Présent conclusif plus qu’imparfait


ptiluc1

Le confinement est terminé, il est temps d’arrêter cette chronique quotidienne.

Quand je rentre d’un pays lointain, j’attends toujours quelques articles pour trouver la conclusion du récit , en décrivant, durant quelques jours, le retour à la vie normale. Avec cette fin de confinement, on n’y est pas encore vraiment, dans la vie normale. Le temps, sans repère précis, continue de s’étirer…

Je roule à nouveau, j’ai sorti la grosse Italienne du garage pour aller sillonner quelques routes d’arrière-pays. Après avoir instantanément retrouvé cette  incomparable sensation du vent fouettant mon visage, j’ai senti comme un léger sentiment de gène m’envahir peu à peu…J’étais comme tous les autres, tout ceux qui se goinfraient du plaisir puéril de faire rugir leurs moteurs à travers les campagnes et brisaient la trêve accordée aux oiseaux …Quel dilemme ; ces dernières semaines, du haut des arbres, je m’émerveillais pourtant chaque jour du retour des fanfares printanières. Mais que faire ? La moto, c’est comme le dessin, si je suis ce que je suis, c’est par l’accomplissement de ces deux rêves de gosse… Alors je me dis que ce confinement ; c’était un peu comme une répétition, et que quand plus personne ne roulera, j’aurai déjà été initiés aux plaisirs simples de proximité… en attendant , j’assume ce dilemme…

Le moment venu, je demanderai un délai supplémentaire à ma conscience, un report en quelque sorte ; car j’ai toujours une moto à récupérer, là-bas…

On m’y attend toujours, au Chukotka…

Présent suspensif


ptiluc1

Pendant deux mois, tout fut donc suspendu… mais sans doute à des hauteurs différentes.

Quand j’appelle mon pote mécano, dont le doigt écrabouillé, confiné dans la montagne, a eu le temps de se reconstituer plus ou moins, il me dit qu’il a repris le boulot là où il l’avait   arrêté, exactement comme s’il avait appuyé sur une touche pause ; il a repris la clé de douze posée sur l’établi, huit semaines plus tôt, pour continuer la vidange de la vieille brêle pourrie, posée là pour un entretien, qui aura eu  largement le temps de laisser se vider le carter jusqu’à la dernière goutte. Dans son cas, c’est un vrai temps suspendu. Ces deux mois, vu de son atelier, c’est comme s’ils n’avaient pas existé… et si on faisait pareil pour tout ? Les charges, les loyers, les prélèvements divers et innombrables dont les échéances nous guettent sournoisement ?

On ferait comme si rien ne s’était passé. Ce serait simple, non ? L’état n’aurait pas à emprunter quelques milliards de milliards puisque cette parenthèse serait devenue une illusion.

Mais non ; il paraît qu’en réalité, ce n’est justement pas aussi simple. Qu’il y a des processus qu’on ne peut pas mettre sur pause aussi naïvement, qu’il y a une inertie de la machine sociétale…comme un immense cargo qui dérive…avant, bien sûr, de s’échouer bientôt…

 Futur Présentement actif


ptiluc1

Il paraît que la vie d’avant a repris ses droits ; en tout cas, elle tente; poussée par l’exécutif obsédé par la croissance. Il pleut sur toute le pays pour confirmer le retour à la norme. Le confinement était-il juste une illusion météorologique de vacance forcée et violemment printanière ? Pour bien vérifier si tout ça n’était pas un drôle de rêve, je regarde les pins élagués titiller les nuages bas. Quand reviendront les fortes chaleurs, je serai un peu plus à l’abri des feux de forêt. Personne ne sait s’il y aura un retour du virus et un nouveau confinement, mais, force est de constater qu’avec le retour des embouteillages, la parenthèse climatique se referme déjà…alors la nature en colère face à notre stupidité de bestiole fébrile va peut-être nous envoyer un second coup de semonce. On l’aura bien cherché, puisqu’on a toujours rien compris…

Futur moins un


ptiluc1

Aujourd’hui, il fait gris et il pleut, la terre sent bon la terre, je suis allé faire un tour à moto. Je me suis baladé en périphérie, dans ces quartiers des glorieuses fifties, édifiés quand l’insouciance et la confiance dans l’avenir berçait d’illusion une population enivrée de petits espoirs tout simples et à crédit, quand les petits pavillons avec jardin, s’appelaient « mon rêve » ou « sam suffit ». D’y rouler, comme ça, le nez au vent humide, me donnait l’impression de divaguer entre les époques dans une vague faille temporelle. Entre le temps où les rues étaient vides parce qu’il n’y avait pas trop de bagnoles et celui où elles le sont parce qu’on est assignés à résidence… D’y rouler comme ça sans attestation dérogatoire, donnait à cette microscopique virée un tout petit parfum d’aventure… Arriverais-je à m’en contenter, si les frontières lointaines restent fermées à jamais?

Futur toujours présent


ptiluc1

Ce compte à rebours que tout le monde a dans sa tête et qui doit ne déboucher que sur presque rien, sinon à peu près la même chose, a quelque-chose de déroutant ; sans doute parce qu’il est très attendu.

C’est la première fois qu’un tel nombre de gens se retrouvent en attente fébrile de rien.

Après demain sera comme hier…le temps a définitivement disparu…

Présent qui patine


ptiluc1

Je relis tout mon récit de confinement… tout a été tellement dit de toutes les façons…et je commence à me demander ce que je pourrais encore raconter sans risque de me répéter, sinon d’écrire ce que je pourrais raconter sans risque de me répéter… sinon…

Futur présent


ptiluc1

Il y’en qui se préparent à fond  la caisse pour dans quelques jours. Mais il ne faudrait pas oublier que l’assouplissement des règles en vigueur ne va pas nous précipiter vers un retour à la vie d’avant. Les comptes à rebours qui fleurissent un peu partout laissent à penser que beaucoup se voient déjà extatiques dans les rues enfiévrées par la fête… et pourtant…

En attendant, des chercheurs belges auraient, me dit-on dans la très sérieuse rubrique scientifique de France Culture, trouvé une molécule miracle chez le lama.  Non, pas le Dalaï, juste l’espèce de mouton à port de cheval qui caracole sur les hauts plateaux andins. Incroyable, non ?  Serait-ce la dernière blague belge à la mode ?

Pa si sûr… après tout, les belges avaient déjà envoyé leur plus célèbre reporter faire des prélèvement sur site il y a déjà une cinquantaine d’années.

Conjugaison des déclinaisons


ptiluc1

Cinq déclinaisons d’infos nous inondent depuis bientôt deux mois, un peu toujours les mêmes. Le style Tf1-BFM se marie volontiers aux  infos du Net ou aux flux de Facebook  mais pas vraiment à celui  de France culture.

Les cinq déclinaisons s’interchangent au gré des médias qui passent… la première nous propose l’option politique avec l’incurie du gouvernement, la mauvaise gestion, les élections reportées ou les manifs futures. L’option scientifique, la seconde, parfois en accord, mais pas systématiquement, avec la précédente, nous submerge depuis le début de statistiques alarmantes, de délais de fabrication des remèdes, des vaccins, des masques ou des respirateurs, là on commence à stresser. Vient ensuite la déclinaison économique ; qui va payer ? Comment ?  Quelle seront les répercussions sur l’emploi, sur la croissance, la décroissance, le commerce, le tourisme de masse, le monde d’avant… c’est à ce stade que se pointe l’anxiogenéité  ;  le confiné commence à boire, se droguer ou à frapper son entourage. La déclinaison écologique pourrait rassurer un peu avec son bilan si positif pour la pureté de l’air et la vie animale, mais, comme d’habitude, elle passe au second plan, y compris auprès des responsables politiques qui oublient un peu trop que c’est la base du problème. Il y a enfin, après tout ça, la déclinaison philosophique. La mutation de nos habitudes, la déliquescence de notre appréhension du temps qui passe, des rapports aux ainés, au travail à la vacance ou à la vie…

On devrait plus souvent écouter les philosophes, mais tout le monde s’en fout parce que ce n’est pas eux qui ont le pouvoir de rouvrir les bistrots…

Nature Rebelle


ptiluc1

Le confinage arrive à la fin de sa seconde période, mon élagage aussi.

Avec ce partenaire providentiel que m’avait amené, après la première quinzaine, la restructuration des confinements,  nous étions prêts à attaquer le grand pin du fond, le point d’orgue de ces semaines d’escalade. Après avoir glorieusement taillé les quatre premiers conifères, vaincu par les tendinites, j’avais donc passé le relais à la génération suivante et m’étais, volontairement et volontiers, rétrogradé au poste d’assistant zélé.

Youssef a donc commencé cet ultime escalade mais à peine installé sur la grosse fourche armé de sa tronçonneuse, il a dû battre en retraite après avoir, héroïquement terminé de   tomber cette belle branche morte dans laquelle nichait une redoutable colonie de fourmis à têtes rouges. Avec une totale maitrise de combattant du Hezbollah, il a consciencieusement descendu le matériel avant de se diriger vers la douche avec un flegme de guerrier.

Quand j’ai ausculté l’intérieur de ses vêtements avec mon objectif macro, j’ai découvert ce qu’il avait affronté avec un sang froid qui ne peut que forcer l’admiration…

Futur de proximité sociologique


ptiluc1

Donc voilà… plus on avance dans le mois de mai, trop chaud d’ailleurs, mais c’est un autre sujet…plus on avance dans le mois de mai, donc, plus on avance vers les risques de canicule… ah non, je suis encore hors sujet… en réalité, c’est vers le déconfinement qu’on s’avance ; la canicule, les incendies, la sécheresse, c’est pour après la déconfination. Il faut d’abord que les vieux ne soient plus en réanimation post Covid, ensuite on pourra sortir la canicule pour finir le projet de rajeunissement de la population ; mais les deux en même temps, ça le fait pas, le gouvernement y perdrait encore plus les pédales !

