Petite balade au Tonguistan…


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C’est comme un principe, une règle, une habitude définitive ; partir loin sans but réel, au bout du monde sur une moto et puis la laisser quelque part et revenir régulièrement à ses nouveaux ports d’attache, pour rebondir encore un peu plus loin. On évite ainsi les allez retour trop courts ou les rapatriements de véhicule trop chers, on peut prendre le temps de se fondre dans des ailleurs lointains mais on est obligé de ruser avec les douanes. Dans les pays d’Afrique, il y avait toujours moyen d’improviser mais en Russie, rien n’est moins sûr…je serai fixé dans quelques jours, quand je voudrai quitter le territoire Sibérien pour entrer dans un pays voisin…En attendant, je retourne à Irkutsk, au pays du Baïkal.  Le flou aéroportuaire qui précède la récupération de la moto me plonge toujours dans une spirale parallèle ; dans les aéroports, on retrouve  le monde des voyageurs pressés qui courent d’une zone à l’autre, perdent leurs bagages, prennent des navettes qui sillonnent le bord des pistes, se glissent entre les hangars et les aérogares, sous des tunnels, sur des passerelles et des échangeurs, ils rejoignent leur étape suivante par d’inextricables nœuds de bétons. Entre chaque contrôle, ils s’arrêtent boire un café immonde vendu au prix de l’or dans des bars au luxe artificiel, où ils vérifient, pour la centième fois, le numéro du point d’embarquement. Partout ça sent un peu la sueur, on est au mois d’août c’est toujours l’été à Moscou…Plus les aéroports s’agrandissent et plus les changements de vol se transforment en parcours héroïque. Je traverse toujours cette étape fulgurante sans vraiment me rendre compte que je suis reparti. Le temps de regarder deux films débiles et l’avion a avalé ce qui, en bas, par les chemins sinueux des campagnes d’Europe de l’Est aurait pris quelques semaines de route. Un autre parcours sinueux, c’est celui des bagages qui ne suivent pas…ce qui peut-être très gênant, quand d’une certaine manière, tout le voyage est potentiellement dedans…

Retour au pays des garages…


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Pendant que Sergey prépare ses vacances, révise les vélos et le matériel de randonneur, Svetlana est allée faire une balade au lac avec sa fille  Elena  et son gendre Ilyocha…et Alexey, le fils, m’a accompagné directement au garage pour que je commence à reconstruire la moto. Il est tout fier de sa nouvelle bagnole, une Béhème de cinq cent mille bornes qui piaffe comme un cheval fougueux qui aurait bouffé un peu trop de fayots.  J’ai une forme d’enfer après une nuit d’une heure de sommeil, recroquevillé sur un petit fauteuil d’avion ; mais il a raison, il ne faut pas perdre de temps.  Le coin des garages reste un lieu étrangement décalé où l’on découvre que bien des hommes viennent y tuer leur temps libre. L’endroit, soyons franc, est essentiellement masculin. On  y drague très peu, mais, hiver comme été, on  y astique la bagnole en musique en prenant l’apéro devant …Personne n’aurait pu imaginer que cet alignement de constructions sinistres serait, en réalité, la dernière destination à la mode pour les weekends à Irkustsk2. Je n’avais pas une forme olympique pour la mécanique en plein soleil, mais à la fin de la journée, la moto était presque reconstruite ; j’ai pu y monter cette boite de vitesses envoyée par Motomagazine qui, sans l’intervention de BMW Moscou aurait sans doute été réexpédiée à son point de départ. Il n’y a bien sûr aucune nouvelle de mon gros sac égaré, il faut appeler à chaque fois qu’un vol arrive de Moscou, deux fois par jour…combien de temps vais-je donc passer, dans mon HLM, à attendre que quelque chose se passe ? De toute manière, je dois guetter aussi des nouvelles de Viktor. On ne sait pas où il est, Viktor… Il a emmené mon réservoir en avril pour colmater la fuite qui, l’année dernière, avait permis à ma consommation de carburant d’atteindre des sommets inégalés ; mais depuis quelques jours, personne ne sait où il est passé, Viktor.

Atelier périphérique.


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Alexey, le fils de Sergey et Svetlana, les amis de Sasha, qui m’avait guidé dans Irkutsk l’année dernière, n’a pas pu contacter Viktor mais il a retrouvé Maxime, celui qui a ressoudé le réservoir. J’aime bien aligner les prénoms Russes, ça fait Dostoïevskien …nous sommes donc partis dans une banlieue industrielle, pas celle où j’habite, une autre…Au milieu, des entrepôts et des vieilles usines, il y a d’innombrables petits ateliers, on y bricole surtout les bagnoles mais Maxime lui, son affaire, c’est les motos… c’est un garçon avec un air espiègle de gamin facétieux. Les motos, il les rallonge, les booste, les tord dans tous les sens mais sa réalisation la plus insolite reste ce caddy géant à moteur d’Ural qu’il a inventé pour avoir un mirador mobile à la saison de la chasse. C’est d’une esthétique incontestablement discutable et je ne suis pas certain qu’à l’usage ça soit d’une redoutable efficacité ;  mais bon, ce sont les ours qui vont se marrer… Mon sac perdu a été localisé, il est toujours à Paris mais il paraît qu’il va bientôt me rattraper…il serait temps, j’aimerais bien changer de slip…

BMwistasocialclub…


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Une journée d’attente de bagage, ça se remplit vite. Par exemple ce matin, nous avions décidé de remettre la moto en route, puisque la veille nous avions remonté la boîte de vitesses. Il suffisait d’aller chercher un litre d’essence à la pompe, cent mètres à côté de la zone des garages et puis c’est tout. Pas d’électricité dans le quartier des garages ce matin, donc pas de carburant. Il y en a une autre pas très loin, dans un autre quartier, là où il y a de l’électricité. Mais rien n’est jamais simple quand on croit que ça l’est ; le règlement de la station interdit les récipients en plastique… « stupid Russian » s’emporte Alexey…on repart chercher la bagnole pour trouver une station encore un peu plus loin. Le pompiste nous explique le règlement mais compatissant, décide de le contourner. Il verse donc deux litres de carburant dans un jerrycan en fer puis le transverse dans la bouteille en plastique. Quelque chose m’échappe un peu dans tout ça mais il faut bien reconnaître que ça remplit une matinée. La moto ronronne, aucun bruit suspect dans la boîte de vitesses, la journée peut continuer. Je vais faire un tour en ville, m’acheter un slip au marché Chinois puis rejoindre Alexey à son rassemblement BM sur la place principale de la ville, en face du parlement soviétique, construit à une époque révolue, à la place d’une cathédrale qui ne servait plus à rien. Il est très fier Alexey, c’est son premier rassemblement de jeunes amateurs de BM série 5, un cercle éminemment fermé où j’ai l’honneur d’avoir été admis une heure ou deux.En gros, on compare les bagnoles, on regarde les modifications minutieusement et les filles qui ont eu la bonne idée d’accompagner restent prostrées, accrochées à leur téléphone, seule fenêtre de secours avec vue sur autre chose que le six cylindres dont on m’a vanté les qualités jusqu’à la tombée de la nuit. Il parait que demain, je pourrai récupérer mon sac…

Six cylindres et moi…


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Le matin, tous les quatre, nous sommes allés chercher le sac retrouvé ; Alexey, moi, la BMW et son « six cylindres » dont nous avons encore beaucoup parlé dans les bouchons, il doit avoir les chevilles qui enflent, « le six cylindres » …Ensuite, j’ai enfin commencé à ranger mes affaires…l’après midi, en allant au garage moto, en quête de quelques boulons, j’ai pété le câble d’embrayage…En voyage, on emmène toujours tout ce qu’il faut pour réparer les pannes de base, mais quand on a posé son sac, qu’on part faire une course et qu’arrive la panne de base, on a vraiment l’air con…J’ai pu arriver jusqu’au garage, il me restait juste trois kilomètres. Il a quand même fallu pousser sur la voie rapide puis éviter  quelques pochtrons qui voulaient qu’on soit amis pour la vie. J’ai laissé la moto au garage et je suis rentré en taxi…encore une journée vite torchée…il y a des jours comme ça qui ne valent même pas un petit dessin…et puis la périphérie d’Irkutsk et cette brume laiteuse qui recouvre tout, ça ne vaut pas vraiment une photo non plus.  Il fait chaud au mois d’août en Sibérie, trente degrés bien tapés, mais cette lumière poisseuse a quelque chose d’angoissant, il est vraiment temps d’arriver à reprendre la route…En voyage fractionné, la remise en route est toujours l’épreuve du départ…la suivante, ce sera la douane pour entrer en Mongolie, mais chaque chose en son temps…

Avant de reprendre la route.


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Il a plu toute la nuit…Et le lendemain dix sept degrés, au lieu de trente, affichés sur le prompteur devant l’usine d’avions. Je suis retourné au coin moto bricoler un peu, changer le câble et faire un dernier dessin au bar. Makc m’a filé quelques contacts pour les étapes suivantes. L’après midi, après une bonne soupe à la viande au bar des motards, j’ai voulu rendre visite à un fonctionnaire français qui m’avait aidé  l’année dernière et qui a eu de gros ennuis depuis. Il est, comme on dit dans ce langage qu’on ne croit réservé qu’aux séries B, assigné à résidence avec droit de visite restreint. Je suis donc allé naïvement sonner à la porte mais il m’a très brièvement dit qu’il ne fallait pas rester, qu’il était super surveillé, je lui ai souhaité bon courage mais il avait déjà raccroché. Alors je me suis dirigé vers la moto avec, subitement, la même tension sourde que quand je tombais en panne dans les parcs animaliers, en Afrique, il y a quelques années…la peur du prédateur. J’ai mis les gants, mais évidemment le velcro accrochait la combi, j’ai mis la clé dans le contact mais évidemment à l’envers, là où ça coince, ce n’est pas évident de la jouer relax d’apparence quand on vient de vous parler de surveillance rapprochée, on sent partout les yeux du fauve.  Je suis reparti mimant la cool attitude et une fois dans les bouchons, j’ai foutu les gaz et je me suis arraché en interfile, comme seul peut le faire celui qui a des années d’entrainement sur le périph parisien. Je me disais que là, la surveillance rapprochée elle ne pourrait que l’être beaucoup moins! Je suis rentré à Irkutsk2 pour la petite route défoncée, je m’étais fait mon petit film…N’empêche, d’un seul coup me viennent des angoisses d’un autre temps, celui des polices secrètes dans des pays soviétiques verrouillés…Dans quelques jours à la douane, j’aurai une raison de plus d’être un peu inquiet…en attendant, je vais aller visiter les clubs de motards de la ville suivante, ça va me changer les idées. Ulan Oudé, ça sonne déjà un peu comme en Mongolie et ce n’est qu’à quatre cent soixante bornes d’ici…

départ en vrai et considérations diverses…


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Le matin, il a donc fallu aller au pays des garages puisque c’est de là que devait être donné le départ. Alexey avait prévu de m’accompagner les cinquante premiers kilomètres tant il aime entendre vrombir ses cylindres. J’ai rassemblé mes affaires ; c’est compliqué de rassembler ses affaires quand il y en a une partie au garage et une autre à l’appartement. Déjà au départ de France et sachant  que j’avais laissé une partie en Sibérie, une certaine prise de risque s’installait, mais je continue à faire confiance au système de la liste, le tout étant de ne pas la perdre, la liste.   Nous sommes donc partis par une route sinueuse et large au milieu  de grandes collines boisées, un paysage comme on en trouve de l’Est de la France , jusqu’à la Sibérie en passant par toute l’Europe centrale qui, à l’exception de la plaine du Danube, n’est quand même composée que de collines boisées. On s’est fait un petit resto de bord de route, Alexey, moi et un pote à lui, un ado bizarre qui avait l’air d’avoir dix ans mais avec une grosse voix, un rescapé de Tchernobyl peut-être…Quand on s’est quittés, j’ai voulu mettre les boules Quiès, arme fatale contre les sifflements pour les longues étapes… mais je ne les ai pas retrouvées. Oh, putain, que j’avais la rage ; ce matin, je les ai bien sorties du paquetage, mises en évidence, sachant que j’allais en avoir un besoin indispensable, mais bon, qu’en ai-je fait ? Où les ai-je donc déposées en partant ? Comment ont-elles échappé à mes quarante mille checkups !? T’en veux une autre ? Où sont passés mes gants ? Mes super gants « super-grand-froid », filés par Furrygan  en avril pour les tester sur le Baïkal ! Quand j’ai fait mon sac, chez moi, avant de partir, je n’ai pas trouvé les gants…normal, j’avais dû les laisser à Irkutsk en avril, puisque de mai à août, il n’y avait vraiment aucune raison pour que j’en ai besoin dans le midi de la France…et bien, ce matin, dans le garage, il y avait bien ma tente, mon duvet, ma combi, mon casque, mes skis en fer mais pas de gants…je devrais me recouvrir le corps de post’it, de la tête au pieds, dans les chaussettes, dans le slip, je devrais en manger pour en avoir même dedans, mais je suis certain que je continuerais quand même à oublier des trucs aux quatre coins de la planète…                                                                      J’ai repris la route avec le casque qui siffle et les petits gants d’été. Après une petite chaine de montagne, on redescend sur les rives sud du Baïkal. Il y a là quelques  bourgades  anonymes, un petit port avec deux vieilles grues et des entrepôts et puis la route remonte vers d’autres collines embrumées. Une odeur bizarre flotte dans l’air, je sais que je la connais, je n’arrive pas à l’identifier…ce n’est pas une odeur mécanique, ni végétale, c’est quelque-chose d’autre. Je cherche dans les souvenirs, les odeurs sont souvent liées aux souvenirs ; ça y’est, ça me revient, c’est l’odeur de la cendre froide. Cette brume étrange, qui donne au paysage des airs crépusculaires, ce sont les fumées des incendies qui ravagent la forêt deux cent kilomètres plus haut. J’ai fini par m’arrêter dans un champ, à la lisière d’une forêt de bouleaux… ça sent toujours, on s’habitue, c’est quand même pas une odeur d’égout.       On m’avait beaucoup parlé des moustiques de Sibérie, j’ai tout entendu à leur propos, qu’ils étaient énormes et sanguinaires…je n’irai pas jusque là, mais il faut bien reconnaître qu’ils ne manquent pas d’assiduité…Je n’ai pas regretté d’avoir emmené mon chesh de touareg, c’est beaucoup plus pratique qu’une chapka. Dans la nuit, j’entends bien les chiens qui aboient, au loin, quand passent les interminables trains de marchandises…demain, il faut absolument trouver des gants et des boules Quiès soviétiques…

Ulan Oudé


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La M55 c’est un peu la R66 des russes, la route mythique affichée sur tous les bistrots du bord de route, celle qui contourne le Baïkal et rentre dans la Russie de l’extrême Est…  On dit que c’est vraiment ici , le début de l’Asie ; les livres me certifiaient qu’elle commençait après l’Oural, d’autres penchaient plutôt pour après le Baïkal, moi je trouve que rien n’a encore changé; deux cent bornes après les rives du lac, ce sont toujours les mêmes forêts et les même maisons de bois, mais ne nous leurrons pas, quand on arrive à Ulan Ude, subitement, il y a moins d’arbres et il fait plus chaud… J’avais, la veille, envoyé un texto à « Champion » pseudonyme à peine frime du président d’ « Oppozit » le club motards des bicylindres à plat, les Ural et les BM…la réponse n’avait pas tardé; on m’y attendait. Pas simple à trouver le club, planqué tout au fond d’une allée sableuse de garages pas terminés et déjà en ruine;  au premier coup d’oeil, on jurerait que c’est un vrai coupe gorge ! Mais c’est là que m’attendaient Evgeniy, jeune programmateur, et Daria, sa copine prof de fitness. Elle parle un peu anglais, ils me proposent donc de visiter la ville…elle sera mon guide, Daria, comme dans une chanson de Bécaud. C’est comme çaavec tous ces rencards motards, on ne sait jamais qui on contacte et c’est rarement celui contacté qui accueille, mais il y a toujours quelqu’un au bout de la chaine. On fait donc le tour de la ville ; c’est une ville russe avec son théatre et son opéra, ses maisons en bois et ses immeubles en bétons, il y a plus de statues qu’ailleurs et pas que de Lénine, dont l’immense tronche sur la place centrale est la plus connue de l’ex union soviétique. Il y a des tigres et des gazelles qui ornent les entrées des ponts, des guerriers et des ballerines, Gengis Khan et des chevaux fougueux…La chaleur est revenue ; trente sept en milieu d’après midi, je n’y aurais pas cru quand ce matin, j’ai pointé mon nez hors de la tente dans une brume épaisse et fraîche, avec cette poisseuse odeur de cendre froide.

