Chap 19 : A tous les tarmos tout cassés à l’hosto !

– Tu sais pas ?

– Non !

– On t’a pas dit ?

– Ben non, quoi ?

– Ton poto s’est planté.

– putaing ! La moto, elle a rien ?

– Elle est bonne pour la casse.

– Oh putaing con ! Il n’en aura pas profité longtemps. Et lui ça va ?

Il ne faut pas conclure de ce banal et bref échange entre tarmos, et où l’état de la bécane semble passer avant la santé de son pilote,  que ceux-ci sont des sans coeur. Tout ça c’est du cynisme de pacotille, c’est pour faire croire que nous autres on est des durs, des durs à cuire, des durs au mal, des durs sans peur, des durs à la mort, c’est de la pudeur de testostérone. Et puis surtout, c’est de la dialectique à retarder l’arrivée des vraies mauvaises nouvelles, celles qu’on ne voudrait jamais entendre mais auxquelles on n’échappera pas parce que la vie c’est comme ça aussi. C’est donc ainsi, au détour d’une mauvaise vanne, que l’on apprend que l’un d’entre nous nous a quittés, que la route pour lui, elle est fini, que l’horizon, lui qu’en rêvait, il l’a enfin dépassé, et que celles et ceux qu’auront mal, ce sont celles et ceux qui l’aimaient et qui désormais se retrouvent avec un grand vide dans leur existence, un grand trou que creuse l’absence et que, d’une manière ou d’une autre, il va falloir combler pour continuer que ça avance. C’est toujours comme ça le départ d’un être cher pour n’importe quelle destination, celles et ceux qui souffrent et qui ont le coeur lourd, ce sont celles et ceux qui restent sur le quai en agitant la main, en criant leurs au revoir, en hoquetant leurs adieux. Le voyageur, un peu comme un acteur, dès qu’il entend “moteur”, il a déjà la tête ailleurs.

Mais la chute, le gros choc, ça n’est pas toujours l’heure du grand départ et des grands chagrins, le plus souvent, il s’agit juste du tout début d’une nouvelle aventure, de l’entame d’un nouveau bouquin.

Reprenons donc notre dialogue pas du tout imaginaire :

– Oh putaing con ! Il n’en aura pas profité longtemps. Et lui ça va ?

– Non, il est aux soins intensifs du CHU, il a bien tapé.

C’est comme ça avec nous autres les tarmos, on a de gros z’égos et de trop petits z’os, alors même taper dans une voiture, on dit qu’on le fait bien. Et le faire bien, c’est quand de l’hosto, tu ressors pas le lendemain, et que de la caisse en bois, c’est pas passé loin. A partir de là, vous pouvez laisser aller tout votre vécu, toute votre imagination, parce que niveau fracasse, le tarmo est sans limite : Du coma de tous les stades à la grande valse des estropiés, du para, hémi, tétra du monde des plégiques au règne des amputés, y’a que Pol Pot ou les nazis pour avoir fait pire.

Le point commun entre chacun, c’est dans le tempérament qu’on va le trouver. Parce qu’un Tarmo, même sans moto, il ne lâche rien, il ne donne jamais sa part aux chiens, même couché, il se tient droit, même tout hurlant, il serre les dents, même inconscient, il est présent. Vous pouvez m’en croire, moi qui en ai visitées beaucoup, une chambre de motard, même tout cassé à ne plus du tout bouger, ça ne sent jamais le croupi, ça ne remugle pas le trop vieux, ça ne pue pas le grabataire en tout bout de course, celui qui a terminé sa route et qui, les yeux mouillés, n’en finit plus de mourir parce que pour s’autoriser à partir, il attend juste que ceux qui l’aiment arrêtent de le retenir et lui lâchent enfin la main. Le Tarmo tout cassé, c’est bien autre chose, même les fois où, tout essoufflé et tout découragé, des photos de sa JolieChérieDamour ou de ses z’enfants le font pleurer, ce sont des larmes bonnes à couler, parce que les larmes, c’est souvent pire que de l’acide, et que si elles ne sortent pas elles vont tout ronger à l’intérieur. Ces pleurs, c’est du bon signe, c’est de la vie qui entre en même temps que le croupi s’éloigne.

Cette vie, forcément, elle ne sera plus pareille, mais c’est de la vraie vie à venir, de l’avenir à découvrir, du futur qui ne ressemblera pas au passé, lequel est déjà loin derrière, parfois même très très loin. Il te faudra être fort pour l’accepter, il te faudra être un géant pour t’adapter. Pour ça, sur ceux qui t’aiment, tu pourras toujours compter, de la même façon qu’ils comptent sur toi pour ne pas les abandonner. Et comme t’es un Tarmo, même sans moto, tu y arriveras, et jamais les bras tu ne baisseras, même si peut-être jamais tu remarcheras. Parce que tu le sais, ça n’est pas à sa démarche qu’on juge si un homme est grand ou pas.