Attention,nous dit-on, les « gestes barrières » resteront plus que jamais en vigueur.

La distanciation sociale, les masques dans les transports en commun… c’est très important pour les heures de pointe. On va se marrer à 18 heures au métro « La Fourche » pour respecter les distances… Mais les autorités vont veiller ; flics de toutes sortes ou contrôleurs, ça va être une belle pagaille. Bien entendu, grâce à cet apparent début de liberté retrouvée, on va pouvoir revoir ses vieilles connaissances… mais attention, respectons la troisième consigne : ni poignée de main, ni embrassade… ça ne va pas être simple les retrouvailles : on a plus qu’à se toucher la bite…

Futurisme onirique


ptiluc1

Le temps passe immobile… les arbres sont élagués, les motos redémarrées… j’ai remplacé mes migrations annuelles par un immobilisme appliqué , remplacé les horizons lointains par une observation minutieuse du milieu ; passer de l’infiniment grand à l’infiniment petit, de l’horizontal des longues routes infinies au vertical de mes pins élagués… le mois de mai s’avance vers une fin de confinement où personne ne sait vraiment à quoi s’attendre ; en cela, ces deux mois ressemblent un peu à ce que je cherche à l’autre bout du monde…de ces voyages qui se caractérisent, non pas par le road book  mais plutôt par l’errance… n’oublions jamais que le vrai voyage, c’est celui dont on ne connaît pas vraiment la fin.

Si, finalement, le tourisme de masse disparait, le voyage lui aura toujours sa place d’honneur, surtout depuis que je sais qu’on peut en retrouver l’essence en restant chez soi…

Encore faut-il avoir un chez soi qui ne soit pas un placard étriqué. Il faudrait faire un calcul ; si toute l’humanité pouvait bénéficier d’un logement digne de ce nom avec un jardin permettant une contemplation minimum de l’extérieur, combien resterait-il d’espace pour une nature sauvage et préservée ? Il faudrait bien sûr récupérer des terres sur les grands espaces privés d’une aristocratie en ruine et sur ceux d’une agriculture intensive en besoin urgent de reconversion. La terre serait redistribuée. J’ai l’impression que ce n’est pas vraiment une idée nouvelle. Elle demande juste à être réinterprétée.

Futur Motocyclique


ptiluc1

A propos de moteur à explosion, quand se présentent des perspectives d’organisation déconfinatoire, le deux roues revient à l’honneur. Pour désengorger les transports, respecter les distances et un peu prolonger l’état de grâce décarboné, rouler en solitaire sur deux roues devient une idée fulgurante. Deux roues, oui, mais pas de moteur, il ne faut quand même pas exagérer, ce n’est pas en ressortant de nos garages des vieilles mobs ou des Kawa trois cylindres deux temps, qu’on va sauver la planète…pas de chance encore pour les motardsnostalgiques d’une époque lointaine  chargée de brouillard bleu. Pourtant grâce à la maladie de Kawasaki, nouvel avatar du coronavirus, on aurait pu croire à un coup de promo inespéré pour nos engins vrombissants.

J’étais prêt, moi ; j’avais réastiqué mes chromes.  La mienne est à quatre temps, comme une valse. Elle était prête à  se jeter à nouveau dans la danse. Finalement, je me suis emporté, ce sont les pistes cyclables qui sont à l’honneur et ma conscience environnementale ne va pas s’en plaindre. Il ne me reste qu’à  visiter le réparateur du coin pour  utiliser ma prime gouvernementale et changer le dérailleur de mon vieux biclou. J’ai dix jours pour réactiver le mollet afin d’être chaud au moment du déconfinement… à moins qu’il y ait encore des prolongations… tout peut arriver; cette parenthèse, finalement, n’arrange pas que les oiseaux…

Présent potentiel


ptiluc1

Combien de temps peut-on maintenir enfermée toute une population… même si c’est chez elle, on sait très bien qu’une part innombrable de citoyens n’ont un logement que pour y dormir et y brosser leurs dents en se levant le matin. Une joli monde néolibéral a fabriqué une société où le coût du mètre carré de location ne permet à la plupart des travailleurs de ne se louer que la place du plumard. Il fut un temps où les prolos avaient droit à un  petit pavillon avec un jardin. Plus maintenant. Désormais, le prolo qui ne roupille pas dans sa bagnole a droit à un placard.

Du petit déj au repas du soir, il reste à l’extérieur, au snack ou la cafète, pendant que son directeur des ressources inhumaines est au resto, juste en face… Lui, il a un appartement un peu plus grand avec balcon et peut-être une résidence secondaire où il s’est enfui il y a presque deux mois. Le Prolo, donc, comprimé dans son placard, attend le onze mai… et si c’est prolongé, le prolo confiné dans sa cocotte minute, laissera sans doute exploser le couvercle. Pauvres dirigeants qui doivent trouver un  équilibre au milieu de tout ça…il faut avouer que ce n’est  pas le débat le plus simple, mais c’est pour ça qu’on leur a filé le boulot: ils nous représentent, on compte sur eux ; c’est la démocratie représentative… entre l’explosion sociale et l’explosion virale, quel sera donc le choix qu’ils feront en notre nom ?

Futur ébulitionné circonstanciel


ptiluc1

Pendant ce temps-là, l’infiniment petit président se demande dans son onze mille mètres carrés avec jardin si il faut prolonger ou non le confinement. Il y a d’un côté la pression économique qui veut relancer tout le bazar et de l’autre la pression médicale qui voudrait confiner à perpette pour continuer à sauver quelques sujets à risque qui risqueraient de saturer  à nouveau morgues et hôpitaux. Mais il y a d’autres sujets à risques et puis le risque n’est pas que viral. Il y a tout ceux qui, coincés dans des logements trop petits depuis deux mois, commence à frapper femme et enfant, à fumer le papier peint et s’enivrer en sniffant l’essence de la Twingo coincée au parking, il y a ceux qui commencent à se pendre aux lustres…Il y a le petit peuple qui fut un temps celui des ronds-points, il monte lentement en ébullition et ne demandera bientôt qu’à exploser à nouveau…

Présent microcosmique


ptiluc1

Le confinement c’est le repli sur la contemplation du microcosme ; je n’ai jamais autant observé les insectes que ce printemps-ci. Après avoir croisé les éléphants en Afrique Centrale et craint de camper sur la route du grizzly en Sibérie, j’adapte l’observation animale au nouveau cosmos restreint.

Je suis accompagné d’une chasseuse d’image redoutable. Moi, en insecte comme en champignon, je regarde toujours à côté de la cible. Elle, elle sait poser l’oeil sur la bestiole tapie.

L’infiniment petit est redevenu à la mode grâce au virus qui défraie la chronique. La nature qu’on ne maitrisera jamais recommence à nous faire peur comme au moyen âge, on y craint partout des menaces de mort sous les feuilles mortes… Et puis après tout, merde, la vie c’est la mort, non ? C’est la seule  vraie promesse qu’on peut nous faire à la naissance, elle sera toujours tenue. Ce n’est pas sacré, la vie, quoi qu’on en pense. Regardons enfin notre réalité brute : notre destin ce n’est pas de finir alzheimerisé dans un hospice, mais bien de mourir un jour, de nourrir les charançons puis d’enfin devenir du compost sur lequel renaîtra autre chose. En attendant, je vais me coucher tôt ce soir… mais avant , je regarderai sous mon lit, comme quand j’étais petit, si ne s’y cache pas quelque créature diabolique…

Présent stationnaire


ptiluc1

Je me demande ce que vont penser ceux qui suivent habituellement mes blogs de voyageur motocycliste. Un périmètre de quelques ares à explorer, ça change de milliers de kilomètres à avaler en six semaines.  Cette année, il me serait bien compliqué d’évaluer la distance parcourue durant ce périple autour de chez moi, il n’y a pas de tachymètre sur mes pompes, ni d’altimètre pour y ajouter les distances verticales d’arbre en arbre.

Pas non plus de rubrique mécanique puisque pas de panne. Pourtant on essaye de remettre en service quelques vieilles pétoires au fond du garage. Quand il pleut c’est bien pratique comme activité de secours.

Je pourrais aussi transformer ma rubrique motocyclisme en rubrique motoculture, avec essais comparatifs de tronçonneuse, je commence à maîtriser le sujet. Evidemment, je pourrais aussi dévorer de la doc pour mon prochain projet d’album, dessiner frénétiquement, mais le confinement a un effet pervers sur l’énergie créatrice. Les premiers jours, on croit que ça va bouillonner dans le crâne, mais, très vite, tout tourne au ralenti, l’inspiration sommeille, elle confine, elle macère; ça manque cruellement d’air tout ça, malgré les arbres tout autour.

Futur improbable


ptiluc1

La terre qui se venge, le vivant qui se rebelle contre son plus mauvais sujet : quel beau scénario. On imaginerait si bien des attaques de bêtes sauvages, des escadrons de sangliers, de corbeaux de mouettes ou de rats. Des orques ou des baleines qui renverseraient les yachts de Saint Barth,  des oiseaux en colère sur l’Amérique confinée, des essaims d’abeilles furibardes sur l’Assemblée Nationale, de frelons asiatiques sur la tronche de Kim Jon Un… ah; on me signale que ce n’est peut-être  plus nécessaire…

Mais revenons au sujet;  contre cette faune en colère, l’humain sortirait ses bazookas et ses pesticides, il trouverait encore un prétexte pour se délester de ses stocks, de relancer son économie militaire et pharmaceutique. Le petit virus, c’est tellement plus malin pour nous faire comprendre que nous ne sommes vraiment pas grand chose. Tiens, il reste encore quelques arbres à élaguer. Je vais pouvoir vérifier si le pin rebelle décide de m’éjecter. La dernière fois, mon assistant providentiel s’est fait dévorer par des fourmis, tout en haut d’un vieux conifère tordu ; c’est  pas un signe, ça ?

