jet dentaire


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Les aéroports se ressemblent tous. Un mélange de béton, de verre et d’acier, des escalators , des couloirs interminables et des hauts parleurs nasillards qui crachent en boucle les références des prochains vols et les noms des retardataires. Au petit matin de mon escale, les deux bâtiments de celui de Séoul sont noyés sous une petite pluie fine. Ils sont reliés par une navette sur rail qui, à la fréquence d’une toutes les cinq minutes, amène sa vague humaine depuis les arrivées jusqu’aux correspondances. La seule différence, dans cette aérogare ce sont les toilettes. J’avais entendu parler de ces prestigieuses cuvettes japonaises qui te font les soins complets après livraison. Je n’espérais pas les trouver aussi en Corée. Dans un petit accoudoir high tech, différents petits boutons donnent accès au balayage tiède, ou au massage vigoureux. Il y a  même une option Karsher qui décape presque jusqu’à la prostate.

J’y aurais bien passé quelques heures à m’y désaltérer, c’est sans doute l’endroit  le plus calme du coin. Mais je n’étais pas le seul  à rêver d’y faire un stage. Alors il ne me restait qu’à rejoindre la marée pour y attendre ma correspondance…

La fin du chemin…


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Le dernier jour, celui des adieux, des « au revoir », des « à bientôt »… La Russie, cette extension infinie de l’Europe,  fait vite oublier au voyageur distrait qu’il est immensément loin de chez lui. On passe un dernière soirée dans un bar rock en parlant Anglais ou français, la musique de fond n’a rien du kazatchok ou d’Ivan Rebroff…les Kinks, Radiohead  ou les Stones, comment se souvenirs de tous ces kilomètres, comment admettre subitement  qu’on ne se reverra pas tout de suite, ni demain, ni plus tard… mais pas jamais, car la moto déposée quelque part dans la ville servira toujours de fil rouge d’alibi, de corde de rappel, pour revenir boire des cocktails en parlant des blessures de  la vie pour ne pas parler de celles du départ. Partir, revenir, quitter, retrouver, ici, là-bas, il faudrait disposer d’innombrables vies pour ne pas que les effleurer toutes. Mais c’est sans doute le vieux motard qui continue à se poser des questions sur le temps qu’il n’a plus pour croire qu’on a mille vies à bouffer à pleines dents.                                                                                  Au petit matin, dans la brume des collines, Val Samuraï est venu me chercher pour m’amener à l’aéroport, soixante bornes au nord. Dans sa bagnole, il écoute du rock, toujours ; Suzy Quattro : comment ne pas perdre ses repères géographiques et temporels, je n’avais pas écouté Suzy Quattro depuis le juke box du bistrot de la sortie du lycée. Il y avait aussi Gary Glitter et David Bowie, depuis David Bowie est mort… et moi, toujours vivant, comme dirait l’autre, je retourne dans l’autre vie semer les graines du retour. 

petit saut dans le ciel


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Le séjour touche vraiment à sa fin…le jour où je dépose la moto dans un garage est toujours symboliquement troublant. On range le cheval à l’écurie, on met la grande traversée en mode pause. J’étais donc dans cet état nébuleux, au téléphone, en train d’organiser une ultime conférence avant le départ, quand Val Samuraï, m’a appelé pour me proposer une virée avec sa bande vers les collines avoisinantes.

Nous sommes donc passés prendre mon interlocutrice qui ne s’attendait pas à cette proposition incongrue, et nous voilà tous partis, cent kilomètres plus loin, sur un aéroport de brousse, pour faire quelques ronds dans le ciel, au dessus des forêts d’automnes. Tout s’est ensuite passé très vite…au milieu des embouteillages de fin de weekend, on est retourné en ville, j’ai déposé la moto dans le garage d’une grosse villa, entre une Triumph Rocket3 et une Ducati Diavel, visiblement, on est pas chez des prolos. Je ne sais pas chez qui je débarque, un ami, d’ami, d’ami, je ne sais plus où s’arrête cette chaîne qui n’existe qu’en Russie. Elle sera bien à l’abri, je ne la laisse pas chez n’importe qui, c’est sûr, mais je ne sais pas chez qui !

Il me ramène à l’appartement et après avoir chargé dans le coffre de son énorme bagnole les bagages que je laisse toujours avec la moto, je me retrouve un peu éteint, dans un silence  bienvenu mais un peu vertigineux…

On repasse le pont : https://youtu.be/FNkeqXwcbfo

Et on fait un tour en avion https://youtu.be/gCFZs43td1A

Russkiy Island


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Journée culturelle, ça change de la veille. Je fais de la télé le matin et de la conférence l’après midi, pour finalement y raconter un peu la même chose, mais c’est très différent des clubs de motards où je ne raconte rien…De l’autre côté des deux grands ponts, il y a une île, on l’appelle Russkiy Island… Ce fut durant très longtemps une zone militaire ; ça l’est toujours, mais on y a aussi construit la nouvelle université, la Far Eastern University…c’est écrit en Anglais sur le fronton, la suprématie de l’anglais s’affiche même sur les universités russes; vu d’ici, je trouve ça un peu décalé. Je me souviens qu’en France, sur l’île du Levant, en face de Toulon, on avait créé, il y a bien longtemps, le premier centre naturiste à côté de la base militaire qui recouvrait presque toute l’île ; c’est sans doute, dans un cas comme dans l’autre, une astuce perverse pour déployer une sorte de bouclier humain… C’est bien la France ça ; mettre des nudistes, là où la Russie expose ses élites futures !

Au rythme de Val Samuraï…


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On  aurait pu croire que cette journée allait encore s’étirer, se déliter, tourner à vide. Il ne faut pas grand chose,  finalement, pour que des choses inattendues pimentent un jour qui s’annonçait un peu terne. La table de la cuisine, dans l’appartement de Val Samuraï, est barrée d’une encoche, d’un léger dénivelé provoqué par la présence d’une rallonge. Le tout est vaguement masqué par une nappe en plastique et il suffit, dans l’inattention du petit matin, de poser son bol de thé brûlant sur cette incision perfide pour  que le bol se vautre sur ce que les poètes appelleront pour l’éternité la bite et les couilles; mon premier accident de voyage.

Val m’a donc amené à la pharmacie et, après une couche de pommade, nous sommes quand même partis faire un tour en ville, parce que faut pas se laisser abattre. Il m’a emmené voir son pote Sasha qui, en écoutant Pink Floyd et les Beatles, dans son échoppe, répare les chaussures de ces dames russes si élégantes. Il a un succès fou avec son air de rien, mais c’est normal, il est le docteur de ces prothèses parfois démesurées qui transforment toutes ces femmes en pinups mondaines. Il faut voir leurs mines réjouies quand il leur restitue leurs précieuses échasses entièrement remises à neuf. On boit le thé en écoutant de la musique, je dessine un peu dans l’échoppe, pendant que Sasha répare mon ceinturon et que Val donne des coups de  téléphone. Je ne sais pas trop quelles sont les activités de mon nouvel ami, il téléphone beaucoup, tout le temps en fait, sauf quand il va à des rendez-vous et puis le soir il m’emmènera passer la soirée dans son moto club…ça se passe exactement comme je l’avais prévu. Des mecs qui parlent beaucoup mais je ne sais pas de quoi…parfois de moi quand j’entends  » Françouski » …il paraît que la tension monte entre l’Europe et le Russie ; mais ici, je ne remarque rien, je fais des caricatures, on trinque et on vide les verres, après quelques shoots on se donne de vigoureuses accolades, enfin c’est surtout eux qui me serrent vigoureusement, avec leurs mains gigantesques et leurs bras puissants. Les journées passent vite avec Val Samuraï, elles sont un peu remplies de vide, de temps qui s’écoule lentement et de vodka qui s’écoule un peu plus vite, le soir au club.  Une fois la nuit arrivée, on me dépose à la maison, je m’applique la pommade et je me dis qu’il faudrait maintenant que j’essaye de dormir…J’aimerais parfois être ailleurs, mais je suis ici, soudé à Vladivostok pour quelques jours encore…

Changement de quartier


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Hier, Val Samuraï est venu me rendre visite, il a su que j’étais ici par Maxim de Barnaoul, depuis là-bas, à mon point de départ. Le Samuraï me propose un appartement sur les hauteurs de la ville à un prix d’ami défiant toute concurrence. J’ai donc déménagé ; c’est bien j’ai  l’impression que le voyage continue un peu. Charger la monture pour aller deux kilomètres plus loin, les étapes sont beaucoup plus courtes que la semaine dernière. J’ai passé quelques jours à  deux, puis trois, dans une chambre de backpakker, je me retrouve tout seul avec trois chambres et la vue sur la baie, au loin, après le grand pont. Finies les expéditions d’un petit snack branchouille à l’autre ; comme tout le monde je vais faire mes courses à la supérette et c’est très bien comme ça, il y aura comme ça deux chapitres à ma semaine vladivostoquienne  et entre les deux, j’ai même fait une petite émission pour une chaîne de  télé, dans le parking, devant l’hôtel. La petite intervieweuse était incroyablement jolie, elle avait au moins un peu plus de douze ans et demi et ne m’a posé que des questions sur l’état des routes du pays…il  paraît que c’est, ici, Le sujet qui passionne !Maintenant, refaisons le tour de mon ancien quartier… https://youtu.be/YpO50Ojcyac                                                                                                Et vite fait, le nouveau…  https://youtu.be/ty5dnbbDiDw

Balade à la gare…


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Il faudra que je demande à Dimitri quel est son boulot. Il se lève souvent à six heures du matin, se prépare fébrilement en oubliant qu’on essaye de dormir à trente centimètres  de lui et puis s’en va pour revenir une heure après et se recoucher toute la matinée. Le Gum où se trouve l’hôtel, c’est un ensemble en brique, tendance constructiviste, donc très à la mode. Tout est en travaux ; meuleuses et bétonnières s’activent dès le matin pour repaver tout ça et rénover les vieilles briques. On y croise donc des ouvriers qui bétonnent et des pépettes haut perchées qui viennent boire un café au petit bistrot branché avant d’aller se faire coiffer en face, juste à côté de la boutique souvenir qui vend des t shirts de marin avec écrit dessus « i love Vladivostok » dans toutes les langues mais surtout en Anglais. Je traine un peu, le matin c’est une bonne heure pour dessiner à l’hôtel, peu de monde, bonne lumière. Je me garde les après midi pour mettre le nez dehors, l’air y est beaucoup plus doux pour flâner, on en oublierait presque qu’on est en Sibérie…Mais est-ce donc vraiment la Sibérie, ici ? J’ai trouvé un billet retour et un réparateur de téléphone, j’attends encore pour le garage de la moto et je suis allé visiter la gare. Quand on suit la ligne du trans-sibérien , il semble normal d’aller rendre visite aux gares, surtout celle-ci, qui est le terminus. Comme toutes les gares de la ligne, construites à la fin du dix neuvième, la gare de Vladivostok est dans le plus pur style rococo chantilly, comme le château de Louis deux de Bavière ou le métro de Moscou. Elle a la particularité d’avoir des voies des deux côtés. L’entrée avec la salle d’attente est construite comme un pont levis au dessus des premiers quais et puis derrière, par une simple passerelle, on accède à la gare maritime, comme ça,  pour les acharnés qui voudraient tout de suite se barrer au Japon ou en Corée après dix jours de train et bien c’est possible.  Demain je vais donner une petite conférence à la bibliothèque et je devrais faire une dessin sur le mur de l’hôtel ; il n’y a pas de raison que je ne me mette pas, moi aussi, au « street art », même si ce n’est que le mur de la cuisine !

Et si on refaisait un peu de moto enville?     https://youtu.be/e-Ri-WOfRD8

En ville…


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Ce n’est jamais facile d’arriver dans une ville où il va falloir prendre quelques  repères en prévision d’un retour indéfini. Quand j’étais arrivé à Irkutsk, je m’étais pris un plumard dans une auberge à routards, j’ai donc fait la même chose. Au vingt et unième siècle, on appelle ça « backpaker »; cuisine collective, chambres à plusieurs lits, ça reste une bonne formule pour être dans un centre ville sans se ruiner. Juste en dessous, il y a un bar rock ; certain soir, je fouille mon sac à la recherche des boules Quiès ; elles restent décidément une des plus fidèles alliées du voyageurs qui veut garder intact son précieux système nerveux.  Je partage ma chambre avec Dimitri qui semble loger ici pour plusieurs mois. Il m’a expliqué qu’il venait de Tchita et qu’il travaillait ici, mais je ne sais pas trop ce qu’il fait. Parfois je le croise dans le quartier, il me fait toujours un grand salut puis disparait dans la ville.   Il ne ronfle ni ne pète, mais il envoie beaucoup de textos , à chaque fois ça émet un petit son très énervant… sinon, ne mégottons pas, Dimitri est presque un voisin de chambrée discret. En attendant de trouver l’endroit où laisser ma monture, je me balade en ville. Il y a quelques jolies rues piétonnes, avec des petits bars qu’on appellerait ailleurs « à tapas »…on y sert des petits plats chinois à emporter de très bonne qualité qui ne déchirent pas trop le gosier. Pour les petits déjs, après quelques tentatives foireuses près de l’hôtel, j’ai trouvé un petit rade très bien dans le passage souterrain sous la grande avenue. Le cadre est à pleurer, mais le café et les gâteaux me vont très bien. Quand on s’arrête quelques jours, on prend très vite des repères et des habitudes, on se cherche des bases, on se prépare, il faut bien le reconnaître au retour à une vie normale qui ne nous a, avouons-le, jamais vraiment quitté…       https://youtu.be/QzFhrRsnDek

Vladivostok, tout le monde descend…


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Ce qu’on en dit dans les guides, finalement, ce n’est pas toujours que des conneries… Vladivostok, nichée à l’extrême pointe de la Sibérie orientale, à quelques kilomètres de la Chine et de la Corée, juste en face du Japon, c’est bien, enfin, une ville de Russie qui ressemble à autre chose : il était temps, il n’ y a pas moyen d’aller plus loin. La Russie est quand même étrange, ce n’est pas un pont entre l’Occident et l’Orient, c’est une infinie extension de l’Occident qui va plus loin que l’Orient pour venir se nicher entre ses plus illustres et lointains représentants, tout a bout, au bord du Pacifique. Il y eut ici, avant la révolution, d’innombrables délégations étrangères. Il faut dire que les Anglais et les Français avaient encore des colonies pas très loin et après 1917, tous les russes qui fuyaient la révolution par l’Est, à force de reculer, on finit  au bord de l’océan ; quand trois ans plus tard, les soviets sont arrivés, certains sont partis en Chine, d’autres ont traversés l’Océan pour aller en Amérique, comme le petit Yul Brynner, qui naquit ici avant d’aller faire le cosaque à Hollywood ! A mon arrivée, je suis accueilli par lidia, Alexander et Lisa, les unes travaillent au musée et le second a une petite librairie de comic’s. On me fait la visite culturelle, ça change un peu des relais biker… Les rues piétonnes, les ateliers de street art, le front de mer. Une ville de bord de mer, en Russie, j’avais oublié que ça pouvait exister… 

Arrivée au terminus…


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Quand je suis arrivé à Khabarovsk, j’avais l’impression d’être au terminus, que Vladivostok était juste à côté ; sur la planisphère, on pourrait le croire, un peu plus de sept cents kilomètres, qu’est-ce donc après toute cette traversée ? Mais un sérieux coup de mou m’accompagne, l’impression de ne jamais avancer n’a jamais été aussi forte. Les étapes dans les hôtels de bords de route ont perdu de leur charme, je rame, c’est toujours complet, je me replie dans les petites villes, il est temps de partir… Pourtant je redescends vers le sud, il fait beaucoup moins froid, même si  un petit vent du nord  vicieux me ramène un peu de ce que doit endurer Piotr sur sa Mob. Mais ce vent frisquet qui me pousse vers le Sud, c’est toute la Sibérie qui me dit que j’ai assez roulé, qu’il faut que je me repose, que si je veux, je peux revenir puisque j’en ai pris l’habitude, mais pas tout de suite… Les deux cents derniers kilomètres commencent par une autoroute toute neuve, qui se transforme un peu plus loin en une route à trois voies délabrées, comme  la Nationale 7 du temps des années soixante  et puis à nouveau de l’autoroute. On fait les travaux par petits bouts dispersés dans ce pays, c’est pour que les usagers n’aient pas le temps de s’ennuyer. Je m’arrête encore une fois dans un resto de bord de route, c’est comme si  je ne voulais pas arriver trop tôt, j’ai beau me sentir un peu rétamé par cette longue route, j’ai du mal en imaginer que j’arrive au bout, alors je traîne. Je reprends un borj avec la télé, je retourne pisser dans les chiottes dégueus, on a toujours du mal à abandonner une routine. A  Barnaoul, je désespérais de ne jamais refaire démarrer ma moto, mais quand elle fut prête à reprendre la route, je n’arrivais pas à y aller ; c’est bien crétin, non? Mais là, ça y est ; Vladivostok est devant moi. Un long pont franchit un bras de mer et je me faufile dans une périphérie qui s’étale sur des collines de bord de mer,  je vais me laisser guider par le hasard et les panneaux jusqu’au centre où il faudra bien s’arrêter à un moment donné.

( j’avais  décidé d’illustrer ce passage  par un petit film d’arrivée…mais à peine passé le pont sur le bras de mer, la petite caméra, sans doute mal fixée,  a piqué du nez et s’est contentée de filmer ma roue avant…)      https://youtu.be/AF8WuxgGAnc

Au resto …


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(Khabarovsk :  https://youtu.be/_UWfDzVXJww)

Après un grand pont sur le fleuve, voici enfin Khabarovsk et le premier panneau Vladivostok… Khabarovsk est une grande ville moderne avec quelques belles avenues et de l’autre côté du fleuve, la Chine qui n’accepte pas les voyageurs à moto. Je fais un tour dans le centre ville, évidemment les hôtels y sont chers…alors je me réfugie en banlieue, je ne veux pas aller trop loin, je dois encore faire réparer mon téléphone…

Un hôtel dans un immeuble soviétique avec un çoupermarket et un resto à côté.  La clientèle est un peu délabrée, mais ça donne à l’ensemble une certaine unité. J’ai commencé par aller voir le resto, c’est l’estomac qui parle. La différence entre les kâfés et les restaurants tient surtout dans le décorum et la note. Dans un kâfé, snack ou pas, on est servi très vite, c’est copieux, pas cher, plutôt bon, le seul problème en fait, c’est la télé. Dans un resto, il y a des beaux verres, il fait toujours presque nuit, dans l’assiette c’est à peu près la même chose que dans les kafés, mais on attend longtemps, c’est pas copieux et dans l’obscurité il faut bien viser avec sa fourchette, sinon on risque de manger sa serviette. Arrivé à la fin, c’est trois fois plus cher. A cause des verres sans doute ; tout ça pour boire du Lipton Yellow, c’est vaguement du gâchis. Le Lipton Yellow est un peu au thé, ce que le nescafé est au café, une espèce d’ersatz dégueulasse dont la seule qualité est d’avoir conquis la planète entière, au même titre que le Coca et le Macdo…mais peut-on parler de qualité pour qualifier ce qui ressemble plutôt à une pandémie ? Il y a un autre point commun entre les deux cantines et ce n’est pas le moins rédhibitoire : la télé. Encore et partout, avec ses programmes pourris, ses pubs incessantes, quand on rentre dans un kafé de bord de route, tous les chauffeurs de camions sont là, seuls à chaque table, à boire leur borj , les yeux scotchés à cette lucarne débile, personne ne parlant à personne ; il n’y a pas un endroit où j’ai pu y échapper…si,  dans ma piaule…je suis donc allé au çoupermarket m’acheter des chips et, enfin au calme, dans ma chambre bien chauffée, j’ai pu lentement décompresser après ces milliers de kilomètres…Le lendemain, après avoir une fois de plus changé le câble de mon téléphone et remis le litre d’huile que ma bécane demande à chaque mille bornes, j’ai repris la route plein sud, il reste sept cent kilomètres jusqu’au terminus du trans-sibérien, je roule tranquillement, le soleil dans les yeux et puis la pluie en fin de journée et puis la nuit avec la pluie. Les tentatives pour trouver où dormir sont parfois infructueuses, mais on finit toujours par y arriver, il suffit d’y croire…