Sortie de Russie…


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Le matin, je me suis fait mon petit déjeuner en solitaire au bar du club, puis j’ai appelé Champion qui m’a envoyé Evgeniy, qui m’a passé Daria au téléphone…tout le monde voulait juste savoir si j’avais besoin de quelque chose pour mon repas du matin. Un peu confus par tout ce zèle, je leur ai dit que tout allait bien, que j’allais juste passer au supermarché, derrière la palissade, de l’autre côté de la voix ferrée, acheter des piles et puis que je reprendrais la route. Daria a traduit à Evgeniy qui a répété que tout allait bien à Champion…c’est lui qui est repassé une demi heure après pour reprendre les clés et me souhaiter bonne route. Avant de partir, je suis allé saluer une famille Française de Moscou, en vacances autour du Baïkal…des amis de Donatien qui, l’année dernière, m’avait hébergé à Moscou. On a parlé  beaucoup de voyage, un peu de la vie…  J’ai parfois l’impression de sans cesse repousser l’épreuve de la douane qui n’est plus qu’à deux cent vingt deux bornes. Le paysage a changé, plus d’arbres mais une grande plaine avec des montagnes embrumées  dans le lointain. Il y a parfois quelques bouquets de peupliers mais plus un seul bouleau ; c’est la Bouriatie, la Sibérie Bouddhiste ; le long de la route il y a des stupas et toujours les maisons en bois et les grandes usines  sibériennes à l’horizon. Les  Russes Bouriates n’ont  plus vraiment la même dégaine que les Moscovites, finalement il n’a pas tort le bouquin, je suis bien arrivé en Asie.

La dernière ville avant la frontière c’est Kiakhta…entourée de collines sableuses boisées de pinèdes, cette petite ville aurait pu faire une dernière petite étape touristique,  mais j’avais oublié qu’une ville frontalière, dans l’ex union soviétique, c’était surtout une garnison. Aucune envie de trainer dans cette caserne, je suis retourné planter la tente au milieu des pins…il n’ y a plus de moustiques ni d’odeur de cendre, plus rien ne peut m’arriver avant la douane…

Stop; douane!


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Kiakhta n’a pas dû aimer que je la traite de garnison. Elle s’est servie de sa douane pour me forcer à rester un peu plus longtemps.  Passer une douane un weekend, ça a l’avantage d’accélérer le processus, il y a moins de monde, on est contrôlé tout de suite…Passer une douane un weekend, ça a le désavantage que pas mal de fonctionnaires préfèrent être en famille qu’en poste ; en l’occurrence, celui qui aurait pu, éventuellement, régler mon problème,  ne sera là que lundi…Kiakhta a voulu me garder, me forcer à  découvrir qu’elle n’est pas qu’une garnison : soit, je serai beau joueur. Je me déniche un hôtel  avec wifi au centre ville,  puis une espèce de guinguette où je peux dessiner et casser la croute, me voilà installé, je peux partir en visite.

Kiakhta, m’explique le livre , connut son heure de gloire jusqu’à la construction du Trans-Sibérien. La rue principale bordée de garnisons est en réalité la première déviation pour éviter le centre. Elle se termine en cul de sac dans ce qui fut , sans doute, le poste frontière jusqu’à la  Pérestroïka; tout au bout, on bute sur une palissade grillagée et derrière il n’y  a que des rangées de barbelés, de l’herbe, des ronces, rien. Arrivé là, il suffit de se retourner et de s’imaginer passer la frontière au temps de l’Union Soviétique…la route s’avance jusqu’à un ancien portail grillagé qui devait être la sortie des contrôles…à gauche une grande église, à droite, derrière la statue de Lénine, l’ancien gigantesque bâtiment des douanes. Il date du dix neuvième siècle, s’arrêtaient là tous les convois venus de Chine par la Mongolie…J’ignore quel est donc ce style oriental avec fronton et colonnades, mais ce qui est amusant et grotesque à la fois, c’est qu’à côté de la nouvelle douane, planté de la même façon, juste à la sortie, il y a un supermarché tout neuf, « Absoliout », avec les mêmes colonnades que son ancêtre mais en plastique rigide et devant, à la place de Lénine et de la frise à la gloire des travailleurs, il y a une grande enseigne « Cash and Carry »… décidément, on a vraiment plus les mêmes valeurs !La nouvelle douane est juste à cinq cent mètres de l’ancienne, mais une déviation de dix kilomètres y amène directement depuis la route nationale en évitant toute la ville qui, une fois de plus, après la construction de la voie ferrée puis de la nouvelle route, s’est ainsi vue rétrogradée au rang de bourgade pour soldats perdus aux confins de l’Empire…

Un dimanche à Kiakhta…


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La vie des casernes est surtout confinée sur l’ancienne déviation, celle qui se termine dans la vieille douane condamnée. Dans le centre, en contrebas, il y a une petite ville tranquille avec ses maisons de bois, ses bâtiments du dix neuvième et des chevaux qui broutent librement …pas beaucoup de constructions soviétiques, on a laissé ça aux casernes, là haut sur la rocade. De l’hôtel jusqu’au parc central, il y a dix minutes de marche. C’est là qu’on peut trouver quelques magasins, quelques restos tout simples et un marché central. L’avenue Lénine passe devant le parc, la cathédrale en ruine et les bâtiments officiels. Pour manger, j’ai ma base à la guinguette ; elle est tenue par une vieille acariâtre et une jeune  bouriate joufflue, toutes les deux lobotomisées par la télé. C’est une plaie la téloche dans les restos, mais ici, je peux m’installer dehors…c’est calme, pour deux jours c’est parfait, pour une vie j’en suis moins sûr…Ce matin, je suis allé visiter le musée. Il est installé dans une grande demeure du dix neuvième et on y trouve un peu n’importe quoi. Du mobilier et des objets vraisemblablement réquisitionnés par la révolution chez une bourgeoisie tsariste en perdition, des armures mongoles, des masques chinois ( http://youtu.be/n-Xs9ncpOgY)  et même les conserves qu’emmenaient les cosmonautes dans leur Spoutnik. Ensuite on découvre quelques peintures religieuses aussi immenses que médiocres et enfin deux salles scientifiques remplies d’animaux empaillés poussiéreux, d’insectes mangés par les mites et de reptiles brunâtres croupissants dans le formol. Je ne passerai pas ma vie au musée non plus, mais il n’est pas loin de ma guinguette où je peux me restaurer pendant que lentement, ce dimanche s’écoule…Demain sera un autre jour et dès le matin, je saurai si la porte de Mongolie m’est enfin ouverte…

Le grand passage…


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Allongé devant ma tente, je contemple la nuit qui tombe sur cet infini de vertes collines. Je campe enfin dans la grande prairie mongole mais le passage de frontière ne fut pas des plus simples…Certes, j’étais prévenu, j’étais dans l’illégalité, j’étais donc en droit de m’attendre à tout et je dois avouer que ce passage de frontière restera gravé dans ma mémoire comme le plus surprenant de tous. Je m’étais donc héroïquement levé à six heures du matin pour être certain de ne pas louper l’ouverture. Après m’être enfilé un cappuccino et deux snickers à la station service, je me suis pointé le premier, comme prévu, mais comme la douane n’ouvre qu’à sept heures trente, cet héroïsme ne me fut pas d’un grand secours, sauf que quand même, dès sept heures trente cinq, mes papiers étaient dans les mains du douanier…Encore une fois,  héroïsme vain ; les chefs ne pointent qu’à neuf heures. Une heure a poireauter, ça commence bien, je suis retourné à la station service m’enfiler quelques snickers.  Le choix est restreint à la station, mais il faut bien que je stocke de la calorie en vue de l’épreuve. A neuf heures pétantes, je me pointe, il n’y a que quatre bagnoles devant…il faut dire que, comme je l’avais appris la veille, l’ouverture de la voie ferrée a bien tué la gloire des caravanes mais elle a aussi permis qu’un siècle plus tard, on évite les centaines de camions au passage de la frontière. Mon cas n’est pas bien grave, on me rassure tout de suite, je n’aurai qu’une vingtaine d’euros à payer, mais par contre il va falloir refaire tout le « protocole »…je ne comprends pas vraiment ce  que ça veut dire, mais ça ne saurait tarder. Une jeune douanière Bouriate vient m’assister, elle parle bien l’anglais, ça aide. Je commence donc par remplir une déclaration où je dois longuement décrire tout mon voyage, ce que je fais ici, pourquoi, comment se fait-il que j’ai laissé la moto il y a presqu’un an, quel est mon métier, par où je suis rentré, par où je compte sortir…Elle part ensuite un temps indéfini avec ma copie, puis me la ramène  traduite, dactylographiée, tapée en cyrillique…Je crois que je n’ai qu’à signer, pas du tout, je dois tout recopier avec mon écriture et signer seulement après. Une fois l’épreuve du scribe terminée, il me reste à attendre… Heureusement que j’ai amené de quoi dessiner, d’abord ça occupe, ensuite ça permet de se faire remarquer. Ma douanière Bouriate a tellement adoré qu’on est devenus amis Facebook. Maintenant, je sais que ça va bien se passer, mais ça n’accélère pas les choses pour autant. Je vois régulièrement passer un douanier moustachu avec mon dossier… parfois il m’amène un rajout que je dois encore une fois recopier et signer…je n’ai pas la moindre idée du contenu de tout ce que j’ai signé, mais apparemment, ce n’était pas mon arrêt de mort. Il y a peu de monde à cette douane, quelques bagnoles, deux ou trois bus, pas un seul camion…Le moustachu m’appelle, je dois dater et signer un nombre invraisemblable de petits dossiers agrafés, le « protocole » ne s’arrête jamais. Ayouna, ma douanière bouddhiste, me dit qu’il faut aller en ville pour payer et qu’elle va m’accompagner. Elle réquisitionne une bagnole  mongole en train de passer la douane parce qu’on a pas le droit d’y entrer et d’en sortir à pied.  A la sortie, Ayouna demande à la bagnole de faire le taxi, comme je n’ai pas le compte exact pour payer et que l’administration n’a pas le droit de gérer la transaction, on m’emmène au supermarché pour que je fasse quelques courses afin de faire la monnaie. C’est bien la première fois qu’un fonctionnaire des douanes m’emmène faire mes courses dans le cadre d’une procédure en cours. Ensuite, on va à la banque, elle est fermée, panne d’électricité, on en cherche une autre, il faut une banque habilitée à encaisser les amendes. La guichetière à la Baïkal Bank doit se taper tout un tas de formulaires après qu’Ayouna, qui a d’abord essayé à la caisse automatique, ait déclaré forfait. On se fait ramener par notre taxi improvisé et, arrivés à l’entrée, Ayouna me dépose dans une bagnole choisie au hasard. Je me retrouve avec une famille Mongole, on doit attendre, il y a du monde maintenant, mais c’est comme ça : la douane c’est pas pour les piétons. Dans la bagnole, on en a rien à foutre de ce touriste parachuté là par la douanière, chacun  est scotché à son téléphone, le nouvel outil de décérébration absolue, qui ferait presque passer la télé pour une bénédiction. Il a encore fallu signer quelques trucs mais j’ai fini par sortir…douze heures après m’être levé, c’est un joli record. Dans d’innombrables autres pays, on m’aurait fait payer l’amende à l’arrache, les douaniers auraient rangé ça dans un tiroir ou serait allé boire quelques bières avec, mais cette montagne de paperasses, pour juste une amende de vingt balles et un petit tampon rouge de plus, ça laisse songeur sur la réelle utilité de la bureaucratie.