Présent double et futur messianique


ptiluc1

Un agent de l’ennemi…. Bien sûr, cet agent Sarkov est envoyé pour nous nuire, nous, gentils humains qui ne faisons que des choses bien sur cette planète. Mais qui l’a envoyé, ce rascal? Les infos nauséeuses roucoulent sur le Net. Les évangélistes qui veulent prendre le pouvoir, les labos pharmaceutiques qui cherchent un nouveau filon rentable, Daesh qui veut voiler tout le monde, les gouvernements Européens qui rêvent d’une excuse incontournable pour refermer leurs frontières, les chinois et leur labos secrets, les russes parce que c’est les russes et qu’on aime bien avoir peur des russes, tout nazes que nous sommes à croire que ce sont toujours les américains nos amis alors qu’ils sont dirigés par un guignol peroxydé qui, lui, ne rêve aussi que de puissance absolue et de frontières fermées. Et si c’était les extra-terrestres, et si c’était Dieu ou Gaïa, notre terre mère ? Il y a un nombre insensé d’infos roucoulantes… le Messie va t’il revenir ? Ne reviendrait-il pas sous les traits d’un médecin biglebowskien marseillais ou sous ceux d’un petit président qui se sent investi d’une puissante mission ? Oui, mais pour faire messie comme boulot, il faut savoir faire des miracles. Et si comme planification de miracle, on a que la relance de la croissance en ligne de mire, c’est mal barré pour assurer le job !

Imparfait viral


ptiluc1

Au départ, le virus, il avait un nom de bière, ça lui donnait presque un côté sympathique. Cette bière sucrée a d’ailleurs la particularité de rendre les gens sympathiques ; la preuve : ce filou de Chirac n’en était-il pas un ardent consommateur ? C’est quand même, n’oublions pas, la bière et les pommes qui l’ont ramené une deuxième fois à l’Elysée…

Quand les autorités politiques et scientifiques se sont rendu compte que les citoyens continuaient à savourer collectivement les premières chaleurs printanières au parc ou à la plage, ils se sont concertés pour trouver un nom plus crédible… alors ils ont rebaptisé le virus « Covid 19 ». Voilà qui fait plus sérieux… mais pourquoi 19, qui était Covid deux, sept ou douze ? Mystère. Nous, nous avons droit à Corona-nom-de-code-Covid . Le virus c’est un peu un agent secret, on ne sait pas de qui, toutes les rumeurs circulent allègrement sur la toile. Mais tout comme James Bond007, Covid19 flaire bon l’espion polymorphe insaisissable, le type sournois voire l’agent double. Mais le français, un peu magouilleur par nature, a toujours aimé les agents doubles, alors, après un bon mois de confinement, il a recommencé à baguenauder au parc ou à la plage. Fallait-il murer les parcs et poser des mines antipersonnelles sur les plages? Il était urgent, une fois de plus, de lui trouver un nouveau patronyme plus anxiogène : on l’a retoqué en Sarskov2… là ça fait peur, on est en pleine psychose style guerre froide, on nous ressort le  bon vieux péril Soviétique ; c’est une valeur sûre. Sarkov2, l’espion venu de l’Est, péril jaune et rouge réunis en une seule bestiole terrifiante, fils  présumé de Sarskov1, Sarskov2 va nous foutre tellement les jetons qu’on va réclamer quinze jours de confinement supplémentaire pour être certain de ne jamais le croiser à la supérette.

L’agent Sarskov… ça me fait un peu penser à l’horrible colonel Karpov dans un vieux film de De Broca, avec Belmondo dans sa période magnifique… mais faut pas le dire, sinon tout le monde va encore retourner à la plage !

Futur masqué


ptiluc1

Reconnaissons-le, dès qu’on sortira de chez nous, ce port de masque obligatoire quand on se glissera à l’extérieur, va donner un sacré coup d’austérité à l’espace public. Quelques soient nos tentatives pour égayer ce phénomène, on aura beau porter des masques bariolés, enrichis d’un sourire factice, la réouverture de certains commerces aura quand même une drôle d’allure, dans trois semaines. A quoi donc ressemblera la quête des croissants matinaux sans le sourire de la boulangère ? On aura plus droit qu’aux formules classiques  « qu’est ce qui vous ferait plaisiiir ? », « et avec ceciiii ? » …Sans le sourire qui va avec, ces formules toutes faites, apprises dans les formations accélérées des BTS de commerce, vont nous paraître encore plus grotesques que d’habitude. Va t’on pouvoir réellement réapprendre la vie sociale sans sourire ? Ne va t’on pas se sentir encore plus confinés que quand on se réorganisait une vie sociale de voisinage ? Je me souviens d’avoir ressenti la même chose il y a quelques années, quand je m’étais échoué, avec ma moto, à Sanaa, au Yemen , du temps où c’était encore debout, avant qu’un guerre stupide commence à raser ce pays sublime, guerre qui semble t’il aurait été arrêtée par ce fameux virus, mais, tout en m’interrogeant, je m’égare dans des phrases interminables.

Dans un taxi collectif, donc, je m’étais retrouvé avec un groupe de femmes en voile intégral… pas un mot ne fusait, visiblement j’étais intrus. Je ne regardais que leurs chaussures, ne sachant quelle attitude adopter.  Et  dans trois semaines ? Nos déplacements en transports en commun se feront-ils sous la même chape de plomb ?

Songe d’un passé décomposé


ptiluc1

La nuit dernière, j’ai fait un rêve bizarre…dans un Paris survolté, à la sortie d’un salon de bande dessinée, il fallait que je me rende d’urgence à la gare du Nord. Elle n’était pas bien loin cette gare, mais impossible de la trouver. La Gare du Nord était en réalité un ensemble de bâtiments orientalistes plus baroques les uns que les autres, assez proches et reliés par des vieux ponts pavés. Tout ça ressemblait plus à l’exposition universelle de 1900 qu’à une station SNCF.  Il y avait une gare par destination, celle de Maubeuge, celle d’Arras et bien d’autres encore. Après avoir salué chaleureusement les innombrables amis du salon, je suis passé de la course à pieds dans la foule, au taxi collectif, au bus bondé, à tout ce qui pouvait m’emmener à cette gare que je ne trouvais jamais. J’ai demandé ma route à d’innombrables passants, tous disponibles pour m’expliquer le chemin à prendre. Je ne sais pas si j’ai réussi à avoir ce train, je ne sais même plus où il devait m’emmener… Je rêve souvent que je perds ma route, que je cherche un lieu, une destination ou un refuge mais c’est la première fois qu’il y a autant de monde, c’est mon premier rêve agoraphile, mon premier rêve de confiné…

Conjugaison plus qu’imparfaite


ptiluc1

Les adaptations clandestines de confinement m’ont apporté un peu de main d’œuvre. Voilà qui ne pouvait pas mieux tomber. C’est épuisant de jouer les bûcherons et puisque je suis à l’orée de la tranche d’âge critique, l’arrivée d’une main d’œuvre providentielle me permet de débiter au sol, de gérer cordes et échelles mais plus de saisir la tronçonneuse à bout de bras en retenant les grosses branches pour en gérer la chute. Le confinement m’a appris, entre autre, que certains métiers méritent bien des primes à la pénibilité et des régimes spéciaux. Quand je découvre l’état de mes poignets après un mois, je me dis qu’un bûcheron, après quarante ans de carrière, ça doit être sacrément plus fatigué qu’un dessinateur de bandes dessinées. Il faudrait que les ministres du travail, des retraites et de la santé, plutôt que de faire des ronds dans l’eau sur les médias, profitent du confinement pour aller faire un stage d’un mois ou deux à la mine, aux champs ou à l’usine. Je crois que c’était un peu l’idée de Pol Pot et que même il avait écrit une thèse à la Sorbonne à ce propos. Comme je n’ai pas l’âme d’un Khmer Rouge , ce raisonnement simpliste mérite sans doute une analyse plus profonde. Mais bon, je l’imagine bien la ministre des armées dans la poussière du Sahel ou celui du travail, à la chaine chez Renault… ou le président, confiné dans un deux pièces à la Courneuve, même pas deux mois, juste trois jours, ça le changerait de l’Elysée qui n’est pas le pire pied à terre pour un Parigot confiné…

Impératif élastique


ptiluc1

Après un mois, en fait, on ne s’habitue pas vraiment ; on commence à se dire que ça va durer, on nous martèle suffisamment que rien ne sera plus comme avant. Au début, on prenait vraiment ça comme des vacances forcées en prévoyant déjà les virées sur les routes, les festivals d’été et les bistrots qui n’attendaient que nous. Psychologiquement, deux mois, c’est un bon timing pour assumer une mutation. Les batteries des motos se sont déchargées et l’essence a séché dans les carbus, le printemps est redevenu pluvieux et l’été, plus que jamais ,hypothétique.