La Sologne


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Vladivostok ; son nom résonne comme un vieux mythe…pourtant depuis Irkutsk, Ulan Ude ou Chita , il n’est jamais indiqué sur les panneaux. La destination la plus lointaine qu’on signale au voyageur de la route 55, c’est Khabarovsk.  Depuis Chita, je suis sa destination avec obstination. Il y était indiqué : Khabarovsk, 2020 kilomètres…Deux mille vingt…ça m’a immédiatement évoqué l’année du même nom, si proche… et plus j’avançais, plus, comme avec les arbres qui reverdissent, j’avais l’impression de remonter le temps. Un peu plus loin c’était deux mille deux, puis dix neuf cent quatre vingt douze, quatre vingt quatre…il n’ y en a pas à chaque kilomètre, ce ne sont pas les bornes de France, mais en voyant ces dates défiler, je ne pouvais que remonter le temps, le lycée, quand j’étais petit, quand j’étais pas né, quand mes parents se sont connus, quand ils étaient petits eux aussi et puis on bascule dans l’histoire, le second empire, Napoléon, les rois de France ; l’effet s’est estompé quand après mille bornes ces chiffres n’évoquaient même plus les livres d’histoire, j’ai arrêté mon décompte aux  périodes sombres du haut moyen âge et j’ai recommencé à regarder les arbres, à compter les bouleaux, combien de centaines de milliards de bouleaux en Russie ? La route, toute neuve et si belle la plupart du temps, devient, deux cent kilomètres avant le kilomètre zéro du décompte vers Khabarovsk, une espèce de petite départementale plutôt étroite, qui traverse à nouveau une zone de marécages et de bosquets, on se croirait en Sologne, quelque part entre Salbris et Romorantin. Être venu si loin pour se retrouver en Sologne ; c’est ça l’infinie mélancolie de la Russie, on roule pendant des heures, des jours et des semaines et on a l’impression lancinante de n’être jamais parti…

Après Mogotcha


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Petit film après Mogatcha :          https://youtu.be/dY2svkfcP6g

Le motel de la dernière étape mériterait d’être oubliable mais c’était  le seul, alors, dans ces cas-là, on n’a pas le choix. Pas de chauffage, pas de douches, les chiottes dehors et  tout ça pour le même prix que chez mes joviales copines de la veille ? Mais ça ne va pas du tout. Heureusement, le cycliste qui s’était juste arrêté pour se restaurer avant de planter sa tente, semble craindre les ours qui ne sont, paraît-il, pas rares et pas craintifs dans ces forêts. Nous négocions donc un tarif pour deux; même sans douche, c’est toujours mieux que de dormir dans les bois au milieu des plantigrades affamés. Je quitte l’Oblatz des Juifs, la morne plaine, pour entrer dans celui de l’Amour. L’Oblatz c’est comme qui dirait le département, la province, le district, la wilaya : un découpage administratif. Celui des juifs fut bien sûr créé par Staline qui aimait beaucoup transférer des populations entières d’un bout à l’autre de son empire. A la fin de l’Union Soviétique, on créa un aéroport avec des vols pour Israël et les marais tristes de l’Oblatz se dépeuplèrent très vite. L’Oblatz de l’Amour a un bien joli nom, c’est celui du grand fleuve Sibérien qui sépare la Chine de la Russie et que seuls les rares derniers tigres peuvent traverser sans visa.

Au pays de l’Amour, les collines boisées sont revenues et leur végétation s’est incroyablement diversifiée; le bouleau a de la concurrence. Il croyait avoir le monopole, l’exclusivité depuis Moscou et ne voit-on pas subitement apparaître d’autres essences ? Des chênes, mais avec des feuilles plus larges, des hêtres mais avec des feuilles  moins lisses et celles des saules sont plus longues, nous les appellerons le chêne de Mandchourie, le hêtre transbaïkalique et les saules de l’Amour. Que voulez-vous, j’aime les arbres, je voue une dévotion infinie aux cathédrales que sont nos dernières allées de platanes centenaires et un certain mépris aux motards qui voudraient les faire abattre. Une allée de platanes se traverse avec respect et humilité, si on veut tirer des bourres, il y a assez de bretelles d’autoroutes… surtout en Russie d’ailleurs et pas beaucoup de radars, ce qui ne gâte rien !

Un pas de plus…


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La route du lendemain quitte la zone forestière pour s’égarer dans une infinie morne plaine marécageuse toute grise. Les stations services y sont rares, les bistrots de bord de route aussi et il fait toujours frais. Les feuilles, pourtant,  réapparaissent sur les arbres qui reverdissent, on pourrait croire à un paradoxe temporel ; je ferais marche arrière, remonterais vers l’été. C’est plutôt la route qui redescend vers le sud. Après une large courbe au nord pour contourner la Mandchourie chinoise, la route de Vladivostok plonge plein sud, ça se voit un peu, ça ne se sent pas du tout. Il y a de la neige  dans les fossés et si j’en crois le cycliste Moscovite que je croiserai au triste motel de l’étape, j’ai dû avoir une sacrée chance. Le jour où, avec Piotr, on se tapait une journée de pluie dégueulasse, lui, pas bien loin, sur la même route, il avait de la poudreuse jusqu’aux chevilles. J’ai emmené mes chaines à neige, c’est vrai, je ne crains rien, mais la simple idée de devoir les chausser au bord de la route ne m’enchante pas du tout et finalement, n’en déplaise aux lecteurs qui voudraient plus d’action, avoir fait presque tout ce voyage au sec, c’est un luxe que je regretterai jamais.

Poor lonesome…


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Piotr a encore du mal a se réveiller, pourtant il a dormi d’un sommeil de plomb dés neuf heures et demi. Ses ronflements couvraient presque les musiques infâmes de boite de nuit. Ses fringues ne sont pas sèches, la météo annonce de la neige sur la route du nord après l’embranchement ou nos chemins vont se séparer. Il décide de rester un jour de plus… Moi je repars… un peu plus tard à l’embranchement il y a un motel de bord de route avec des camions qui ont un peu de neige sur le toit. L’auberge a l’air beaucoup mieux que ce que nous avons subi la veille ça méritait un dernier petit coup de téléphone ;  ce seront là nos ultimes échanges, c’est l’implacable loi du voyage en solitaire, il ne faut que des rencontres furtives, des échanges superficiels sinon on repart triste et ce n’est pas drôle. Une timide réapparition du soleil, des bouleaux et quelques motos sur la route me donnent presque l’impression que l’été des femmes va revenir et je me sens mieux. Je m’arrêtai quatre cents kilomètres plus loin, dans une auberge de bord de route ou je me trouve un coin tranquille pour dessiner, l’équipe de femmes vigoureuses et joviales qui gère tout ça m’a très vite adopté mais je continue à me demander comment Piotr et son petit engin poussif arriveront à Magadan ou c’est vraiment déjà l’hiver… je lui ai pourtant bien dit que l’étape qu’on s’était fixée comme ultime est, dans un voyage,  ce qui a le moins d’importance, mais il n’en démordra pas ; ce sont ces obsessions de petits garçons qui veulent pisser plus loin que les autres qui entraînent plus tard des motards solitaires sur des routes improbables et je me demande toujours, avec mon lointain projet de remonter un jour, là bas, tout en haut, si j’ai dépassé ce stade, moi qui n’ai jamais été celui qui pisse le plus loin…

Au delà de Magotcha…


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Au petit matin, trois degrés, petite pluie fine, pas loin de la neige fondue… Je me rends subitement compte que c’est mon premier jour de temps maussade,   premier jour de presqu’hiver ; un entre deux, un temps suspendu, voire deux, le météorologique qui hésite encore à plonger dans le froid et puis l’autre, celui des heures qui s’écoulent, des fuseaux horaires qui changent ; sans repère sous un ciel plombé, ce temps-là est lui aussi en suspens. Piotr aurait bien voulu partir à l’aube, mais l’aube a disparu et il est un peu ramolli par les quelques coups de vodka qu’il a tenu à boire avec moi la veille. Les polonais n’ont vraiment rien à envier aux russes dans le domaine très pointu de la pente du gosier.

Les collines défilent, noyées dans le brouillard,  à chaque tranche de cent bornes, je prends une soupe, ces petites pauses permettent aux écarts qui séparent le petit Giléra de ma grosse Béheme de légèrement s’atténuer… L’après midi ça se durcit, la pluie devient vigoureuse mais je suis bien équipé…j’arrive à Skorovodino en fin d’après midi, c’est une autre petite bourgade informe ; j’ai juste le temps de trouver un hôtel et d’envoyer le message habituel à Piotr qui arrivera une heure plus tard, confirmant sa moyenne de cinquante à l’heure et l’étanchéité pas terrible de ses équipements. Mauvaise pioche, ça paraissait tranquille, un peu à l’écart, mais c’est aussi la boite de nuit du village et nous sommes samedi soir…me voilà bon pour les boules Quies…Piotr roupille comme un bloc de granit, il y en a qui ont des talents surprenants…demain, nos routes se séparent…

Juste rester au plumard…


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Rouler avec Piotr m’aura finalement appris que voyager lentement ne change rien à l’affaire…on arrivait toujours aux mêmes endroits,  je faisais juste des pauses plus longues… Sur son petit scooter, il rencontre les mêmes gens, il s’arrête aux mêmes endroits, il est juste dans une autre dimension temporelle. Pour l’espace, nous sommes plutôt raccord… Si, sur une piste défoncée, dompter une moto est plus gratifiant que pousser une mobylette, il faut bien reconnaître que sur les longues routes goudronnées, la seule différence c’est le sens de la durée…On finit donc ,trois jours de suite, aux mêmes endroits…A Mogosha, Piotr essaye de trouver pourquoi sa mob est si fatiguée et moi, je ne cherche pas à comprendre pourquoi je suis  si fatigué…je me repose, c’est tout,  je reste au lit à dessiner, il n’ y a rien à visiter ici ; le soir les mecs bourrés surgissent de nulle part comme des zombis, si tu les croises, t’es foutu…la chambre est bien chauffée, les douches aussi, pourquoi ne pas en profiter  pour ne pas mettre le nez dehors?

Mogotcha est en exclusivité sur :  https://youtu.be/NtPWWAIO4I8

petites courbatures…


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En arrivant à Magotcha, petite ville Sibérienne anonyme et triste, une petite douleur aigue en bas du dos est venue me rappeler que, comme ça, l’air de rien, en quarante ans de moto, j’avais perdu un bon centimètre de disques intervertébraux et qu’il devenait nécessaire de faire quelques pauses supplémentaires entre les étapes. La vie est injuste et pas seulement pour le motard. On met un temps infini à atteindre un semblant de perfection, le trait parfait du calligraphe, la courbe précise du motocycliste, le geste pur du maître en arts martiaux, la pensée essentielle du philosophe, le sens de l’équilibre absolu et ne voilà t’il pas qu’une fois ce Graal enfin presque atteint, le dos se coince, les poignets irradient, la mémoire se disperse et la vue, inexorablement, se met à  baisser. J’avais craint le pire, il y a deux ans, quand, après être venu jusqu’au Baïkal depuis la France, une petite brûlure aigue m’avait lacéré en permanence l’épaule gauche…et le poignet aussi , par la même occasion…quitte à foirer le côté gauche, autant faire l’assortiment complet. Il faut bien reconnaître que le petit roulement à la pointe du sélecteur, en changeant légèrement l’angle de sélection a aussi changé ma vie et que, subitement, après avoir imaginé la fin de ma carrière sur deux roues toute proche, je me suis mis à croire que j’allais pouvoir rempiler pour un deuxième cycle…jusqu’à cent ans, ça aurait de l’allure, non ? En attendant, je vais m’allonger un peu…je vous passe un petit film en attendant la suite… https://youtu.be/t36tRCzIa3Y

Un peu plus loin que t’Chita…


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Quand se pointa le début du deuxième soir, Vovka est arrivé avec de la saucisse, du gras de viande et des bouteilles, je m’étais prudemment réfugié derrière une providentielle proposition de nouveau logo pour le club ; l’excuse était en béton, je pouvais ne boire que modérément car le «pas du tout » est inconcevable dans un club de motards russes… sauf si tu dois prendre le guidon, mais ce n’était pas prévu à notre programme. J’alignais donc, avec le sérieux d’un grand professionnel qui doit rester concentré à tout prix, les propositions de couleurs ou de lettrages pendant que Piotr faisait la conversation en entretenant, de son côté et par la même occasion, la réputation des Polaks qui, en ce qui concerne la descente, n’a rien à envier aux Russkofs.  Vovka a des airs de Steve Mac Queen, un sourire ironique et des yeux d’acier qui scintillent quand il ouvre une bouteille ; une fille l’appelait, peut-être même plusieurs, mais lui, imperturbable, était persuadé que sa mission était au fond de son verre… Je me suis lâchement éclipsé, sachant qu’un polonais de trente balais serait bien plus à la hauteur qu’un vieux dessinateur un peu belge voire vaguement Français… Le lendemain matin, il faisait froid, une belle couche de givre recouvrait nos montures, il valait mieux repousser un peu l’heure du départ ; l’après midi, ça peut grimper jusqu’à douze. De toute façon, Piotr était parti pour roupiller toute la journée et Vovka écoutait des slows slaves, à fond la caisse sur la sono du bar ; il avait sans doute une vague impression d’avoir raté queqlue-chose. Il me rappelait un copain d’adolescence dont toutes les filles étaient folles, mais la bière et les potes passaient avant tout…Je l’ai revu des années plus tard, dans sa bagnole un peu désabusé, il écoutait  Céline Dion s’égosiller avant d’aller aux putes …Est-ce par peur de l’inconnu que les hommes ratent leur mission et s’échouent au fond d’une bouteille ?

Dès que Piotr a eu vent d’un anniversaire qui aurait lieu le soir-même et auquel nous étions bien sûr conviés, une réserve d’énergie inattendue l’a remis sur pieds en quelques minutes. La peur de devoir encore faire la conversation lui a donné des ailes et nous nous sommes très vite retrouvés sur la route. Un joli soleil d’automne faisait briller les collines de mélèzes et chacun à son rythme, nous sommes repartis continuer nos voyages respectifs…On s’est retrouvé un peu plus tard pour partager une soupe à la russe, remplie de tout ce dont on a besoin pour tenir le coup. Mais ensuite, l’écart s’est creusé, les mélèzes ont disparu pour faire place à une steppe balayée par les vents… J’avais mission de trouver une piaule mais dans la ville où je me suis échoué, il n’y avait qu’un hôtel triste et complet. J’ai tout de suite envoyé un message à Piotr pour lui dire de ne pas me rejoindre, qu’il y avait un motel quarante bornes avant ma bourgade pourrie puis je me suis retrouvé dans une piaule collective avec deux vieux, sans doute à peu près de mon âge, mais comme il y en a un qui est tout bossu, l’autre qui est sous perfusion et moi qui commence à m’enrhumer, j’ai l’impression  sinistre de finir mon étape à l’hôpital…

Les prisonniers


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Les clubs de moto, en Russie, c’est quelque-chose. Le parfait inconnu qui débarque de nulle part y trouvera toujours un refuge, de l’aide, plus ou moins le couvert,  enfin surtout le verre, mais pas souvent la douche le matin… Deux jours dans un club de moto chauffé à la turbine à essence te font subitement rêver à des motels de bords de route qui prennent dans le cerveau fatigué par les remerciements, des allures de palaces. Pendant que Piotr se faisait amener en ville pour dénicher des pièces pour son playmobil, je recevais la visite d’un biker en Intruder, la Harley de Suzuki, qui venait me réparer quelques connexions électriques fatiguées par les pistes défoncées. Il ne parle pas un mot d’anglais, je ne sais comment le remercier ; en Russie, on ne paye pas un dépannage entre motards , enfin pas avec des roubles ni des dollars, en fait, on paye de sa personne. Le sauveur de mes connexions tient surtout à trinquer, le reste ne l’intéresse pas vraiment, alors on trinque à la bière. Il se sert  des pintes d’un demi litre à la pompe du club, je le suis timidement à coups de galopins. Je rêve au retour de Piotr qui fait très bien la conversation, je tente la caricature, les photos de voyage, mais mon nouvel ami veut trinquer à nouveau. Il commence à faire froid, je ne sais pas comment on allume la turbine sans faire exploser le local, un grand  vide m’envahit. Il restera en flottement , comme une nappe de brume, bien après le départ du sauveur de mes fils électriques…`


TChita est une grande ville avec quelques belles avenues et un square Lénine, avec la statue et les pigeons pour chier dessus. J’y suis juste allé faire un petit tour pendant que Piotr gardait le local et quand je suis revenu, c’est lui qui est parti faire du tourisme. C’est qu’on a pas la clé…les clubs de motards sont toujours dans des zones indéfinies de périphéries et si on y reste un jour de plus, nos hôtes nous disent à ce soir et de,bien garder les lieux… on se retrouve comme un peu obligés de rester là, loin de tout, à attendre et appréhender un peu aussi, des visiteurs qui débarqueront avec la nuit…

La maison en bois perdue dans le terrain vague…


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Au milieu d’un grand terrain un peu vague un peu steppe, il y a une maison en bois qui a du avoir son heure de gloire quand elle était un restaurant au bord de la nationale, mais un jour on a surélevé la route en la transformant en M55 moderne. Le restaurant partait vers la ruine, mais les motards de Chita, organisés comme tous les motards de Russie, l’ont rachetée pour en faire leur local qui serait aussi un restau, une auberge, mais qui, pour l’instant, ressemble plutôt à un squat. Chiottes bouchés, tuyauteries hors service, montagnes de vaisselles, souvenirs de bringue qui durent être mémorables et, bien sur, comme à chaque fois une batterie à côté du bar ; on ne sait jamais, un concert de rock peut toujours s’improviser. J’ai retrouvé Piotr, le polonais et sa mob, à l’entrée de la ville, on a fait équipe pour comparer nos contacts qui, bien sur, devaient nous mener au même endroit. Il commence à faire froid, mais le local est chauffé avec une grosse turbine à essence ; ça fait un peu constructiviste, mais si on a de bonnes boules quies et un bon coup de barre, on arrive à passer une excellente nuit….

La route de Chita…


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La route qui va de Ulan Ude vers Chita donnerait presque l’impression au début, qu’on est ailleurs qu’en Russie…Rivières paisibles collines herbeuses, la Mongolie n’est pas loin mais les petites maisons en bois sont bien là pour rappeler la réalité géographique. Petit à petit, reviennent les bouleaux qui, mélangés aux mélèzes, donnent à la brume un très joli pastel doré.  La route serpente souvent entre les collines, elle passe en permanence de l’ancienne version au goudron fatigué, à la nouvelle, lisse comme un billard noir…entre les deux, j’ai évidemment droit à toutes les sortes de travaux qui transforment souvent la route55  en piste défoncée. Je croise un polonais qui traine en Asie centrale depuis quatre mois avec un petit scooter Giléra 49,9. L’année dernière, je trouvais Fédérico un peu cinglé sur sa  250, mais ce Polonais-là, à quarante à l’heure pendant des milliers de kilomètres, ce n’est plus de l’héroïsme, juste du masochisme, pire que les cyclistes qui au moins, pour la même vitesse ridicule, évitent les pannes moteurs et sculptent leurs mollets d’acier…

repartir à nouveau…


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J’ai eu l’impression de tourner en rond à Irkustsk ? Mais que dois-je donc dire de la suite quand pour la troisième fois, je me tape la route qui rejoint Ulan Ude ? En même temps, il faut bien reconnaître que c’est à chaque fois une nouvelle expérience. L’année dernière, les forêts empestaient la cendre froide déposée par les incendies du nord, la semaine dernière,  par une chaleur estivale, on ne voyait que le bleu du Baïkal à travers les bouleaux…et puis, là, subitement, avec cette brume blafarde qui campe sur la région depuis deux jours, l’été des femmes  a fait place à un automne triste et gris, l’automne des croque-mort, des fossoyeurs, des archiprêtres…le lac est à peine visible, il est devenu, sous les vagues de brumes, le dernier terrain vague : la mer du nord… Je roule vers l’Est, avale les quatre cent cinquante bornes jusqu’à l’entrée de la ville où ne trouvant aucune hôtel de bord de route qui me fasse envie pour la nuit, je me résous à contacter le club de motards de l’année précédente, pensant encore squatter le local au bout de l’allée de garage en ruines. Mais pour mon retour, j’ai eu droit à une promotion, on a pas oublié les dessins de l’an dernier…(moi, si) … Après avoir attendu une petite heure à côté de la statue de Lénine, Stass arrive sur sa GoldWing et vingt minutes plus tard, je me retrouve  en famille, dans une maison de bois au bout d’un chemin de terre à parler de choses et d’autres…Banya et petit coup de gnole avant d’aller dormir, j’aurais pu tomber plus mal…

Animalerie mécanique.