La douane Mongole, deux murs de barbelés plus loin, semble avoir été dessinée par le même architecte ; un bâtiment de briques rouges avec un toit en forme de mirador…Il y a beaucoup moins de fonctionnaires et ils sont plus relâchés sur l’uniforme.  Une jeune femme de l’immigration m’accueille et me guide en anglais, tout semble tellement facile…Un tampon pour la moto à l’entrée de la douane, un dans le passeport après avoir rempli un petit papier et un à la sortie encore pour la moto … et voilà, en un quart d’heure tout est réglé. Pourquoi ne sont-elles pas toutes aussi simples les tracasseries douanières ?La petite bourgade de frontière ne donnait pas envie de trainer là…j’ai donc roulé à travers une vaste plaine pendant une cinquantaine de bornes, puis une fois arrivé dans la région des collines, j’ai roulé n’importe où jusqu’à un troupeau de vache à côté d’une yourte. J’ai demandé si je pouvais poser la mienne un peu plus loin, puis je me suis assis en regardant le jour s’éteindre lentement…Il y a parfois des instants de repos qu’on ne peut que trouver bien mérités…

Arrivée à Ulan Bator


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En Mongolie, les flics sont aussi détendus que les douaniers, aucun contrôle sur les routes, on grille les péages, tout le monde s’en fout, tout est cool ici, même les vaches ont des allures de beatniks . Les collines sont parsemées de yourtes, avec leur troupeau de mouton ou de vaches, leurs chevaux et leur petite moto chinoise à grosses roues. Hier, quand j’avais demandé si je pouvais dormir, c’est un gamin un peu sauvage sur sa moto, avec sa petite sœur derrière, qui était venu à ma rencontre avec ses chiens…Ce matin, je les revois tranquillement partir à pieds à l’école, bien coiffés, tout remis à neuf,  ils ont mis leurs beaux costumes et le chien les accompagne jusqu’à la route, en bas de la colline. Une fois qu’ils sont bien montés dans le bus, le chien rentre tout seul à la maison. J’ai repris la route moi aussi. La première ville c’est Darkhan, ça claque bien dans les oreilles, mais sinon, c’est pas terrible. Une bourgade à la Soviétique, une centrale à charbon délabrée, quelques grands silos à grains, des immeubles en béton et tout autour des maison en bois ; mis à part les toits plus colorés, c’est comme une bourgade Russe ; normal, ce sont-eux qui ont construit les villes dans ce pays de nomades. Oulan Bator, d’ailleurs, n’a de flamboyant que le nom. Dés l’entrée on est fixé…C’est aussi une  ville soviétique, mais grande, embouteillée et bruyante. Au centre ville, il y a quelques immeubles plus anciens et même quelques ruines d’il y a très longtemps, mais tout ça est entouré d’immeubles neufs qui poussent un peu n’importe comment. On est loin de la ruralité des yourtes, ici les d’jeuns sont branchés, lookés, tatoués, on est pas chez les ploucs. Et puis tiens, prenons-en de la graine avec nos diésels qui puent, je n’ai jamais vu autant de bagnoles hybrides et d’éoliennes individuelles que dans ce pays où tout le monde croit qu’il n’ y a que des cavaliers arriérés.                              Arrivé en ville, comme ça chauffait dans les bouchons, une fois au centre, je me suis pris une transversale au hasard et le premier hôtel un peu à l’écart, je l’ai pris d’assaut…Je suis posé, ça commence toujours comme ça l’arrivée dans une grande ville…

Au monastère…


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L’hôtel Mika ressemble à tous ces hôtels à cinquante dollars vaguement chics qu’on trouve dans toutes les villes du monde. La clientèle y est essentiellement  de la classe moyenne locale, le parking est gardé et la connexion correcte. On y trouve toujours aussi un plan de la ville et un petit déjeuner inclus.  La réceptionniste préfère le français à l’anglais, c’est une chance, et comme je n’ai pas réussi à trouver le consulat du Kazakhstan tout seul, c’est le directeur de l’hôtel qui m’y emmène pour le prix modique,  à peine majoré, d’un taxi normal…Ce consulat-là  est  bien caché au milieu d’une barre d’immeubles et fermé le mercredi. La veille, j’étais déjà allé en repérage pour voir à quoi ressemblaient les hôtels à routards mentionnés dans le Lonely Planet . Le seul où il y a une sorte de parking où ranger la moto est le Gana’s Guest House…pas loin du centre, mais plutôt calme, au bout d’une impasse, à côté du principal temple bouddhiste de la ville, ce sera ma seconde étape à Ulan Bator… Sur le toit de l’auberge, il  a des yourtes-dortoirs, c’est très « guide du routard » comme ambiance, mais David, un anglais qui revient du désert de Gobi avec une moto de location aura certainement plein de choses à me raconter.Je vais faire un tour au monastère juste à côté,  des jeunes moines en rouge comparent leurs bagnoles et leurs téléphones portables entre les stupas, les pélerins et les touristes… ça doit causer six cylindres, comme à Irkutsk ; il n’y a que la coupe de cheveux qui change et l’habit, bien sûr, mais ici, plus qu’ailleurs, on sait tous ce que ne fait pas l’habit. Au fond se dresse  un temple ancien avec un immense Bouddha doré à l’intérieur. On rentre, on salue le Bouddha puis on en fait le tour. Tous les murs sont recouverts de vitrines remplies de petits Bouddhas identiques et tout autour, il y a  aussi des rouleaux avec des inscriptions dessus. Après le salut, le pèlerin moyen fait le tour en faisant tourner les petits rouleaux, il s’arrête devant les vitrines, se choisit un petit Bouddha et lui marmonne des choses certainement très intimes ; c’est un mur des lamentations bouddhistes… A l’extérieur, une guide explique devant des panneaux illustrés le futur projet de Bouddha géant qui fera la nique à la statue de la liberté et au Christ de Rio réunis. Je ne sais pas qui va payer ce truc, dans un pays où le salaire d’un fonctionnaire est à  quatre vingt dollars, ça laisse songeur… En plus, à tous les coups, les talibans feront tout sauter un jour ou l’autre, ils ont de l’entraînement avec les Bouddhas géants !

Dernier jour à Ulan Bator…


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On ne dort pas trop mal dans les Yourtes sur le toit. Je fais équipe avec un jeune couple de savoyards qui fait son tour d’Asie, qui « fait » les pays comme on fait sa crotte du matin et un Ukrainien chamaniste qui, lui, travaille activement ses borborygmes sacrés ; ce genre d’auberge ramène  toujours aux temps anciens  des beatniks sur la route. Plus besoin de visa pour le Kurdistan ; incroyable, il y a d’autres pays qui suivent l’exemple Mongolien. Je me sens dans une forme   médiocre, l’odeur da la yourte me fout un peu la nausée et le petit tour au consulat m’a vidé de toute énergie…Je me suis quand même arrêté visiter une petite « cité interdite » perdue au milieu des immeubles, en me glissant dans un groupe de touristes chinois ; il n’y pas de petites économies…Comme pour les maisons en bois de Russie, progressivement englouties par les travaux routiers,  le niveau du bitume remonte d’un cran à chaque réfection de chaussée, rabaissant inexorablement les trésors du passé qui finiront sans doute noyés par ce qu’on continue d’appeler le progrès…    Quelque caprice intestinaux ont un peu compliqué la fin de la journée…il va falloir se faire une bonne diète avant de reprendre la route, je ne peux quand même pas passer ma semaine à repeindre les trottoirs de la ville, je risque de me faire mal voir…

La conduite Mongole…


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La conduite Mongole, surtout dans la grande ville, mérite qu’on s’y intéresse un peu, car avouons-le, elle peut parfois surprendre. Ici, tout conducteur a un père ou un grand père ou la totalité de ses aïeux, qui furent de prodigieux cavaliers, maitres de la steppe. De tous ceux-là, ils ont hérité un  tempérament impulsif, mais ce n’est pas le seul endroit au monde où le conducteur est impulsif. Deux paramètres plus modernes viennent s’ajouter pour bien cerner le conducteur Mongol. D’abord, le téléphone portable ; le conducteur d’ici n’est pas un conducteur qui téléphone, mais un téléphoneur qui conduit : ça change tout. Si l’on rajoute à ça que les deux tiers des bagnoles, importées du japon, ont le volant à droite, on comprend vite que le motard en double file n’est pas toujours très repérable… j’ai donc fini pas frotter un pare choc  tout pourri sans arriver à m’enfuir…bloqué comme un con, vingt mètres plus loin, je voyais, dans mon rétro, le chauffeur pas content du tout qui déboulait à toutes jambes. On arrive toujours par s’arranger , il faut  juste rester calme, ce qui n’est pas toujours évident quand on a d’abord cherché à tirer les bouts et que l’autre semble très énervé. C’est là que je me suis rendu compte que j’avais oublié un truc essentiel en voyage : les dollars en petites coupures. L’euro, tout le monde s’en fout, on l’a juste inventé pour faire tripler le prix de la baguette au changement de millénaire…  mais le dollars, lui, reste le sésame, le mot magique…pas de bol ; je n’avais pas de mots magiques sur moi. On s’est arrangé à coups de Tugits, mais ça fait moins d’effet même s’il y a beaucoup plus de zéros sur le bifton. A la décharge de mon interlocuteur, j’ajouterai qu’en Mongolie, il n’y a pas d’assurance, on est donc obligé de négocier à chaque fois…J’ai enfin  pu quitter la ville ; j’aurais pu aussi rester au lit pour reposer mon tube digestif, mais je continue à croire à la motothérapie qui soigne tout, juste en roulant. Deux cents bornes plus loin, revenu dans la steppe, je me suis arrêté dans un hôtel minimaliste de bord de route.

Le bled à côté est globalement constitué d’une rangée de petites maisons colorées d’un seul côté de la route et de deux stations d’essence. Tout autour, des collines vertes, des chiens et des aigles. La Mongolie est le pays des chiens et des aigles…en se promenant autour de l’hôtel, on est toujours suivi par un chien, si on va un eu plus loin c’est un autre qui prend le relais, ils ont leur petit rituel à eux les clébards d’ici, c’est la vie de chien, chacun son territoire et son tour de garde…

Il y a beaucoup de bruit dans le resto en bas de l’hôtel, j’ai un peu de mal à digérer ma soupe au gras de viande et les boules Quiès Russes sont vraiment moins efficaces que les vraies. L’hôtel est un relais de bus et quand il y en a un qui s’arrête pour que tous ces passagers cassent la croute, à l’étage ça ne manque pas d’effets sonores. Parfois on voudrait être ailleurs, pas grand chose, juste trois kilomètres plus loin, mais les soirs de pluie, le motard est obligé de faire des concessions. Ce soir, j’ai découvert que j’avais un  texto d’un membre du « Mongolian Choppers Brotherhoods » qui m’invitait chez lui. J’attendais ce message depuis trois jours ; pas de chance, ce n’est  pas cette fois-ci que je découvrirai les bikers Mongols…

nouvelle galère de bagages….


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Il y a eu des années où s’accumulaient les crevaisons, d’autres qui étaient  frappées du sceau des emmerdes de démarreur, celle-ci sera sans doute frappée de la malédiction des bagages. Quand on perd une valise de moto, ça se sent, ça se voit ou ça s’entend…et bien là, rien du tout ! Deux cent bornes après avoir quitté le petit hôtel tout pourri, je m’arrête pour discuter le coup avec un motard berger et là, stupéfaction, il me manque une valoche. Je n’hésite pas une seule seconde, je fais demi tour, elle est peut-être à quelques centaines de mètres. Pas moyen de ne pas aller vérifier toujours un peu plus loin…Qui sait ? Peut-être qu’un berger l’a ramassée et me fera signe, peut-être que je vais la trouver dans un fossé ou que j’en trouverai les débris éclatés par un camion…c’est comme ça qu’on s’obstine, c’est comme ça que j’ai fini par revenir au point de départ, à coups de « sait-on jamais ».  Il y a souvent des hasards incroyables, mais aussi parfois il ne se passe rien. En refaisant en sens inverse et pour la troisième fois, les deux cents bornes du matin, je commençais à me demander ce qui allait changer dans ce voyage, à part la symétrie de ma monture. Dans cette valise, il y avait surtout des pièces de rechange et quelques outils, si je n’ai pas de panne, rien ne peut m’empêcher de continuer…j’ai aussi perdu la chaine à neige de la roue arrière, nous ne sommes que début septembre, j’ai encore un peu de  temps devant moi avant de réellement m’inquiéter. J’aurai vu trois fois les premières dunes et les premiers chameaux, les aigles posés sur les clôtures et  le ciel se dégager puis se couvrir à nouveau pour cracher ses ondées de fin d’été. Je finis encore à l’hôtel, mais un vrai cette fois-ci, avec un lit confortable, une douche chaude, un petit dej le matin et personne qui débarque à l’improviste dans ma piaule pour faire connaissance…Demain sera à nouveau un autre jour, mais cette moto asymétrique me contrarie vraiment…

dans la steppe


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Le matin après avoir mangé un bout avec un espagnol qui fait son tour du monde en Enfield, je suis allé raconter ma mésaventure à la police, je me suis dit que je pouvais tenter ça aussi ; ils étaient tous à grignoter un plat de graines sur le bureau d’accueil en matant la télé, ils m’ont très gentiment accueilli mais ils ne comprenaient rien à mon histoire, ou du moins pas grand chose. Il faut dire que dans ce pays, une fois sorti de la capitale,plus grand monde ne parle l’Anglais, on peut facilement se prendre pour Shakespeare…Ils sont allés me chercher une interprète, ça a un peu amélioré les choses… Il y a quelques années, j’avais vécu la même situation en Afrique centrale et en rameutant le plus de connexions possibles, après trois semaines, mon sac était retrouvé ; dedans, il y avait tous mes textes, mes croquis, mes notes, c’était plus important que tout…Je ne sais pas pourquoi je me mets à raconter un voyage d’il y a plus de dix ans ; j’ai parfois l’impression de ne voyager que pour me remémorer les voyages précédents. Heureusement la steppe m’a replongé dans la réalité la plus délectable. Après deux cents bornes de route goudronnée que je me suis enfilées à toute vitesse, la route est subitement devenue une piste, après un bled aussi anonyme que le précédent. La Mongolie par la piste, ça change tout ; ce pays qui ne pouvaient être que le royaume des cavaliers a tous ce qu’il faut pour séduire le motocycliste solitaire.On peut rouler partout sur ces collines. Après avoir suivi les innombrables traces et fini par me tromper de direction, j’ai compris qu’il fallait naviguer avec le soleil…En cas de doute, il suffit de demander à un berger ou aller frapper à la porte d’un yourte. Il y en a partout, dispersées dans les collines.On y est toujours très bien reçu sauf par les chiens, mais je sais à peu près y faire avec les chiens. Comme tous les prédateurs, le chien de garde attaque la proie qui fuit. Si on lui fait face, il hésite, voire recule…Il faut donc rouler vers la yourte en faisant reculer les chiens. Une fois que les chiens ont été rappelés par leur maitre, on est très bien accueilli, on repart avec un sac de fromage sec ou on est invité au repas en famille. Les discussions sont assez minimalistes mais tout le monde est content d’avoir un invité à la maison. A chaque fois je repars avec une vague direction, plein ouest, vers le soleil couchant. J’ai fini par me trouver une colline  abritée du vent avec une vue infinie vers le levant pour poser ma yourte à côté de ma moto bancale, sous le ciel étoilé…

piste memorielle


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Ce n’est pas facile de reprendre la piste après une nuit de sommeil agitée par le vent. Ce n’était peut-être pas une si bonne idée que ça le haut de la colline. Il y avait le soleil levant, c’est vrai, mais le froid tranchant du matin est si vif sur ces collines, que l’envie de contempler les premiers rayons sur la steppe vallonnée ne m’a pas franchement démangé. Au loin, la veille, j’avais déjà repéré l’antenne satellite du village suivant. Nos ancêtres se repéraient avec les clochers des cathédrales, nous on fait avec les antennes ; à chaque époque ses monuments sacrés. Bömbogör est une de ces petites agglomérations de bord de piste on l’on s’arrête le temps d’un café, d’un thé ou d’une omelette. Deux on trois rues sableuses, quelques bâtiments officiels et un mélange de yourtes et de maisons aux taules colorées qui font que, de loin, quand on arrive, ces bourgades ont toujours quelque chose d’accueillant. La piste suivante est plus désertique , plus caillouteuse avec beaucoup de taule ondulée, ces ondulations transversales qui obligent à rouler plus vite pour ne pas être secoué , c’est de la piste de désert, caillouteuse et sableuse, fini le charme bucolique des vertes collines de la veille. Une fois encore, me voilà replongé des années en arrière, le souvenir de l’angoisse qui m’avait envahi quand sur la route du Niger, vingt bornes après Tamanrasset, le goudron s’arrêtait subitement à côté d’un panneau qui indiquait qu’ il n’y aurait plus  désormais que du sable et des cailloux; je m’étais aventuré là dedans, en me disant, vingt mètres plus loin, que je n’y arriverais jamais. Les voyages rappellent les voyages, on pourrait croire le vieux motard blasé mais c’est autre chose. Ne passe t’on pas sa vie à rechercher les sensations de l’enfance perdue ?  se replonger dans le souvenir des premières sensations de voyageur, c’est revenir à ses fondements, ça fait partie du retour à l’enfance, c’est chercher ce qui a fait ce que l’on est… mais le principal n’est t’il pas, finalement, de croire pouvoir y revenir ?