Les confinements se modifient en cachette. Ceux qui croyaient pouvoir tenir quelques semaines, commencent au deuxième mois à envisager des sorties en cachette, voire des changements de confinement. Ils ressortent les vieilles cartes pour ne pas être géolocalisés par les GPS, ils préparent les itinéraires comme des plans de bataille pour échapper aux contrôles renforcés. Les amants se retrouvent, les amis aussi et les voisins s’organisent. Maintenant que tout le monde sait que les grands rassemblements seront annulés et que les bistrots resteront fermés, des micros rassemblements solidaires se mettent en place entre voisins. Dans les immeubles, ou dans les rues, par les paliers ou les jardins, on recommence à communiquer, échanger, se resocialiser. De nouveaux tout petits horizons sociaux se sont ouverts dans le monde confiné de la proximité imposée…

Participe papier


ptiluc1

Pour le deuxième mois, on s’organise… Conscients que de joncher les trottoirs d’attestations dès qu’on sort juste faire pisser le chien consomme un peu trop de papier, il a été décidé en haut lieu qu’on allait passer à la technologie moderne. Être moderne ça n’a que des avantages. On économise la pâte à papier dont on va avoir bien besoin pour faire péter la planche à billet et puis on enlève un prétexte de plus à Bolsonaro pour déboiser l’Amazonie. C’est qu’il aurait été capable, cet énergumène, de prétexter une aide aux pays en demande croissante de papier monnaie pour justifier un déboisement encore plus massif du poumon vert,  provoquant sans doute, en plus, une migration massive de chauves souris dans les villes avec les conséquences tragiques que l’ont connait, dès qu’elles se mettent à chier sur des pangolins ou des lapins nains.

On peut donc, désormais, télécharger l’appli d’attestation. Quand on fait pisser le chien et qu’un flic passe par là, il suffit de lui faire biper le code barre et c’est réglé. C’est super simple, plus besoin de remplir une feuille en écrivant, en toutes lettres, qu’on sort faire pisser le chien (des fois que ça ne se verrait pas, on est jamais trop prudent)… et là où c’est incroyable le progrès, c’est que si on va faire pisser le chien un peu plus loin et qu’on dépasse la limite autorisée, grâce à la géolocalisation, on a direct le GIGN qui nous tombe sur la tronche…il est pas beau, le monde moderne ?

Futur politico-messianique


ptiluc1

Le p’tit président prépare ses arrières, il se voit déjà nouveau messie, sauveur de l’Humanité et aussi de la Croissance. S’il pouvait réussir ce doublé-là, avouons-le, ce serait un sacré champion. Mais bon, une telle équation, ça va encore prendre plus de temps à pondre que le vaccin qui fera la nique au Corona. Dans son grand programme messianique, il y a aussi de balancer la dette des pays d’Afrique. C’est une bonne idée, mais que vient-elle faire dans ce planning? Comment ils vont prendre ça, les banquiers qui l’ont mis à l’Elysée ?

C’est peut-être une tactique à long terme; s’ il arrive à faire passer ça, à la fin de son mandat, il demandera de faire pareil pour la France, parce que, bon, hein, les milliards de milliards qu’on débloque pour faire face aux effets pervers de l’épidémie, ce serait pas mal qu’on ait pas à les rembourser quand on sera, nous aussi, au bord du chaos…

 Conversation virale


ptiluc1

Quand le virus du Corona rencontre celui du Sida, ils se tapent la causette. Ils comparent leurs expériences respectives. L’ancien se marre bien quand il entend dire qu’un vaccin sera prêt dans les mois qui viennent, alors que lui, ça fait trente ans qu’il se balade et qu’aucune vaccination n’est venue lui barrer la route. Mais peut-être que c’est une question de cible. L’ancien, c’est le mauvais gars, ses victimes c’est rien que des défoncés et des pédés et il se propage par le sexe et la drogue. Ses victimes seraient restées chez elles, avec femmes et enfants, dans la droite ligne de la bonne éducation judéo-chrétienne, elles n’auraient jamais chopé la moindre maladie.

Le petit nouveau s’attaque surtout aux vieux, il décime les maisons de retraite et se propage de manière insidieuse. Il ne choisit pas ses vieux, certains sont de bons chrétiens, leur vie fut moralement exemplaire, alors ils ne comprennent pas pourquoi Dieu les punit. Les politiciens sont souvent pas tout jeunes et moyennement exemplaires alors ils votent des crédits pour que la recherche sauve leur vieille peau. Trouver un vaccin pour sauver les vieux, ça semble être un mauvais créneau, n’oublions pas que des vieux, il y en a de plus en plus et que, contrairement aux drogués qui font rarement de la politique, ils ont une bonne mutuelle.

On va peut-être mettre quelques années à trouver le vaccin… d’ici là, on vivra confinés, masqués et télésurveillés. D’ci là, j’ai le temps de devenir super vieux… ça me fatigue tout ça ; je vais boire un coup et aller m’écraser devant une série…en attendant la suite, comme des millions d’autres…demain, je trouverai bien un arbre à élaguer…

Anticipatif conditionné


ptiluc1

Je suis allé faire des courses ; pas grand’chose et une demi heure avant la fermeture pour éviter la file stressée et masquée. A cette heure-là, les familles sont attablées pour le repas, scotchées au journal télévisé, histoire d’entretenir le malaise à coup de statistiques mortifères.

Il n’y a toujours pas beaucoup de farine… le français stocke ; on peut le comprendre, après la queue à la supérette, il peut avoir envie d’éviter celle de la boulangerie, même si, paraît-il, une consigne officielle leur a été donnée de rester ouvertes sept jours sur sept. Il a dû y avoir un boum sur les machines à pain, c’était le moment d’acheter des actions chez Darty.

Ah bon, c’est fermé, Darty  ? Bon ben tant pis …c’est encore ces enfoirés d’Amazon qui font rafler le marché…

Il y a aussi une rupture au rayon papier cul ; là, je comprends moins… il n’y a aucune raison de passer plus de temps aux toilettes en période confinatoire, même si on se fait royalement chier. Après un mois, ce constat ne tient pas comme preuve scientifique. Et puis il serait temps de réapprendre les pratiques ancestrales, de se laver avec un peu d’eau… une main pour manger, une autre pour se torcher. J’avais appris ça il y a bien longtemps dans les dunes sahariennes, même qu’il ne faut jamais se tromper de main… et si je me replongeais dans une mise en situation en retournant sur le blog de 2005… http://blogs.motomag.com/ptiluc/index.php?post/2008/05/03/anecdote-gastrique-la-suite

Présent futur ou futur présent


ptiluc1

Tout le monde le sait, tout le monde le sent, tout le monde le dit ; il n’y a plus de présent ou de futur, juste un peu de passé, si proche et si lointain à la fois. Il n’y a plus qu’un sujet de conversation, qu’une nouvelle aux infos, qu’elle soit  bidon ou crédible , fakeniousée ou étayée, les infos n’ont qu’un seul sujet …mais il a remplacé tous les autres. Plus de problèmes sociaux, ou du moins ça ne se voit pas encore, plus de réforme de retraite, tout le monde l’a prise en version ultra anticipée, plus de délinquance, tout le monde est confiné, plus d’accidents de la route, les bagnoles restent au garage, plus de terrorisme, même chez Daesh, on est coroné, plus de migrations, les frontières de l’Europe sont fermées, celles des pays, celles des régions, des villes voire des hameaux. Plus de problèmes environnementaux, le bilan carbone n’a jamais été aussi bon. Plus qu’un seul mot : le virus… et un seul corollaire, l’anxiogénité… car on flippe tous un peu sur l’après sans cesse repoussé, mais c’est jamais qu’un tout petit flip, parce qu’on est tous dans un vague état second.

Présent  futurement mal influencé


ptiluc1

Un mois de plus c’est un sacré programme. Il paraît que c’est le temps qu’il faut pour fabriquer des tests, des gants et des masques pour tout le monde. Je ne sais pas si tout ça est fait en matériaux recyclables. Les gants abandonnés sur les parkings laissent rêveurs quant au sursaut de conscience environnementale des masses confinées. Quant aux feuilles qui, l’automne revenu, se ramassent à la pelle, en ce printemps, ce sont surtout celles des attestations qui jonchent sentiers et trottoirs ; bien entendu à moins d’un kilomètre du domicile  de leurs transcripteurs confinés à qui je devrais peut-être les ramener… c’est pratique, il y a l’adresse dessus.

confinement et futur des vieux…


ptiluc1

Y z’y pensaient même pas les papys réacs quand ils se sont dit que ce serait vachement bien d’élire un président tout frais sorti des études, plein de bonnes idées pour leurs comptes épargnes.  Ils ont oublié que les jeunes, ça ne pense jamais aux vieux. Ils ne savaient pas pourquoi, avant, on avait  toujours des présidents vieux. Sauf Giscard, mais lui, il y a tellement longtemps qu’on le voit vieux , qu’on oublie qu’il fut un président jeune, chauve certes, mais jeune quand même.

Présent alternatif


ptiluc1

Le temps confinatoire est de plus en plus suspendu… quelle heure est-il, quel jour sommes nous ? On s’y perd et si ça continue, nous ne tarderons pas à nous demander quel mois ou quelle année ; c’est qu’on commence déjà à nous parler de certaine mesure pour septembre…et puis, d’un côté on nous parle aussi d’effort de guerre et de l’autre de manifs déjà prévues dès le premier jour de déconfinement… alors on  nous fait confiner toujours un peu plus, au nom de la santé de tous, ça laisse au petit président le temps de préparer son discours hebdomadaire… c’est que ça ne doit pas être facile pour lui de parler de croissance, de relance, de ces mots d’un autre temps, quand tout nous dit qu’il est temps de chercher comment garder la pause…

…ah ça c’est sûr que ça devait être plus simple de faire un discours pour la mort de Johnny…

Conditionnel indicatif


ptiluc1

Où serais-je à l’instant si tout était resté comme avant ? Dans un camion sans doute, quelque part, juste au dessus du cercle polaire, ou sur ma moto, fièrement chaussée de ses skis pour sol gelé à moins que ce ne fusse coincé dans un hôtel à attendre, selon la conjoncture, un papier ou un rapatriement. Mais je suis chez moi, je taille des arbres et je plante des patates. Je bricole aussi les vieilles bécanes du garage… c’est très important de le signaler car ce blog est un blog de motocycliste qui aurait dû être suivi par des assoiffés de bicylindres et de grands espaces. Eux mêmes étant coincés en confinement, le seul grand espace que je peux leur offrir, c’est celui des garrigues environnantes contemplées depuis les cimes des pins…

Depuis l’année dernière, la Mutuelle des Motards, m’assiste dans ces rêves d’expéditions lointaines, mais cette année, l’un comme l’autre, nous devons subir des changements de paradigmes inopinés.