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Un ciel laiteux, vaguement hivernal, a remplacé  le plein soleil de ces derniers jours. Il faudra bien que cette journée soit la dernière de ma pause à Irkustsk, sinon mon enracinement deviendra irréversible, le gel viendra me souder à la terre gelée et comme les eaux du Baïkal, je devrai attendre la fonte avant de pouvoir me remettre dans le bain.  Au garage de Viktor, je commence à ranger les affaires que j’ai dispersées un peu partout, les petits chats  ne sont pas très contents, ça fait plusieurs jours qu’ils ont élu domicile au milieu de mon tas informe. Ils sont étranges ces petits félins; les chats, c’est bien connu, ça passe son temps à se laver, totalement inodores, ils sont dans le règne animal, l’incarnation incontestable de la propreté… ceux-là, à force de vivre dans un atelier de mécanique, ils sont ripolinés comme les chiffons poisseux qui jonchent toujours le sol des garages et , chose incroyable, ce sont quand même les seuls chats  au monde à sentir le moteur graisseux. Ces deux-là n’ont aucun avenir dans les calendriers des postes mais on pourrait peut-être envisager de sortir un calendrier pour mécano avec des bébés chats appropriés ; ça changerait un peu des  croupes de poufs siliconées !

Je vais donc grapher un ours de plus sur les murs du bar, marquer ce passage de ma griffe habituelle… et puis je sortirai mes équipements d’hiver et je reprendrai la longue route qui part vers l’Est  lointain pour s’arrêter sur les rivages de l’océan Pacifique…

entre deux…


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Je me laisse fondre dans la tiédeur de l’été indien, ce sursaut de douceur automnale qu’on appelle ici, l’été des femmes. Max, le parton du bistrot dont l’entrée est fièrement gardée par ma fresque  en forme d’ours motard, me demande de rester un jour de plus pour lui dessiner un autre plantigrade, je sais que le temps va virer bientôt, il ne faut pas s’illusionner, l’été des femmes ne fait que passer et je ne saurais tarder à ressortir les tenues hivernales. Mais quand on s’est posé quelque part, c’est toujours une petite blessure de repartir ; rien de bien grave, on n’en meurt pas, ça laisse juste une petite cicatrice là où ça ne se voit pas…  Hier on m’a amené à l’anniversaire de Sasha, le Sasha que j’ai rencontré la première fois que je suis venu à Irkustsk, le premier maillon de la chaine, c’est par lui que j’ai rencontré tous les autres, que j’ai construit ma petite famille Sibérienne pas loin du lac Baïkal. Il était très content de me revoir, on a bu du vin de Crimée, du blanc et puis du rouge, c’est un vin léger et parfumé qui se boit sans effort, quelque soit sa couleur. Sasha fait le concert de percussions accompagné d’un saxophoniste.Entre chaque morceau, un des convives monte sur la scène porter un toast et faire un discours, je commence petit à petit à trouver le temps infiniment long… Heureusement, demain c’est jour de boulot, la famille d’Alexey m’a donc emmené, pas trop tard, dormir une fois encore à Irkutsk2… j’ai un peu l’impression de tourner en rond.

La vie de garage…


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J’ai retrouvé mes skis pour lac gelé dans le garage où je les avais laissés, je les ai ramenés à celui de Viktor et là, pendant plusieurs heures je leur ai confectionné un emballage renforcé et capitonné pour les laisser encore à Irkutsk mais prêts, cette fois, à m’être expédiés là où j’en aurai besoin, un jour peut-être, à Yakoutz, à Magadan ou au musée de la moto. Certains jalonnent leurs parcours de petits cailloux blancs, moi c’est de pièces détachées.  C’était mon programme du jour, pas trop chargé, ensuite je me suis installé au bar pour dessiner jusqu’à la fermeture du magasin et du garage après laquelle Dima m’a ramené à fond la caisse dans sa Dayatsu  turbo jusqu’à chez lui. Il aime entendre hurler ses pneus dans les virages, c’est son style, c’est assez efficace mais il ne faut pas avoir mangé juste avant ; ça tombe bien vu que j’ai mangé juste après…

Tatiana, à qui j’avais dit qu’en Russie on ne mangeait  pas assez de légumes, m’avait préparé tout un assortiment  de végétaux cueillis à la datcha.

Je commence à me remettre dans l’esprit de celui qui va prendre la route, il le faut sinon je vais finir, comme à Barnaoul,  par me fondre dans celui du petit mec qui ne va plus bouger de la salle à manger…

Retour à Irkutsk2


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Après deux jours dans le garage  de Viktor, j’ai terminé mes révisions, il n’ y a plus d’huile qui coule à gros bouillons sur mes bottes et le moteur donne un peu moins dans les castagnettes. J’ai révisé la fourche et les freins, il me reste juste à changer un pneu et je pourrai continuer ma route … Je suis retourné faire un tour à Irkustsk2, rendre visite à Alexey, Svetlana et Sergeï. On a fêté mon retour avec du vin de Crimée  et, dès demain, je suis invité à un anniversaire. Quand on revient quelque part, c’est un peu comme si on rentrait à la maison, mais ailleurs…c’est sans doute pour ça que tous ces voyageurs qui sillonnent la planète ne s’arrêtent jamais et appréhendent la panne pire que la fin du monde. Le seul risque de la panne, c’est de se voir inventer d’autres chez soi, d’autres familles voire d’autres vies et c’est déjà tellement compliqué de n’en gérer qu’une seule…

Sofatigué.


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J’ai dormi au fond du garage dans un petit bureau sans fenêtre, sur un vieux canapé, à côté d’une pile de pneus usés, de quelques vieux casques et d’un bac à chat légèrement saturé… mais le matin, j’ai pu me mettre à l’ouvrage à peine extirpé du sofa fatigué… Il faut que je vérifie les réparations de Barnaoul et que je trouve où est donc cachée cette  maudite fuite d’huile qui dégouline sur ma botte gauche depuis des jours.
Viktor a donc repris le petit garage, à côté il y a toujours le bar et la boutique pour motards. Le grand magasin qui vendait des bécanes importée du japon, lui, a fermé. Tous les jours passent ici des voyageurs motocyclistes venus d’un peu partout…des anglais, des espagnols, des coréens, des Slovaques, en deux jours c’est une bonne affluence…j’ai dit à Tatiana, qui gère avec Dima la boutique, que Max, qui s’occupe du bar, devrait ouvrir des chambres d’hôtes. Tous les soirs, ce serait plein…hier j’ai dormi dans le garage et ce soir, alors que Tatiana et Dima m’invitaient chez eux, un des coréens est revenu camper devant la porte avec sa Honda à transmission automatique en panne.  Pendant que Tatiana nous préparait des poivrons farcis, je ne pouvais m’empêcher de penser à ce pauvre Coréen pour qui c’était le tour de dormir à côté d’une pile de pneus…et même pas dans le  vieux canapé…

Retour à Irkutsk


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Au lever du jour sur la ville morne ; le seul endroit  où prendre un vague petit déjeuner, c’était le resto de la veille. J’ai tenté le coup, me disant que peut-être même, l’ogresse viendrait implorer mes excuses…elle n’y était pas, la bête, mais ses deux collègues, avenantes comme des menhirs, ne donnaient vraiment aucune envie de se sustenter là. Je me suis donc enfui à nouveau, mais par pour l’hôtel sinistre, pour plus loin, pour retrouver le monde de la route, avec ses bistrots pour camionneurs où on est toujours bien accueilli . Arrière, bled pourri, je te laisse avec tes ogresses, ton stade en ruines, tes usines cassées, tes routes défoncées et tes barres d’immeubles, je pars ailleurs et je ne reviendrai jamais. Arrivé à Ulan Ude, c’était la moindre des choses d’aller saluer la bande de Irkutsk…ce n’est finalement qu’à quatre cent cinquante, dans un pays aussi gigantesque c’est comme qui dirait, la porte à côté. J’ai pu comme ça à nouveau longer le bleu profond des eaux du Baïkal , je l’avais presque oublié, celui-là. Quelle ingratitude, lui qui m’avait offert ce plaisir si surprenant de rouler sur la glace.  En fin de journée, j’ arrivais donc au bar où ma fresque n’avait pas bougé, j’y retrouvais Viktor qui avait repris la gestion du garage moto…ça tombe bien,  après quatre mille bornes, j’ai justement une révision à faire…

retour en Russie


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Les passages de douanes sont toujours remplis à ras bords de surprises….on m’avait prévu le pire au passage russe, j’avais pris l’habitude de passer les contrôles Mongols en quelques minutes. Je ne sais pas ce qui s’est passé, un basculement cosmique, la sortie de Mongolie m’a pris deux heures à cause d’un papier que je n’aurais pas eu et que j’aurais dû avoir ; le chef des douaniers a appelé le poste par où j’étais rentré, qui lui même devait contacter la base locale qui après en avoir référé à la capitale devait recontacter mon chef à moi, qui m’avait néanmoins confortablement installé dans son bureau où je pouvais dessiner tranquillement en attendant la sortie. Le cheveu gris et le dessin, ça facilite le contact avec les chefs. Trois caricatures plus loin, la situation a commencé à se dénouer. De toute façon, j’avais, presque malgré moi, décidé de la jouer flegmatique. Il semblerait qu’à l’entrée, on ait mal retranscrit le numéro de ma plaque d’immatriculation…depuis qu’il faut des visas pour venir en Mongolie, toute la paperasserie  en a pris un sacré coup au rayon des complications. Passé côté Russe, je comptais sur la présence de ma douanière de l’an dernier que j’avais réussi à recontacter grâce aux technologies modernes pour me faciliter la tâche…avait-elle laissé des consignes avant de partir en weekend ? Je ne le saurai jamais, sauf si j’arrive à nouveau à la joindre…mais le passage Russe, ce fut du velours,  je me suis très vite retrouvé de l’autre côté. Après avoir hésité à m’arrêter à Khyakhta, où j’avais passé trois jours l’an dernier, j’ai pensé qu’il serait plus malin de m’avancer un peu… Les collines sont jolies quand la lumière descend ; les sapins sont revenus et aussi les bouleaux dorés par l’automne. J’hésite à planter le tipi, il fait un peu frisquet, mais il n’y a pas une auberge, pas un motel sur cette route. Je finis par m’arrêter à Gusinoozyersk, triste bourgade industrielle au bord d’un grand lac. Il y a un pur hôtel soviétique en plein milieu, je m’y installe puis vais me prendre un petite soupe dans un resto, formica, nappe en plastique. Un grosse fille toute rouge vient me coller  en me déblatérant des incohérences nimbées de vodka, j’accepte d’en boire une et tente  ensuite un replis stratégique en m’excusant d’être très fatigué…je m’éclipse ; elle me suis, la génisse… elle essaye de me ramener  vers le rade en vociférant je ne sais quoi. J’arrive à me libérer de ses grosses pognes pour me replier vite fait vers l’hôtel. On m’a toujours dis de faire gaffe aux pochtrons des campagnes russes…là j’ai découvert la pochtronne des cités industrielles…et bien, c’est pire, je viens peut-être  d’échapper à ma première tentative de viol!

Darkhan… avant la douane (ça rime)


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Après une nuit étoilée sous mon tipi, je me suis levé sous un ciel plombé et je suis parti sous le crachin. Il m’est arrivé ces derniers jours d’oublier que je voyage dans des pays froids ; petit à petit cette réalité-là va revenir à l’attaque, je le sens. Le long de la route, après deux chutes à l’arrêt à cause de cette putain de béquille qui s’enfonce dans la terre, un riche de la capitale m’a hélé du troquet yourte où il cassait la croûte, son énorme bagnole garée devant. Je suis donc allé discuter  le coup. IL m’a invité à partager son repas puis à tenu à m’offrir une petite bouteille de vodka, du pain et du poisson séché. Arrivé à Darkhan, quatre vingt kilomètres avant la frontière, j’ai fait astiquer  le moteur de ma moto pour localiser les fuites d’huile à une station de lavage et j’ai offert à la karchereuse une petite bouteille de vodka, du pain et du poisson séché ; ça lui a fait très plaisir. Je suis ensuite pari à la recherche d’un hôtel un peu mieux qu’à l’ordinaire pour ma dernière soirée mongole.  J’ai trouvé devant le grand marché un établissement tout à fait correct, calme un peu à l’écart, j’avais pourtant bien vu, en lettres de feu sur la façade, Hôtel, Restaurant , Karaoké, mon cerveau ramolli n’a pas dû aller jusqu’au bout, il a lâché prise avant le troisième mot et au moment de penser à dormir, je maudis une fois de plus tout ce que je peux trouver à maudire, je vais être frais demain à la douane, avec ma copie de carte grise qui risque bien de me ramener à Darkhan ou, carrément, de me coincer entre les deux frontières…

les cowboys


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A partir de Mörön , la route est goudronnée, balisée, civilisée, je peux ranger Kevin dans sa petite housse pour un sommeil bien mérité. Je vais voir le gonfleur de pneu, le pompiste, tout le monde me fait remarquer, le regard chargé d’inquiétude, que ma moto pisse l’huile. Et oui, je sais les amis, je m’occuperai de ça plus tard, en attendant il faut juste penser à faire l’appoint. Le pompiste m’invite à partager son thé et ses beignets, ces fameux petits beignets bien coriaces qu’on prend le matin dans les yourtes en les ramollissant lentement dans le thé brûlant. La route est toujours un peu surélevée, ça lui donne l’air de survoler la steppe, on a moins l’impression de se fondre dans le paysage.  Je m’arrête casser la croute dans un saloon de bord de route, il y a quelques motos devant, ce sont des cowboys mongols qui voyagent en bande avec les dames. On compare nos motos, nos équipements et puis ils repartent et je finis mon repas…la journée s’écoule lentement.   https://youtu.be/fjsqcF4PtAc

Arrivé au coucher du soleil je traverse Edernet ; quelle ville bizarre avec ses tuyaux partout. Ils passent entre les immeubles, le long de la route, ils partent vers les campagnes. Est-ce du chauffage urbain comme en Russie ? Je passe près d’une grosse usine sur laquelle il est gravé dans le béton  EDERNET THERMAL PLANT, c’est de là que partent les tuyaux fumants qui courent partout, d’une usine à l’autre, au fond il y a  une grande mine à ciel ouvert , un barrage et le long de la route des hôtels cubiques un peu défraîchis,… je me dis que je serai mieux dans la steppe.  J’ai appris que cette ville fut construite par les Soviétiques dans les années soixante dix pour exploiter le plus grand gisement de cuivre d’Asie, ainsi donc il n’ y aurait pas que des troupeaux dans ce pays ?

Mörön


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Au petit matin, l’air est vif et le soleil brûle déjà, on a le plaisir de cette sensation étrange uniquement dans les déserts et les hautes montagnes.  La Mongolie, c’est un peu les deux à la fois. Je suis allé, dès le lever du jour, vers le « black market » où, paraît-il, je devais trouver tout ce que je cherche. Le black market c’est un mélange de hangars en béton, de cabanes en bois et de containers ; on y trouve surtout de la nourriture et  on n’aime pas les photographes, surtout au rayon viande. Il y est plus facile de dégoter un quart de bœuf que de la colle à métal mais en déambulant au milieu de tous ces étals aux odeurs puissantes, en se faisant indiquer la direction à prendre  à chaque hésitation, on finit toujours par trouver quelqu’un qui parle anglais et qui pourra enfin filer  le bon tuyau, la petite cabane planquée de celui qui vend de la résine composite chinoise dont l’odeur me rappelle étrangement le cabinet de mon dentiste…Mörön est un  peu plus agréable qu’Ulaangom, une grandes artère ornée de lampadaires très élégants quoiqu’un peu alambiqués, des grands squares un peu poussiéreux entourés d’immeubles officiels plus ou moins kitsch ou totalement soviétique, des statues de Gengis Khan au milieu des ronds point, on y voit déambuler toute une jeunesse en costume d’étudiants, accrochée à ses téléphones comme partout ailleurs. Mörön sent le centre administratif, la ville qui a son importance, même si elle se traverse en quelques minutes.  J’ y fais réparer mon téléphone ; c’est que moi aussi, comme cette jeunesse en uniforme, je suis devenu dépendant de cette verrue en alu brossé. La mutation du siècle ne m’a pas loupé…

Dernière longueur de piste


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Il ne restait que quatre vingt kilomètres pour arriver à Mörön, sur une piste avec mention \ »route nationale\ », le risque de se perdre était dérisoire, il me fallait juste gérer le trou dans le moteur. Je me suis levé à l’aube, la somptuosité de ma chambre n’incitait pas à la grasse matinée. Le gérant, appelons-le comme ça, était déjà debout. Il ne réside pas dans l’établissement, on peut le comprendre. Comme il devait aller, en camion, livrer quelques vaches à la ville, il m’a laissé un cadenas et demandé de verrouiller la porte en partant. J’ai donc commencé à nettoyer le moteur à l’essence puis scotché consciencieusement un pansement sur la plaie béante du moteur et je suis parti comme ça, en priant tous les Bouddhas de Mongolie, qu’il n’ y ait pas de passage à gué sur cette route. Très vite je me suis rendu compte que ça se décollait mais il venait de l’intérieur du moteur une aspiration qui maintenait vaguement la compresse. Après vingt bornes, le trou s’est retrouvé à l’air libre mais finalement peu d’huile s’en échappait, j’étais en train de me demander combien de temps je pouvais tenter ma chance quand un tangage bien connu mais toujours malvenu vint me rappeler que sur les pistes caillouteuses, il faut toujours prévoir les crevaisons. Après avoir maudit ma race et, par delà, la race de la race, je me suis calmé ; réparer une crevaison ce n’est pas si grave, j’arriverai juste un peu plus tard que prévu sous la douche. Quand un minibus s’est arrêté pour savoir si tout allait bien, je ramais à décoller le pneu de la jante, j’avais fait retomber la moto et je commençais à désespérer un peu. Ils sont sortis de la bagnoles, quatre lascars rigolards qui ont voulu prendre les choses en mains tout de suite… et pendant que deux s’activaient fébrilement sur la roue, les autres me servaient quelques coups de vodkas accompagnés de nouilles aux oignons. Ils étaient bien excités de voir la moto redémarrer, quant à moi, légèrement bourré, je me disais qu’il ne fallait surtout pas me vautrer une fois de plus. Je suis tranquillement reparti en évitant soigneusement les cailloux sailllants pour arriver à boucler cette putain d’étape jusqu’à Mörön. Des touristes Coréens hilares m’ont croisé un peu plus loin, ils voulaient faire des photos, savoir d’où je venais… ils sont repartis, leurs rires tonitruants et le gros moteur de leur tank à pneus résonnèrent longtemps dans la vallée, puis le calme est revenu…et moi, j’ai continué mon petit chemin avec une légère ivresse qui me donnait l’impression de survoler les bosses… sauf pour les dix derniers kilomètres, là elles étaient terribles les bosses ; quand toute les pistes parallèles se rejoignent pour une entrée de ville, c’est toujours l’horreur. Je suis arrivé au centre. Autour du seul carrefour avec feux de la ville, il y a trois hôtels du même calibre. J’ai visité les trois, j’ai choisi celui où l’hôtesse d’accueil était la plus souriante…elle souriait d’ailleurs beaucoup moins quand elle a vu la flaque d’huile que j’avais larguée sur le sol de son garage. J’ai remis la moto dehors et elle m’a vite pardonné…Après une énorme soupe pleine de légumes, de viande et d’épice brûlantes, et une pause aux toilettes parce que j’ai un problème avec les épices brûlantes, je me suis effondré sur le plumard, hélas un peu trop dur, mais je devrais m’y remettre d’aplomb quand même …