Vieilleries…


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Une heure avant d’arriver à Altay, j’avis remarqué qu’il se passait des choses bizarres dans l’électricité de ma monture; les voyants s’allumaient n’importe comment, sans raison, ça sentait la panne électrique; j’étais déjà prêt à appeler, catastrophé, mes alliés connaisseurs mais je me suis dit que si j’arrivais en ville, je pourrais déjà regarder moi même si rien de bizarre ne me sautait aux yeux …ça n’a pas pris beaucoup de temps, mes bagages affaissés par l’absence de valise, avaient poussé, à force d’être secoués, un clignotant devant la sortie du pot d’échappement qui l’avait fait fondre…j’ai donc viré le truc informe et changé le fusible ; sur les pistes, un cligno, ça ne sert à rien. Décidément, cette pauvre moto commence à avoir bien mauvaise mine…on peut y ajouter une fuite d’huile et mon super réservoir qui suinte aux soudures, les vieilles bécanes, elle sont comme leur vieux pilotes, elles pissent tout le temps, elles suintent, elles ont leur arthrose, leur prostate et leurs rhumatismes d’embiellage, mais c’est pas ça qui va les arrêter…

La suite roulante…


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Après Altay, en direction de l’Ouest, trois cent bornes de pistes sur route en chantier. Il n’y a pas plus désolant comme piste ; on se farcit les trous, les ornières , le sable et la taule ondulée sans jamais avoir l’impression de se fondre dans le décor . Sur ce qui sera bientôt une route moderne, on est surélevé avec un fossé de chaque côté, tous ces obstacles laissent peu de chance à l’escapade.  Je croise quelques chameaux et bouffe beaucoup de poussière, puis deux motards italiens. On se salue, je leur parle de ma valise, on ne sait jamais, il ne faut laisser passer aucune chance si infime soit-elle. Une petite moto en panne sur le bas côté me fait des signes désespérés, enfin pas la moto, les mecs autour, c’était une ellipse, pas de grande qualité, mais une ellipse quand même… Ils voudraient une pompe pour regonfler le pneu de la petite moto chinoise…pas de chance les mecs, ma pompe elle était dans la valise perdue, alors je repars, puis je me dis que je pourrais emmener  l’un des trois chercher ce dont il a besoin…ils me voient donc revenir , l’idée leur plait, c’est fou tout ce qu’on arrive à dire sans comprendre un seul mot. Me voilà donc parti à travers la steppe vers la yourte lointaine de mon nouveau passager. On revient ensuite à la moto…je me suis fait des amis, je pourrais les accompagner à la yourte, bouffer des lardons au fromage aigre et discuter de…de quoi en fait ??  Finalement une puissante envie égoïste de dormir tout seul au milieu de rien en ne parlant à personne l’emporte sur le rêve du routard moyen et je reprends la route jusqu’à la tombée de la nuit…

Aqualand


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Le matin suivant, un soleil frisquet balaie les crêtes  saupoudrées des montagnes autour de la plaine. Je reprends la route, elle est redevenue lisse, goudronnée, toute neuve et m’emmène tranquillement jusqu’à la prochaine ville, Khovd, où je croise un troupeau d’Australien en Royal Enfield, avec guide, accompagnement, toute la logistique du voyage organisé… Je les frime juste ce qu’il faut, en solitaire avec mon vieux canasson, et puis je me trouve le resto d’hôtel un peu chic, indispensable pour assurer ma rubrique quotidienne et l’équilibre de ma nutrition. Après je reprends la route, je surfe entre les ornières, les deux motards de la veille m’avait parlé de la complexité de ce tronçon dont je me joue allègrement, fort de ma vieille expérience. Je comptais bien rattraper l’escouade d’Australien pour les frimer d’un crissement de pneu mais en leur laissant deux heures d’avance,  j’avais peut-être mis la barre un peu haut… Quand je me suis retrouvé devant un passage à gué très agité, profond et caillouteux, j’ai compris que je ne rattraperais personne, mais bon, si ils étaient tous passés, il n’ y avait pas de raison que je reste planté là. Et pourtant si, il y en avait quelques-unes de raisons, le poids de ma moto, le fait d’être tout seul  et surtout, ce foutu embrayage en céramique, arme absolue dans le sable mais  calamité totale quand le niveau de l’eau atteint le milieu du moteur. Tous seul, planté dans le torrent, après le passage de vingt touristes, il en prenait un sacré coup, mon amour propre. J’ai mis un certain temps à bloquer la moto avec des cailloux pour qu’elle ne se couche pas dans l’eau, puis à ranger tous les bagages de l’autre côté de la rivière. Je me suis assis au soleil avec un bouquin en attendant que quelqu’un passe. Après une heure, je commençais à m’inquiéter…alors je suis parti en quête de bras supplémentaires… j’avais repéré deux yourtes à quelques centaines de mètres de là…La première n’était habitée que par deux dames d’un âge respectable dont une handicapée… Elle m’ont tout se suite envoyé à la seconde où un petit gars édenté m’a emmené sur sa pétrolette, après que sa femme, âpre au gain et flairant l’aubaine, ait discuté fermement le prix du sauvetage. Je crois que ça les valait bien les dix mille tigrigs, parce que ce ne fut pas une mince affaire de sortir la moto de ce piège fluvial. Après avoir appelé mon pote François pour une consultation mécanique, il n’y avait plus qu’à se lancer dans la remise en état. Vider l’eau des carburateurs, des cylindres, du filtre à air et du moteur, sécher les bougies et puis tenter de redémarrer…la dernière fois que ce genre de plan m’est arrivé, j’ai terminé le voyage en camion, mais là, grâce aux conseils du spécialiste, j’ai pu repartir tranquille et peinard… mon sauveteur Mongol agréé m’a indiqué la route qui menait à un autre passage… Tu parles d’un passage : un pont tout neuf, juste un kilomètre à droite du gué, mais ce n’était indiqué nulle part ! Finalement mon amour propre était sauvé, ils étaient évidemment passés par là, les Australiens.  C’est quelque chose de terrible, l’amour propre, on a un mal fou, à cause de lui, à assumer certains caprices de la destinée, avec la vie, avec les filles, surtout avec les filles… mais là pour une fois, j’en repartais guilleret, si ça pouvait être toujours aussi simple.Sur la route, plus loin, j’ai rencontré Fredérico, un motocycliste argentin solitaire…on a improvisé un bout de route en duo et après qu’il se soit vautré dans une mare de boue, on a décidé de faire équipe et nous avons dressé le campement ensemble.  Nous nous sommes douchés dans la rivière glacée, puis nous avons ramassé du petit bois pour allumer un feu de bouses de vache où nous allions ensuite  pouvoir nous préparer une petite soupe chaude.J’ai proposé à mon collègue quelques fromages mongols, il m’a offert en retour quelques sardines à l’huile, son plat préféré.  J’ai horreur de ça ; dès demain, il faut que je reprenne ma route en solitaire !

Bande de jeunes…


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La Mongolie est un pays vraiment peu peuplé. Il y a mille ans, Gengis Khan, le grand empereur Mongol a envahi le continent depuis la Chine jusqu’ à l’Est de l’Europe. Les historiens se demandent ce qui provoqua le déclin de cet Empire. Pour comprendre , il suffit de venir ici. Pour  faire toutes ces conquêtes, ce vieux Gengis à vidé le pays de sa population en oubliant de le remplir au fur et à mesure et puis voilà, mille ans après, il n’y a toujours plus personne…sauf peut-être des touristes, c’est l’occident qui, à son tour, avec ses méthodes, envahit les terres du grand Gengis. C’est pour ça que, Féderico et moi, on a retrouvé les Australiens ; ils nous ont gentiment invités à passer avec eux leur dernière étape de raid . Il y a là quelques sexagénaires qui s’offrent le voyage de leur vie et quelques gamins, genre quinquas…et oui, vraiment, la moto, ce n’est plus un truc de jeunes.  Il y a deux filles, assez quinquas aussi,  qui accompagnent la bande et sous traitent la logistique avec une agence Mongole qui trimballe dans quatre camionnettes la bouffe, les pièces de rechange, les tentes et et les bagages…mécano, interprète, cuistot, tout est très bien organisé.  Nous avons donc passé la journée à suivre le guide à travers des chemins de traverse, à pique niquer au bord de la rivière et finir en bivouac, faire du yoga  et boire des coups au bord d’un grand lac… Je me suis éclipsé quand ça commençait à virer beuverie beuglante, c’est comme ça avec les bandes de jeunes, aucune retenue… J’ai planté ma yourte un peu à l’écart, mon téléphone satellite ne fonctionne pas, il  va y avoir du décalage dans les messages quotidiens…

Aigles de la route…


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Le lendemain, après un petit déjeuner copieux comme seul on peut en trouver dans les voyages organisés, nous avons repris la route tous ensemble, juste trente bornes, les une derrière les autres, à soixante à l’heure, à bouffer la poussière du précédent…Je partis en solitaire de Irkutsk  me retrouvai en duo,  sans réel prompt effort, et nous voilà une vingtaine en arrivant à Olgiy, dernière ville avant la frontière… L’accompagnateur Mongol m’avait promis qu’il m’emmènerait chez un réparateur de téléphone et puis qu’on trouverait de l’huile, car il ne faut jamais tarder à vidanger après un petit séjour aquatique prolongé.  Et c’est comme ça, qu’on se retrouve encore en voyage organisé. Tout le monde s’est habitué à la présence de deux motos de plus. Après avoir vidangé, nous voilà déjà presque en fin d’après midi, nous sommes allés, en bons touristes, rencontrer un chasseur traditionnel et son aigle, puis la bande à commencé à ouvrir bières et vodkas…  avec ce rythme de vacancier, on va flinguer la moyenne . Heureusement, les Australiens rentrent chez eux demain matin et nous pourrons aller voir ailleurs comment le ciel se porte…

Sortie de Mongolie…


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On s’est donc tous dit au revoir, les australiens ont offert des gants, des bottes et des chaussettes à Féderico. Il faut bien reconnaître que son équipement rudimentaire fait peine à voir…Comment a t’il donc pu relier l’Argentine à l’Alaska puis traverser l’Europe jusqu’en Mongolie, sans gants, avec juste des petites basquettes ridicules ? Chacun a repris sa route…  Federico aussi, d’ailleurs; il est parti quelques minutes avant moi et puis il a disparu …j’ai attendu un peu en ville…                …puis j’ai pensé qu’on se retrouverait à la douane, cent kilomètres plus loin. Elle est bien isolée cette douane, au bout de sa piste poussiéreuse, au milieu des montagnes arides balayées par un vent à décorner les yacks. Peu de monde, mais pas de Féderico…Les formalités sont rapides, c’est normal, exceptionnellement, je suis en règle.  Entre les deux douanes, il y a quelques kilomètres de collines arides et quand on passe du côté Russe, petit à petit, le paysage change, on voit réapparaitre ces trucs feuillus qu’on ne voit nulle part en Mongolie…Comment ça s’appelle déjà ? Ah oui, ce sont des arbres !  Un de temps en temps, comme pour s’habituer à nouveau et puis très vite, le paysage se resserre et les coteaux se couvrent de mélèzes et de bouleaux, en une heure ou deux, on passe d’une steppe aride et venteuse à une vallée alpestre…                                                                           En suivant une rivière agitée, la route descend et la température monte… à la tombée de la nuit, je m’arrête dans une petite ville où après avoir désespérément cherché une chambre, affronté le pochtron habituel et même tenté d’aller ailleurs, je finis par voir au fond d’une ruelle en terre une petit enseigne lumineuse, gastinitza, auberge… Ce sont les enfants rondouillards du taulier qui me reçoivent, en anglais bien appliqué, trop contents de faire tourner l’affaire en l’absence des parents. Ils me préparent un petit repas, me branche le wifi, je vais enfin  pouvoir me doucher. Pendant ce temps-là, Féderico a encore dû planter sa tente avant de manger des sardines en allumant un feu…on se recroisera sûrement puisqu’on s’est choisi le même  programme routier dans les pays d’Asie Centrale et qu’il y a si peu de routes pour y arriver…

Back to Russia


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Les temps changent tout le temps, le temps aussi d’ailleurs… un jour après m’être retrouvé en voyage organisé, sur une terre aride, écrasée de soleil, me revoilà tout seul, dans un petit hôtel, au milieu d’une verdure copieusement arrosée par une pluie battante. Je sens une certaine torpeur  m’envahir…il se pourrait même que je passe la journée au lit à écouter crépiter les gouttes sur le toit en taule. La veille, je frappais désespérément à des portes d’hôtel muettes et me voilà en pension, le petit garçon grassouillet m’amène les repas à la piaule…C’est fini aussi de passer les nuits dans des lits durs comme du béton, écrasé par  une montagne de couvertures en poils de chameau, le coup tordu par ces oreillers parpaings qu’on ne trouve qu’au bout du monde…C’est fini le fromage aigre de jument mongole, grignoté au bord de la piste…C’est fini aussi de passer les nuits dans des lits durs comme du béton, écrasé par C’est fini le fromage aigre de jument mongole, grignoté au bord de la piste… 
Aïdar, le papa m’emmène acheter de l’huile de boîte, la partie que je vais cette fois vidanger. Chaque jour a droit à la petite opération de remise en forme de la machine inondée. Aïdar me conseille de reprendre la route tout de suite…ce n’est pas qu’il râle de m’avoir vu pourrir sa cour d’huile de boîte, c’est surtout que, sur son ordinateur qu’il ne quitte jamais, on annonce de la neige au col pour la nuit prochaine. Je repars donc vers la vallée…il avait raison, au col, la pluie devient légèrement compacte et blanche, je roule encore un peu, il fait gris, humide, un peu frais, il va être temps de chercher à nouveau un endroit où dormir…

Contournement de frontière


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Apres une nuit dans un de ces  merveilleux hôtels pseudo médiévaux des zones industrielles en bord de route, je reprends la route humide et fraiche, elle est bien longue la boucle russe pour contourner ce bout de frontière incongru sans passer par la Chine. Je retrouve Federico tentant de se réchauffer dans une station-service. Il commence , avec ses pieds piteusement emballés dans des sacs plastiques en ruine, à prendre conscience de l’importance d’un équipement digne de ce nom. On se retrouve naufragé à Barnaul dans un club de motard dont Federico avait le contact. Les montagnes de l’Altaï sont loin derrière nous, c’est le retour des maisons en bois, des immeubles soviétiques et des forêts de bouleaux ; avec quelques degrés au-dessus de zéro sous un ciel plombé et ruisselant tout ça devient vite d’une tristesse infinie.

