Esméralda et Dragon Ball Z

Les trois coréens se sont donc tapé le parcours héroïque. Ils ont, disons, une bonne vingtaine d’années et sont en train de tourner en boucle dans le secteur des Os pour s’offrir la collec de toutes les pistes boueuses. Sur les trois, il y en a un, genre beau brun athlétique et polyglotte, qui de toute évidence est le chef de la bande, les deux autres, plutôt binoclards boudinés, ont moins de prestance et en plus ils lapent leurs soupes très grossièrement. Dragonball me propose de les accompagner pour la suite ; c’est très gentil de sa part mais départ à l’aube et esprit de groupe, ce n’est pas ma tasse de tchaï ; alors je décline l’offre poliment. Je voudrais profiter de cette étape pour prendre une dizaine de douches et me reposer un peu après les trois cent bornes humides de la veille. Et puis, il faut bien reconnaître que, quand je vois leurs photos de motos embourbées jusqu’à la selle et que je les compare avec mes clichés, mes collines flamboyantes couvertes de mélèzes dorés, je me dis que ce que j’ai raté ne me manque pas vraiment. Anatoli m’a rejoint le matin ; il est électricien et a l’air de s’ennuyer un peu… à chaque fois que je veux l’inviter à boire une soupe grasse au kafé d’à côté, il insiste toujours pour payer l’addition. Alors, je lui dis que la prochaine sera pour moi, mais il me refait le coup. Il me dit que si un jour il vient me voir, je l’inviterai à mon tour… Anatoli n’a quitté Suchuman qu’une fois dans sa vie… mais il faut bien reconnaître que si tous ces russes, débordants de bienveillance, qui m’ont dit la même chose depuis quatre ans, s’ils débarquent chez moi, un jour, tous en même temps, je devrai sans doute faire un crédit sur vingt ans, hypothéquer ma maison pour les inviter tous comme ils le méritent…

Le ciel a fini par se dégager et un doux soleil d’automne à donner de l’allure à cette journée. Je reprends la route de bon humeur et bien décidé à faire une courte étape.

A la station, pendant que je fais mon plein, un tzigane qui était venu me parler devant l’hôtel me demande si je peux l’emmener à Yagodnoye, cent kilomètres plus loin. La voilà la providence, je vais l’emmener là où il veut et j’y passerai la nuit. Pendant qu’il s’accroche à moi comme une vierge effarouchée, je commence à rêver à mon étape tzigane…on fera un feu devant la roulotte, son père, édenté comme lui, mais très classe quand même, nous jouera des airs de guitare pendant que sa sœur ténébreuse à tomber, dansera pour moi autour des flammes avant de lire mon avenir dans les sillons graisseux de la paume de ma main.

Il s’accroche un peu trop, mon gitan ; le froid, la trouille… alors à mi-parcours, je lui propose une pause pour se détendre. Il descend tellement fébrilement de la moto qu’il me la fout par terre et puis, à peine relevée, le voilà qu’il arrête un camion et me laisse en plan avec mes rêves de soirée tzigane ; je continue à rouler dans cette douceur d’automne, regarde si je ne le vois pas quelque part, je fais même le tour de Yagodnoye, qui est une vraie petite ville avec tout en bon état… mais je continue encore…je finirai par planter la tente sous un bouquet de bouleaux, au milieu des bouteilles plastiques, dans le jardinet abandonné d’un immeuble soviétique en ruines, au bord de la route, loin des roulottes et des danses gitanes… gigantesque dégringolade dans mes phantasmes d’aventures romanesques…

2 réflexions au sujet de « Esméralda et Dragon Ball Z »

  1. Salut!
    Oups ! Occupé a mes vagabondages motocyclistes européens, à mes préparations ou révisions de bécanes, je n’ai pas vu que tu repartais.
    Je viens donc de lire d’une traite tes messages depuis le départ. Je me suis régalé comme à chaque fois. Et je suis un peu envieux aussi, moi qui me fais engueler par mes potes qui voudraient que je fasse comme toi lors de mes périples. Ce à quoi je réponds en toute bonne foi je ne sais pas dessiner…
    Bonne route, Alain

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