Francophonie et cartographie


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La route ensuite n’avait pas un intérêt  démesuré, sinon que petit à petit, d’un magnifique ruban de bitume tout neuf elle devenait une espèce  d’hybride entre la piste de taule ondulée et le chantier de la prochaine transmongolie, c’est en arrivant sur ce secteur indéfini que j’ai rencontré un attroupement qui ne sentait pas vraiment la couleur locale. Trois cyclistes suisses qui partaient vers l’Est et un jeune couple d’étudiants français dans un vieux Nissan, vers l’Ouest. Déjà qu’ils n’étaient pas encore remis de leur émotion de rencontrer des francophones dans cet endroit-là, l’arrivée de la délégation Francobelge, que je représentais à moi tout seul, faillit les faire défaillir. Nous devisâmes donc à propos de nos expériences puis, ne voyant pas arriver de délégation Québécoise, on a fini par reprendre chacun nos voyages respectifs.   Après une escale à la cabane restaurant de la gare routière de Songano, j’ai repris la route en faisant cette fois totalement confiance en Kevin Garmin pour m’amener au milieu de rien où j’ai planté ma yourte à moi ; j’ ai  entendu deux petites motos venir observer mon campement, je me sentais un peu comme un pionnier dont le campement serait cerné par des cavaliers Sioux… mais le sommeil l’a très vite emporté… Le lendemain matin, levé à l’aube, pendant que trois chiens gardaient mon campement, moi je faisais mes ablutions matinales dans la petite rivière et c’est à cet instant que les petites motos sont revenues. On est jamais tranquille, décidément. On se lève à l’aube pour pouvoir prendre le temps de se préparer à l’étape suivante, et c’est juste au moment critique, quand on vient de déposer, les fesses à l’air, son offrande à la terre nourricière et qu’on en est aux finitions, à croupi dans le filet d’eau, que les voisins débarquent.  Mais comment leur en vouloir? Ils m’ont amené un litre de lait frais et un gros morceau de fromage, une sorte d’intermédiaire entre le beurre et le fromage, je mange et bois poliment tout ça en partageant le pain légèrement brioché que j’avais trouvé la veille près de la gare routière. Je suis ensuite convié à rejoindre la yourte pour prendre le thé avec du fromage ; il y a des jours comme ça où on se dit qu’en ces temps où tant de gens deviennent allergiques aux laitages, la Mongolie est certainement une région qui leur sera scrupuleusement déconseillée par les conseillers médicaux de agences de voyages…ils ne viendront jamais ici, sauf  à des fins suicidaires…le taux de laitages qu’on ingurgite quotidiennement dans ces campagnes atteint des taux que mon estomac a décidé d’oublier.Pour la piste qui a suivi, je m’en suis entièrement remis aux compétences de mon ami Kévin Garmin. Il faut dire qu’après Sogano, il n’y a plus rien qui ressemble vraiment  à une route. Deux cent cinquante bornes de pistes, caillouteuses, sableuses, boueuses, avec des passages à gué un peu partout, ça finit par épuiser, j’ai même évité un orage terrible qui avait bien foutu la trouille à des touristes Russes égarés qui allaient dans l’autre sens; j’ai eu du bol,  j’ai  dû juste traverser les flaques de boue et les tapis de grêlons laissés par son passage. Mais arrivé  à Tzangaanoul,  la ville pointée par mon ami Kévin comme point de chute accessible en roulant à travers la steppe, l’envie de m’arrêter dans cette bourgade de cabanes tristes ne me titilla pas vraiment. Cent bornes plus loin, à la ville, la vraie, je trouverais  certainement un hôtel  tout équipé pour me reposer vraiment, me laver, faire un vrai repas, toutes ces choses simples qui font tant de bien après trois jours de fromage …Cent bornes de plus, pas grand chose en fait, sauf qu’à moto c’est comme en ski, quand on a été brillant sur toutes les pistes rouges mais qu’on a un peu abusé, on finit par se casser une jambe sur une faute de quart ridicule, au milieu des enfants  hilares, sur une piste verte. Il m’est arrivé un peu la même chose ; la faute de quart, l’inattention, le coup de mou, je me suis un peu tordu la cheville mais surtout, un caillou a troué le carter de la moto. J’ai bricolé avec du gaffer, le scotch à tout faire, mais après dix bornes ça repartait en couille.

Il ne restait plus qu’à s’échouer dans une auberge en planche, sur un sommier au matelas de paille, dans un village sans nom et sans électricité, quelque part sur la route vers nulle part, là-bas au Far East…

L’étape divergente


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Le débat va désormais faire rage en mon for intérieur entre carte et GPS. Je suis resté jusqu’au milieu de l’après-midi dans l’hôtel de Ulaangoom c’était un établissement typiquement soviéto-mongol, un immeuble triste avec une épicerie au rez de chaussée, un restaurant au premier et quelques chambres au second. La taulière, fort aimable, m’a installé la box dans ma piaule pour  que je puisse mettre à jour mon journal de bord. J’y serai presque resté un soir de plus, mais la vue sur l’artère principale, le bruit qui accompagne toujours toute artère principale digne de ce nom et puis les baies vitrées qui transformaient petit à petit la chambre en four solaire, tout ça m’a donné envie de nuits improvisées au cœur de la steppe. Elle est tellement belle la steppe et elles sont tellement moches ces petites villes, avec leur mélange d’immeubles gris, de petites maisons et de yourtes. J’ai donc repris la route vers seize heures, juste un peu, comme ça, pour être ailleurs… Garmin appelons le Garmin c’est le nom de mon GPS, ça fait un peu Kevin mais ça évite les contractions genre JFK ou DSK, je trouve ça moche, pas élégant du tout, ça fait sigle, même si ma moto s’appelle BMW… Kevin donc, m’invitait à faire tellement de tours dans la ville alors que  le pompiste m’indiquait l’inverse, que j’ai cru que son programme voulait me renvoyer d’où j’étais arrivé la veille… Suivant les conseils du pompiste, j’ai pris une belle route goudronnée qui mettait tout le monde d’accord, Kevin qui s’était reprogrammé dans  le bon sens, la carte qui m’indiquait que ma route était un axe rouge important et le pompiste qui devait déjà m’avoir oublié. Même les trop rares panneaux de la sortie de ville qui défilent confirmaient  que je pouvais y aller les yeux fermés. Après quelques dizaines de bornes sur un goudron tout lisse, je  me suis quand même inquiété, en m’orientant avec le soleil ; il semblait qu’on tirait trop au sud. J’aurais d’ailleurs du m’occuper plus de Kevin plutôt que de ne faire confiance qu’à cette belle route qui ne pouvait que correspondre à l’axe bien tracé de la carte. Et pourtant, là, c’est la carte qui avait tort le bel axe rouge devait comme la veille correspondre à une piste de terre. Les cartographes, quand même, c’est des sacrés rigolos ; à part ceux de monsieur Michelin qui sont des gens très sérieux, les autres, ils doivent se pochetronner toute la journée, pour se planter aussi souvent. Kevin insistait pour faire demi-tour incapable cette fois de me trouver une piste secondaire. Je lui ai donc cloué le bec, j’ai replié la carte et continué la route jusqu’à un lac magnifique. Après tout une route en vaut bien une autre. Je me suis arrêté dans un camp pour pêcheur, des petites maisons en bois et des yourtes au bord du  lac, j’ai même retrouvé deux gaillards qui, à la sortie de la ville, avaient tenu à ce que nous buvions une bière ensemble, une bière tiède, dans un bidon en plastique mais une bière quand même. On a d’ailleurs pu finir le bidon près du lac et je  me suis installé dans un petit cabanon au calme absolu, après avoir discuté avec Matsoo, un jeune fonctionnaire venu de la capitale en famille, au village natal de son père, quelques yourtes sur la colline. C’est là, en écoutant le silence fracassant, je me suis dit que j’avais bien fait de prendre cette route au hasard…

De Tzagaanuur à Ulaangoom…


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Pour dix dollars, Jon, mon grumeau mongol, m’aura offert le rêve de tout routard lecteur du guide du même nom, passer une journée chez l’habitant, se détruire la mâchoire avec de la viande coriace en buvant du thé au fromage de yack puis aller rentrer les bêtes, assister à la traite des chèvres et rester des heures à coté du poêle à parler de rien ou à ne pas parler du tout, ce qui vu de loin, revient à peu près au même. . Tout sent un peu délicieusement le fauve. Rien ici n’a dû changer depuis des siècles, à part le téléphone portable, et ce n’est pas rien et la moto auxiliaire du cheval, ce n’est pas rien non plus. Avec sa petite moto chinoise Jon emmène maman chercher les chèvres ou papa chercher les yacks et puis, l’après midi, il va à la frontière traquer le touriste. Pour quelques dollars de plus, Jon  a proposé de m’accompagner pendant une cinquantaine de bornes pour me faire éviter un passage à gué qui aurait pu me rappeler de cuisants souvenirs vieux d’un an à peine. C’est l’occasion de vérifier si c’est un vrai grumeau : va t’il vraiment m’aider à éviter les gués ? Bien sûr que non, il voulait juste le plein d’essence. Mais à quoi bon encore disserter sur les vieilles inégalités coloniales transposées dans le monde du tourisme. Car qu’il le veuille ou non, le voyageur, vu d’ailleurs, sera toujours un touriste.  On a fait dix bornes ensemble, avec son papa en passager, sur une piste balisée comme une route, on s’arrêtait à chaque virage pour ramasser des bouses de vaches. Arrivés à une grande plaine infinie, ils sont rentrés chez eux et j’ai continué tout seul.  Il y a beaucoup de bergers dans la plaine, ils m’ont souvent indiqué le chemin, parce que sur les cartes il y a une belle route rouge comme la nationale 7 et sur le terrain il y a une infinité de traces qui mènent un peu partout. La plaine c’est comme un jeu de labyrinthe, on y entre, on a plein de possibilités mais une seule bonne sortie ; il suffit de la trouver.  Heureusement qu’il y a du monde dans toutes ces yourtes. On peut prendre le temps d’un thé au fromage puis se faire indiquer le meilleur endroit où passer toutes ces rivières qui glissent dans la plaine. Cette année, je ne me suis pas fait piéger dans l’eau, mais je crois que j’ai bien fait de changer d’embrayage. Le GPS, mon nouvel outil, a un peu de mal a réagir quand je remonte le long des rivières pour chercher des passages mais pourtant, un fois trouvé la sortie du labyrinthe, quand je me suis égaré dans les collines après un orage, ce n’est que sur lui que j’ai compté pour trouver par où passer : il n’y avait plus une yourte depuis la fin de la plaine et je commençais, vu l’état de la piste, à m’inquiéter un peu.  Le petit robot m’a finalement bien amené au bord d’un grand lac entouré de silence. Juste quelques yourtes, de gros criquets noirs et rouges, des goëlands et des cormorans venus de je ne sais quel océan lointain, et puis un vol d’oies sauvages sur le lac avant de remonter dans les collines, la lumière est sublime, je survole les ornières, libre comme les oies sauvages…  je continuerai jusqu’à Ulaan Goon, amené jusqu’au terminus par  ce fameux GPS que je vais finir par adopter. Moi qui ai, durant tant d’années, rêvé en regardant les cartes, je sens que je suis en mutation…

Changement d’espace temps


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Assis sur un petit tabouret devant un poêle à bouses vaches, dans une petite maison cubique, plantée au milieu de rien, entourée de clôture toutes en ferrailles récupérées, j’essaye que mes pensées deviennent comme les alentours. Dehors il pleut, les moutons, les yacks et ma moto ruisselle. Ce matin, il faisait frais au lever du jour, j’ai eu un peu de mal à me retonifier pour partir vers la ville la plus proche, Olgiy, là où l’année dernière, j’avais quitté Féderico et la bande d’Australiens. J’y trouve des bureaux de change alternatifs et un peu édentés devant la salle des sports et puis je me laisse guider par un rabatteur plus crédible que celui de la douane. Il m’emmène à sa Guest House avec yourte et wifi , j’y prends un copieux repas en famille, profite un peu de sa connexion et puis reprend la route par où je suis venu. Non, je ne retourne pas en Russie, de toute façon, à ce poste-là, on ne veut pas de ma carte grise photocopiée, mais pour trouver l’embranchement vers Ulaangoom, je dois remonter un peu vers le nord. Arrivé à la petite bourgade de l’intersection, je retrouve mon grumeau, planté là comme s’il n’attendait que moi, alors cette fois je le suis. Il m’emmène dans la maison de ses parents. Plantée au milieu de rien…mais il me semble que j’en ai déjà parlé… 

Entrée en Mongolie


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Le matin, j’ai bien de la peine à me réveiller . Pendant la nuit, je n’avais pas cessé d’être assailli par des angoisses paperassières. Quelle ruse faudra t’il encore trouver pour que ma moto reste plus longtemps en Russie ?  Et puis parfois, je me demande si cette envie de monter vers le détroit de  Bering est vraiment raisonnable… Mais quand je reprends la route, le lendemain, j’oublie tout… elle continue la route, serpente entre les collines et longe les torrents qui descendent des pics enneigés des hauts sommets de l’Altaï. Cent kilomètres avant la frontière, le paysage se transforme radicalement ; plus un seul arbre, juste de grandes étendues caillouteuses parsemées d’herbe jaunâtre. Je me prends une petite soupe avant d’affronter les douanes. Finalement, ça s’est plutôt bien passé, les papiers amoncelés à Barnaoul ont simplifié le passage de la moto mais ma copie de carte grise ne lui plait pas, il me dit qu’il me laisse passer mais que dans l’autre sens, il ne  m’aurait pas laissé rentrer en Russie et puis si je reviens ,aux autres postes de douane, on verra bien…  encore un stress douanier en prévision mais au déclin du jour, la grille de la frontière mongole s’ouvrait pour moi sur une  route en terre bien défoncée. C’est là que j’ai retrouvé le grumeau. J’ai souvent parlé du grumeau ; il aborde toujours le voyageur par un « hello my friend » bien appuyé, il propose toujours de changer de l’argent ou de trouver un hébergement aux meilleurs conditions. Je suis le seul étranger à passer la douane, il ne me lâchera pas. J’essaye tout, le semer, le laisser partir  devant, avec sa petite moto chinoise il s’accroche, le diable. J’ai quand même réussi, en profitant d’une piste latérale dans une courbe, à le laisser filer sans qu’il repère le stratagème. Pendant un bon quart d’heure, je suis resté planqué à guetter son éventuel retour mais il a visiblement lâché l’affaire. J’ai pu alors planter ma tente, enfin  tout seul dans la steppe et profiter du silence absolu des grands espaces… https://youtu.be/HfTrn0pfx5E

De l’Altaï à Ogoudaï


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Hors donc, un jour, je pris la route de l’Altaï  derrière un gros quat’quatre avec une petite caméra accrochée à ma moto… A la fin de l’étape, je fus surpris de constater, après avoir rechargé la batterie de l’engin qu’il y avait dedans plus d’une heure et demi de routes qui défilent ; quelle horreur ! Il ne me restait qu’à tout visionner pour en extraire trois minutes regardables.

( si la vidéo ne passe pas : https://www.youtube.com/watch?v=WoGs0vxTyUM)

J’apprends tranquillement ces nouveaux usages du voyage, la nuit tombe plus tôt en cette fin d’été, pour peu qu’il y ait suffisamment de connexion, je peux ajouter à ma panoplie cette nouvelle occupation d’étape. La connexion informatique a bouleversé les façons de voyager, on est finalement jamais loin de là où on est parti. Besoin d’un petit renseignement ? Pas de problème, un petit coup de fil (sans fil)  et c’est réglé, comme à la supérette, quand on hésite devant des pâtes avec ou sans œufs. Faut-il regretter ces temps pas si anciens où le voyageur donnait des nouvelles toutes les trois semaines quand il arrivait à trouver une poste où le téléphone fonctionnait ou qu’il envoyait des lettres en papiers qui arrivaient généralement chez leur destinataire bien après le retour, quand ce n’était pas des archéologues qui les exhumaient un siècle plus tard…  
  
Après avoir tranquillement récupéré, je suis donc resté tout seul dans le chalet, à Tcharskoï.  Au petit matin, ponctuel comme un fonctionnaire Suisse, Sacha le prof d’aïkido m’a rejoint pour faire un bout de route avec moi. Aucun risque de se perdre avec Sacha qui ouvre la route et Maxim qui m’a réglé le GPS. Nous voilà donc repartis par des routes en terre, en caillou ou en goudron fatigué. Finalement c’est très bien que Sacha m’ouvre la route parce qu’avec le soleil et la poussière, lire le petit écran de ma gameboy de voyageur paraît bien compliqué. Après deux cents kilomètres, nos chemins se séparent, on fait des photos, des accolades chaleureuses et des échanges d’adresses Facebook car on a tous décidé d’être résolument modernes. Sacha a quitté Moscou pour se retirer dans l’Altaï comme un ermite. Il vit dans une maison en bois toute déglingos mais avec un vidéoprojecteur au dessus de son matelas gigantesque et une grande serre en forme de bulle solaire  juste à côté. Il parle une langue étrange où se mélangent l’anglais, le français et le japonais et roule en Renault parce c’est quand même mieux qu’une Lada. Après qu’il soit reparti vers le nord et moi vers le sud, j’ai découvert  que ma gameboy n’avait plus de batterie, alors j’ai ressorti ma carte, ai demandé ma route à des vrais gens en peau avec des cheveux dessus et ne me suis perdu que deux fois avant de rejoindre la grand route… A la fin de la journée, je me suis rendu compte que j’arrivais à Ogoudaï, petite ville où j’avais fait étape l’année dernière.  Deux gamins rigolos m’avaient accueilli à la tombée de la nuit, trop contents de remplacer leurs parents à la réception de la petite auberge. Je me suis dit que ça leur ferait plaisir de me revoir , alors, malgré une intense envie de camper au bord de la forêt, je me suis dirigé vers le centre. Pas de chance, les gamins ne sont plus là et les prix ont doublé. A leur place, trois grosses dames patibulaires me donneraient presque envie de repartir. Mais je sais qu’ici la connexion est excellente, bien meilleure que les petits dejs, alors, puisque j’ai décidé d’être résolument moderne, je m’installe pour la nuit, il ne me reste que trois cent bornes pour arriver en Mongolie…

Pause sanitaire…


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Il y a mieux que l’Aspirine dans ces montagnes, il y a le Banya, ce cher bon vieux sauna russe où les puristes tiennent la température au delà de quatre vingt dix et se fouettent aux fagots de brindilles de bouleau. En sortant, on prend une douche froide puisqu’il n’y a pas encore de neige pour se rouler dedans ; il convient de refaire ça trois ou quatre fois et puis de se boire un petit verre de sirop de sang de cerf . Il paraît qu’il n’y a rien de mieux pour rester en bonne santé. On m’en file d’ailleurs une petite bouteille pour la suite du voyage, je testerai ça dans la steppe, ça changera des probiotics. On se balade un peu mais pas trop, c’est une journée juste comme ça, du farniente Sibérien pour profiter encore de la fin de l’été.
Avant de repartir vers Byisk avec sa grosse bagnole , Maxim m’a serré comme un étau dans ses bras puissants en me disant de l’appeler si j’avais le moindre pépin mais aussi si tout allait bien pour le rassurer.
Il m’a aussi paramétré sur le GPS un itinéraire pour rejoindre la route nationale qui va vers la Mongolie. Cette année, on m’a équipé en matériel moderne. Laurent de Tecnoglobe, m’a passé un GPS et une caméra, j’ai toujours eu une grande méfiance envers ces deux machins-là. Où va donc passer la mémoire de la cartographie si il suffit de suivre une flèche pour voyager ? Et tous ces blogs de motards qui balancent de la route qui défile au kilomètre, alors qu’un joli texte illustré, c’est tellement plus classieux. Mais que faire contre les temps qui changent ? La pression est terrible ; on me demande sans cesse quand est-ce que je vais balancer des images. Alors, je me laisse glisser vers le côté obscur : demain, je vais reprendre la route avec un GPS et j’ai déjà fait mon premier montage de route qui défile…

Altaï


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J’ai suivi la grosse bagnole de Maxim jusqu’à la maison dans l’Altaï  où il m’avait déjà amené l’année dernière. Plus on s’enfonce dans les collines, plus les routes se déglinguent. Une fois posé, j’ai regardé comment la moto résistait à sa remise en route sur chemin tout pourri et puis on est tous allés chez Sacha, le professeur d’aïkido qui s’est retiré ici. Il fallait fêter mon retour, la fin de l’été, le ciel étoilé…alors on a bu, mangé du poisson cru et des brochettes de cerf et puis on a bu encore… Le lendemain matin, je me suis juste dit que plus jamais ça ; mais bon, on sait ce que c’est, parfois, c’est difficile de refuser. Ici, la courtoisie demande essentiellement un foie en bon état et quelques aspirines pour le lendemain…

Byisk


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Je suis donc reparti ;  j’ai offert des bières blondes à Sergeï , des fleurs rouges à  Tania, j’ai mis de l’essence, gonflé les pneus et j’ai pris la route. A cent soixante kilomètres au sud, après des champs tout plats puis légèrement vallonnés, quelques bosquets de pins et des forets de bouleaux, on arrive à Biisk, le fief de Maxim. Ses bureaux sont dans une grande et belle maison, pas très loin du centre, séparées des immeubles alentours par quatre murs  tapissés de vigne vierge et un portail automatique. Dans la grande maison, il y a un restaurant, une piscine et des chambres qui changent radicalement mon standing par rapport au canapé de l’entrepôt.
Maxim m’accueille chaleureusement,  trop content de voir la moto prête à affronter à nouveau les grandes steppes. Il m’invite à partager son repas, soupe au canard sauvage et  faisan aux choux, puis m’indique le garage où je vais pouvoir peaufiner les réglages de mon sélecteur et des carburateurs. Je m’installe à côté de son écurie, gros roadster Yamaha, Harley, GS Adventure , petite Yam de cross et puis un scooter Honda à trois roues, articulé au milieu, un de ces petits engins que je n’ai croisés qu’en Russie et sur lequel Maxim adore faire des ronds dans le jardin en téléphonant  à l’oreillette ; ça s’appelle être en circonférence…Et  pendant ce temps, je me mets à croire que je suis enfin rentré dans cette dimension parallèle qui me manquait tant, celle du voyage…

(Pour les puristes, je joins une photo du bricolage de sélecteur dont j’ai dû modifier l’angle pour placer mes fixations de skis. Le roulement permet d’éviter les tendinites à cause du changement d’angle, mais c’est aussi très bien pour économiser ses pompes !)

