement, dans un tiroir spécial et quand je fais mon sac, je le remplis sans réfléchir de chaussettes, de t shirts et de cartes. Pour l’Espagne, en prévision de changement d’infrastructure, j’en avais prévu deux. La première date de la fin des années soixante dix, la deuxième du milieu des quatre vingt dix, évidemment, équipé comme ça, je ne pouvais que me planter quand, en quittant Alicante, j’ai cherché la route vers Alcoy . Après une bonne heure de divagation dans une périphérie à la signalétique approximative, j’ai fini par trouver la nouvelle route et, là, j’ai béni Mécatwin de m’avoir filé des carbus, parce qu’il m’a bien fallu solliciter la poignée pour ne pas me retrouver piégé par la nuit. Heureusement, dans ce pays, les radars sont plus rares et même si les flics ne sont pas des tendres, on peut encore oser donner du gaz sans trop craindre de se faire confisquer le permis. Arrivé au premier col, je me suis donc arrêté vite fait pour enfiler la combi d’hiver fabriquée par BMW, un truc super moderne avec des renforts partout, des coques, des dorsales, la totale. C’est nouveau pour moi ce matos de cosmonaute et j’ignorais qu’il fallait le manipuler avec un minimum de doigté. Plus question de vite arrimer la combine sous le tendeur pour l’avoir sous la main en cas d’urgence, car avec la pression du vent, les renforts en plastique se déforment et quand on doit enfiler le costard en urgence au bord de la route, ça fait un peu comme si on y avait glissé une table de camping ce qui, il faut bien le reconnaître, peut  un tout petit peu donner l’air con !

La pause à Valencia…


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A Valencia, je retrouve Pascal, directeur de l’institut Français, que j’avais connu à Lagos, au Nigéria, il y a une dizaine d’années. Quand je suis passé par l’Espagne, il y a deux ans, au retour de ma boucle Africaine, il était déjà là et m’avait proposé de venir faire quelques animations dans sa nouvelle base espagnole. Me revoilà donc à parler de mon travail en gribouillant sur des paperboards devant des mômes pas toujours intéressés, il faut bien le reconnaître. Mais j’ai ma botte secrète, et tout comme avec les douaniers africains, une bonne caricature  de la tête brûlée de la classe permet bien souvent de marquer quelques points. Valencia est enfin une vraie ville, pleine d’avenues grouillantes et de jolis monuments. Je peux m’y balader peinard  entre deux animations avant d’aller faire mon marché au Mercado Central sous les arcades duquel on trouve tout ce dont on a besoin pour se sustenter, surtout si on aime la charcutaille.

Valencia; scène deux…


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L’institut Français de Valencia est sans doute le seul où je suis autorisé à garer ma bécane en plein milieu du hall d’entrée, mais comme on y trouve une expo de mes dessins, mon destrier devient en quelque sorte la pièce maîtresse de l’exposition. J’évite bien évidemment de la sortir pendant mon séjour; on enfume pas une expo à chaque fois qu’on veut faire du tourisme  et puis elle a changé de statut, là voilà devenue œuvre d’art, plus question d’y toucher, les gens sont obligés de respectueusement l’admirer  même si pour ce rôle inattendu ma BM Africaine jouait nettement plus le jeu avec ses multiples soudures, ses renforts au fil de fer, les pochoirs de rats et le moteur artistiquement remodelé par un gâchage subtil à la latérite rouge.  Si l’envie me prend d’aller faire du tourisme, je peux toujours trouver quelqu’un pour me guider ou aller me perdre tout seul dans la ville ce qui restera toujours ce qu’il y a de mieux à faire quand on débarque en terre inconnue…

Petit bond en arrière…


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Je suis reparti par l’autoroute ; comme une envie d’aller un peu plus loin, un peu plus vite. Le soir, je me suis posé aux pieds de la montagne déchiquetée du monastère de Montserrat, je me suis pris une petite piaule à l’odeur un peu rance à côté de la route qui monte vers la montagne, je suis allé bouffer quelques tapas dans un bistrot triste avec la télé allumée, la taulière qui somnole et le gamin qui fait semblant de faire ses devoirs. L’hiver est revenu ; ce n’est pas qu’il était parti mais il y a des coins qui font tout pour qu’on l’oublie. À Montserrat, ça ne risque pas ; à quelques encablures du retour, tout est là pour me rappeler que je suis en phase d’initiation à la Sibérie.

Malgré ce qu’on pourrait croire, sur la côte Espagnole, je l’avais déjà solidement commencée mon initiation; peut-être pas vraiment pour le pilotage sur neige , mais en ce qui concerne la convivialité aux étapes, avec tout ce qu’on a picolé à Valencia, c’est sûr que j’ai marqué des points pour aller vadrouiller au pays de la vodka…

Laisse le vent te ramener…


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Quand je suis repassé de l’autre côté des Pyrénées, une violente tramontane balayait  le Roussillon à coup de puissantes rafales glacées. Sur la Nationale , je me cale bien sur l’axe central pour parer à toute brutale  déviation de trajectoire. Ce vent est un pervers, on a l’impression qu’il s’arrête pour reprendre de plus belle, qu’il change de sens sans prévenir, de préférence quand on attaque un rond point sur l’angle ou qu’on croise le trou d’air d’un semi-remorque. Au bord des étangs, il rabote la crête des vagues et pulvérise d’embruns salés, sans aucune délicatesse, le motocycliste égaré. Il le désarticule, lui tord le cou et lui vrille les nerfs. Entre Narbonne et Béziers, il s’apaise un peu mais ce n’est que pour mieux passer le relais à son collègue le Mistral tout aussi violent. Le Mistral est moins vicieux, plus constant dans son débit, mais il n’en est pas moins vigoureux et quand enfin, j’arrive au terminus de cette boucle hispanique, je me dis que pour m’initier aux pays froids, j’aurais pu  tout aussi bien tourner autour de chez moi , mais un parfum d’ailleurs si près de chez soi, ça ne se refuse pas…

le dernier jour à Vladivostok…université de Russkiy Island…


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Le dernier jour à Vladivostok…je n’arrive pas y croire ; dès le matin, je fais quelques courses pour la route et puis j’accepte une ultime conférence à l’Université, la grande et prestigieuse université,  la Far Eastern University, voulue par le boss Poutine pour être une vitrine de la nouvelle Russie …  

Une jeune professeure très élégante me fait visiter le campus avec quelques étudiants et même une batterie de canons et un musée de tanks, juste à côté. Il n’y a rien de plus étrangement décalé que de visiter des tanks et des canons avec de jeunes et élégantes jeunes femmes. Mais la réalité me rattrape…Ilya m’envoie un message…je sais que je dois le retrouver le lendemain matin, mais il semblerait qu’il y ait, comment dire : un  contretemps, peut-être ? Puis-je encore parler de contretemps ? L’ordinateur qui gère les certificats d’immatriculation est en panne…comme ça concerne toute la Russie, ça devait s’arranger rapidement…Enfin pas tout de suite…il y a le weekend… les jolies filles sont parties et je dois encore attendre…prolonger une fois de plus, ma vie à Vladivostok…