Barnaul’S motoclub


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Ils nous ont bien reçus, les motards, comme toujours… Yvan est venu nous chercher à l’entrée de la ville puis nous emmené au « club ». Comme d’habitude, l’endroit est planqué dans une zone improbable, entre des entrepôts et des usines délabrées, comme d’habitude, il y a des casques, des posters de femmes à poils, à boire et des canapés partout. J’ai laissé Féderico gérer le relationnel, un gigantesque coup de mou ne me faisait lorgner que vers les canapés et quand ils sont  tous partis en ville, je me suis instantanément effondré.

De la Russie au Kazakhstan…


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Deux degrés au petit matin, une fine couche de givre sur les usines délabrées, mais il ne pleuvait plus. Yvan, un autre, ils s’appellent tous Yvan ici ; Yvan, donc, a dormi avec nous, chacun son canapé. Il s’est embrouillé avec sa gonzesse et depuis il campe au club, c’est ça aussi la solidarité motard. Il nous  a parlé de l’esprit motard, du vrai, pas les Loups Gris de Moscou qui ne sont que des mafieux. Il nous a expliqué pourquoi ceux de Novocibirsk ne sont plus des potes, pour des histoires de « couleurs » ou de chefferies de club, les drapeaux et le pouvoir, les mêmes qui s’engueulent dans la cour de récré et puis qui vingt ans plus tard font la guerre pour toujours les mêmes querelles puériles. Yvan nous a escorté jusqu’à la sortie de la ville et on  a tiré plein sud vers la frontière du Kazakhstan. Le ciel se dégageait peu à peu, on  est arrivés à Rubvstovk, dernière ville aux rues défoncées avant la frontière. Quelques garnisons, un dernier plein d’essence et on rejoint une  douane un  peu vide en rase campagne. Sortie de Russie toute simple, entrée au Kazakhstan un peu perturbée par la double nationalité de Féderico. Il n’a pas encore compris qu’on ne sort pas deux passeports à une frontière en se demandant lequel est le  plus adapté pour avoir le séjour le plus long. Grossière erreur. Un fonctionnaire de frontière, gardien des limites d’un territoire national, ne pourra que voir d’un très mauvais œil un jeune barbu qui s’emmêle les pinceaux, un passeport dans chaque main. Il n’a obtenu que  cinq jours pour traverser le pays alors que moi, on m’en a filé quinze. Une cinquantaine de kilomètres plus loin, on s’est échoué dans une grande prairie au bord d’une forêt de pins. On a fait un feu de camp pour le pique nique et puis on s’est endormi  après quelques rasades de vodkas…De Barnaul à la frontière, ça ressemble un peu à la Beauce, des champs cultivés, des bouquets d’arbres, des allées de peupliers et au milieu de tout ça, une belle route toute droite . Une fois la frontière franchie, ce serait plutôt les hauts plateaux d’Ardenne avec une petite départementale défoncée. Des conifères et des landes herbeuses. Après la ville de Semey, la première du pays, soviétique à souhait, on se retrouve sur une sorte de plateau de grand causse, comme dans le Massif Central, mais comme si le Larzac allait de Millau jusqu’à Amsterdam ; le Kazakhstan, c’est très grand comme pays. C’est facile les comparaisons géographique, mais les descriptions sont terriblement simplifiées.Le revêtement de la route doit dater un peu. Le goudron mal rustiné est  constellé d’ornières, de trous et de raccords approximatifs. Après trois cent bornes, même Féderico, qui est toujours là et aussi courbaturé que moi, a préféré aller dans le petit hôtel de bord de route, plutôt que de planter sa tente, faire son feu et manger ses sardines…L’endroit est plutôt sinistre, la taulière profondément antipathique et sa fille relativement débile, mais la douche est chaude et l’oreiller moelleux à souhait.

Aux pieds d’Alataou…


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On quitte Ayagoz  et on  reprend la route du grand causse Kazakh, elle est toujours aussi défoncée, on dirait qu’on a coulé le goudron  sur un sol tout mou et puis qu’on a roulé dessus  dans la foulée, sans prendre le temps d’attendre. C’est gondolé dans tous les sens. Il ne se passe pas grand chose, juste un petite crevaison ; Evidemment, mon matériel était dans la valise perdue, mais nous voyageons en binôme depuis quelques jours, on se sent moins détaché de tout, moins en recherche de soi-même, mais en cas de pépin technique, c’est quand même assez pratique. Féderico repart quinze bornes en arrière et revient deux heures plus tard. Moi j’ai eu le temps de bouquiner tranquillement à l’ombre d’un arbre isolé, j’ai presque l’impression de voyager avec une assistance technique. Que se serait-il donc passé si j’avais été tout seul ? Pendant que j’attendais deux heures sous mon arbre, deux bagnoles se sont arrêtées pour savoir si tout allait bien,  j’aurais sans doute fini avec l’une d’entre elles et l’histoire aurait basculé vers autre chose…Féderico est revenu, j’ai remonté la roue et puis on est allé dresser notre campement une centaine de bornes plus loin, près d’un petit cimetière. Ils sont jolis les cimetières d’ici, de loin on dirait des villes de mille et une nuits en miniature.

Quand on les voit, devant, à quelques centaines de mètres, on croit au premier regard qu’une grande ville d’un autre temps s’étend dans le lointain, ça crée une distorsion visuelle et temporelle…ou peut-être est-il temps que je change de lunettes.  Le pays est plus verdoyant, les villages plus jolis et tout au fond, à l’horizon on commence à voir se dessiner les contreforts du nord de l’Himalaya ; on les appelle l’Alataou.

L’arrivée à Almaty


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Une centaine de bornes avant la grande ville au pied de la montagne, nous sommes allés faire une pause auprès d’un  lac . On avait repéré, depuis l’autoroute en construction, une bourgade qu’on aurait pu croire idéale pour un dernier verre avant la ville. Quel endroit étrange…tout a l’air abandonné, comme une grande poubelle étalée…le long de quelques plages de gravillons noirs constellées de débris de pique niques arrosés, il n’y a, séparés par des clôtures délabrées, que des bungalows de toutes les époques, certains en ruine, d’autres mal rafistolés et puis d’autres encore, tout neufs, bien clinquants, mais rien n’est habité. Il traine quelques pochtrons mal rafistolés eux aussi. Il y a quand même des endroits bizarrement mal fichus sur terre. Après avoir trempé nos pieds, nous sommes retournés sur l’autoroute qui nous a emmenés dans un autre endroit incongru, un  autre patelin sans nom, juste après un barrage en réfection, où entre les terrains vagues et les entrepôts abandonnés, on a construit des hôtels casinos plus kitshissimes les uns que les autres.

Plus loin, toujours sur l’autoroute en construction, c’est une périphérie qui n’en finit pas. On demande notre chemin à un automobiliste qui nous invite à le suivre ; j’avais une adresse, filée par un copain musicien, quelque part dans le centre…Akyl et sa fille Ajar, nous ont récupérés  totalement lessivés et pris en charge comme des petits garçons égarés. Le soir, nous avions un appartement pour nous tout seuls où nous nous sommes effondrés après qu’on nous ait préparé un copieux repas Kazakh.`

Almaty…


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Le lendemain, la pluie, la fraicheur matinale et l’appartement confortable ne pouvaient que nous inciter à oublier les motos une journée. Akyl nous fait visiter sa ville de long en large et même en hauteur puisqu’on ira jusqu’à la station de ski, juste au dessus. En descendant de la station, nous faisons même un détour par le quartier des nouveaux riches. Comme toujours dans ce genre d’endroit, c’est à celui qui en fera le plus ; encore une histoire de testostérone. J’en ai vu des quartiers comme ça, même à deux pas de chez moi, mais celui-ci dépasse l’entendement. Les maisons sont aussi élégantes que les casinos de la veille, on dirait des supermarchés Qataris, à coups de pagodes, de dorures de vitraux, c’est tellement laid que même les appareils photos se foutent en carafes pour ne pas avoir à immortaliser pareilles ignominies architecturales. Heureusement, Akyl change de quartier avant qu’on vomisse tout notre repas Kazakh de la veille.   On visite le musée des instruments de musique, le marché Ouzbek avec tous ses fromages de chameau, de yack, de chèvre ou de cheval, ses saucisses, de cheval  elles aussi, et ses fruits secs incomparables et puis les parcs et les avenues arborées. Il y a beaucoup d’arbres à Almaty, si ils n’y étaient pas, la ville  ressemblerait sans doute à bien d’autres métropoles modernes, mais ils sont là, partout, et il donnent à ce qui n’en aurait sans doute pas sans eux, une unité  et une ambiance bien agréables avec les montagnes juste derrière. On y serait bien restés quelques jours à se faire dorloter comme ça, mais le visa de cinq jours de Féderico est presque épuisé et comme je sais que le visa Ouzbek sera compliqué à décrocher à l’étape suivante, je me décide à continuer le voyage en duo.

On a raté la sortie…


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Quand on reprend la route, le matin suivant, le ciel est presque dégagé et la douceur est revenue. La route longe les montagnes embrumées pendant quelques temps avant de se décider à s’y engager. Il fait plus frais au passage du col, on y croise un cycliste briançonnais lecteur de bande dessinée, on échange quelques propos au sujet de nos périples respectifs, mais un col, en plein vent, ça n’incite pas vraiment aux longues conversations intimistes. Juste après, le soleil fait un percée sur le grand plateau herbeux entre les sommets enneigés, captés par ces paysages infinis, on continue la route avec un insouciance  pré pubère.  Ce n’est que soixante bornes plus loin qu’on se rendra compte qu’on est presque arrivé à la frontière mais pas la bonne, celle avec la Chine, pas celle avec le Kirghizstan. Le temps de faire demi tour, on arrivera à la  bonne douane sous la pluie, à la tombée de la nuit par une route qui s’est changée en piste pourrie pour les quinze derniers kilomètres. Le planton de service n’a pas l’air hostile, mais la douane perdue ferme à dix huit heures, il est dix neuf  à sa montre, trop tard, le visa est considéré comme expiré… il nous laisse quand même planter la tente au milieu du poste, on verra pour le reste avec le chef au petit matin…C’est un endroit insolite pour passer la nuit, mais au moins on sera les premiers à l’ouverture du poste puisque nous sommes déjà dedans!

Douaniers, flics, lac et montagnes…


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Il a plu et on a eu froid, mais nous étions bien les premiers puisque nous étions les seuls. Après avoir expédié mon cas en quelques instants, ils se sont penchés sur celui de mon coloc. Le douanier est une espèce qui mériterait un roman de cent mille pages rien que pour elle. Mais on pourrait presque lui pardonner. Comment ne pas vouloir se garder un cas particulier quand on passe sa vie sur un plateau hostile où ne passe presque personne ? Le douanier hésite entre sympathie et autorité, il cherche le compromis pour garder l’attraction le plus longtemps possible sans être totalement ignoble ni passer pour un laxiste. Comme ils me trouvaient encombrant, puisque j’étais en règle, après avoir rapidement contrôlé deux retraités de Haute Loire en partance pour la chine en camping car,  ils ont insisté pour que je continue tout seul. La douane du Kirghistan se franchit tellement vite que deux kilomètres plus loin j’ai croisé les retraités qui avaient fait demi tour, à la recherche du poste frontière Kirghize qu’ils avaient pris pour le tampon de sortie du Kazakhstan. Quand ils ont compris que ce tampon rapide comprenait bien la totalité des formalités, ils m’ont invité, en attendant Féderico, à boire un café à l’abri du vent qui fouettait le plateau herbeux.  Tout le monde a fini par reprendre sa route sans encombres…De ce côté de la montagne, la piste descend vers une grande plaine agricole, coincée entre deux chaînes de montagne. Les arbres sont à nouveau revenus ; bouquets de saules, allées de peupliers et vergers de pommiers donnent à cette vallée un petit air familier. Il paraît que c’est de ces coteaux d’Asie Centrale que sont originaires les pommiers que les croisés ramenèrent d’Orient, il y a quelques temps déjà… Petit à petit, les hameaux perdus se transforment en villages, et la piste en route goudronnée. On arrive au bord du grand lac tiède et salé qui ne gèle jamais et on trouve enfin un petit bourg où changer des sous, faire le plein et se nourrir un peu aussi ; parfois c’est nécessaire. L’ambiance est pourrie, les pochtrons habituels assez envahissants et la flicaille locale à la recherche de petits profits faciles. Quelques gouttes derrière un buisson pour éviter les chiottes immondes ont failli me valoir une extorsion de fonds, mais Féderico, plus réveillé que moi, a bien joué celui qui allait appeler son « ami bien placé à Moscou » et on a pu repartir. La route est longue le long du lac Issik Koul, avec à droite l’Alataou embrumé et à gauche, derrière le lac, l’immense chaine de hauts sommets du Tian Shan, la seule vraie muraille de Chine digne de ce nom derrière laquelle, d’ailleurs, nous guette l’Empire du Milieu.  

Arrivée à Bishkek…


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Après l’habituel squat d’hôtel chic et triste pour avoir de la connexion, on s’était trouvé une vague pension de famille qui louait des appartements un peu pourraves mais pas chers du tout. Un  tronçon d’autoroute toute neuve nous amena ensuite à Bishkek, capitale du Kirghistan où j’allais  pouvoir me remettre un peu en état de marche en attendant le visa pour l’Ouzbékistan.                             Pendant une pause de périphérie, un moustachu en scooter est venu nous brancher, il tournait autour des motos depuis longtemps quand il nous a accostés, dès notre sortie du Kafé…on a commencé une discussion intense ; d’où on vient, où on va et puis les bécanes, c’est fédérateurs les motos, d’ailleurs, très vite, il nous a invités chez lui.