Penser à plus loin…


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J’ai presque du mal à croire que je vais pouvoir reprendre la route. On s’habitue à tout,  même au pire, c’est le propre de notre espèce; son pouvoir d’adaptation lui permet d’affronter toutes les épreuves de la vie et moi, après dix jours, je commençais à avoir l’impression que je ne partirais jamais de mon entrepôt, que c’était  ma nouvelle vie, mon goulag à moi, avec plein de solidarité autour et, tous les matins, une vue imprenable sur des citernes rouillées et des herbes folles. On y voit même parfois passer la chevelure blanche d’un vieux monsieur qui récolte des plantes dont, sans doute, lui seul connaît les secrets… aujourd’hui encore, pendant un temps qui échappait à la mesure, j’ai signé des papiers, des liasses, des montagnes de papiers, mon dossiers de régularisation qui me donne juste l’autorisation d’avoir dix jours pour faire sortir la moto du pays. La Mongolie n’est pas très loin ; si les innombrables réparations de ces derniers jours sont aussi fiables que ce que m’affirme Sergeï, j’irai jusqu’au bout du monde… sinon, c’est Barnaoul qui en redeviendra le centre…

les voyages immobiles


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Sergeï et Sacha ne se démontent pas, mais la moto, si. Dès le matin, ils mettent en branle le processus d’urgence dont ils m’ont exposé les grandes lignes hier. Ils comptent à nouveau percer le bloc moteur pour y encastrer des inserts de leur fabrication qu’ils m’ont concoctés la veille au soir dans leur atelier, derrière une des portes en fer du sous-sol. Ce plan diabolique me paraît d’une audace folle ; d’une part, on a rendez-vous au bureau des douanes en début d’après midi pour valider la présence de  la moto quelques mois de plus, d’autre part, faire des trous encore plus gros pour y encastrer du matos plus costaud m’a toujours été vivement déconseillé par mes mécaniciens préférés, là bas, au pays… mais je crois que rien ne peut ralentir la fougue de Sergeï et Sacha et en trois heures, la prouesse était accomplie. La moto était prête à rouler, au moins jusqu’au service des douanes qui doit la garder une journée complète pour des raisons administratives que j’ignore. Ils ont peut-être plein de questions à lui poser sur sa vie et ses opinions politiques.Maxim est enfin revenu au pays, juste pour me saluer et me donner rendez-vous dans l’Altaï, dès que je reprendrai  la route…Ivan, le fils de Sergeï , m’accompagne pour faire l’interprète. Il ne connaissait pas le service des douanes et il faut bien avouer qu’il se retenait souvent de rire en découvrant la bureaucratie de son pays. L’endroit , de plus,  est assez surprenant. Au milieu de vieux bâtiments en briques, de voies ferrées, de grands immeubles en béton en cours de démolition, de vestiges d’usines indéfinis, on trouve quelques bureaux, des entrepôts, encore et toujours, j’aurai beaucoup fréquenté les entrepôts en ce début de voyage.

Barracuda


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Vu comme ça, l’essai sur la  route, on aurait pu y croire ; sortir du hangar pour quelques kilomètres dans la ville, sous le soleil de la fin d’été, c’était bien finalement, mais les goujons ne veulent pas se laisser dompter comme ça, il y en a toujours un plus rebelle que les autres qui veut s’échapper de son trou entrainant avec lui toute la culbuterie et provoquant des bruits et des suintements qui ne donnent pas du tout envie d’insister sur la poignée de gaz. Pour oublier cette défaite infâme, je suis allé m’occuper de la douane, me mettre en règle avec la bureaucratie pour que, quoi qu’il advienne, à Barnaul, Irkutsk ou Vladivostok, la moto puisse rester un an de plus sur le territoire Russe.

Sergeï et Sacha, les rois de la clé à molette, vont me fabriquer un insert à la soviétique… Fini les goujons, on passe au barracuda, je ne sais pas si l’aluminium du bloc moteur résistera, mais ce sera la poiscaille de la dernière chance… https://youtu.be/mPJXOKQpoDk

Voir la sortie du hangar…


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Non, irrémédiablement non, quoi qu’on puisse penser depuis mon départ, les jours se suivent certes, mais ne se ressemblent pas complètement. Oui, c’est vrai, je dors toujours sur un canapé un peu trop dur et trop court avec des accoudoirs en fer et un gros oreiller bien compact, dans un bureau en chantier. Le matin je vais sur Internet  dans le bureau des secrétaires après avoir pris mon petit déjeuner…Par exemple, là, il y a un changement, j’ai réussi à faire comprendre à Tania que les saucisses avec des frites grasses, le matin, ce n’était pas pour moi. Elle me laisse désormais préparer ma tambouille tout seul ; mes œufs, mes céréales avec des fruits frais, mon pain perdu moelleux et caramélisé… Ensuite, après la pause au secrétariat, je file au hangar pour y passer la journée et, à force, ce rythme soutenu a porté ses fruits car après juste une semaine, mais sept jours quand même,  la moto a redémarré. Tout n’est pas parfait ; moteur qui hurle, essence qui pisse, je coupe tout ; il va y avoir des corrections à faire. Tension des câbles, flotteurs de carburateur,  un petit coup de démarreur et là c’est le bonheur ; tout tourne rond, presque velouté, je n’ai plus qu’à faire un essai sur la route. Ou demain, peut-être… après une semaine ensoleillée passée dans le hangar, il a suffi que je presse le bouton du démarreur pour que ciel s’éventre et lâche des trombes d’eau sur Barnaoul.

les jours passent, les trams aussi et l’automne arrive…


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Un jour de plus dans le hangar mais il a bien fallu me rendre à l’évidence, je ne suis pas un champion du filetage…sur les six, j’en ai foiré un, juste un, mais ça suffit pour faire couler l’huile à flots puants et continus. Roman m’a très vite trouvé un spécialiste de l’usinage qui m’a rattrapé le coup…montage, démontage, remontage, on y arrivera, maintenant je le sais et pour fêter ça je me suis offert une folie ; une  nouvelle virée en tram, c’est tellement formidable l’avenue Lénine en fin de journée, les petits vendeurs de pommes et de framboises devant la gare, les blonds qui font la compette de celui qui a la décapotable qui décapote le mieux devant les bistrots chics du centre ville, je n’ai pas pu résister à me plonger dans toute cette folie de fin d’été Sibérien. https://youtu.be/8hrlvOxskP0

sortie en ville


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Hier soir j’ai reçu la visite de Pierre et Macha…Il est français, elle est russe, ils sont jeunes et en vacances dans la famille. Il est tombé sur mon blog en tapotant Barnaul sur son clavier…il y a tellement de gens qui s’intéressent à Barnaul que quand on fait une recherche sur cette ville, on tombe sur moi ! Il m’a donc contacté et grâce à lui j’ai pu, après avoir pris une douche chaude, découvrir par quel tram il y avait moyen de quitter l’univers carcéral de mon entrepôt de mécano pour découvrir que Barnaul n’était pas qu’une zone industrielle. Je le savais déjà, mais il faut avouer que je commençais à l’oublier, après une semaine à boulonner. Pour clôturer une nouvelle journée relativement infructueuse, j’ai donc pris le tram numéro Un qui, pour dix sept roubles bien tassées, à peine vingt centimes, m’a emmené au centre ville sur l’Avenue Lénine, (ça c’est une constante) , je suis descendu faire quelques emplettes  et ce petit changement m’a littéralement rempli de bonheur et d’optimisme, je me suis dit qu’on finirait bien par trouver le mécano miracle qui saurait comme bloquer l’unique et ridicule filetage qui m’empêche toujours de reprendre la route. Demain est un autre jour et avec mon visa d’un an, je ne suis pas trop à la bourre…un an à Barnaul, qui n’en rêverait pas ?

Dactylo rock


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Le matin, je vais toujours poster mon billet du jour au secrétariat, ce n’est pas trop désagréable  pour commencer la journée. Les secrétaires se ramènent toujours avec des petites robes estivales très coquettes; enfin surtout Zina et Ylyena qui bat ses deux collègues  en passant réajuster sa coiffure devant le miroir entre chaque coup de fil et même aussi pendant, on ne sait jamais, des fois qu’elle ait perdu ses cheveux, il vaut mieux vérifier. Amina c’est pas le même style, mais elle doit être chef parce qu’elle a un bureau à part et moins de temps à perdre devant le miroir. Après ce petit bol d’insouciance, je plonge dans les ténèbres à la recherche d’une moto à reconstruire…je traverse les couloirs sombres, je longe les vieilles portes en ferrailles cabossées…mais qu’y t’il donc derrière tout ça…. ? https://youtu.be/U-5SA8K4NKQ

Sémantique du couple et des petits goujons.


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En mécanique, certains termes finissent au rayon boulonnerie en suivant un parcours qui m’échappe. Prenons par exemple le couple ; tout le monde sait ce que c’est le couple: on parle de sa fusion, de son moteur, de ses vibrations puis de son éclatement, de sa rupture; termes complètement garagistes, on en conviendra. Le couple en mécanique, je n’ai jamais su ce que c’était vraiment ; une sorte d’équilibre parfait qu’on chercherait avec un certain régime à trouver, à sentir, avec doigté et intuition ; ce couple, donc, qui n’est donc pas du tout matrimonial, demanderait-il les mêmes finesses en technologie moteur qu’en sociologie amoureuse? D’autres termes sont moins poétiques ; prenons par exemple le goujon ; il me donne du fil à tordre ce goujon, mais pas du fil de pêche. Bien que, comme le couple, je sois obligé de le tarauder, ce petit poisson-là m’a bien rempli la journée que, pourtant, j’ai passée dans un entrepôt et pas au bord d’une rivière de montagne. Pas les pieds dans l’eau, juste encore les mains dans le cambouis…Le goujon, qu’on aurait pu appeler l’ablette, le gardon ou l’épinoche, c’est une longue tige filetée qui sert à tenir le cylindre sur le moteur ; il y en a huit sur ma machine et pour chacun d’entre eux, il fallait usiner, remodeler, refileter les petits trous dans lesquels, idéalement, il faudrait les trouver solidement ancrés.   A la fin à la journée, j’ai eu l’impression que j’avais à peu près réussi l’opération complexe mais je ne saurai vraiment que quand je pourrai appuyer sur le démarreur…

Le temps suspendu du boulon de treize.


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Entre deux séances de mécanique, je fais quelques esquisses ; ça change un peu de dessiner des secrétaires pomponnées, mais les interminables épreuves qui jalonnent la reconstruction de mon vieux destrier me donnent le vertige  quand arrive la fin du jour. Heureusement, Maxim, qui doit passer des vacances très loin d’ici, a donné d’innombrables consignes pour que je sois soutenu dans l’effort et que je ne lâche pas prise. Il a vu ma monture arriver dans un camion, la nuit, sous la neige, il y a quelques mois et je crois qu’il compte l’admirer vrombissante quand elle reprendra la route en plein soleil. Il faut bien avouer que de loin, on dirait qu’elle  reprend forme…mais de là à reprendre vie…

Spiderman et moi…


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Mes voyages ont souvent commencé par un stage de mécanique mais jamais dans ce cadre insolite de retraite constructiviste. Le matin, je me lève et je me débarbouille à l’eau froide dans les toilettes de l’étage, avant que n’arrivent les travailleurs et les travailleuses qui s’installent dans les bureaux. Les dames sont pomponnées et les messieurs beaucoup moins ; La dizaine de portes en plastique, imitation bois précieux, abritent diverses activités , mais je suis le seul pensionnaire. Le matin, je prends mon petit déjeuner, seul dans la grande salle vide, c’est Tania qui s’occupe de tout ça, comme je suis tout seul, elle veut me gâter;  si je lui demande un œuf, elle m’en fait dix et elle est trop contente si je fini mon assiette, alors j’essaye de ne pas la décevoir. Il y a un vidéoprojecteur dans la salle géante et au programme c’est toujours Spiderman…je ne sais pas combien il y en a eu des films de Spiderman, mais avec un par jour, je ne vais pas tarder à devenir super spécialiste de l’homme araignée en version russe,  je pourrais même écrire une thèse sur lui, si je n’avais pas une moto à reconstruire. De ce côté-là, malgré quelques frayeurs mécaniques, j’avance à petits pas fermes ; j’ai changé l’embrayage et démonté la boîte de vitesses pour remettre des pièces que j’avais explosées l’année dernière :  jusqu’ici, je n’ai pas fait de grosses erreurs… si je  continue comme ça, je pourrai bientôt partir en voyage. Ce serait dommage de casser une pièce de rien du tout, mais bien sûr introuvable ici, et de rentrer chez moi…T’as fait quoi cet été ? Je suis allé à Barnaul passer dix jours dans un entrepôt, les mains dans le cambouis en regardant Spiderman et puis je suis revenu, c’était trop bien… Non, ça ne va pas du tout ; demain, je reconstruis la moto  pour partir très loin.

la vie au bureau


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Je dors dans un canapé un peu dur qu’on m’a installé dans un bureau vide. Cet endroit est étrange ; un vieil immeuble en brique planté dans un environnement hétéroclite mais quand même bien post industriel, ici on appelle ça « constructiviste » ; dans ce bâtiment, il y a des bureaux, des locaux techniques, des entrepôts, des cuves, des tuyauteries, une grande cantine-salle des fêtes où je prends mes repas…je n’arrive toujours pas à comprendre si les bureaux font partie d’une même entreprise ou si ce sont des locations séparées, il faudra que je me renseigne, mais en même temps, ça n’a aucune réelle importance. Sur le côté, il y a le hangar où m’a moto désossée jusqu’à l’épure, espère un jour reprendre la route et  derrière les barbelés, c’est une usine mécanique qui fabrique des trucs pour l’armée…  
il y a souvent en Russie des usines qui fabriquent de trucs pour l’armée, mais c’est comme pour les bureaux, je ne sais pas vraiment ce qu’on y fait, sauf que je m’en fous moins, parce que vu l’état de l’usine, je préfèrerais que ça ne pète pas tout de suite. En sortant de mon hangar pour traverser la cour, j’ai croisé une autre activité du secteur : une camionnette qui déchargeait des têtes de vaches. Le gars qui s’occupait de ça avait un tellement petit front que je l’ai presque confondu avec les têtes de vaches. J’ai pas osé lui dire bonjour, j’ai eu peur qu’il me morde. Dans les arrière-cours, c’est un peu comme dans les villages en bois des campagnes boueuses, on y rencontre parfois des humains d’une espèce plus vraiment humaine, ils sont toujours vêtus d’un subtil mélange de tenue camouflage et de survêt à rayures, c’est pas très élégant, mais bon, c’est un style. Le style avec lequel on a pas trop envie de faire la causette. 
Pour démonter la boîte de vitesse, il faut un chalumeau, alors on m’a prêté un engin chinois, un petit brûleur façon camping gaz mais qui s’éteint tout le temps et crache autant le feu par devant que par derrière. J’ai dit à mon nouvel ami du hangar dont je ne connais pas encore le nom que c’était pas terrible comme matériel. Il m’a dit que pas de problème et dix minutes après, il est revenu avec un truc gigantesque qui crachait le feu comme un vrai lance flamme;  là, elle a eu son coup de chaud ma boîte. C’est comme ça en Russie, on trouve toujours des solutions à tout, on aime l’industrie lourde et on sait faire avec !

retour à Barnaoul…


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Serguei a fini par arriver. J’avais réussi à retrouver le numéro de Maxim en passant évidemment par Vitali, à Moscou. Une fois le lien rétabli, ça n’a pas été long .Vitali c’est mon pote sidecariste de Moscou qui arrive toujours à démêler mes problèmes sur tout le territoire, Maxim, c’est le meilleur ami de Vitali, qui m’a stocké mon épave l’année dernière, Sergei c’est pas le Sergei de l’an dernier,  il y a beaucoup de Sergei en Russie, c’est Maxim qui me la dit, mais je l’avais déjà constaté tout seul… Il est donc arrivé à l’hôtel et m’a amené tout de suite me montrer que la moto était bien rangée, prête à toute intervention chirurgicale dès qu’on aura retrouvé les clés du local où sont entreposés mes outils. Aujourd’hui c’est dimanche, il ne faut pas s’affoler, je vais me reposer et marcher un peu…Je retrouve mes repères russes…Les tramways brinquebalants, les immeubles soviétiques, les maisons en bois et les portes en plastique ;  en extérieur comme en intérieur, ici on aime la porte en plastique.

Retour discret à Barnaul…


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Petit matin de fin d’été, à Barnaul. L’avion se pose, on débarque sur la piste, il fait un peu frais et légèrement brumeux, il souffle un petit vent d’automne qui donnerait presqu’envie de reprendre la route…mais la moto est quelque part dans la ville, éparpillée en petits morceaux dans le sous-sol où je l’ai soigneusement démontée l’année dernière ; le problème c’est que je ne connais pas l’adresse. Aurais-je pris un peu trop l’habitude d’avoir toujours quelqu’un de providentiel dès que je me pose en Russie ? Il n’y avait personne cette fois-ci ; un dimanche du mois d’août au petit matin, c’est assez normal. Un taxi clandestin m’emmène au centre ville, j’essaye de réactiver ma mémoire visuelle, mais dans ces villes russes qui se ressemblent tant, c’est mettre la barre un peu haut…Je n’ai plus qu’à me poser dans un hôtel, y attendre que s’écoulent quelques heures pour réactiver l’un ou l’autre contact qui doit encore dormir profondément.

Généralités éffleurées…


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Les chiquenaudes sur le cou pour signaler une murge imminente, la Zberbank, la seule où ils acceptent les euros usagés, tuyau intéressant pour le voyageur et puis les appartements surchauffés où t’es obligé d’ouvrir la fenêtre par moins dix pour ne pas mourir de chaud… il y en  a encore des choses à raconter… et les feux rouges avec le clignotant orange avant de passer au vert, ou le clignotant vert avant de passer à l’orange qui sont quand même bien pratique ! Le must c’est le compte à rebours, les secondes qui défilent c’est la classe. Tout ça devrait permettre de conduire plus relax, d’avoir le temps de passer la première avant que le vert ne s’allume, pourtant on dirait que ça rend le conducteur encore plus énervé. Le pire, ce sont les taxis Ouzbèques qui passent la première au quatre du compte à rebours, commencent à s’avancer au trois, sont presque au milieu du carrefour au deux et démarrent en trombe juste après…quand dans l’autre sens, le feu va seulement passer à l’orange, couleur à laquelle il est tout à fait  conseillé d’oublier le vieux réflexe d’accélérer ; c’est une question de vie ou de mort. Mais je vous raconterai tout ça une autre fois…je vous balance encore un petit film de moto qui roule, juste pour les motards, les autres peuvent aller se coucher…On reparlera de tout ça dans quelques mois, la vieille BM sera peut-être remise en état…  https://youtu.be/s9VltvuSwSM

Fin de parcours à Barnaul…


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De retour à  Barnaul, Sergueï s’est occupé de moi. Il est ingénieur, et pour lui, démonter un vieux moteur allemand, une sorte de copie d’Ural, c’est plutôt de la rigolade. Sergueï a toujours un peu d’ironie douce dans son regard bleu et un petit sourire en coin, il ne cesse de me dire qu’en Russie il y a des solutions à tout. Il me fait un peu penser à Daroussin, l’acteur débonnaire… Entre deux séances de mécanique, il m’emmène au bazar réparer mon sac et mon blouson, on mange des chachliks,  les brochettes russes,  puis on visite la ville. La neige est partie, il fait presque doux, il pleut.