Après le huitième arbre élagué, je commence à me faire assister en respectant la distance réglementaire ; c’est plus facile qu’au bistrot : un qui coupe au sommet et l’autre qui débite au sol, c’est pas avec nous qu’il va se propager, le virus. Mais sans doute que le lecteur motard, assoiffé d’ornières défilantes et de carbus ruisselants, ne va pas y trouver son compte dans cette chronique immobile. Et pourtant, les triomphes de confinement ont certes moins d’allure, mais on en jouit avec  autant de délectation… signe du temps qui passe, les premiers plants de patate sont sortis de terre… … et si cette année, je ne pourrai pas planter le drapeau de la Mutuelle sur le Cercle Polaire, ce n’est pas sans une certaine fierté que je le planterai au milieu de mon potager renaissant.

Présent obsessionnel et futur alternatif


ptiluc1

Le printemps précoce continue à exploser de partout mais personne ne s’en inquiète, sinon à l’idée de ne pas pouvoir aller se promener au bord de l’eau. Les sources d’informations, toujours engorgées des mêmes obsessions, ignorent, pour une fois, les chiffres de ces températures records, préférant ceux des statistiques médicales et des indices économiques. Pourtant, une fois de plus, comme après chaque soubresaut de l’histoire, quelques esprits éclairés nous expliquent que tout ça est étroitement lié. Qu’importe, même si plus que jamais, tout pourrait être prêt pour un changement de cap, on ne cesse de nous parler de reprise mais qu’est ce qui va reprendre exactement ?

Futur anxiogène et présent anxiolytique


ptiluc1

Les infos d’internet et les annonces gouvernementales rendent cinglé et parano ou détaché et vaguement inconscient… on est aux aguets, ce qui  est déjà en soi est un signe d’anxiogénité discrète.

On guette la sortie confinatorienne mais on ne sait pas vraiment qui sort quand et de quoi puis surtout pourquoi… mais je crois que personne ne le sait vraiment… tout est toujours, comme en voyage, une question de détachement et de patience…

Présent zoologique passéiste


ptiluc1

On ne se méfie jamais assez des pangolins. Comment faire confiance à ce mammifère déguisé en reptile ? N’est-ce pas donc louche cette histoire ? Et les chauve souris ? Il faut en penser quoi des chauves-souris ? Des mammifères qui se prennent pour des oiseaux ; encore des agents double, ça ne fait aucun doute. Des mammifères qui trahissent leur camp, le nôtre, pour s’allier à des micro-organismes afin de nous déclarer une guerre de l’ombre, en voilà un sacré scénario. Ajoutons à ça un zeste de péril jaune avec des chinois entassés dans des villes surpeuplées et surpolluées, à côté d’usines bactériologiques mais qui continuent à perpétuer des traditions d’une autre temps en se persuadant toujours  qu’une infusion d’écaille de pangolin va leur filer la trique pire que dix boites de viagra… à moins que ce ne soit de la corne de rhinocéros, je ne sais plus trop, je crois qu’en haut des arbres,  et même en bas, je dois commencer à  avoir des hallucinations d’altitude…

présent recomposé


ptiluc1

Un mois de vacances… on leur aurait dit ça il y a quelques semaines encore, les mômes, il n’y auraient jamais cru. Un mois sans école, un mois à la maison, qu’est-ce que j’en aurais rêvé quand j’étais petit. Mais certaines choses, dans la précipitation des mesures confinatoriennes, avaient été mal expliquées… y’ savaient pas tout les mômes ; qu’ils seraient tout le temps avec leurs parents, sans leurs copains, sans aller faire les andouilles dehors, ni au parc, ni sur le parking ou le terrain de basket ; nulle part, en fait. A force de ressortir les vieux jeux de société de quand les parents étaient p’tits, les « Mille-Bornes », les « monopoly » et les « sept familles » tout jaunis, ils en arriveraient presque à regretter l’école, les mômes !

participe présent


ptiluc1

Tous masqués et gantés, on fait nos courses en style aseptisé, bien écartés les uns des autres pour ne pas se postillonner dessus, ça aide à la conversation, c’est sûr… Au supermarché, on discute autant qu’en haut des arbres. On paye avec la carte parce les biftons c’est super dégueu et puis comme ça, quand le confinement sera terminé, on aura pris l’habitude de tout payer avec un bout de plastoc, de lire et d’aller au cinoche sur Internet, de ne parler à personne dans la rue et de demander l’autorisation de sortir, même pour aller vider la poubelle au coin de la rue en ayant, bien sûr, toujours nos papiers sur nous. Quand le mode confinatoire sera terminé, certes les oiseaux auront eu quelques semaines pour chanter peinard dans un air un peu plus pur, et nous, pauvres de nous, nous serons vraiment parés à devenir les petits robots aseptisés dont tout pouvoir rêve en secret…

Futur Européen…


ptiluc1

Depuis que les frontières se sont refermées, on dirait que des petites frictions entre voisins reviennent comme dans l’ancien temps. Il suffit qu’un avion fasse escale quelque part avec une cargaison de masques ou de respirateurs, pour qu’il redécolle un peu plus tard avec une partie de ses soutes allégées.Si la maladie a mis tout le monde au même niveau d’un bout à l’autre de la planète, elle ne nous a pas rendus tous frères pour autant. Du respirateur au paquet de nouille, il n’y a pas de petits profits. Les voisins de pallier peuvent devenir si lointains depuis qu’on se la joue à chacun chez soi et que dire des voisins de frontières ; ils redeviennent des étrangers, des ennemis potentiels, des  ignobles voleurs de masques, des infâmes contaminés… Au début, ils faisaient bien rire ces cons de chinois, bouffeurs de pangolins dans leurs villes super polluées, puis ces ritals pas sérieux qui déconnent tout le temps, font la fête dans la rue en bouffant des  pizzas et n’ont pas leur pareil pour se refiler des virus à tout va…

Maintenant, on rigole moins, on fête les anniversaires en visioconférence , on prend l’apéro sur wattsap et on cherche de qui on pourrait bien se moquer… sinon de nous…

Présent, passé, futur…


ptiluc1

Première semaine de vacances, troisième semaine de confinances.

Le printemps explose de partout et, bien que les écoles soient fermées et les boulots en suspens, il est difficile, surtout en appartement, de ne pas penser que, dans la réalité d’avant, on serait tous en vacances… à la mer, la montagne ou la campagne… mais les plages sont interdites, les remontées mécaniques à l’arrêt et les chemins de randonnées sous haute surveillance. Les gares et les aéroports sont presque déserts, les agences de voyages ont tiré le rideau et les compagnies low coast  sont au bord du dépôt de bilan.

Peut-être qu’après cette étrange période, on réapprendra à s’éblouir de la vue d’un chemin creux à deux pas de chez soi. Les aéroports deviendront des lieux désertés, des témoins d’un autre temps, cathédrales du culte des vacances de masse, abandonnées aux quatre vents,  espaces vides rendus aux oiseaux de passages. Ils seront comme ces hôtels en ruines au bords des nationales déclassées par les autoroutes, ces grands projets d’autres époques, abandonnés parce que de tous temps et pour d’innombrables raisons, les temps ont changé presque sans prévenir.

Ou peut être que tous les aéroports deviendront comme celui de Notre Dame des Landes, autre projet désuet qui eut la bonne idée de basculer dans un monde parallèle avant qu’on y ait posé la première pierre…

Présent parallèle


ptiluc1

Pendant ce temps-là en ville…. Tout le monde n’a pas la chance d’y disposer de grands pins à escalader. On pourrait toujours, le long des avenues, se réfugier dans les platanes. Mais leur feuillage se montre encore bien discret, n’offrant à celui qui le désire  qu’un cocon végétal d’altitude encore en bourgeons trop fraichement éclos. Alors on reste chez soi. Dans notre immeuble témoin, en ce premier jour de vacance, ne pouvant choisir comme destination que la pièce d’à côté,  l’équilibre mental de chacun peut sérieusement commencer à lâcher prise. Le roi de la zapette a fini par trouver des piles au marché noir et celui du sandwich jambon-beurre par se choper cent cinquante boules d’amende après que le pandore du quartier l’eusse vu arpenter la rue trois fois de suite en quête de jambon de pays.  La surfeuse d’internet a fini par se trouver un amant virtuel quant à la musicienne, elle a rusé avec la maréchaussée pour aller se réfugier dans la campagne proche où un amant bien réel lui a ouvert sa porte. Dans le jardin, elle peut sous les pins, enfin lâcher, face à l’horizon dégagé, tous les décibels  qu’elle retenait prisonniers dans la caisse de sa guitare  depuis presque trois semaines…

Futur estival proche


ptiluc1

Les industries qui se reconvertissent, c’est aussi une constante en temps de guerre.