Il voulait tout nous montrer : ses chats sans poils, ses poules et ses écureuils velus, ses sculptures en bois, sa Mercedes customisée en boiseries brillantes, son verger et son champ de framboisiers. Il aurait voulu nous adopter, Alexandre, flic russe à la retraite, soigner mon mal de crâne, nous faire goûter tous les produits de son jardin, nous montrer toutes ses photos,  mais à la tombée de la nuit  nous sommes remontés sur les bécanes pour aller retrouver mon contact du centre ville, un copain de copain de copine, la filiation est à rallonges, mais il a une grande maison où il est ravi de m’ accueillir et ça ne pouvait pas mieux tomber, il est  carrément temps de faire une pause digne de ce nom…

Fraises et consulat…


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Le lendemain Aibek nous a envoyés un chauffeur et une interprète pour nous aider à aborder l’épreuve du visa. Devant le consulat fermé, il y a juste un panneau qui explique la procédure à suivre avant de prendre rendez-vous pour défendre son cas. Comme il y a des choses à faire en ligne, l’interprète nous invite chez elle où elle donne des cours de français par internet avec son mari français. Il y a des fraises partout, ce pays c’est le paradis des fruits. Après une dégustation de confiture et un rendez-vous fixé avec le consulat, il ne nous reste plus qu’à savourer le repos qui sera sans doute une des activités principales de ces jours d’attente…

mécanique enfumée…


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Le jour suivant sera consacré aux mécaniques. Il y a toujours des bouts de ferraille à ressouder, des trucs à régler, je découvre que le cliquetis que je trimballe avec moi depuis l’épisode aquatique est encore provoqué par ce qui m’avait pourri le dernier épisode Africain, un des goujons qui tient le cylindre de gauche redevenu défaillant, il se desserre petit à petit ce qui change le réglage  au jeu des culbuteurs… J’essaye de rattraper le coup, on verra combien de temps ça tiendra, mais je connais déjà la faiblesse chronique qui viendra pourrir la suite du voyage ; il en faut toujours une, ça entretient une sorte d’indispensable suspense par lequel on ne sait jamais où et quand le voyage s’arrêtera…  En attendant, l’attente va continuer quelques jours. Aïbek a pris un peu de vacance, il va pouvoir s’occuper de nous. Je ne sais pas si c’est une excellente chose, il a déjà commencé hier en nous faisant découvrir qu’il n’y a pas que les légumes et les fruits qui profitent de ce climat exceptionnel, certaines plantes qui font rire ou dormir atteignent ici une qualité dont seuls quelques rescapés des golden sixties peuvent encore témoigner et puis moi, depuis peu, mais ça reste un secret…

Les rois de la nuit…


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Chaque jour, la Bande débarque. Il y a son pote, garde du corps et chauffeur, triple champion de kickboxing et puis quelques autres, des lointains cousins ou des amis d’enfance… Ils viennent boire des bières ou des vodkas, s’enfumer d’épaisses volutes et chanter…enfin c’est surtout Aïbek qui chante…lui, c’est un super triple champion  aussi, mais du karaoké. Il a d’ailleurs prévu de nous y emmener… Les boites à Karaoké ressemblent à toutes les boites ; des tables, des fauteuils et une piste de danse. La seule différence c’est que si la musique vient du même endroit que d’habitude, les paroles, elles, surgissent toujours d’une table, on ne sait pas trop où, quelque part dans la salle. Les chanteurs ne montent pas sur scène, sauf parfois en groupe, il restent plutôt bien vautrés dans leur fauteuil avec leurs amis et entonnent leur refrain, un verre à la main et le micro dans l’autre.

Aïbek lui, il monte sur scène, il court partout avec le micro, il s’immisce dans les groupe mais comme il est plutôt doué et toujours de bonne humeur, on lui pardonne ces incursions débridées… sans doute aussi que tout le monde le connaît, ça aide…c’est un peu le Roi de la nuit, notre hôte. Vers minuit, on change de coin, nous voilà partis en boîte. Aïbek salue tout ce qui gravite autour de l’entrée, les videurs géants, les portiers et leur détecteur de métaux, les barmans,  le chanteur… Il faudrait quand même qu’un jour on décroche nos visas Ouzbeks, sinon on va finir  nightclubeurs, ce qui à la base, n’est pas du tout notre vocation…

Aïd


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Cette semaine c’est la fête de l’Aïd, ça n’arrange pas beaucoup les délais pour le visa mais nous sommes invités à la fête de famille, dans le village natal, à cent bornes de Bishkek, sur la route qui retourne vers Almati. La famille habite un petit immeuble soviétique au pied des montagnes. Juste derrière, il y a quelques barres de béton en ruines. A la fin de l’Union Soviétique, d’innombrables projets collectifs se sont arrêtés du jour au lendemain, des plus grandioses, comme Tchernobyl, aux plus modestes, comme ces barres de logements qui, des années cinquante à la Perestroïka, ont poussé partout de Berlin à Vladivostok. Assis sur les épais tapis Kirghizes, on mange du mouton, des poivrons puis du mouton…Je dessine toute la famille, bien calé dans les coussins. En début de soirée, on rentre à la maison, Rayban’s chinoises, clope et téléphone à la main, musique à fond la caisse,  notre champion de Kickboxing conduit sa Lexus comme un héros de série policière des seventies. A l’arrière, on écoute notre estomac qui, au gré des virages et des bosses, s’applique  consciencieusement à digérer le mouton…

Skinhead


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L’attente est longue et la météorologie moins estivale. On s’adapte tant bien que mal à cette sédentarité provisoire. On digère…le mouton, la vodka, la fumée…Même Federico qui est nettement plus enveloppé que moi, semble être arrivé à saturation.  Le plus rude, finalement, c’est de suivre le rythme d’Aïbek ; c’est un mutant ce garçon !    Mais comment font-ils donc pour s’en foutre autant dans l’organisme et être encore vivants trois jours après ?  Moi, je me sens en flottement, en marge d’une réalité qui se traine. Mais cet état somnolent, qui tue le temps trépassant,  amène parfois le voyageur entre deux eaux à commettre des erreurs de débutant.

Par exemple, oublier son casque dans un taxi puis s’en rendre compte une minute trop tard…Le temps, donc, pas celui qui passe mais celui qui change en automne, le temps vire hivernal et moi, me voilà tête nue, à attendre ce visa qui ne vient pas…

Visa et cordonnier…


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Une petite enquête rondement menée va me permettre d’avoir plus de chance avec le casque qu’avec ma valise de motard sur la piste Mongole ; c’était juste un petit coup de stress pour remplir la journée et remettre à l’heure la pendule du voyageur qui s’engourdit dans l’attente… Nous avons retiré nos visas pour l’Ouzbékistan, la journée semble plutôt bien engagée…et si on essayait de décrocher dans la foulée le visa de transit par le Tadjikistan ? Il ne faut pas trop en demander à une journée positive, elle a ses limites. Au consulat du Tadjikistan, il n’y a plus d’ autocollants de visas…no stickers…il faut attendre qu’il en arrive d’Almaty… L’attente ; encore elle… Et si c’était le moment de traîner un peu dans cette ville? Je vais commencer par faire réparer mes bottes au Osh Bazar…

Un peu de bazar avant de repartir…


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Bichkek, c’est un peu la petite sœur d’Almaty, on y découvre le même mélange architectural, le  baroque de l’ancienne Russie qui côtoie  l’exubérance  actuelle en passant par l’inévitable béton soviétique, les mêmes avenues arborées,  avec là-bas, au loin, les grandes montagnes enneigées. Il y a des bazars et des marchés agités pour nous rappeler que nous sommes en Orient. On y trouve tout ce qu’on veut, des souvenirs pour les touristes, de la viande et des fruits, de quoi réparer les motos et les téléphones, on peut, là aussi, se plonger dans l’ailleurs et se mettre soudainement à savourer l’attente… Savourer est peut-être un bien grand mot…disons assumer…on assume donc, mais peu de temps…

on apprend que le consulat du Tadjikistan n’a pas reçu les stickers ; il nous est possible de laisser nos passeports, mais on les récupérera dans quatre jours ! dix minutes plus tard , Federico qui commençait à bouillir, a repris la route, il a encore du chemin à faire et la hantise de tomber sur l’hiver, quelque part sur son parcours, le gagne depuis plusieurs jours. Je suis un peu dans le même état…on peut survivre sans avoir « fait » tous les pays du coin, surtout que comme on le sait tous, les pays ont été faits bien avant qu’on y pose nos pneus et ajouter un visa dans un passeport, comme une image Panini, ce n’est pas primordial…de toute façon, les images Panini, on arrivait jamais à avoir toute la collec, alors il est temps pour moi aussi de refaire mon paquetage…

redépart en vrai…


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L’Ouzbékistan, le Kirghizstan et le Tadjikistan ont des frontières bizarres qui rt en vrai..s’imbriquent les unes dans les autres en une spirale biscornue, caprices mêlés des frontières naturelles montagneuses et de Staline qui rajouta en plus quelques enclaves incongrues pour tenter un mélange de population sensé noyer, les unes dans les autres, des cultures locales aux différences bien marquées.

Pour ce qui est du mélange culturel, il n’a pas vraiment réussi son plan sournois, par contre, quelques décennies plus tard,  tout ça  complique la route du voyageur, surtout si entre les uns et les autres, on rajoute quelques tensions de frontières pour des histoires de barrage ou de gazoduc, je ne sais plus très bien… Pour bien pimenter cette ratatouille frontalière, il faut ajouter la fermeture de pas mal de postes frontières. Une fois qu’on a bien mélangé tous ces ingrédients, on peut reprendre la route… enfin, en sachant que cette digestion-là non plus ne sera pas simple…

La reprendre seul, s’arrêter quand on veut, ne plus scruter le rétro pour voir si ça suit ne plus manger de sardines et essayer de décrypter l’anglais avec accent argentin, quelle détente…Evidemment, le jour de la crevaison, je n’ai pas rechigné à utiliser le partenaire et quand j’ai noyé la bécane dans la rivière, j’ai bien regretté d’être tout seul…c’est un peu toujours la même musique ; en couple ou solitaire, pour avoir essayé plusieurs formules, je dois dire que là, à l’instant précis où j’écris ces lignes, dans ma petite tente plantée dans le méandre sablonneux d’une rivière de montagne, je savoure le bruit du vent, le chant des grillons et quelques fruits secs comme festin du soir…oui, les grillons chantent, un redoux inattendu m’a surpris de l’autre côté de la haute montagne.

Elles ont de l’allure ces montagnes et ces vallées. La route du sud passe par deux cols, le premier plafonne à trois mille quatre et se finit par un tunnel à l’aération douteuse, pas bien long, du genre trois kilomètres, mais quand tu en sors, t’as l’impression d’avoir fumé cent mille paquets de clopes, d’avoir taillé une pipe à un bus parisien, un kilomètre de plus et tu passes direct à la chimio…

Après une grande vallée d’altitude, le second col se franchit comme un rien, si il n’y avait pas le panneau, on ne le remarquerait même pas…La route descend ensuite pour finir le long d’un lac de barrage, l’Ouzbékistan n’est plus très loin, quant à l’hiver, on n’y pense même plus…

Custom…


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La douane  et ses particularismes saugrenus, l’entrée en Ouzbekistan, puis Namangan, la première ville,  l’accueil des gens croisés, les invitations, à boire,  à changer des sous, à manger , à dormir, à la la noce, tout ça dans un pays où il faut donner des justificatifs de dépenses et de logements à la sortie, on va rigoler dans quelques jours, à la douane. Il s’en est passé des choses pour un premier jour…mais les connexions sont rares et pourries, le règlement très strict est fait pour empêcher finalement tout ce qui m’est arrivé dès mon entrée dans le pays, mais comment résister ? Et en plus, je sens que j’ai chopé la crève…ça promet pour la régularité…

Premiers pas Ouzbeks…


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Je suis donc arrivé à la douane de sortie Kirghize. La route longeait des champs de maïs depuis un certain temps et puis subitement, l’air de rien, comme posée là en attendant mieux, sur le côté,  un peu comme une station service: la douane.  Je suis tout seul, c’est vite réglé…

Au bout d’une allée de muriers défoncée qui traverse un champ de maïs, la douane suivante ; là c’est autre paire de manches. Déjà, le portail ; pas de barrière mais un double portail chic, un peu comme si on arrivait dans une villa, sauf qu’à la place du paillasson, il y a un bassin pour rincer ses pneus. A l’intérieur, tout est propret et le personnel  en kaki est souriant. On m’invite à placer ma moto  devant une caméra qui doit  filmer la plaque d’immatriculation pendant dix minutes, ensuite il y a le contrôle médical.

Un homme en blouse blanche me demande quelques renseignements et puis  prend ma température et la note consciencieusement dans un grand cahier ; c’est très sérieux. Moi qui me traine un début de crève depuis la veille, je suis très surpris d’avoir trente quatre de température, mais ce sont sans doute des degrés Ouzbeks ; ensuite il faut faire la liste de tout ce qui a une certaine valeur dans les bagages, en donner l’âge et évaluer le prix et pour terminer, l’inventaire de tout le pognon qu’on a avec soi…combien de dollars et d’euros ; j’ajoute les roubles, les Temgens Kazakhs et les Tigrits mongols ; faut pas déconner avec le règlement. Quand je lui demande si c’est important les mille Tigrits, le fonctionnaire me demande si c’est comme mille dollars, je lui réponds souriant, toujours, c’est important, qu’il est possible que ça dépasse deux dollars, que je ne suis pas sûr, mais que je préfère les mettre ; le règlement, c’est le règlement. Après une fouille minutieuse des bagages, je peux reprendre la route ; le passage ne m’a pris que trois heures, j’ai eu de la chance, j’étais tout seul.