Il me montre quelques usines, le magasin Lerouah Merlîne et aussi l’hypermarché Aushann ; c’est tout comme à la maison avec un peu plus de barres d’immeubles et de manufactures déglinguées. Il n’ y a pas grand chose à voir à Barnaul, pas beaucoup de bâtiments prestigieux, de souvenirs d’une époque lointaine, de Russie romanesque. Il faut arriver à trouver de la poésie dans les tuyauteries de chauffage collectifs et les cheminées qui fument dans la brume hivernale, il faut aimer le constructivisme, mais à force de trainer dans ces villes russes, je vais finir par y arriver.

Petits films…


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Il est de bon ton, en ces temps  de technologique de pointe et d’images consommées à l’arrache, d’illustrer les blogs de voyage avec des petits films…je me plie aux règles du monde moderne…voici donc un petit tour à Boukhara autour de ce bâtiment qui orne la couverture du Lonely Planet…On l’imagine grandiose, c’est en réalité une sorte de maison de poupée déguisée en forteresse…  https://youtu.be/zUYjgKqYbYs                                                      Je ne pouvais pas non plus éviter quelques scènes de moto qui roule…ça fait toujours plaisir aux motards, et puis, quand même, il y a de jolis paysages…   https://youtu.be/oo1tWaZOkQg   Et un petit retour en Mongolie…. https://youtu.be/s9VltvuSwSM

Une journée dans l’Altaï…


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Maxime est un grand gaillard bien en chair qui travaille dans je ne sais trop quoi ; il est juriste, il travaille dans les assurances vieillesses, il a une usine de dynamite…c’est un peu flou, c’est comme ça quand on ne parle pas la langue, on traverse sans cesse d’innombrables mystères, mais il paraît qu’en Russie, il ne faut s’étonner de rien… en tous les cas, il a de grand locaux, une bonne connexion, une cantine, une salle de billard et des bureaux bien chauffés et ça c’est le plus important pour le motard en rade. En dessous il y a des locaux techniques un peu déglingués où il est facile de trouver la place nécessaire pour l’autopsie d’une moto cassée. Après la dépose de la boite pour le constat des dégâts, il nous embarque dans sa bagnole, sa copine, un pote et moi. Elle est hallucinante sa bagnole, un vrai Boeing ;  il y a des gadgets partout, les fauteuils se règlent électriquement dans tous les sens, comme en bizness class. Il y a même une grande téloche qui descend du plafond. Nous voilà partis dans la datcha à trois cent bornes, dans l’Altaï, pour voir les étoiles et boire des vodkas. J’essaye de m’éclipser entre les étoiles et la vodka, c’est que j’ai excessivement besoin de sommeil…

Le lendemain, en bande, on part à la pêche. Après quelques heures à rouler dans des chemins boueux, l’équipe se pose au bord d’un torrent et moi je vais marcher dans la montagne. L’air est doux, je ne croise pas beaucoup d’ours, juste des chevaux avec des dredlogs, quand je redescends on déguste quelques poissons crus et on rentre à la maison par la boue. On s’arrêtera boire l’apéro (euphémisme) chez Alexandr, un professeur d’Aïkido moscovite qui est venu se retirer dans les montagnes. Il habite une maison un peu déglinguée avec home cinéma, comme dans la bagnole, et il cultive des légumes… C’est incroyable, je croyais que les légumes avaient disparu de la planète…Il parle plein de langues mais il les mélange toutes. Il préfère le whisky de qualité à la vodka, il n’a pas tort, bien qu’en fin de soirée, le résultat soit un peu le même…

D’un camion à l’autre…


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Ce n’est pas ma première douane en nocturne, mais en hiver et en poussant, si !      Après avoir remonté toute une file de camions, j’arrive exténué, haletant,  jusqu’au planton . Finalement, ça apporte un potentiel de sympathie compassionnelle d’arriver totalement minable pour un passage de frontière, mais on n’imagine pas à quel point les contrôles peuvent être éloignés les uns de autres quand on est bien installé dans une bagnole. Un jeune chauffeur de camion  propose de me déposer à Barnaul, là où Vitali m’avait trouvé un point de chute. Comme il semblerait que le relais qui devait me récupérer côté Russe ne sera pas là avant quelques heures, je saute sur l’occase, la moto est chargée en trente secondes grâce au pont élévateur et nous voilà partis pour cinq cent bornes de routes défoncées en nocturnes. La neige tombe, la moto avait bien flairé le coup. Mon chauffeur  est très organisé, il a tout à portée de main, comme moi sous ma tente. Je tends le bras gauche je tombe sur ma lampe frontale, le droit la bouteille d’eau et pendu à la faîtière, les lunettes et le téléphone. Mon chauffeur est tout aussi efficace, on a chacun nos cockpits. Sans écarter son regard de la route, il a sa bouteille de Coca, sa soufflette pour se rafraîchir le dos et son sachet de graines  qu’il croque en écoutant la musique  à fond les basses pour rester éveillé.

Parfois il s’arrête pour récupérer des lièvres fraîchement écrabouillés. Avec son couteau de Rambo, il les dépiaute et les éviscère à la lumière des phares…et si je faisais la route, sans m’en douter, avec un sérial killer Russe ?  A cinq heures du mat, je suis toujours vivant, son Man s’arrête à côté d’un Kamaz de la même hauteur, la moto passe d’une benne à l’autre, tout a l’air incroyablement minuté ; ça c’est l’effet Vitali !

On me prête un appartement surchauffé au centre de Barnaul, je n’arrive pas à trouver le sommeil, en quelques heures on a avalé les douze cent bornes de la fin du parcours…il ne me reste qu’à disséquer la moto pour lui faire son bilan annuel, je me lève pour aller marcher un peu dans ces rues enneigées où la bécane ne roulera pas…

Sur la route toute la sainte nuit…


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A Karaganda, sympathique métropole minière soviétique, la taulière, à peine plus svelte que sa collègue précédente m’a mis en contact avec son homologue masculin, une sorte de gros bébé  joufflu à l’âge indéterminé, Mahdi, qui prend les choses en main…après quelques  négociations,  rendez-vous est pris pour le lendemain matin, un Volkswagen Transporter viendra me prendre à l’aube.    Quel était donc le nom de ce chauffeur, joufflu lui aussi…le Kazakhstan central serait-il le pays des joufflus ? Fayçal, je crois…il parle beaucoup avec une voix de clairon ; évidemment, personne ne comprend rien à ce que dit l’autre, mais, pour des raisons évidemment différentes, l’un comme l’autre, on s’en fout royalement. Steppe jaune, route défoncée, la routine…mais c’est le premier jour de froid. Je suis de plus en plus persuadé que la moto a tout fait pour éviter ce jour-là… A Pavlodar, qui aurait pu s’appeler autrement, personne ne vérifiera, mais présentement, comme on dit à Abidjan, c’est bien ce nom-là…à Pavlodar, donc, Fayçal embarque un pote à lui.

Me voilà pris en étau entre ces deux vieux amis qui discutent vigoureusement.   A ma droite, un brave garçon, pas joufflu du tout mais qui aime renifler bruyamment dans mon oreille et fumer des clopes immondes tout près de mes narines puis de l’autre côté du brouillard bleu, juste après le changement de vitesse qui m’écrase un peu la cuisse, surtout en cinquième, il y a donc mon pote le clairon. Après avoir partagé des Bolinos froids, on repart à la nuit tombante pour les cent cinquante derniers kilomètres. Je serai largué un peu avant la douane, en pleine nuit, il semblerait que le camion ne soit pas en règle.

Le temps de pause forcée…


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J’étais suffisamment fier de mon bricolage pour en arriver à l’oublier quand un bruit inconnu mais fort peu discret m’a définitivement fait comprendre que, cette fois, la moto n’en pouvait plus. Mon bricolage a tenu, j’insiste, j’en suis fier… c’est l’embrayage qui a lâché, comme ça, d’un coup, le fameux embrayage en céramique, garanti, c’est écrit sur le prospectus, pour toute la vie de la moto…dois-je en déduire que la moto est définitivement morte ? Personne ne me fera croire ça, un vieux flat-twin, ça a de multiples vies en réserve, mais pour cette fois, c’est sûr, on va passer en mode camion.  Il n’y a pas grand chose autour de moi, à part un  modeste arrêt de bus  en béton où je me réfugie pour essayer de téléphoner à l’abri du vent. Le jeune homme qui s’y pointe m’aide à pousser, cinq cent mètres plus loin, jusqu’à un de ces petits Kafés paumés dans la steppe. De là, il arrive à me trouver une camionnette Uaz qui peut m’emmener jusqu’à la prochaine ville. Le chauffeur me laissera dans un hôtel de bord de route, où la suite s’organise, chapeautée de loin, depuis Moscou, par le providentiel Vitali, qui  fait l’interprète et négocie pour moi.

Balkash


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Balkhach…tout ici respire le bonheur absolu. Des barres d’immeubles, des usines, une plage clôturée, un parc municipal aux arbres moribonds, un club nautique…Oui, c’est vrai, il y a un club nautique. Heureusement que c’est écrit sur le portail parce que croyais que c’était juste une casse de bateaux rouillés…

Je déambule au milieu de toute cette joie de vivre, des sacs plastiques et des bouteilles cassées.  J’ai vu des enfants jouer dans le parc pelé et des filles qui riaient le long de la plage grillagée. J’ai vu le soleil se coucher derrière les usines et je me suis dit que, même si on pouvait être heureux à Balkhach, en ce qui me concerne, quelque soit l’état de mon moteur, il faut que je me barre d’ici le plus vite possible…

J’aurais dû éviter de me raser hier soir après la douche ; mon charme de vieux prophète a dû s’estomper vu qu’ici,  la bienveillance des tauliers colle merveilleusement à l’ambiance de la ville. Après un petit dej infâme dans un sous sol sans fenêtre, j’ai repris la route. Un peu inquiet au début, j’ai très vite eu l’impression que mon bricolage était une bonne solution et j’ai presque cru repartir en voyage, malgré la petite pluie et les bourrasques. Ces paysages infinis de steppes jaunâtres n’en finissent jamais…parfois un petit resto ou une station service au bord de la route, mais pas souvent et pas toujours en état de marche, c’est long la traversée de Kazakhstan en début d’hiver. Au loin le ciel s’est dégagé et je me suis très vite retrouvé sous un soleil glacé qui inondait l’horizon d’une lumière pure comme de la glace.

pause technique


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Le lendemain fut essentiellement mécanique…on commence par le pneu…heureusement, malgré les kilomètres en version raplatie, la chambre et le pneu ont résisté…je démonte ensuite le haut du cylindre gauche, celui au goujon facétieux…là je trouve des trucs cassés, pas grand chose, mais ça ne trouve nulle part dans le pays…j’arrive à bricoler en intervertissant des pièces, en les montant dans l’autre sens puis en ajoutant des rondelles…impossible de savoir si ça tiendra, mais il fallait bien tenter quelque chose, sinon j’étais bon pour finir ma vie avec la grosse taulière. J’ai déjà pu faire quelques kilomètres sans bruits suspects. Je suis allé de la périphérie au centre ville, c’est une sorte de record. J’avais plus que jamais besoin de connexion pour jalonner la suite du parcours de point de secours. La solidarité des motards russes n’a pas de limites et même au delà de leurs frontières, ils ne m’abandonneront pas.

petit à petit, le long du lac…


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Dormir sous la tente, c’est se choisir un coin en pleine nature pour passer une nuit fusionnelle avec elle, même si mon petit matelas a rendu l’âme depuis longtemps et que donc, je fusionne aussi avec les cailloux. Quand c’est gâché par la fréquence ferroviaire et que le matin s’offre sa première fraicheur, on se dit que l’hôtel, c’est pas mal non plus. La route est longue encore pour remonter vers le nord ; elle est aussi passablement défoncée et très peu fréquentée.

Si je n’avais pas croisé une équipe de cantonniers en train de réparer leur bulldozer, je serais sans doute resté en rade quelque part sur le plateau désertique. Grâce à leurs trois litres siphonnés dans une camionnette Uaz , j’ai pu rejoindre l’axe Almati-Astana, nettement mieux pourvu en stations services. Je suis un peu barbouillé, ce serait un bon jour pour se reposer. Je longe le lac Balkhach, le deuxième du pays et bientôt le premier puisque la mer d’Aral se rétracte inexorablement  pour se disperser dans les champs de coton Ouzbèques. La lumière est belle mais tout ce qui longe le lac, plutôt moche. Si je rêvais d’une petite auberge au bord de l’eau, c’est franchement foutu, il n’y a que des usines, des cimenteries et des lignes à haute tension. Les quelques rares villages aux toits de taules doivent être habités par ceux qui, tout le long de la route, proposent des poissons séchés comme des vieilles chaussettes sur des cordes à linges. A moins qu’ils ne soient péché comme ça ; avec toutes ces usines, il ne faudrait s’étonner de rien. Et puis le moteur a semblé ratatouiller…je me suis arrêté, j’ai vérifié l’allumage puis j’ai continué lentement, il ne restait que trente bornes…dix plus loin, le pneu avant ressemblait lui aussi à une vieille chaussette, décidément, il y a des jours où tout incite à la pause obligatoire…J’ai continué, encore plus lentement. Des routiers ont essayé de regonfler mais sans succès. J’ai continué mon tout petit bonhomme de chemin jusqu’ à la périphérie de la ville de Balkhach …Des stations services, des restos routiers, des lignes à haute tension, la ligne de chemin de fer et une auberge. C’est très propre très chauffé et très moche. Le lino imitation parquet, les deux petits lits trop dur, les chiottes dans le couloir, la routine. La taulière doit peser au moins cent kilos, décidément tout dans cette halte déborde de romantisme…

les hôteliers


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Aziz s’ennuie dans son petit hôtel de village qu’il rénove peu à peu. Au premier, il y a un grand salon, une cuisine et trois chambres. Au rez de chaussée une vague réception qui n’a pas l’air de servir à grand chose. Aziz m’invite à partager son repas, il a réchauffé au micro onde deux portions de Bolino, il ne parle que Russe,  me montre la photo de son gamin me demande comme il peut de quoi est faite ma vie, où je vais, d’où je viens. Il y a de grands silences, son regard est un peu vague et son sourire triste, il doit terriblement s’ennuyer dans son auberge. Le lendemain, nous partageons un petit déjeuner sommaire, du thé et des gâteaux secs…au moment du départ, il me fait comprendre que je suis son invité, qu’il était content d’avoir discuté avec moi. Me revoici donc sur la route, le vent est tombé mais l’air est toujours saturé de poussière jaune.  Deux bonnes heures plus tard, la route est redevenue une Nationale digne de ce nom. Je m’arrête devant un hôtel assez digne de ce nom, lui aussi, et pas vraiment fini non plus. Akhmetibad, le gérant, est fier de me faire l’article. Je lui explique que c’est dommage qu’il ne soit que dix heures du matin, sinon, promis, j’aurais fait étape chez lui. C’est pas des conneries, il y a un resto, du wifi à profusion, l’étape idéale, mais bon, c’est juste qu’il est vraiment trop tôt… Il m’invite à partager son repas ; il y a des jours comme ça où les hôteliers sont d’une générosité infinie…ma gueule, usée par les vents de poussière doit commencer à ressembler à celle d’un vieux prophète…

La route sera longue, mais je profite largement d’une autoroute fraichement goudronnée mais encore fermée à la circulation pour considérablement remonter ma moyenne. Six cent bornes plus loin, un peu contusionné quand même, je profite de l’air encore doux pour planter, une fois encore, ma cabane en toile au milieu d’une lande herbeuse…c’est dommage, je croyais pouvoir encore partager ma nuit avec les grillons, mais là-bas, dans un lointain qui ne l’est pas assez, passent régulièrement de lourds et interminables trains de marchandises.

taxi…


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En Ouzbekistan, la circulation routière  est légèrement plus agitée que chez les voisins, surtout en ce qui concerne les innombrables minibus Daewoo qui s’agitent un peu dans tous les sens comme des cloportes quand on soulève une pierre à l’improviste. Les routes, dont les deux voies sont toujours séparées par un muret en béton, laissent régulièrement un passage pour pouvoir faire demi tour et ces passages-là, c’est du gratin pour les accidents. Ils sont bien sûr, situés sur la voie de gauche, celle où on roule à fond la caisse et débouchent évidemment, sur l’autre voie de gauche sans qu’il y ait vraiment un espace prévue pour…quand on y ajoute  les piétons, les charrettes tirées par des ânes et puis bien sûr, les bus, les taxis et les semi-remorques,  ces infrastructures insensées provoquent de sacrées pagailles et le motocyclistes perdus au milieu de la circulation a tout intérêt à garder tous ses sens en éveil…

Le temps du demi tour…


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Il y a toujours quelques choses d’étrangement frustrant à faire demi tour, comme un parfum de défaite, l’idée d’abandonner une route qui aurait dû continuer vers l’inconnu. Un voyage se doit d’être une grande boucle ou tout au moins d’avoir une finalité prestigieuse, mais là, s’arrêter à Boukhara, faire demi tour sur la route du Turkménistan sans aller voir ce qu’il y a plus loin, battre en retraite alors que même de simples cyclistes alsaciens croisés à l’hôtels, sont prêts, eux, à aller  toujours tout droit… J’ai presque l’impression qu’il va falloir revenir un jour pour rattraper ce camouflet…mais de me souvenir que le cycliste moyen à le QI et l’énergie d’un taurillon vigoureux, me ramène à une certaine idée de la réalité, de la raison profonde d’un voyage. On vient ici, ailleurs ou autre part, non pas pour battre des records  mais pour se chercher et tenter de se retrouver ; le reste finalement, n’a aucune importance.

Une retraite, c’est aussi se replonger en pays de connaissance ; d’ailleurs, je n’hésite pas à m’arrêter aux mêmes endroits, je vais offrir des clopes au mécano qui m’a trouvé de l’essence, je vais boire un verre à l’hôtel à côté de l’aéroport perdu et  m’arrête casser la croûte aux mêmes bistrots. Il y a comme un air de retrouvailles à chaque fois. Ce n’était que trois jour avant, mais on m’accueille comme un lointain parent dont on attendait le retour. De Boukhara à Novosibirsk, il doit y avoir deux mille bornes… après quatre cent, je n’imagine toujours pas que je retourne vers l’hiver. Je pose ma yourte entre deux champs de coton, l’air est tiède, les grillons s’époumonent et je vais m’endormir.

Escale à Boukhara.


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Un peu avant la tombée de la nuit, j’avais appelé un des hôtels du guide pour ne pas me faire piéger. Il était complet mais mon interlocuteur m’avait assuré qu’on me trouverait une piaule, le temps que j’arrive. A l’entrée de la vieille ville, il est venu me chercher pour m’emmener chez un confrère, juste à côté. Abdul qu’il s’appelle, Abdul du Serafon Hôtel…Chez son collègue, j’ai pu rentrer la moto dans la cour intérieure à côté de deux bécanes russes que j’avais croisées sur la route, il y a du touriste dans cette ville ; des motards, des routards, des cyclistes et puis d’innombrables retraités en voyages organisés… Malgré tout, c’est tranquille Boukhara, je crois que je vais m’y reposer un peu…

Autant Samarcande, qui fut  Capitale jusqu’à la fin de l’union Soviétique, est une grande ville moderne, fière de son patrimoine qu’elle astique avec amour, autant Boukhara commence à sentir la ville du désert, même si c’est toujours le coton qui l’entoure. Les vieux quartiers côtoient la ville moderne sans pour autant donner l’impression d’être un musée au milieu de la cité.