C’est ainsi, il y a le vécu, il y a le à vivre. Entre les deux, il y a le présent. Ce présent que l’on peut juger absurde et insensé parce qu’il y a parfois des accidents, des trucs injustes pas prévus qu’on ne sait ni comprendre ni expliquer et qu’on range généralement dans le grand fatras de la fatalité. La vérité, c’est que dans la vie, tout peut arriver. Et que c’est là que se cache le grand talent des hommes. D’être capables de tout ce qu’il leur arrive, d’y mettre du liant, pour qu’un évènement devienne l’un des chapitres d’une belle histoire qui fera d’une simple existence une sacrée destinée, laquelle, on l’apprend tôt ou tard, valait bien toutes ces peines que l’on aura vécues.

Sois-en bien sûr, ce talent-là, à la naissance, chacun sa part a bien reçu, et quoi qu’il arrive, quoi qu’il advienne, on est toujours vivant tant qu’on l’a pas perdu.

4 thoughts on “Chap 19 : A tous les tarmos tout cassés à l’hosto !

  1. Si on m’avait dit, lorsque démantibulé et tibia arraché sous mon rail, que quelques années plus tard, j’irais courir (heu, en boitant, plutôt…) en Israël et sur les territoires palestiniens, camera au poing pour participer – à mon très petit niveau, je tiens à préciser – à l’édification de cette belle idée de paix”Deux peuples, deux états” ; oui effectivement, sur le moment, je n’aurais pas pu y croire une seule seconde. D’ailleurs encore aujourd’hui, beaucoup ne peuvent toujours pas y croire mais cela c’est une autre histoire. Mais chaque chose en son temps… En attendant, en toute solidarité, je souhaite à ton Tarmo beaucoup de courage, de détermination et de larmes qui font du bien… Et effectivement tant qu’il y a de la vie, tout est possible. Et surtout, qui plus est, si il a une famille à aimer et qui l’aime… Après un accident, après les opérations et la rééducation, il y a encore des hauts et des bas ou tout simplement, des transformations profondes, très déstabilisantes… Ce qui n’est ni positif ou négatif en sois. C’est ainsi. Tout se transforme. Cela fait aussi parti des options données à la naissance : l’adaptation pur cette vie impermanente. Cependant – même si moi-même, je n’ai pas toujours été un exemple en la matière – il ne faut jamais se laisser aller à la destruction de sois et des autres. Il y a de plus belles choses à faire, à découvrir. Autre chose : les visites à l’hosto, c’est précieux. Quand on est alité et qu’on ne peut plus bouger un doigt ou un orteil, cela vous donne envie d’en découdre encore avec la vie. Prouver des trucs à soi et aux autres ! Oui cela peut paraître vraiment pas très subtil comme concept mais on fait comme on peut avec les moyens qu’on a sur le moment. Et puis l’affection et l’amour c’est pas du vent, ça sert vraiment. Donc si vous avez des tarmos cassés à l’hosto qui comptent pour vous, allez y, c’est important ! Avec, pourquoi pas, un coffret du Joe Bar team. Merci en particulier à ce Tarmokeuf, qui venait quasi quotidiennement me voir à l’hosto.
    Tant que j’y suis (tant pis si on se croirait à a remise des Oscars) merci à mon feu feuj athée coco de père de m’avoir fait la lecture de la recherche du temps perdu de Proust. Aujourd’hui j’y reviens souvent. Qu’il le sache où il est – Il a peut-être l’adsl ? – Je me suis un peu paumé, non sans délectation, dans la pérégrination de mes origines et vu qu’il y a un aspect littéraire dans ce blog, je ne peux que conseiller la lecture du magnifique roman de W.G Sebald : Austerlitz. Bon ok, je digresse fortement mais c’est la seule fois que je j’oserai intervenir ici, donc j’en profite pour souhaiter un bon voyage à ce tarmokeuf qui va chercher son chat. Et aujourd’hui je suis bien heureux de dire que ce tarmokeuf ai une sylvie-qui-l-aime-de-tout-coeur avec qui il a pu fonder une famille qui lui permet de vrombir sans cesse vers de nouveaux horizons. Bon voyage. Toda.

    • Mon idée de la Paix à mÔa, c’est tout le monde bien libre en un seul peuple, sur la même terre, sous les mêmes cieux et dans le même état… évidemment, ça prendra du temps, le temps qu’il faudra. Mais traverser une quinzaine de pays en une quinzaine de jours avec pour seul papier, une simple carte d’identité, il n’y a pas si longtemps, fallait pas y compter et à peine en rêver… Bon vent à toi, petit frère… (juste en français, parce que c’est ma langue et parce que l’hébreu, si ça ne me dérange pas, ça ne me parle pas plus que le chinois…)

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