Un peu plus loin, je m’arrête  à la première bourgade ; un petit gars exubérant m’arrête pour que je mange quelques brochettes à la ginguette de son pote. On fait des photos, on change les derniers Soms Kirghizes en Soums Ouzbeks, je suis même invité à me rendre chez le jeune coiffeur d’en face ; il faut bien reconnaître qu’avec ma coupe « casque », un petit rafraichissement capillaire, ce n’est pas une mauvaise idée. Mais il faut que je reprenne la route, elle est encore longue et mon visa court. Après dix minutes dans le pays, je ne suis déjà plus en règle avec le contrôle des changes, on va se marrer à la sortie…

Le bouquin expliquait qu’après cette douane moins saturée que les autres, il y avait une petite route qui menait à Namangan, un raccourci. J’avais imaginé une nouvelle piste et une petite ville poussiéreuse ; la route est en très bon état, elle traverse une zone plutôt urbaine pour arriver à une grande ville toute neuve, avec de belles avenues, des bâtiments chics au look de casinos Kazakhs mais, étrangement, du wifi nulle part. Cette quête de connexion quotidienne est parfois fastidieuse et je me demande souvent si elle est indispensable. Mais elle me permet de rencontrer du monde… Un jeune homme est monté sur la bécane, il m’a emmené bien loin, dans un quartier périphérique où il y avait un cyber café devant lequel  était planté un Terminator Ouzbek sur une petite moto chinoise. Il est venu faire connaissance. Il m’a invité chez lui et m’a présenté son pote Mourad qui a une entreprise de menuiserie et parle bien l’anglais. Mourad me fait visiter son atelier, me présente à ses ouvriers puis m’emmène au mariage de son voisin avant de m’inviter à dormir chez lui. Son papa m’offre des chapeaux, sa maman des gâteaux… et son épouse des médicaments, ce qui est plutôt bien pour mon rhume mais moins pour la rime…    En Ouzbékistan, il faut s’enregistrer quotidiennement dans des hôtels et les fiches sont vérifiées à la sortie du territoire…je crois qu’une fois de plus, je suis bien parti avec le règlement…

Samarcande…


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Les plaines cotonneuses et  le vent en rafale, la route de Samarcande n’a rien de bien envoûtant mais une fois arrivé en ville, on est très vite au centre et on voit dépasser les quelques prestigieux monuments qui font la gloire de la ville. Difficile de se loger autour du quartier historique.

Mais un petit hôtelier coréen, me propose de suivre un taxi jusqu’à la guesthouse de son cousin, à quelques kilomètres du centre. Tout cela n’aurait dû prendre que quelques minutes si je n’avais pas pété, une fois de plus, mon câble d’embrayage en plein  embouteillage. J’ai l’habitude ; je pousse sous un lampadaire, c’est une affaire d’une demi heure, quand l’éclairage public s’est arrêté, j’avais juste terminé…c’est une particularité Ouzbek, l’éclairage public en carafe ; il paraît qu’on ne le met  en marche que pour les visites présidentielles…Suivre un taxi jaune au milieu de dizaines de taxis jaunes, dans une ville sans éclairage, au milieu de la  circulation Ouzbèke qui n’est pas un modèle de zenitude, tout ça demande un minimum de concentration…là, j’ai épuisé mon potentiel de concentration pour quelques mois… ce n’est pas mon fort la concentration ; à l’étape  suivante, il faudra absolument arriver avant la nuit…

la vie pratique en Ouzbékistan…


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Les petits particularismes dont les guides ne parlent pas méritent parfois d’être signalés, surtout ceux qui concernent les motards et un peu les automobilistes, ne soyons pas mesquins. En Ouzbékistan, l’essence est de très mauvaise qualité et il y a assez peu de stations…c’est comme si on basculait dans un autre monde énergétique ; toutes les bagnoles modernes marchent au gaz, il y a des stations hightechs méthane-propane partout. Mais quand on veut de l’essence, on ne trouve que de l’indice d’octane 80 dans des stations déglinguées, là où vont ceux qui roulent toujours en Lada ou en Volga. Pour le change, c’est assez étrange aussi…le marché noir est rigoureusement interdit, bien que très avantageux, évidemment, ça va de soi, mais, si on peut payer en dollars partout, changer des euros semble être une épreuve presque insoluble…

Sinon, le reste, ce n’est que des détails mais par exemple, avoir toujours un rasoir, une brosse à dents et du dentifrice dans les chambres d’hôtel, je trouve ça pas mal du tout et puis ici, on parle Russe mais avec l’alphabet latin, c’est plus simple pour les panneaux…mais bon, y’en a pas beaucoup des panneaux et la retranscription crée parfois la confusion. Par exemple en Russe le A se prononce presque comme un O, un peu comme chez les chti’s… en cherchant la route de Boukhara, j’ai mis du temps à comprendre qu’il fallait suivre Boxoro…normal, en russe la lettre qui ressemble à un grand X se prononce KH en aspirant en même temps, comme en arabe et voilà que sur les panneaux, ça devient un simple X ; intéressant non ??

De Samarcande à Boukhara.


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Fallait-il aller à Boukhara ? Tirer deux cent cinquante bornes vers le sud pour encore m’éloigner plus du froid que je croyais devoir fréquenter quelques voyages de suite ? Sur la route qui m’éloignait de Samarcande, j’en étais à me demander si tout cela était vraiment raisonnable car, même si il y a une bonne part de déraison dans les longs voyages, faire un aller retour juste pour voir une ville de plus, à quoi bon, sinon pour pouvoir dire que ma bécane a franchi son second tour de compteur entre Samarcande et Boukhara ? Le premier c’était entre Arusha et Dodoma, en Tanzanie, je me souviens très bien…encore des réminiscences, des routes qui ramènent à d’autres routes…

Juste entre les deux villes, il y a un grand aéroport tout neuf, au milieu de rien et des champs de cotons…Deux hôtels clinquants, un Airbus de la Kazakstan Airways posé sur la piste…qui pourra un jour me dire pourquoi on a construit cet aéroport, là, au milieu de rien. La moto tousse, je passe sur la réserve puis m’arrête à une station ; pas d’essence. Demi tour, j’en avais repéré d’autres un peu avant… mais non, rien, tout est vide, il n’ a que du gaz. Un peu plus loin, ça ressemble à peu près à un garage. On m’y dit que de l’essence, il n’y en aura que le lendemain. Le chef mécano a plutôt une bonne gueule, il me propose de laisser la moto et de monter en bagnole avec deux petits gars qui trainaient là. Nous voilà parti  dans les villages à la recherche de l’essence, ces villages lointains auxquels on ne fait jamais vraiment attention quand on roule sur la quatre voies… On devine toujours des toits un peu gris en fibrociment, des lignes électriques et quelques potagers.  De près c’est très insolite ; les deux tiers des maisons sont inachevées, vides, des murs un toit, parfois quelques échafaudages et parfois même, des maçons, sur les échafaudages qui ont l’air de travailler au ralenti. On sillonne les rues défoncées, on s’arrête, on se renseigne. Il faudra essayer trois maisons avant de trouver un maçon qui nous siphonne  quatre litres dans le coupé Lada juste à côté ; sa bagnole, je suppose…

On repart à donf au point de départ, je suis encastré dans la banquette arrière entre deux boosters qui crachent une lave musicale en fusion qui me crame les oreilles. Ils roulent comme des malades, ce qui n’est pas plus mal, mes tympans n’auraient pas résisté plus longtemps. Je suis reparti…très vite, pour arriver à Boukhara avant la nuit. Cramponné au guidon, je me repassais cet étrange petit film ; quelle est donc la vie dans ces villages perdus, au bord d’une autoroute, à côté d’un aéroport surgi de nulle part. Il y avait comme une ambiance de vieux film italien dans cette parenthèse insolite. Tous ces branleurs qui tchatchent la clope au bec, et sillonnent les villages vides le pied au plancher et la musique à fond la caisse, en se prenant la tête pour des choses sans doute de la plus haute importance. Dix kilomètres plus loin j’ai trouvé de l’essence ; ils m’avaient dit qu’il n’y en avait plus avant la ville. Peut-être qu’il n’y vont jamais, dix kilomètres plus loin…Ils ont leur vie qui tourne autour des trois villages inachevés et ils semblerait qu’ils y trouvent de quoi la remplir intensément, là bas, au bord de l’autoroute Samarcande, Boukhara…

Escale à Boukhara.


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Un peu avant la tombée de la nuit, j’avais appelé un des hôtels du guide pour ne pas me faire piéger. Il était complet mais mon interlocuteur m’avait assuré qu’on me trouverait une piaule, le temps que j’arrive. A l’entrée de la vieille ville, il est venu me chercher pour m’emmener chez un confrère, juste à côté. Abdul qu’il s’appelle, Abdul du Serafon Hôtel…Chez son collègue, j’ai pu rentrer la moto dans la cour intérieure à côté de deux bécanes russes que j’avais croisées sur la route, il y a du touriste dans cette ville ; des motards, des routards, des cyclistes et puis d’innombrables retraités en voyages organisés… Malgré tout, c’est tranquille Boukhara, je crois que je vais m’y reposer un peu…

Autant Samarcande, qui fut  Capitale jusqu’à la fin de l’union Soviétique, est une grande ville moderne, fière de son patrimoine qu’elle astique avec amour, autant Boukhara commence à sentir la ville du désert, même si c’est toujours le coton qui l’entoure. Les vieux quartiers côtoient la ville moderne sans pour autant donner l’impression d’être un musée au milieu de la cité.

Mais  ici, il n’y a pas de tours modernes, quand on arrive ce qui dépasse, c’est toujours le grand minaret du quinzième siècle et ça, pour l’ambiance, on ne fait pas mieux. Dans les ruelles les vieilles maisons et leur cour intérieure sont bien souvent devenues des hôtels, des bars ou des restaurants, ça rappelle beaucoup le Marrakech d’il y a longtemps ; du temps où BHL mangeait encore ses crottes de nez. A six heures du mat, soleil rasant, c’est assez bluffant…deux heures plus tard, tout a changé, les boutiques de souvenirs fleurissent partout ; vite, il faut que je reparte, BHL ne va pas tarder…

Le temps du demi tour…


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Il y a toujours quelques choses d’étrangement frustrant à faire demi tour, comme un parfum de défaite, l’idée d’abandonner une route qui aurait dû continuer vers l’inconnu. Un voyage se doit d’être une grande boucle ou tout au moins d’avoir une finalité prestigieuse, mais là, s’arrêter à Boukhara, faire demi tour sur la route du Turkménistan sans aller voir ce qu’il y a plus loin, battre en retraite alors que même de simples cyclistes alsaciens croisés à l’hôtels, sont prêts, eux, à aller  toujours tout droit… J’ai presque l’impression qu’il va falloir revenir un jour pour rattraper ce camouflet…mais de me souvenir que le cycliste moyen à le QI et l’énergie d’un taurillon vigoureux, me ramène à une certaine idée de la réalité, de la raison profonde d’un voyage. On vient ici, ailleurs ou autre part, non pas pour battre des records  mais pour se chercher et tenter de se retrouver ; le reste finalement, n’a aucune importance.

Une retraite, c’est aussi se replonger en pays de connaissance ; d’ailleurs, je n’hésite pas à m’arrêter aux mêmes endroits, je vais offrir des clopes au mécano qui m’a trouvé de l’essence, je vais boire un verre à l’hôtel à côté de l’aéroport perdu et  m’arrête casser la croûte aux mêmes bistrots. Il y a comme un air de retrouvailles à chaque fois. Ce n’était que trois jour avant, mais on m’accueille comme un lointain parent dont on attendait le retour. De Boukhara à Novosibirsk, il doit y avoir deux mille bornes… après quatre cent, je n’imagine toujours pas que je retourne vers l’hiver. Je pose ma yourte entre deux champs de coton, l’air est tiède, les grillons s’époumonent et je vais m’endormir.

taxi…


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En Ouzbekistan, la circulation routière  est légèrement plus agitée que chez les voisins, surtout en ce qui concerne les innombrables minibus Daewoo qui s’agitent un peu dans tous les sens comme des cloportes quand on soulève une pierre à l’improviste. Les routes, dont les deux voies sont toujours séparées par un muret en béton, laissent régulièrement un passage pour pouvoir faire demi tour et ces passages-là, c’est du gratin pour les accidents. Ils sont bien sûr, situés sur la voie de gauche, celle où on roule à fond la caisse et débouchent évidemment, sur l’autre voie de gauche sans qu’il y ait vraiment un espace prévue pour…quand on y ajoute  les piétons, les charrettes tirées par des ânes et puis bien sûr, les bus, les taxis et les semi-remorques,  ces infrastructures insensées provoquent de sacrées pagailles et le motocyclistes perdus au milieu de la circulation a tout intérêt à garder tous ses sens en éveil…

les hôteliers


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Aziz s’ennuie dans son petit hôtel de village qu’il rénove peu à peu. Au premier, il y a un grand salon, une cuisine et trois chambres. Au rez de chaussée une vague réception qui n’a pas l’air de servir à grand chose. Aziz m’invite à partager son repas, il a réchauffé au micro onde deux portions de Bolino, il ne parle que Russe,  me montre la photo de son gamin me demande comme il peut de quoi est faite ma vie, où je vais, d’où je viens. Il y a de grands silences, son regard est un peu vague et son sourire triste, il doit terriblement s’ennuyer dans son auberge. Le lendemain, nous partageons un petit déjeuner sommaire, du thé et des gâteaux secs…au moment du départ, il me fait comprendre que je suis son invité, qu’il était content d’avoir discuté avec moi. Me revoici donc sur la route, le vent est tombé mais l’air est toujours saturé de poussière jaune.  Deux bonnes heures plus tard, la route est redevenue une Nationale digne de ce nom. Je m’arrête devant un hôtel assez digne de ce nom, lui aussi, et pas vraiment fini non plus. Akhmetibad, le gérant, est fier de me faire l’article. Je lui explique que c’est dommage qu’il ne soit que dix heures du matin, sinon, promis, j’aurais fait étape chez lui. C’est pas des conneries, il y a un resto, du wifi à profusion, l’étape idéale, mais bon, c’est juste qu’il est vraiment trop tôt… Il m’invite à partager son repas ; il y a des jours comme ça où les hôteliers sont d’une générosité infinie…ma gueule, usée par les vents de poussière doit commencer à ressembler à celle d’un vieux prophète…

La route sera longue, mais je profite largement d’une autoroute fraichement goudronnée mais encore fermée à la circulation pour considérablement remonter ma moyenne. Six cent bornes plus loin, un peu contusionné quand même, je profite de l’air encore doux pour planter, une fois encore, ma cabane en toile au milieu d’une lande herbeuse…c’est dommage, je croyais pouvoir encore partager ma nuit avec les grillons, mais là-bas, dans un lointain qui ne l’est pas assez, passent régulièrement de lourds et interminables trains de marchandises.

petit à petit, le long du lac…


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Dormir sous la tente, c’est se choisir un coin en pleine nature pour passer une nuit fusionnelle avec elle, même si mon petit matelas a rendu l’âme depuis longtemps et que donc, je fusionne aussi avec les cailloux. Quand c’est gâché par la fréquence ferroviaire et que le matin s’offre sa première fraicheur, on se dit que l’hôtel, c’est pas mal non plus. La route est longue encore pour remonter vers le nord ; elle est aussi passablement défoncée et très peu fréquentée.