Mais  ici, il n’y a pas de tours modernes, quand on arrive ce qui dépasse, c’est toujours le grand minaret du quinzième siècle et ça, pour l’ambiance, on ne fait pas mieux. Dans les ruelles les vieilles maisons et leur cour intérieure sont bien souvent devenues des hôtels, des bars ou des restaurants, ça rappelle beaucoup le Marrakech d’il y a longtemps ; du temps où BHL mangeait encore ses crottes de nez. A six heures du mat, soleil rasant, c’est assez bluffant…deux heures plus tard, tout a changé, les boutiques de souvenirs fleurissent partout ; vite, il faut que je reparte, BHL ne va pas tarder…

De Samarcande à Boukhara.


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Fallait-il aller à Boukhara ? Tirer deux cent cinquante bornes vers le sud pour encore m’éloigner plus du froid que je croyais devoir fréquenter quelques voyages de suite ? Sur la route qui m’éloignait de Samarcande, j’en étais à me demander si tout cela était vraiment raisonnable car, même si il y a une bonne part de déraison dans les longs voyages, faire un aller retour juste pour voir une ville de plus, à quoi bon, sinon pour pouvoir dire que ma bécane a franchi son second tour de compteur entre Samarcande et Boukhara ? Le premier c’était entre Arusha et Dodoma, en Tanzanie, je me souviens très bien…encore des réminiscences, des routes qui ramènent à d’autres routes…

Juste entre les deux villes, il y a un grand aéroport tout neuf, au milieu de rien et des champs de cotons…Deux hôtels clinquants, un Airbus de la Kazakstan Airways posé sur la piste…qui pourra un jour me dire pourquoi on a construit cet aéroport, là, au milieu de rien. La moto tousse, je passe sur la réserve puis m’arrête à une station ; pas d’essence. Demi tour, j’en avais repéré d’autres un peu avant… mais non, rien, tout est vide, il n’ a que du gaz. Un peu plus loin, ça ressemble à peu près à un garage. On m’y dit que de l’essence, il n’y en aura que le lendemain. Le chef mécano a plutôt une bonne gueule, il me propose de laisser la moto et de monter en bagnole avec deux petits gars qui trainaient là. Nous voilà parti  dans les villages à la recherche de l’essence, ces villages lointains auxquels on ne fait jamais vraiment attention quand on roule sur la quatre voies… On devine toujours des toits un peu gris en fibrociment, des lignes électriques et quelques potagers.  De près c’est très insolite ; les deux tiers des maisons sont inachevées, vides, des murs un toit, parfois quelques échafaudages et parfois même, des maçons, sur les échafaudages qui ont l’air de travailler au ralenti. On sillonne les rues défoncées, on s’arrête, on se renseigne. Il faudra essayer trois maisons avant de trouver un maçon qui nous siphonne  quatre litres dans le coupé Lada juste à côté ; sa bagnole, je suppose…

On repart à donf au point de départ, je suis encastré dans la banquette arrière entre deux boosters qui crachent une lave musicale en fusion qui me crame les oreilles. Ils roulent comme des malades, ce qui n’est pas plus mal, mes tympans n’auraient pas résisté plus longtemps. Je suis reparti…très vite, pour arriver à Boukhara avant la nuit. Cramponné au guidon, je me repassais cet étrange petit film ; quelle est donc la vie dans ces villages perdus, au bord d’une autoroute, à côté d’un aéroport surgi de nulle part. Il y avait comme une ambiance de vieux film italien dans cette parenthèse insolite. Tous ces branleurs qui tchatchent la clope au bec, et sillonnent les villages vides le pied au plancher et la musique à fond la caisse, en se prenant la tête pour des choses sans doute de la plus haute importance. Dix kilomètres plus loin j’ai trouvé de l’essence ; ils m’avaient dit qu’il n’y en avait plus avant la ville. Peut-être qu’il n’y vont jamais, dix kilomètres plus loin…Ils ont leur vie qui tourne autour des trois villages inachevés et ils semblerait qu’ils y trouvent de quoi la remplir intensément, là bas, au bord de l’autoroute Samarcande, Boukhara…

la vie pratique en Ouzbékistan…


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Les petits particularismes dont les guides ne parlent pas méritent parfois d’être signalés, surtout ceux qui concernent les motards et un peu les automobilistes, ne soyons pas mesquins. En Ouzbékistan, l’essence est de très mauvaise qualité et il y a assez peu de stations…c’est comme si on basculait dans un autre monde énergétique ; toutes les bagnoles modernes marchent au gaz, il y a des stations hightechs méthane-propane partout. Mais quand on veut de l’essence, on ne trouve que de l’indice d’octane 80 dans des stations déglinguées, là où vont ceux qui roulent toujours en Lada ou en Volga. Pour le change, c’est assez étrange aussi…le marché noir est rigoureusement interdit, bien que très avantageux, évidemment, ça va de soi, mais, si on peut payer en dollars partout, changer des euros semble être une épreuve presque insoluble…

Sinon, le reste, ce n’est que des détails mais par exemple, avoir toujours un rasoir, une brosse à dents et du dentifrice dans les chambres d’hôtel, je trouve ça pas mal du tout et puis ici, on parle Russe mais avec l’alphabet latin, c’est plus simple pour les panneaux…mais bon, y’en a pas beaucoup des panneaux et la retranscription crée parfois la confusion. Par exemple en Russe le A se prononce presque comme un O, un peu comme chez les chti’s… en cherchant la route de Boukhara, j’ai mis du temps à comprendre qu’il fallait suivre Boxoro…normal, en russe la lettre qui ressemble à un grand X se prononce KH en aspirant en même temps, comme en arabe et voilà que sur les panneaux, ça devient un simple X ; intéressant non ??

Samarcande…


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Les plaines cotonneuses et  le vent en rafale, la route de Samarcande n’a rien de bien envoûtant mais une fois arrivé en ville, on est très vite au centre et on voit dépasser les quelques prestigieux monuments qui font la gloire de la ville. Difficile de se loger autour du quartier historique.

Mais un petit hôtelier coréen, me propose de suivre un taxi jusqu’à la guesthouse de son cousin, à quelques kilomètres du centre. Tout cela n’aurait dû prendre que quelques minutes si je n’avais pas pété, une fois de plus, mon câble d’embrayage en plein  embouteillage. J’ai l’habitude ; je pousse sous un lampadaire, c’est une affaire d’une demi heure, quand l’éclairage public s’est arrêté, j’avais juste terminé…c’est une particularité Ouzbek, l’éclairage public en carafe ; il paraît qu’on ne le met  en marche que pour les visites présidentielles…Suivre un taxi jaune au milieu de dizaines de taxis jaunes, dans une ville sans éclairage, au milieu de la  circulation Ouzbèke qui n’est pas un modèle de zenitude, tout ça demande un minimum de concentration…là, j’ai épuisé mon potentiel de concentration pour quelques mois… ce n’est pas mon fort la concentration ; à l’étape  suivante, il faudra absolument arriver avant la nuit…

Premiers pas Ouzbeks…


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Je suis donc arrivé à la douane de sortie Kirghize. La route longeait des champs de maïs depuis un certain temps et puis subitement, l’air de rien, comme posée là en attendant mieux, sur le côté,  un peu comme une station service: la douane.  Je suis tout seul, c’est vite réglé…

Au bout d’une allée de muriers défoncée qui traverse un champ de maïs, la douane suivante ; là c’est autre paire de manches. Déjà, le portail ; pas de barrière mais un double portail chic, un peu comme si on arrivait dans une villa, sauf qu’à la place du paillasson, il y a un bassin pour rincer ses pneus. A l’intérieur, tout est propret et le personnel  en kaki est souriant. On m’invite à placer ma moto  devant une caméra qui doit  filmer la plaque d’immatriculation pendant dix minutes, ensuite il y a le contrôle médical.

Un homme en blouse blanche me demande quelques renseignements et puis  prend ma température et la note consciencieusement dans un grand cahier ; c’est très sérieux. Moi qui me traine un début de crève depuis la veille, je suis très surpris d’avoir trente quatre de température, mais ce sont sans doute des degrés Ouzbeks ; ensuite il faut faire la liste de tout ce qui a une certaine valeur dans les bagages, en donner l’âge et évaluer le prix et pour terminer, l’inventaire de tout le pognon qu’on a avec soi…combien de dollars et d’euros ; j’ajoute les roubles, les Temgens Kazakhs et les Tigrits mongols ; faut pas déconner avec le règlement. Quand je lui demande si c’est important les mille Tigrits, le fonctionnaire me demande si c’est comme mille dollars, je lui réponds souriant, toujours, c’est important, qu’il est possible que ça dépasse deux dollars, que je ne suis pas sûr, mais que je préfère les mettre ; le règlement, c’est le règlement. Après une fouille minutieuse des bagages, je peux reprendre la route ; le passage ne m’a pris que trois heures, j’ai eu de la chance, j’étais tout seul.

Un peu plus loin, je m’arrête  à la première bourgade ; un petit gars exubérant m’arrête pour que je mange quelques brochettes à la ginguette de son pote. On fait des photos, on change les derniers Soms Kirghizes en Soums Ouzbeks, je suis même invité à me rendre chez le jeune coiffeur d’en face ; il faut bien reconnaître qu’avec ma coupe « casque », un petit rafraichissement capillaire, ce n’est pas une mauvaise idée. Mais il faut que je reprenne la route, elle est encore longue et mon visa court. Après dix minutes dans le pays, je ne suis déjà plus en règle avec le contrôle des changes, on va se marrer à la sortie…

Le bouquin expliquait qu’après cette douane moins saturée que les autres, il y avait une petite route qui menait à Namangan, un raccourci. J’avais imaginé une nouvelle piste et une petite ville poussiéreuse ; la route est en très bon état, elle traverse une zone plutôt urbaine pour arriver à une grande ville toute neuve, avec de belles avenues, des bâtiments chics au look de casinos Kazakhs mais, étrangement, du wifi nulle part. Cette quête de connexion quotidienne est parfois fastidieuse et je me demande souvent si elle est indispensable. Mais elle me permet de rencontrer du monde… Un jeune homme est monté sur la bécane, il m’a emmené bien loin, dans un quartier périphérique où il y avait un cyber café devant lequel  était planté un Terminator Ouzbek sur une petite moto chinoise. Il est venu faire connaissance. Il m’a invité chez lui et m’a présenté son pote Mourad qui a une entreprise de menuiserie et parle bien l’anglais. Mourad me fait visiter son atelier, me présente à ses ouvriers puis m’emmène au mariage de son voisin avant de m’inviter à dormir chez lui. Son papa m’offre des chapeaux, sa maman des gâteaux… et son épouse des médicaments, ce qui est plutôt bien pour mon rhume mais moins pour la rime…    En Ouzbékistan, il faut s’enregistrer quotidiennement dans des hôtels et les fiches sont vérifiées à la sortie du territoire…je crois qu’une fois de plus, je suis bien parti avec le règlement…

Custom…


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La douane  et ses particularismes saugrenus, l’entrée en Ouzbekistan, puis Namangan, la première ville,  l’accueil des gens croisés, les invitations, à boire,  à changer des sous, à manger , à dormir, à la la noce, tout ça dans un pays où il faut donner des justificatifs de dépenses et de logements à la sortie, on va rigoler dans quelques jours, à la douane. Il s’en est passé des choses pour un premier jour…mais les connexions sont rares et pourries, le règlement très strict est fait pour empêcher finalement tout ce qui m’est arrivé dès mon entrée dans le pays, mais comment résister ? Et en plus, je sens que j’ai chopé la crève…ça promet pour la régularité…

redépart en vrai…


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L’Ouzbékistan, le Kirghizstan et le Tadjikistan ont des frontières bizarres qui rt en vrai..s’imbriquent les unes dans les autres en une spirale biscornue, caprices mêlés des frontières naturelles montagneuses et de Staline qui rajouta en plus quelques enclaves incongrues pour tenter un mélange de population sensé noyer, les unes dans les autres, des cultures locales aux différences bien marquées.

Pour ce qui est du mélange culturel, il n’a pas vraiment réussi son plan sournois, par contre, quelques décennies plus tard,  tout ça  complique la route du voyageur, surtout si entre les uns et les autres, on rajoute quelques tensions de frontières pour des histoires de barrage ou de gazoduc, je ne sais plus très bien… Pour bien pimenter cette ratatouille frontalière, il faut ajouter la fermeture de pas mal de postes frontières. Une fois qu’on a bien mélangé tous ces ingrédients, on peut reprendre la route… enfin, en sachant que cette digestion-là non plus ne sera pas simple…

La reprendre seul, s’arrêter quand on veut, ne plus scruter le rétro pour voir si ça suit ne plus manger de sardines et essayer de décrypter l’anglais avec accent argentin, quelle détente…Evidemment, le jour de la crevaison, je n’ai pas rechigné à utiliser le partenaire et quand j’ai noyé la bécane dans la rivière, j’ai bien regretté d’être tout seul…c’est un peu toujours la même musique ; en couple ou solitaire, pour avoir essayé plusieurs formules, je dois dire que là, à l’instant précis où j’écris ces lignes, dans ma petite tente plantée dans le méandre sablonneux d’une rivière de montagne, je savoure le bruit du vent, le chant des grillons et quelques fruits secs comme festin du soir…oui, les grillons chantent, un redoux inattendu m’a surpris de l’autre côté de la haute montagne.

Elles ont de l’allure ces montagnes et ces vallées. La route du sud passe par deux cols, le premier plafonne à trois mille quatre et se finit par un tunnel à l’aération douteuse, pas bien long, du genre trois kilomètres, mais quand tu en sors, t’as l’impression d’avoir fumé cent mille paquets de clopes, d’avoir taillé une pipe à un bus parisien, un kilomètre de plus et tu passes direct à la chimio…

Après une grande vallée d’altitude, le second col se franchit comme un rien, si il n’y avait pas le panneau, on ne le remarquerait même pas…La route descend ensuite pour finir le long d’un lac de barrage, l’Ouzbékistan n’est plus très loin, quant à l’hiver, on n’y pense même plus…

Un peu de bazar avant de repartir…


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Bichkek, c’est un peu la petite sœur d’Almaty, on y découvre le même mélange architectural, le  baroque de l’ancienne Russie qui côtoie  l’exubérance  actuelle en passant par l’inévitable béton soviétique, les mêmes avenues arborées,  avec là-bas, au loin, les grandes montagnes enneigées. Il y a des bazars et des marchés agités pour nous rappeler que nous sommes en Orient. On y trouve tout ce qu’on veut, des souvenirs pour les touristes, de la viande et des fruits, de quoi réparer les motos et les téléphones, on peut, là aussi, se plonger dans l’ailleurs et se mettre soudainement à savourer l’attente… Savourer est peut-être un bien grand mot…disons assumer…on assume donc, mais peu de temps…

on apprend que le consulat du Tadjikistan n’a pas reçu les stickers ; il nous est possible de laisser nos passeports, mais on les récupérera dans quatre jours ! dix minutes plus tard , Federico qui commençait à bouillir, a repris la route, il a encore du chemin à faire et la hantise de tomber sur l’hiver, quelque part sur son parcours, le gagne depuis plusieurs jours. Je suis un peu dans le même état…on peut survivre sans avoir « fait » tous les pays du coin, surtout que comme on le sait tous, les pays ont été faits bien avant qu’on y pose nos pneus et ajouter un visa dans un passeport, comme une image Panini, ce n’est pas primordial…de toute façon, les images Panini, on arrivait jamais à avoir toute la collec, alors il est temps pour moi aussi de refaire mon paquetage…

Visa et cordonnier…


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Une petite enquête rondement menée va me permettre d’avoir plus de chance avec le casque qu’avec ma valise de motard sur la piste Mongole ; c’était juste un petit coup de stress pour remplir la journée et remettre à l’heure la pendule du voyageur qui s’engourdit dans l’attente… Nous avons retiré nos visas pour l’Ouzbékistan, la journée semble plutôt bien engagée…et si on essayait de décrocher dans la foulée le visa de transit par le Tadjikistan ? Il ne faut pas trop en demander à une journée positive, elle a ses limites. Au consulat du Tadjikistan, il n’y a plus d’ autocollants de visas…no stickers…il faut attendre qu’il en arrive d’Almaty… L’attente ; encore elle… Et si c’était le moment de traîner un peu dans cette ville? Je vais commencer par faire réparer mes bottes au Osh Bazar…

Skinhead


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L’attente est longue et la météorologie moins estivale. On s’adapte tant bien que mal à cette sédentarité provisoire. On digère…le mouton, la vodka, la fumée…Même Federico qui est nettement plus enveloppé que moi, semble être arrivé à saturation.  Le plus rude, finalement, c’est de suivre le rythme d’Aïbek ; c’est un mutant ce garçon !    Mais comment font-ils donc pour s’en foutre autant dans l’organisme et être encore vivants trois jours après ?  Moi, je me sens en flottement, en marge d’une réalité qui se traine. Mais cet état somnolent, qui tue le temps trépassant,  amène parfois le voyageur entre deux eaux à commettre des erreurs de débutant.

Par exemple, oublier son casque dans un taxi puis s’en rendre compte une minute trop tard…Le temps, donc, pas celui qui passe mais celui qui change en automne, le temps vire hivernal et moi, me voilà tête nue, à attendre ce visa qui ne vient pas…

Aïd


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Cette semaine c’est la fête de l’Aïd, ça n’arrange pas beaucoup les délais pour le visa mais nous sommes invités à la fête de famille, dans le village natal, à cent bornes de Bishkek, sur la route qui retourne vers Almati. La famille habite un petit immeuble soviétique au pied des montagnes. Juste derrière, il y a quelques barres de béton en ruines. A la fin de l’Union Soviétique, d’innombrables projets collectifs se sont arrêtés du jour au lendemain, des plus grandioses, comme Tchernobyl, aux plus modestes, comme ces barres de logements qui, des années cinquante à la Perestroïka, ont poussé partout de Berlin à Vladivostok. Assis sur les épais tapis Kirghizes, on mange du mouton, des poivrons puis du mouton…Je dessine toute la famille, bien calé dans les coussins. En début de soirée, on rentre à la maison, Rayban’s chinoises, clope et téléphone à la main, musique à fond la caisse,  notre champion de Kickboxing conduit sa Lexus comme un héros de série policière des seventies. A l’arrière, on écoute notre estomac qui, au gré des virages et des bosses, s’applique  consciencieusement à digérer le mouton…

Les rois de la nuit…


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Chaque jour, la Bande débarque. Il y a son pote, garde du corps et chauffeur, triple champion de kickboxing et puis quelques autres, des lointains cousins ou des amis d’enfance… Ils viennent boire des bières ou des vodkas, s’enfumer d’épaisses volutes et chanter…enfin c’est surtout Aïbek qui chante…lui, c’est un super triple champion  aussi, mais du karaoké. Il a d’ailleurs prévu de nous y emmener… Les boites à Karaoké ressemblent à toutes les boites ; des tables, des fauteuils et une piste de danse. La seule différence c’est que si la musique vient du même endroit que d’habitude, les paroles, elles, surgissent toujours d’une table, on ne sait pas trop où, quelque part dans la salle. Les chanteurs ne montent pas sur scène, sauf parfois en groupe, il restent plutôt bien vautrés dans leur fauteuil avec leurs amis et entonnent leur refrain, un verre à la main et le micro dans l’autre.