Habituellement, les fabricants d’avions se mettent à faire des missiles et les usines à bagnoles produisent des automitrailleuses, des tanks, des trucs à faire du baston général. Cette fois-ci, les usines à bagnoles vont fabriquer des lits de réanimation avec des respirateurs…Serait-ce la première fois où nous aurons la chance de voir des armes qui serviront à sauver des vies, même après la bataille ?  On vit vraiment une époque formidable ; je crois que cette année, il aura fière allure le défilé du quatorze juillet  quand défileront les nouvelles troupes d’élite et leurs engins tout neufs! Quant aux usines à médocs, pour une fois, on leur demande juste de fabriquer des médocs ; incroyable, non ? On les a tellement vues fabriquer, entre deux bastons, des stocks de  gaz de combats, des drogues dures  et des armes bactériologiques en tout genre qu’on a du mal à y croire. Troisième semaine de confinage… et si les temps changeaient vraiment ?

Subjonctif plus qu’imparfait


ptiluc1

Il faut que tu restes à la maison, citoyen, on t’a à l’œil, c’est comme ça ; c’est la guerre.  Des tranchées au plumards, La guerre, quelle histoire… dans la boue ou sous la couette, le fantassin de base ne sait jamais vraiment ce qu’on attend de lui, alors il psychote. Quand arrivera la prochaine offensive ? Microscopique ou à casque à pointe, l’ennemi alimente d’innombrables fantasmes. On l’attend, on ne le voit pas, on lui donne toutes les formes on imagine toutes les ripostes. On attend entre deux vagues mortifères la nouvelle arme qui fera basculer l’Histoire. Le nouveau canon, le futur vaccin. La grosse bertha ? La chloroquine?  Alors on écoute les rumeurs qui parcourent le labyrinthe des tranchées ou de la toile. On est prêt à tout croire, à tout admettre, à accepter la première valeur refuge qui passe… Un nouveau Maréchal arrivera t’il à négocier un armistice ? Un docteur Marseillais au look de vieux beatnik peut-il vraiment contrattaquer à coups d’antipaludiques ?

On verra plus tard… parce que là, j’ai essayé de repousser le virus à coups de rouge… alors il est temps de lâcher prise…

Futur hypothétique


ptiluc1

Nous voici donc, coincés dans nos confinements respectifs, à pouvoir prendre le temps de réfléchir. Du fond de nos appartements, ou du haut de nos arbres, nous pouvons nous  demander de quoi ce chamboulement inattendu accouchera quand la page se tournera.

La mesure, proposée par un ministre néolibéral, de redistribution des dividendes, même soumise à d’innombrables conditions, a de quoi surprendre . Elle pourrait-être un premier pas vers autre chose. Car quand le petit virus s’active, les spéculations informatisées continuent de tourner. Du temps où la bourse se faisait à la criée, les postillons s’envolaient et retombaient en pluie acide sur les spéculateurs en tous genre. En des temps pas si anciens, une épidémie aurait contaminé en une seule séance de clôture tout ce microcosme vicié et la bourse se serait arrêtée. Mais tout a été informatisé, la corbeille hurlante appartient à l’Histoire et, à la microseconde près, toutes les opérations se font automatiquement et les traders ont depuis longtemps pris l’habitude de travailler chez eux. La plupart d’entre nous qui découvrons le boulot à domicile, ignorons que les grands mouvements financiers, qui font et défont le monde du travail, s’exécutent, eux aussi, à la maison, dans le salon ou au plumard.

 Evidemment, de confinement en confinement, ça devient difficile de savoir ce qui se trame chez les confinés privilégiés qui gardent les manettes… ils sont au courant, ces confinés-là, ils savent qu’il faut acheter des actions chez les fabricants de masques ou de papier chiotte, ils savent que, quelles que soient les guerres et les débâcles, il y a des valeurs  nouvelles… et d’autres éternellement stables depuis que les hommes ont arrêté de chier dans l’humus des clairières …

Passé décomposé


ptiluc1

Les vieux tombent comme des mouches, mais loin des statistiques quotidiennes.

Ils sont comme ça les vieux, ils ne veulent pas déranger, tellement mis à l’écart qu’ils ne font même pas partie du comptage officiel, mais on les appelle les séniors parce que ça fait plus propre.  Quand un vieux meurt, on ne peut plus l’enterrer en famille à cause du confinement. En même temps, les familles, finalement, comme elles les occultent de plus en plus, les vieux, peut-être que ça les arrange de ne plus avoir à gérer un enterrement de famille, ça fait des économies ; en temps de crise, ça fait du bien, sauf pour les maisons de retraite, qui doivent commencer à flipper de voir disparaître la matière première d’un bizness si lucratif. Les directeurs de groupes de maison de retraites doivent flipper terriblement; non seulement le filon s’épuise, mais ils vont devoir investir pour protéger leur personnel encore plus oublié que les caissières et les infirmières. Dans le peu de conscience qu’il leur reste, ils doivent culpabiliser, les vieux, de provoquer tout ce bordel. Ils voudraient juste, comme un grand chef Sioux, aller sur une colline, regarder au loin et attendre que la mort , sans déranger, les emporte sur la terre des ancêtres.

Les vieux, on les appelle aussi « nos anciens », c’est encore plus chic… sans doute parce qu’il y a un adjectif possessif de proximité affective ; on les rapproche pour encore plus les éloigner.

Je sens bien du haut de mon arbre que je serai bientôt un vieux, mais je ne vois pas la mort poindre, là bas, à l’horizon. Quand elle arrivera, je veux bien qu’on me laisse pourrir sur une décharge, dévoré par mes frères les rats, je veux bien devenir du compost ou de la bouffe pour chien, économiser des larmes et du bois d’arbre. Mais j’ai encore une moto à récupérer, là bas, dans le grand Est Sibérien, je vais donc essayer de tenir jusqu’à cet automne pour retourner sur le cercle polaire, c’est la plus belle saison… en espérant que la route sera ouverte…

Présent différé


ptiluc1

Il n’y a plus d’heure et pourtant cette nuit on en a pris une de plus… jamais changement d’heure n’a paru aussi dérisoire quand, depuis quinze jours, on vit confiné dans une autre dimension. Heure d’été ou heure d’hiver, encore des valeurs du temps passé.

La polémique annuelle n’aura pas lieu, d’autres choses occupent les esprits et qu’importe de gagner ou perdre une heure pendant la sortie du samedi soir, puisqu’il n’y a plus de sortie du samedi soir. Qu’importe de se dire qu’on  a gagné une heure de jour pour se balader après le boulot puisqu’on ne bosse plus et on ne se balade plus… et encore moins de regretter de devoir, dès que le réveil sonne, se lever dans l’obscurité alors que le jour était revenu; Maintenant, les réveils sont remisés au  placard et on dort tant qu’on peut sans soucis de l’heure puisque les repères ont disparu…

Temporalité suspendue…


ptiluc1

Il n’y a plus d’heure… il n’y a plus de réveil ni de weekend, l’heure de l’apéro a disparu, l’heure des braves est à l’hôpital. Nous sommes tous comme ces spéléologues coincés des semaines durant au fond d’un gouffre et qui perdent toute notion du temps. Il y a bien encore des jours et des nuits, mais on y fait à peine attention, nous sommes tous en train de glisser vers l’intemporalité. Quand je veux m’isoler dans mon isolement, je prends de l’altitude, je monte élaguer la cime des arbres… de là haut, je peux voir un peu plus loin, l’horizon prend de l’ampleur, je regarde passer les oiseaux…

La frondaison du pin ne fait pas dans la luxuriance, pourtant, malgré tout, comme un petit garçon dans sa cabane, je m’y sens bien caché et ça fait du bien…

Relativisme urbain


ptiluc1

Dans les villes, comme il n’y a pas d’endroit où planter des patates ni de grands pins à élaguer, on continue à s’organiser comme on peut. On s’adapte ; La vie en communauté en gardant ses distances, c’est le principal paradoxe de confinement. Le principe paradoxal pourrait-on dire, pour faire plus chic avec les mêmes mots.

Ceux qui mangent devant la télé commencent à avoir du surpoids prononcé et des angoisses notables à l’idée de ne plus avoir de piles dans la zapette. Ceux qui font de la musique commencent à se faire des ennemis chez les voisins, voire dans la chambre d’à côté, quant à ceux qui font chauffer les bigdatas en restant connectés toutes la journée, ils ne devraient pas tarder à contracter des inflammations oculaires inquiétantes.

Le printemps est frisquet et les terrasses chauffées au gaz sont vides… encore quelques broutilles à rajouter au discours de remerciement climatique que nous pourrons faire au virus quand il aura eu, malgré tout, le bon goût de partir en vacances !

( un somptueux petit film suisse en Bonus:                               https://www.youtube.com/watch?v=ihWkiE1FBbQ   )

Substantif presque parfait


ptiluc1

Je commence à m’emmerder à jouer avec les déclinaisons des conjugaisons, c’est un passe temps comme un autre. En ces temps insolites, on a besoin de passe-temps… Le substantif du jour c’est le « virus ». En dix jours, le virus a réussi l’impossible pari de la décroissance accélérée. Mais le virus est aussi notre ennemi car il veut notre peau ; va t’on réussir à signer un armistice avec ce petit organisme décérébré ? Il nous propose sans fioriture une décroissance forcée de notre démographie. Beaucoup en parlaient depuis longtemps comme un passage inévitable pour sauver l’humanité, mais en imaginant, bien évidemment, que ça ne concernerait que les autres.  Les autres pensent sans doute aussi la même chose. La maladie est une loterie… mais caissières et infirmières n’ont visiblement pas tiré le bon numéro… Les caissières sont les poilus de cette nouvelle sorte de guerre. On les envoie au front pour sauver l’économie. Quand les caissières et les infirmières occupaient les ronds points en gilet jaune, on les trouvait bien sympathiques mais un peu chiantes quand même, bloqués qu’on était dans nos bagnoles. Aujourd’hui, les bagnoles sont au garage et les autres sont au front. Certains préparent sans doute déjà les monuments qu’on érigera à leur gloire quand la guerre sera finie…

Conditionnel plus que parfait


ptiluc1

Dix jours, ou neuf, les repères temporels s’estompent au fur et à mesure que le printemps refleurit. Une semaine et demi, c’est absolument incroyable qu’en si peu de temps, les poissons reviennent à Venise, la bourse s’effondre, les paysans demandent aux gens  de revenir aux champs et  un ministre, à la grande distribution, de se fournir chez eux ; tout ce à quoi on ne croyait plus…    le retour à la terre…

Et si on mettait l’armée aux champs? Ce serait pas mal puisque c’est la gueeerre….  Il suffirait qu’après le passage épidémique, on décrète une semaine et demi de pause mensuelle et on aura réussi l’impossible ; tout se portera à merveille, sauf la bourse, mais on l’emmerde !