Si je n’avais pas croisé une équipe de cantonniers en train de réparer leur bulldozer, je serais sans doute resté en rade quelque part sur le plateau désertique. Grâce à leurs trois litres siphonnés dans une camionnette Uaz , j’ai pu rejoindre l’axe Almati-Astana, nettement mieux pourvu en stations services. Je suis un peu barbouillé, ce serait un bon jour pour se reposer. Je longe le lac Balkhach, le deuxième du pays et bientôt le premier puisque la mer d’Aral se rétracte inexorablement  pour se disperser dans les champs de coton Ouzbèques. La lumière est belle mais tout ce qui longe le lac, plutôt moche. Si je rêvais d’une petite auberge au bord de l’eau, c’est franchement foutu, il n’y a que des usines, des cimenteries et des lignes à haute tension. Les quelques rares villages aux toits de taules doivent être habités par ceux qui, tout le long de la route, proposent des poissons séchés comme des vieilles chaussettes sur des cordes à linges. A moins qu’ils ne soient péché comme ça ; avec toutes ces usines, il ne faudrait s’étonner de rien. Et puis le moteur a semblé ratatouiller…je me suis arrêté, j’ai vérifié l’allumage puis j’ai continué lentement, il ne restait que trente bornes…dix plus loin, le pneu avant ressemblait lui aussi à une vieille chaussette, décidément, il y a des jours où tout incite à la pause obligatoire…J’ai continué, encore plus lentement. Des routiers ont essayé de regonfler mais sans succès. J’ai continué mon tout petit bonhomme de chemin jusqu’ à la périphérie de la ville de Balkhach …Des stations services, des restos routiers, des lignes à haute tension, la ligne de chemin de fer et une auberge. C’est très propre très chauffé et très moche. Le lino imitation parquet, les deux petits lits trop dur, les chiottes dans le couloir, la routine. La taulière doit peser au moins cent kilos, décidément tout dans cette halte déborde de romantisme…

pause technique


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Le lendemain fut essentiellement mécanique…on commence par le pneu…heureusement, malgré les kilomètres en version raplatie, la chambre et le pneu ont résisté…je démonte ensuite le haut du cylindre gauche, celui au goujon facétieux…là je trouve des trucs cassés, pas grand chose, mais ça ne trouve nulle part dans le pays…j’arrive à bricoler en intervertissant des pièces, en les montant dans l’autre sens puis en ajoutant des rondelles…impossible de savoir si ça tiendra, mais il fallait bien tenter quelque chose, sinon j’étais bon pour finir ma vie avec la grosse taulière. J’ai déjà pu faire quelques kilomètres sans bruits suspects. Je suis allé de la périphérie au centre ville, c’est une sorte de record. J’avais plus que jamais besoin de connexion pour jalonner la suite du parcours de point de secours. La solidarité des motards russes n’a pas de limites et même au delà de leurs frontières, ils ne m’abandonneront pas.

Balkash


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Balkhach…tout ici respire le bonheur absolu. Des barres d’immeubles, des usines, une plage clôturée, un parc municipal aux arbres moribonds, un club nautique…Oui, c’est vrai, il y a un club nautique. Heureusement que c’est écrit sur le portail parce que croyais que c’était juste une casse de bateaux rouillés…

Je déambule au milieu de toute cette joie de vivre, des sacs plastiques et des bouteilles cassées.  J’ai vu des enfants jouer dans le parc pelé et des filles qui riaient le long de la plage grillagée. J’ai vu le soleil se coucher derrière les usines et je me suis dit que, même si on pouvait être heureux à Balkhach, en ce qui me concerne, quelque soit l’état de mon moteur, il faut que je me barre d’ici le plus vite possible…

J’aurais dû éviter de me raser hier soir après la douche ; mon charme de vieux prophète a dû s’estomper vu qu’ici,  la bienveillance des tauliers colle merveilleusement à l’ambiance de la ville. Après un petit dej infâme dans un sous sol sans fenêtre, j’ai repris la route. Un peu inquiet au début, j’ai très vite eu l’impression que mon bricolage était une bonne solution et j’ai presque cru repartir en voyage, malgré la petite pluie et les bourrasques. Ces paysages infinis de steppes jaunâtres n’en finissent jamais…parfois un petit resto ou une station service au bord de la route, mais pas souvent et pas toujours en état de marche, c’est long la traversée de Kazakhstan en début d’hiver. Au loin le ciel s’est dégagé et je me suis très vite retrouvé sous un soleil glacé qui inondait l’horizon d’une lumière pure comme de la glace.

Le temps de pause forcée…


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J’étais suffisamment fier de mon bricolage pour en arriver à l’oublier quand un bruit inconnu mais fort peu discret m’a définitivement fait comprendre que, cette fois, la moto n’en pouvait plus. Mon bricolage a tenu, j’insiste, j’en suis fier… c’est l’embrayage qui a lâché, comme ça, d’un coup, le fameux embrayage en céramique, garanti, c’est écrit sur le prospectus, pour toute la vie de la moto…dois-je en déduire que la moto est définitivement morte ? Personne ne me fera croire ça, un vieux flat-twin, ça a de multiples vies en réserve, mais pour cette fois, c’est sûr, on va passer en mode camion.  Il n’y a pas grand chose autour de moi, à part un  modeste arrêt de bus  en béton où je me réfugie pour essayer de téléphoner à l’abri du vent. Le jeune homme qui s’y pointe m’aide à pousser, cinq cent mètres plus loin, jusqu’à un de ces petits Kafés paumés dans la steppe. De là, il arrive à me trouver une camionnette Uaz qui peut m’emmener jusqu’à la prochaine ville. Le chauffeur me laissera dans un hôtel de bord de route, où la suite s’organise, chapeautée de loin, depuis Moscou, par le providentiel Vitali, qui  fait l’interprète et négocie pour moi.

Sur la route toute la sainte nuit…


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A Karaganda, sympathique métropole minière soviétique, la taulière, à peine plus svelte que sa collègue précédente m’a mis en contact avec son homologue masculin, une sorte de gros bébé  joufflu à l’âge indéterminé, Mahdi, qui prend les choses en main…après quelques  négociations,  rendez-vous est pris pour le lendemain matin, un Volkswagen Transporter viendra me prendre à l’aube.    Quel était donc le nom de ce chauffeur, joufflu lui aussi…le Kazakhstan central serait-il le pays des joufflus ? Fayçal, je crois…il parle beaucoup avec une voix de clairon ; évidemment, personne ne comprend rien à ce que dit l’autre, mais, pour des raisons évidemment différentes, l’un comme l’autre, on s’en fout royalement. Steppe jaune, route défoncée, la routine…mais c’est le premier jour de froid. Je suis de plus en plus persuadé que la moto a tout fait pour éviter ce jour-là… A Pavlodar, qui aurait pu s’appeler autrement, personne ne vérifiera, mais présentement, comme on dit à Abidjan, c’est bien ce nom-là…à Pavlodar, donc, Fayçal embarque un pote à lui.

Me voilà pris en étau entre ces deux vieux amis qui discutent vigoureusement.   A ma droite, un brave garçon, pas joufflu du tout mais qui aime renifler bruyamment dans mon oreille et fumer des clopes immondes tout près de mes narines puis de l’autre côté du brouillard bleu, juste après le changement de vitesse qui m’écrase un peu la cuisse, surtout en cinquième, il y a donc mon pote le clairon. Après avoir partagé des Bolinos froids, on repart à la nuit tombante pour les cent cinquante derniers kilomètres. Je serai largué un peu avant la douane, en pleine nuit, il semblerait que le camion ne soit pas en règle.

D’un camion à l’autre…


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Ce n’est pas ma première douane en nocturne, mais en hiver et en poussant, si !      Après avoir remonté toute une file de camions, j’arrive exténué, haletant,  jusqu’au planton . Finalement, ça apporte un potentiel de sympathie compassionnelle d’arriver totalement minable pour un passage de frontière, mais on n’imagine pas à quel point les contrôles peuvent être éloignés les uns de autres quand on est bien installé dans une bagnole. Un jeune chauffeur de camion  propose de me déposer à Barnaul, là où Vitali m’avait trouvé un point de chute. Comme il semblerait que le relais qui devait me récupérer côté Russe ne sera pas là avant quelques heures, je saute sur l’occase, la moto est chargée en trente secondes grâce au pont élévateur et nous voilà partis pour cinq cent bornes de routes défoncées en nocturnes. La neige tombe, la moto avait bien flairé le coup. Mon chauffeur  est très organisé, il a tout à portée de main, comme moi sous ma tente. Je tends le bras gauche je tombe sur ma lampe frontale, le droit la bouteille d’eau et pendu à la faîtière, les lunettes et le téléphone. Mon chauffeur est tout aussi efficace, on a chacun nos cockpits. Sans écarter son regard de la route, il a sa bouteille de Coca, sa soufflette pour se rafraîchir le dos et son sachet de graines  qu’il croque en écoutant la musique  à fond les basses pour rester éveillé.

Parfois il s’arrête pour récupérer des lièvres fraîchement écrabouillés. Avec son couteau de Rambo, il les dépiaute et les éviscère à la lumière des phares…et si je faisais la route, sans m’en douter, avec un sérial killer Russe ?  A cinq heures du mat, je suis toujours vivant, son Man s’arrête à côté d’un Kamaz de la même hauteur, la moto passe d’une benne à l’autre, tout a l’air incroyablement minuté ; ça c’est l’effet Vitali !

On me prête un appartement surchauffé au centre de Barnaul, je n’arrive pas à trouver le sommeil, en quelques heures on a avalé les douze cent bornes de la fin du parcours…il ne me reste qu’à disséquer la moto pour lui faire son bilan annuel, je me lève pour aller marcher un peu dans ces rues enneigées où la bécane ne roulera pas…

Une journée dans l’Altaï…


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Maxime est un grand gaillard bien en chair qui travaille dans je ne sais trop quoi ; il est juriste, il travaille dans les assurances vieillesses, il a une usine de dynamite…c’est un peu flou, c’est comme ça quand on ne parle pas la langue, on traverse sans cesse d’innombrables mystères, mais il paraît qu’en Russie, il ne faut s’étonner de rien… en tous les cas, il a de grand locaux, une bonne connexion, une cantine, une salle de billard et des bureaux bien chauffés et ça c’est le plus important pour le motard en rade. En dessous il y a des locaux techniques un peu déglingués où il est facile de trouver la place nécessaire pour l’autopsie d’une moto cassée. Après la dépose de la boite pour le constat des dégâts, il nous embarque dans sa bagnole, sa copine, un pote et moi. Elle est hallucinante sa bagnole, un vrai Boeing ;  il y a des gadgets partout, les fauteuils se règlent électriquement dans tous les sens, comme en bizness class. Il y a même une grande téloche qui descend du plafond. Nous voilà partis dans la datcha à trois cent bornes, dans l’Altaï, pour voir les étoiles et boire des vodkas. J’essaye de m’éclipser entre les étoiles et la vodka, c’est que j’ai excessivement besoin de sommeil…

Le lendemain, en bande, on part à la pêche. Après quelques heures à rouler dans des chemins boueux, l’équipe se pose au bord d’un torrent et moi je vais marcher dans la montagne. L’air est doux, je ne croise pas beaucoup d’ours, juste des chevaux avec des dredlogs, quand je redescends on déguste quelques poissons crus et on rentre à la maison par la boue. On s’arrêtera boire l’apéro (euphémisme) chez Alexandr, un professeur d’Aïkido moscovite qui est venu se retirer dans les montagnes. Il habite une maison un peu déglinguée avec home cinéma, comme dans la bagnole, et il cultive des légumes… C’est incroyable, je croyais que les légumes avaient disparu de la planète…Il parle plein de langues mais il les mélange toutes. Il préfère le whisky de qualité à la vodka, il n’a pas tort, bien qu’en fin de soirée, le résultat soit un peu le même…

Petits films…


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Il est de bon ton, en ces temps  de technologique de pointe et d’images consommées à l’arrache, d’illustrer les blogs de voyage avec des petits films…je me plie aux règles du monde moderne…voici donc un petit tour à Boukhara autour de ce bâtiment qui orne la couverture du Lonely Planet…On l’imagine grandiose, c’est en réalité une sorte de maison de poupée déguisée en forteresse…  https://youtu.be/zUYjgKqYbYs                                                      Je ne pouvais pas non plus éviter quelques scènes de moto qui roule…ça fait toujours plaisir aux motards, et puis, quand même, il y a de jolis paysages…   https://youtu.be/oo1tWaZOkQg   Et un petit retour en Mongolie…. https://youtu.be/s9VltvuSwSM

Fin de parcours à Barnaul…


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De retour à  Barnaul, Sergueï s’est occupé de moi. Il est ingénieur, et pour lui, démonter un vieux moteur allemand, une sorte de copie d’Ural, c’est plutôt de la rigolade. Sergueï a toujours un peu d’ironie douce dans son regard bleu et un petit sourire en coin, il ne cesse de me dire qu’en Russie il y a des solutions à tout. Il me fait un peu penser à Daroussin, l’acteur débonnaire… Entre deux séances de mécanique, il m’emmène au bazar réparer mon sac et mon blouson, on mange des chachliks,  les brochettes russes,  puis on visite la ville. La neige est partie, il fait presque doux, il pleut.

Il me montre quelques usines, le magasin Lerouah Merlîne et aussi l’hypermarché Aushann ; c’est tout comme à la maison avec un peu plus de barres d’immeubles et de manufactures déglinguées. Il n’ y a pas grand chose à voir à Barnaul, pas beaucoup de bâtiments prestigieux, de souvenirs d’une époque lointaine, de Russie romanesque. Il faut arriver à trouver de la poésie dans les tuyauteries de chauffage collectifs et les cheminées qui fument dans la brume hivernale, il faut aimer le constructivisme, mais à force de trainer dans ces villes russes, je vais finir par y arriver.

Généralités éffleurées…


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Les chiquenaudes sur le cou pour signaler une murge imminente, la Zberbank, la seule où ils acceptent les euros usagés, tuyau intéressant pour le voyageur et puis les appartements surchauffés où t’es obligé d’ouvrir la fenêtre par moins dix pour ne pas mourir de chaud… il y en  a encore des choses à raconter… et les feux rouges avec le clignotant orange avant de passer au vert, ou le clignotant vert avant de passer à l’orange qui sont quand même bien pratique ! Le must c’est le compte à rebours, les secondes qui défilent c’est la classe. Tout ça devrait permettre de conduire plus relax, d’avoir le temps de passer la première avant que le vert ne s’allume, pourtant on dirait que ça rend le conducteur encore plus énervé. Le pire, ce sont les taxis Ouzbèques qui passent la première au quatre du compte à rebours, commencent à s’avancer au trois, sont presque au milieu du carrefour au deux et démarrent en trombe juste après…quand dans l’autre sens, le feu va seulement passer à l’orange, couleur à laquelle il est tout à fait  conseillé d’oublier le vieux réflexe d’accélérer ; c’est une question de vie ou de mort. Mais je vous raconterai tout ça une autre fois…je vous balance encore un petit film de moto qui roule, juste pour les motards, les autres peuvent aller se coucher…On reparlera de tout ça dans quelques mois, la vieille BM sera peut-être remise en état…  https://youtu.be/s9VltvuSwSM