Aïbek lui, il monte sur scène, il court partout avec le micro, il s’immisce dans les groupe mais comme il est plutôt doué et toujours de bonne humeur, on lui pardonne ces incursions débridées… sans doute aussi que tout le monde le connaît, ça aide…c’est un peu le Roi de la nuit, notre hôte. Vers minuit, on change de coin, nous voilà partis en boîte. Aïbek salue tout ce qui gravite autour de l’entrée, les videurs géants, les portiers et leur détecteur de métaux, les barmans,  le chanteur… Il faudrait quand même qu’un jour on décroche nos visas Ouzbeks, sinon on va finir  nightclubeurs, ce qui à la base, n’est pas du tout notre vocation…

mécanique enfumée…


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Le jour suivant sera consacré aux mécaniques. Il y a toujours des bouts de ferraille à ressouder, des trucs à régler, je découvre que le cliquetis que je trimballe avec moi depuis l’épisode aquatique est encore provoqué par ce qui m’avait pourri le dernier épisode Africain, un des goujons qui tient le cylindre de gauche redevenu défaillant, il se desserre petit à petit ce qui change le réglage  au jeu des culbuteurs… J’essaye de rattraper le coup, on verra combien de temps ça tiendra, mais je connais déjà la faiblesse chronique qui viendra pourrir la suite du voyage ; il en faut toujours une, ça entretient une sorte d’indispensable suspense par lequel on ne sait jamais où et quand le voyage s’arrêtera…  En attendant, l’attente va continuer quelques jours. Aïbek a pris un peu de vacance, il va pouvoir s’occuper de nous. Je ne sais pas si c’est une excellente chose, il a déjà commencé hier en nous faisant découvrir qu’il n’y a pas que les légumes et les fruits qui profitent de ce climat exceptionnel, certaines plantes qui font rire ou dormir atteignent ici une qualité dont seuls quelques rescapés des golden sixties peuvent encore témoigner et puis moi, depuis peu, mais ça reste un secret…

Fraises et consulat…


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Le lendemain Aibek nous a envoyés un chauffeur et une interprète pour nous aider à aborder l’épreuve du visa. Devant le consulat fermé, il y a juste un panneau qui explique la procédure à suivre avant de prendre rendez-vous pour défendre son cas. Comme il y a des choses à faire en ligne, l’interprète nous invite chez elle où elle donne des cours de français par internet avec son mari français. Il y a des fraises partout, ce pays c’est le paradis des fruits. Après une dégustation de confiture et un rendez-vous fixé avec le consulat, il ne nous reste plus qu’à savourer le repos qui sera sans doute une des activités principales de ces jours d’attente…

Arrivée à Bishkek…


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Après l’habituel squat d’hôtel chic et triste pour avoir de la connexion, on s’était trouvé une vague pension de famille qui louait des appartements un peu pourraves mais pas chers du tout. Un  tronçon d’autoroute toute neuve nous amena ensuite à Bishkek, capitale du Kirghistan où j’allais  pouvoir me remettre un peu en état de marche en attendant le visa pour l’Ouzbékistan.                             Pendant une pause de périphérie, un moustachu en scooter est venu nous brancher, il tournait autour des motos depuis longtemps quand il nous a accostés, dès notre sortie du Kafé…on a commencé une discussion intense ; d’où on vient, où on va et puis les bécanes, c’est fédérateurs les motos, d’ailleurs, très vite, il nous a invités chez lui.

Il voulait tout nous montrer : ses chats sans poils, ses poules et ses écureuils velus, ses sculptures en bois, sa Mercedes customisée en boiseries brillantes, son verger et son champ de framboisiers. Il aurait voulu nous adopter, Alexandre, flic russe à la retraite, soigner mon mal de crâne, nous faire goûter tous les produits de son jardin, nous montrer toutes ses photos,  mais à la tombée de la nuit  nous sommes remontés sur les bécanes pour aller retrouver mon contact du centre ville, un copain de copain de copine, la filiation est à rallonges, mais il a une grande maison où il est ravi de m’ accueillir et ça ne pouvait pas mieux tomber, il est  carrément temps de faire une pause digne de ce nom…

Douaniers, flics, lac et montagnes…


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Il a plu et on a eu froid, mais nous étions bien les premiers puisque nous étions les seuls. Après avoir expédié mon cas en quelques instants, ils se sont penchés sur celui de mon coloc. Le douanier est une espèce qui mériterait un roman de cent mille pages rien que pour elle. Mais on pourrait presque lui pardonner. Comment ne pas vouloir se garder un cas particulier quand on passe sa vie sur un plateau hostile où ne passe presque personne ? Le douanier hésite entre sympathie et autorité, il cherche le compromis pour garder l’attraction le plus longtemps possible sans être totalement ignoble ni passer pour un laxiste. Comme ils me trouvaient encombrant, puisque j’étais en règle, après avoir rapidement contrôlé deux retraités de Haute Loire en partance pour la chine en camping car,  ils ont insisté pour que je continue tout seul. La douane du Kirghistan se franchit tellement vite que deux kilomètres plus loin j’ai croisé les retraités qui avaient fait demi tour, à la recherche du poste frontière Kirghize qu’ils avaient pris pour le tampon de sortie du Kazakhstan. Quand ils ont compris que ce tampon rapide comprenait bien la totalité des formalités, ils m’ont invité, en attendant Féderico, à boire un café à l’abri du vent qui fouettait le plateau herbeux.  Tout le monde a fini par reprendre sa route sans encombres…De ce côté de la montagne, la piste descend vers une grande plaine agricole, coincée entre deux chaînes de montagne. Les arbres sont à nouveau revenus ; bouquets de saules, allées de peupliers et vergers de pommiers donnent à cette vallée un petit air familier. Il paraît que c’est de ces coteaux d’Asie Centrale que sont originaires les pommiers que les croisés ramenèrent d’Orient, il y a quelques temps déjà… Petit à petit, les hameaux perdus se transforment en villages, et la piste en route goudronnée. On arrive au bord du grand lac tiède et salé qui ne gèle jamais et on trouve enfin un petit bourg où changer des sous, faire le plein et se nourrir un peu aussi ; parfois c’est nécessaire. L’ambiance est pourrie, les pochtrons habituels assez envahissants et la flicaille locale à la recherche de petits profits faciles. Quelques gouttes derrière un buisson pour éviter les chiottes immondes ont failli me valoir une extorsion de fonds, mais Féderico, plus réveillé que moi, a bien joué celui qui allait appeler son « ami bien placé à Moscou » et on a pu repartir. La route est longue le long du lac Issik Koul, avec à droite l’Alataou embrumé et à gauche, derrière le lac, l’immense chaine de hauts sommets du Tian Shan, la seule vraie muraille de Chine digne de ce nom derrière laquelle, d’ailleurs, nous guette l’Empire du Milieu.  

On a raté la sortie…


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Quand on reprend la route, le matin suivant, le ciel est presque dégagé et la douceur est revenue. La route longe les montagnes embrumées pendant quelques temps avant de se décider à s’y engager. Il fait plus frais au passage du col, on y croise un cycliste briançonnais lecteur de bande dessinée, on échange quelques propos au sujet de nos périples respectifs, mais un col, en plein vent, ça n’incite pas vraiment aux longues conversations intimistes. Juste après, le soleil fait un percée sur le grand plateau herbeux entre les sommets enneigés, captés par ces paysages infinis, on continue la route avec un insouciance  pré pubère.  Ce n’est que soixante bornes plus loin qu’on se rendra compte qu’on est presque arrivé à la frontière mais pas la bonne, celle avec la Chine, pas celle avec le Kirghizstan. Le temps de faire demi tour, on arrivera à la  bonne douane sous la pluie, à la tombée de la nuit par une route qui s’est changée en piste pourrie pour les quinze derniers kilomètres. Le planton de service n’a pas l’air hostile, mais la douane perdue ferme à dix huit heures, il est dix neuf  à sa montre, trop tard, le visa est considéré comme expiré… il nous laisse quand même planter la tente au milieu du poste, on verra pour le reste avec le chef au petit matin…C’est un endroit insolite pour passer la nuit, mais au moins on sera les premiers à l’ouverture du poste puisque nous sommes déjà dedans!

Almaty…


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Le lendemain, la pluie, la fraicheur matinale et l’appartement confortable ne pouvaient que nous inciter à oublier les motos une journée. Akyl nous fait visiter sa ville de long en large et même en hauteur puisqu’on ira jusqu’à la station de ski, juste au dessus. En descendant de la station, nous faisons même un détour par le quartier des nouveaux riches. Comme toujours dans ce genre d’endroit, c’est à celui qui en fera le plus ; encore une histoire de testostérone. J’en ai vu des quartiers comme ça, même à deux pas de chez moi, mais celui-ci dépasse l’entendement. Les maisons sont aussi élégantes que les casinos de la veille, on dirait des supermarchés Qataris, à coups de pagodes, de dorures de vitraux, c’est tellement laid que même les appareils photos se foutent en carafes pour ne pas avoir à immortaliser pareilles ignominies architecturales. Heureusement, Akyl change de quartier avant qu’on vomisse tout notre repas Kazakh de la veille.   On visite le musée des instruments de musique, le marché Ouzbek avec tous ses fromages de chameau, de yack, de chèvre ou de cheval, ses saucisses, de cheval  elles aussi, et ses fruits secs incomparables et puis les parcs et les avenues arborées. Il y a beaucoup d’arbres à Almaty, si ils n’y étaient pas, la ville  ressemblerait sans doute à bien d’autres métropoles modernes, mais ils sont là, partout, et il donnent à ce qui n’en aurait sans doute pas sans eux, une unité  et une ambiance bien agréables avec les montagnes juste derrière. On y serait bien restés quelques jours à se faire dorloter comme ça, mais le visa de cinq jours de Féderico est presque épuisé et comme je sais que le visa Ouzbek sera compliqué à décrocher à l’étape suivante, je me décide à continuer le voyage en duo.

L’arrivée à Almaty


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Une centaine de bornes avant la grande ville au pied de la montagne, nous sommes allés faire une pause auprès d’un  lac . On avait repéré, depuis l’autoroute en construction, une bourgade qu’on aurait pu croire idéale pour un dernier verre avant la ville. Quel endroit étrange…tout a l’air abandonné, comme une grande poubelle étalée…le long de quelques plages de gravillons noirs constellées de débris de pique niques arrosés, il n’y a, séparés par des clôtures délabrées, que des bungalows de toutes les époques, certains en ruine, d’autres mal rafistolés et puis d’autres encore, tout neufs, bien clinquants, mais rien n’est habité. Il traine quelques pochtrons mal rafistolés eux aussi. Il y a quand même des endroits bizarrement mal fichus sur terre. Après avoir trempé nos pieds, nous sommes retournés sur l’autoroute qui nous a emmenés dans un autre endroit incongru, un  autre patelin sans nom, juste après un barrage en réfection, où entre les terrains vagues et les entrepôts abandonnés, on a construit des hôtels casinos plus kitshissimes les uns que les autres.

Plus loin, toujours sur l’autoroute en construction, c’est une périphérie qui n’en finit pas. On demande notre chemin à un automobiliste qui nous invite à le suivre ; j’avais une adresse, filée par un copain musicien, quelque part dans le centre…Akyl et sa fille Ajar, nous ont récupérés  totalement lessivés et pris en charge comme des petits garçons égarés. Le soir, nous avions un appartement pour nous tout seuls où nous nous sommes effondrés après qu’on nous ait préparé un copieux repas Kazakh.`

Aux pieds d’Alataou…


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On quitte Ayagoz  et on  reprend la route du grand causse Kazakh, elle est toujours aussi défoncée, on dirait qu’on a coulé le goudron  sur un sol tout mou et puis qu’on a roulé dessus  dans la foulée, sans prendre le temps d’attendre. C’est gondolé dans tous les sens. Il ne se passe pas grand chose, juste un petite crevaison ; Evidemment, mon matériel était dans la valise perdue, mais nous voyageons en binôme depuis quelques jours, on se sent moins détaché de tout, moins en recherche de soi-même, mais en cas de pépin technique, c’est quand même assez pratique. Féderico repart quinze bornes en arrière et revient deux heures plus tard. Moi j’ai eu le temps de bouquiner tranquillement à l’ombre d’un arbre isolé, j’ai presque l’impression de voyager avec une assistance technique. Que se serait-il donc passé si j’avais été tout seul ? Pendant que j’attendais deux heures sous mon arbre, deux bagnoles se sont arrêtées pour savoir si tout allait bien,  j’aurais sans doute fini avec l’une d’entre elles et l’histoire aurait basculé vers autre chose…Féderico est revenu, j’ai remonté la roue et puis on est allé dresser notre campement une centaine de bornes plus loin, près d’un petit cimetière. Ils sont jolis les cimetières d’ici, de loin on dirait des villes de mille et une nuits en miniature.

Quand on les voit, devant, à quelques centaines de mètres, on croit au premier regard qu’une grande ville d’un autre temps s’étend dans le lointain, ça crée une distorsion visuelle et temporelle…ou peut-être est-il temps que je change de lunettes.  Le pays est plus verdoyant, les villages plus jolis et tout au fond, à l’horizon on commence à voir se dessiner les contreforts du nord de l’Himalaya ; on les appelle l’Alataou.

De la Russie au Kazakhstan…


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Deux degrés au petit matin, une fine couche de givre sur les usines délabrées, mais il ne pleuvait plus. Yvan, un autre, ils s’appellent tous Yvan ici ; Yvan, donc, a dormi avec nous, chacun son canapé. Il s’est embrouillé avec sa gonzesse et depuis il campe au club, c’est ça aussi la solidarité motard. Il nous  a parlé de l’esprit motard, du vrai, pas les Loups Gris de Moscou qui ne sont que des mafieux. Il nous a expliqué pourquoi ceux de Novocibirsk ne sont plus des potes, pour des histoires de « couleurs » ou de chefferies de club, les drapeaux et le pouvoir, les mêmes qui s’engueulent dans la cour de récré et puis qui vingt ans plus tard font la guerre pour toujours les mêmes querelles puériles. Yvan nous a escorté jusqu’à la sortie de la ville et on  a tiré plein sud vers la frontière du Kazakhstan. Le ciel se dégageait peu à peu, on  est arrivés à Rubvstovk, dernière ville aux rues défoncées avant la frontière. Quelques garnisons, un dernier plein d’essence et on rejoint une  douane un  peu vide en rase campagne. Sortie de Russie toute simple, entrée au Kazakhstan un peu perturbée par la double nationalité de Féderico. Il n’a pas encore compris qu’on ne sort pas deux passeports à une frontière en se demandant lequel est le  plus adapté pour avoir le séjour le plus long. Grossière erreur. Un fonctionnaire de frontière, gardien des limites d’un territoire national, ne pourra que voir d’un très mauvais œil un jeune barbu qui s’emmêle les pinceaux, un passeport dans chaque main. Il n’a obtenu que  cinq jours pour traverser le pays alors que moi, on m’en a filé quinze. Une cinquantaine de kilomètres plus loin, on s’est échoué dans une grande prairie au bord d’une forêt de pins. On a fait un feu de camp pour le pique nique et puis on s’est endormi  après quelques rasades de vodkas…De Barnaul à la frontière, ça ressemble un peu à la Beauce, des champs cultivés, des bouquets d’arbres, des allées de peupliers et au milieu de tout ça, une belle route toute droite . Une fois la frontière franchie, ce serait plutôt les hauts plateaux d’Ardenne avec une petite départementale défoncée. Des conifères et des landes herbeuses. Après la ville de Semey, la première du pays, soviétique à souhait, on se retrouve sur une sorte de plateau de grand causse, comme dans le Massif Central, mais comme si le Larzac allait de Millau jusqu’à Amsterdam ; le Kazakhstan, c’est très grand comme pays. C’est facile les comparaisons géographique, mais les descriptions sont terriblement simplifiées.Le revêtement de la route doit dater un peu. Le goudron mal rustiné est  constellé d’ornières, de trous et de raccords approximatifs. Après trois cent bornes, même Féderico, qui est toujours là et aussi courbaturé que moi, a préféré aller dans le petit hôtel de bord de route, plutôt que de planter sa tente, faire son feu et manger ses sardines…L’endroit est plutôt sinistre, la taulière profondément antipathique et sa fille relativement débile, mais la douche est chaude et l’oreiller moelleux à souhait.

Barnaul’S motoclub


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Ils nous ont bien reçus, les motards, comme toujours… Yvan est venu nous chercher à l’entrée de la ville puis nous emmené au « club ». Comme d’habitude, l’endroit est planqué dans une zone improbable, entre des entrepôts et des usines délabrées, comme d’habitude, il y a des casques, des posters de femmes à poils, à boire et des canapés partout. J’ai laissé Féderico gérer le relationnel, un gigantesque coup de mou ne me faisait lorgner que vers les canapés et quand ils sont  tous partis en ville, je me suis instantanément effondré.

Contournement de frontière


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Apres une nuit dans un de ces  merveilleux hôtels pseudo médiévaux des zones industrielles en bord de route, je reprends la route humide et fraiche, elle est bien longue la boucle russe pour contourner ce bout de frontière incongru sans passer par la Chine. Je retrouve Federico tentant de se réchauffer dans une station-service. Il commence , avec ses pieds piteusement emballés dans des sacs plastiques en ruine, à prendre conscience de l’importance d’un équipement digne de ce nom. On se retrouve naufragé à Barnaul dans un club de motard dont Federico avait le contact. Les montagnes de l’Altaï sont loin derrière nous, c’est le retour des maisons en bois, des immeubles soviétiques et des forêts de bouleaux ; avec quelques degrés au-dessus de zéro sous un ciel plombé et ruisselant tout ça devient vite d’une tristesse infinie.

Back to Russia


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Les temps changent tout le temps, le temps aussi d’ailleurs… un jour après m’être retrouvé en voyage organisé, sur une terre aride, écrasée de soleil, me revoilà tout seul, dans un petit hôtel, au milieu d’une verdure copieusement arrosée par une pluie battante. Je sens une certaine torpeur  m’envahir…il se pourrait même que je passe la journée au lit à écouter crépiter les gouttes sur le toit en taule. La veille, je frappais désespérément à des portes d’hôtel muettes et me voilà en pension, le petit garçon grassouillet m’amène les repas à la piaule…C’est fini aussi de passer les nuits dans des lits durs comme du béton, écrasé par  une montagne de couvertures en poils de chameau, le coup tordu par ces oreillers parpaings qu’on ne trouve qu’au bout du monde…C’est fini le fromage aigre de jument mongole, grignoté au bord de la piste…C’est fini aussi de passer les nuits dans des lits durs comme du béton, écrasé par C’est fini le fromage aigre de jument mongole, grignoté au bord de la piste… 
Aïdar, le papa m’emmène acheter de l’huile de boîte, la partie que je vais cette fois vidanger. Chaque jour a droit à la petite opération de remise en forme de la machine inondée. Aïdar me conseille de reprendre la route tout de suite…ce n’est pas qu’il râle de m’avoir vu pourrir sa cour d’huile de boîte, c’est surtout que, sur son ordinateur qu’il ne quitte jamais, on annonce de la neige au col pour la nuit prochaine. Je repars donc vers la vallée…il avait raison, au col, la pluie devient légèrement compacte et blanche, je roule encore un peu, il fait gris, humide, un peu frais, il va être temps de chercher à nouveau un endroit où dormir…

Sortie de Mongolie…


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On s’est donc tous dit au revoir, les australiens ont offert des gants, des bottes et des chaussettes à Féderico. Il faut bien reconnaître que son équipement rudimentaire fait peine à voir…Comment a t’il donc pu relier l’Argentine à l’Alaska puis traverser l’Europe jusqu’en Mongolie, sans gants, avec juste des petites basquettes ridicules ? Chacun a repris sa route…  Federico aussi, d’ailleurs; il est parti quelques minutes avant moi et puis il a disparu …j’ai attendu un peu en ville…                …puis j’ai pensé qu’on se retrouverait à la douane, cent kilomètres plus loin. Elle est bien isolée cette douane, au bout de sa piste poussiéreuse, au milieu des montagnes arides balayées par un vent à décorner les yacks. Peu de monde, mais pas de Féderico…Les formalités sont rapides, c’est normal, exceptionnellement, je suis en règle.  Entre les deux douanes, il y a quelques kilomètres de collines arides et quand on passe du côté Russe, petit à petit, le paysage change, on voit réapparaitre ces trucs feuillus qu’on ne voit nulle part en Mongolie…Comment ça s’appelle déjà ? Ah oui, ce sont des arbres !  Un de temps en temps, comme pour s’habituer à nouveau et puis très vite, le paysage se resserre et les coteaux se couvrent de mélèzes et de bouleaux, en une heure ou deux, on passe d’une steppe aride et venteuse à une vallée alpestre…                                                                           En suivant une rivière agitée, la route descend et la température monte… à la tombée de la nuit, je m’arrête dans une petite ville où après avoir désespérément cherché une chambre, affronté le pochtron habituel et même tenté d’aller ailleurs, je finis par voir au fond d’une ruelle en terre une petit enseigne lumineuse, gastinitza, auberge… Ce sont les enfants rondouillards du taulier qui me reçoivent, en anglais bien appliqué, trop contents de faire tourner l’affaire en l’absence des parents. Ils me préparent un petit repas, me branche le wifi, je vais enfin  pouvoir me doucher. Pendant ce temps-là, Féderico a encore dû planter sa tente avant de manger des sardines en allumant un feu…on se recroisera sûrement puisqu’on s’est choisi le même  programme routier dans les pays d’Asie Centrale et qu’il y a si peu de routes pour y arriver…