Présent supsensif et futur proche…


ptiluc1

Après une semaine à la maison, beaucoup se demandent ce que ça donnera quand il faudra y rester un mois.  Une semaine… en ces quelques jours, l’inversion de la courbe du  gaspillage énergétique espérée par tant de climatologues pourrait déjà avoir été amorcée. On se disait que ça prendrait dix ans, vingt ans ou plus peut être. En une semaine une minuscule particule d’ADN dans une petite coque lipidique a changé toutes les prévisions… Reste à savoir si dans quatre ou cinq semaines d’apprentissage, on se jettera à nouveau dans les embouteillages au volant de quat’quats au gasoil pour aller se cramer la couenne sur des plages ou si on prendra la peine de terminer les bouquins qu’on aura commencé…

Passé simple…La visite de la famille Yakoute


ptiluc1

Quelques jours avant mon départ, qui est devenu en fait, quelques jours avant mon  introspectif départ vers chez moi, j’avais reçu la visite de Kyrill. Je ne savais pas encore que je ne pourrais pas partir en Sibérie, mais  là, c’est la Sibérie qui venait à moi.

Kyrill, c’est le chef des loups gris, le club de motards de Yakutsk, qui m’avait recueilli, il y a deux ans, avec ma cheville pétée. Cette année, il avait décidé de faire un tour d’Europe en famille et en bagnole. Parti de la Yakoutie enneigée il y a un mois et demi avec son fils de six ans, il avait, après huit mille cinq cent bornes, rejoint le reste de sa famille à Moscou . Avec Madame, le second de trois ans et le petit dernier de quelques mois, les voilà partis pour un tour d’Europe. Ils ont donc tous débarqués chez moi en prévenant la veille.

Je les ai reçu un peu en catastrophe parce que ,le lendemain matin, il fallait que je parte au salon du livre de Bruxelles… époque lointaine où on traversait les continents, insouciants, alors que maintenant on aurait presque peur d’aller au bout de la rue.  On a  bu un peu, comme le veut la tradition… enfin surtout monsieur, parce que madame, elle doit s’occuper de la horde de petit Yakoutes ; ça aussi c’est la tradition…

Je leur ai laissé la maison jusqu’au lendemain pour qu’ils se reposent un peu avant de traverser l’Espagne avec leur gros Toyota.  C’est la moindre des choses, il m’avait quand même laissé son local de motard avec le chauffage et le bac à chat pour chier.

Quelques jours plus tard, alors que j’étais rentré de Bruxelles, ils sont repassés. Ils avaient appris à Valencia que l’Italie venait de fermer ses portes, ce qui compliquait énormément leur retour. Craignant d’autres confinements, ils avaient préféré rebrousser chemin. Alors que j’apprenais que je ne pourrais pas partir plus loin que mon paillasson et ma boite au lettres, Kyrill faisait des ronds dans toute l’Europe en cherchant la porte de sortie.

Ils ont fini par abandonner la grosse bagnole en Hongrie pour reprendre en catastrophe un avion pour Moscou avant que toutes les frontières ne se ferment.

On vit vraiment une époque formidable…

Conditionnel de weekend


ptiluc1

Les confinés regardent compulsivement des séries en streaming. Les télétravailleurs ont sans doute visiopapoté durant des plombes, ça remplace les ragots près de la machine à café ; il faut bien s’occuper.

 Pendant que les bagnoles, confinées elles aussi, laissent un peu respirer les bords de route, je me demande parfois si les data-centers, eux, ne  seraient  pas en hyper-surchauffe. Un Moteur je sais comment ça marche, carbu, piston, soupapes, cylindre qui chauffe un peu, pot d’échappement qui chauffe à mort. Je viens encore, par déontologie journalistique de le tester récemment ; mais là n’est pas le débat…  en data-center, franchement , j’y connais que dalle. Faut-il une centrale nucléaire pour permettre des millions de millions de téléchargements ou de streamings  ou juste quelques panneaux solaires, une éolienne, un pédalo ? On s’en pose des questions, en confinement … en attendant, on peut toujours chercher des tutos pour fabriquer des masques lavables avec des vieux slips recyclés ; voilà une chouette idée pour un weekend en famille !

Impératif simple


ptiluc1

Reste chez toi, citoyen, pour la santé de l’Humanité , c’est un ordre .

Reste prostré devant des jeux vidéos qui vont te plomber la tronche à coup de guns virtuels et des réseaux asociaux qui vont te bourrer le mou à coup de bouillie pseudojournalistique.

De quel complot sommes nous les victimes? Une vengeance divine ? Un président qui veut faire une pause dans les réformes, repousser des élections et se trouver une nouvelle posture ? Un autre président au brushing douteux, plus à l’Ouest, qui veut marginaliser l’Europe ? Un autre à l’Est, au lifting tout aussi douteux  rêvant de redonner la place de géant terrifiant qu’avait son pays il y a cinquante ans ? Un laboratoire chinois spécialisé en recherche sur les armes bactériologiques, justement basé à l’épicentre de la pandémie, qui aurait eu des fuites ? Les micro-organismes qui, en réalité, dirigent tout le vivant, de nos humeurs à la vie des grandes forêts et qui voudraient nous filer une leçon? C’est ça le truc ; les micro-organismes en avait marre des excès du singe nu, alors ils ont fabriqué un super soldat pour ralentir son emprise sur le reste du vivant!Moi je fais partie des singes nus. Cette semaine j’aurais dû avoir pris quelques avions pour aller de l’autre côté de la planète, remettre ma bécane en service, la charger dans un camion jusqu’à Bilibino, puis rouler jusqu’à Anadyr. Kérosène, gasoil, essence… Avec l’ordre de confinement, je coupe du bois, lis des bouquins, élague des arbres et plante des patates.La courbe de mon bilan carbone a amorcé une belle décroissance. Quand je regarde mes bécanes immobilisées dans le garage, j’ai presque l’impression de rêver à une époque lointaine où il suffisait d’appuyer sur le démarreur pour partir n’importe où…mais l’époque a changé, je n’ai plus qu’à obéir à  l’impératif du jour.

Reste chez toi, citoyen, pour la santé de la Planète, c’est un conseil d’ami !

Présent imparfait…


ptiluc1

La revanche de la nature, c’est une idée dans l’air du temps, surtout quand on ne peut même pas le prendre, l’air, confinés qu’on est tous dans nos apparts ou nos maisons…Il paraît qu’aux quatre coins du globe, des animaux reviennent dans les villes pour se nourrir.    C’est le monde à l’envers…  Hérissons et  crapauds vont pouvoir faire la sieste au milieu des départementales. Chevreuils et lapins brouter les ronds points libérés par les gilets jaunes confinés . Dans les arbres des grands boulevards, quelques bestioles doivent se demander pourquoi, cette fois, c’est l’espèce humaine qui est enfermée…

Impératif plus que parfait


ptiluc1

C’est toujours bien d’avoir un docteur comme correspondant.  Il m’explique les mesures prises dans son pays… ce sont à peu près les mêmes qu’en France une semaine plus tôt, quand, malgré les troquets et les cinoches fermés, on continuait à se la couler douce.

Les mesures prises par le maire de Moscou se sont rapidement étendues à tout le pays et les frontières des régions se sont toutes fermées aux voyageurs étrangers. Finalement, entre une quarantaine là bas et un confinement ici, quelle serait l’option la plus grisante ?

Le docteur m’envoie une image de sa dernière virée à la campagne…ça fait rêver…

Pendant qu’en France, les gens confinés voient jaillir de partout un printemps plein d’insolence, un printemps qui leur crie qu’enfin tout va bien pour toute la nature… une nature qui leur balance que c’est tellement bien quand ils arrêtent leurs usines, leurs bagnoles ou leurs avions ; les bourgeons éclosent, les insectes papillonnent …les virus ont dû être missionnés par la nature pour qu’on arrête de se prendre pour les maîtres du monde. Y sont tout p’tits ces cons-là, mais ils ont sacrément bien réussi leur coup…

L’imparfait de l’impératif


ptiluc1

Je ne suis donc pas parti… quand l’apocalypse frappe à la porte de toutes les frontières, on ne la ramène pas trop ; on fait le modeste.   Pourtant l’apocalypse avait été cool, elle m’avait envoyé des messages sous forme de petites apocalypses ménagères genre fuites d’eau ou canalisations bouchées, ces petits contretemps qui, l’avant veille d’un départ, s’appliquent à mettre les nerfs à l’épreuve. C’est toujours bon un petit examen du self contrôle avant une expédition lointaine.

Comme il fallait corser un peu, alors que je m’appliquais à préparer mon potager avant de faire mon sac, le motoculteur, a buté contre un caillou et en essayant de le retenir j’ai carbonisé ma main sur le pot d’échappement,  puis, en  ramenant l’engin au garage,  assurant moyennement à maintenir la bête de ma main meurtrie , j’ai percuté le pneu du camion d’un copain qui n’a pas survécu à l’impact… le pneu pas le copain… quoique…Quand il est passé quelques heures plus tard avec une roue de secours et un gros cric, il s’est malencontreusement foutu le doigt entre le cric et le camion ; il a pas aimé le doigt, il est sorti tout plat et on a fini aux urgences.C’est pas des signes tout ça, peut-être ?

Le conditionnel


ptiluc1

Je devais donc repartir à Omolon… Tout semblait s’agencer remarquablement…

Le docteur d’Omolon s’était occupé des formalités du Propusk, ce fameux laisser passer délivré par les autorités du Tchoukotka pour avoir le droit de traverser ce territoire autonome. Il avait organisé mon accueil par un collègue à lui à l’hôpital d’Omolon et le transport de la la moto jusqu’à Bilibino, la ville à partir de laquelle les routes sont, parait-il, vaguement plus carrossables. Mon Docteur Sergeï m’aurait attendu à Bilibino où il vient d’être temporairement  nommé . Tout ça s’agençait tellement bien qu’on aurait presque cru à un voyage organisé.

Mon départ était programmé pour ce jour fatidique où la France s’est refermée sur elle même. Quel hasard étrange…

Encore deux jours avant, je préparais mon paquetage, j’inventoriais  insouciant les derniers détails, les petites choses à ne pas oublier, j’étais encore dans l’excitation du départ.

Il était difficile d’échapper aux rumeurs de pandémie, mais le Tchoukotka, là-bas, de l’autre côté de la planète, semblait si loin de tout ça. J’étais sûr d’y trouver cette sérénité  dans laquelle le voyageur solitaire retrouve toujours cette délectable sensation de plénitude.     Je vais devoir tenter de retrouver cette plénitude en restant chez moi.J’ai de la chance ; par la fenêtre la vue est belle, les cerisiers fleurissent et bourdons et abeilles s’y affairent. Elles s’en foutent, les abeilles, de ce virus à nom de bière sucrée, elles ont leurs bestioles virales à elles qui ne sont pas très sympathiques non plus et il y a bien longtemps qu’elles ont appris le confinement…A cette heure précise, j’aurais dû être en train d’attendre mon embarquement pour Magadan ; on ne fait pas toujours ce qu’on veut…

petit film en épilogue


ptiluc1

Pendant les longues  heures passées dans le camion, l’autoradio de Yura m’a permis de découvrir le merveilleux décor sonore de la variétoche sibérienne… subtil mélange de Stone et Charden et d’Ivan Rebroff…au fur et à mesure qu’on avançait au rythme lent des chaos de la Route d’Hiver, juste à côté de mon oreille, l’enceinte acoustique me berçait de voix graves, d’accordéons et de guitares… j’ai réussi à en capter des bribes avec mon téléphone et à les coller sur ces quelques images qui vont conclure le nouveau récit sibérien…les voici donc…  https://www.youtube.com/watch?v=ShdFJDlXuDs

(comme je suis une bille en informatique, je vois laisse faire un copié-collé , vu que je ne sais pas comment il faut faire pour juste avoir à cliquer dessus!)

Voyager…Avec sa moto…


ptiluc1

On dit parfois, je voyage avec mes godasses, avec un âne ou un vélo…ça ne stipule pas spécialement qu’on y a mis les pieds ou posé ses fesses, on peut marcher juste à côté… Cette année, je n’ai pas vraiment voyagé à moto, juste avec. Si on me demande, « t’étais en voyage cette année ? » Et oui, je suis reparti… « et toujours à moto ? » me demandera t’on … et oui, toujours avec ma moto… ce petit subterfuge de trois lettres va me permettre de sauver l’apparence face à des lecteurs qui ne conçoivent la route que sur une bécane… Je suis des leurs en plus, je ne peux le nier… mais il y a des coins où parfois, seule une certaine adaptation permet d’aller plus loin. Et puis cet univers des camionneurs libres est, à sa manière brute de décoffrage, tellement attachant… Pendant que je changeais de paradigme, que je découvrais la camaraderie bourrue du monde de la route d’hiver et cette liberté absolue dont ils jouissent en toute insouciance, ma monture fidèle suivait dans la benne.Maintenant que je suis devenu pécheur, j’ai déjà lancé d’innombrables lignes et il y en bien une où va mordre celui qui me trouvera le propusk pour la prochaine fois… pour arriver un jour au bout de la carte avant d’être vraiment trop vieux ou d’être mort…

Encore une histoire de vaste poussière…

le dernier jour à regarder la glace…


ptiluc1

Pour le dernier jour tout maussade, par des chemins devenu boueux, Evgeniy m’a emmené une dernière fois à la pèche. Ce ne sera vraisemblablement jamais une nouvelle passion folle, mais je me devais d’être là, avec lui, une dernière fois sur la glace en face du petit trou… Je pars bientôt chez moi pour un an de cure…Pour le dernier soir, je m’offrirai l’hôtel Okéan, magnifique établissement complètement Soviet Time dans sa démesure, son architecture austère et son bar à putes… le tout avec vue sur la baie … Demain sera un autre jour, celui des attentes, des décalages, des heures passées, comprimés entre des passagers trop gros, des enfants trop bruyants… à côté, une semaine de camion, c’est la cure de repos…

Petite soirée entre amis, sur fond de fonte…


ptiluc1

Le soir, Evgeniy et Nina m’ont emmené, comme en septembre dernier, dans cette grosse maison cossue au bord de la baie. C’est là qu’habitent Lucia et Sasha. Lui il bosse aussi dans le gold bizness mais un cran au dessus, je crois. Elle, elle reste à la maison s’occuper de la déco toute en dorure bien astiquée. Il a fallu faire honneur à mon hôte et vider quelques petits shoots de vodka, ; qu’importe, je rentre bientôt chez moi pour un an de cure… Dans la baie, en quelques heures, la glace s’est brisée et de larges plaques commencent à dériver vers le large, c’est bien le printemps qui s’annonce.

A marée basse, chaos immobile, les blocs se déposent sur le sol. A marée haute, les vagues les envoient se briser sur les rochers où ils s’échouent en attendant l’été…

Quelques jours à Magadan


ptiluc1

Je repasse à Magadan, le temps d’aller revoir la famille de Evgeniy, le temps de quelques petits déjs « fitness » à l’hôtel Vénéra, le temps de reprendre quelques vieux réflexes d’habitué même plus en attente du moindre camion… Il a neigé cette nuit…

L’hiver traine autant que moi …fin septembre il balance toujours quelques coups de semonce avant de prendre le pouvoir et quand, au printemps, arrive l’heure de sa destitution, il a bien du mal à plier bagage. Alors que les tas de glace du mois dernier avaient disparu, tout s’est soudainement recouvert d’une épaisse couche de neige lourde. Le printemps n’est pas une belle saison en Sibérie, c’est le temps des ciels gris, des averses de neige fondue, des flaques de boues et de la glace qui s’en va sur la mer…

Les chiens et l’aéroport…


ptiluc1

Pour mon dernier matin à Omolon, j’ai décidé de pactiser avec les chiens ; on n’est jamais trop prudent. Depuis que j’ai suggéré à Evgeniy de commercialiser leur viande, j’ai l’impression qu’ils me regardent bizarrement. Tous ces chiens errants qui vivent leur vie en marge de la nôtre ont quelque-chose d’inquietant…ça me rappelle les rhinocéros de Ionesco, les envahisseurs de David Vincent, les cosses maudites des profanateurs de sépultures ; ils sont là, partout, mais on ne les voit pas, on ne leur prête aucune attention, ils vaquent à leurs occupations mais qui s’en soucie ? Les chiens ne revendiquent rien, ils sont juste là, toujours un peu plus nombreux et peut-être qu’un jour, ils vont s’énerver, passer à l’attaque, mettre des gilets jaunes…C’est pour ça que je préfère pactiser, on n’est jamais trop prudent. Et si c’était eux qui pouvaient me délivrer le propusk ?    Sait-on jamais…Le docteur est donc venu me chercher au garage avec sa motoneige et m’a emmené à l’aéroport. Je crois que de tous mes voyages, je n’en avais pas vu d’aussi déglingué. C’est un vrai aérodrome de dessin animé, tout en bois avec des escaliers tordus et du plancher qui grince. Le vol hebdomadaire peut embarquer une dizaine de passagers et pas trop de bagages; ça tombe bien, j’ai presque tout laissé au garage …

En deux heures il me ramène à l’aéroport de Magadan . Je prendrai une chambre juste en face, une chambre calme, avec un vrai lit et des vraies douches… après cette dizaine de jours, un peu de ce petit luxe, ça pourrait presque faire croire que le bonheur existe et ne tient qu’à une savonnette…

Le docteur et son alambic


ptiluc1

On commence à bien me connaître dans le village. La moto ne passe pas inaperçue et quand c’est à pieds que je vais chercher de la connexion, dans les couloirs de l’école, ou dans le bureau de Vassili, on me salue « fransouss, fransouss » oui c’est bien moi, les amis, et je reviendrai bientôt ; il faut juste que je m’organise…

Quand je vais me connecter dans le bureau de Vassili, il me laisse un petit bureau et m’offre du thé avec des gâteaux…difficile d’imaginer la même scène en France… le flic qui verbalise puis invite pour le goûter ; vraiment, le Tchoukotka, c’est une autre planète.Le docteur, à son tour, m’a invité chez lui pour déguster son spiritueux. Il me fait la démonstration de son alambic et commence à trinquer… il m’explique comment fonctionne l’hôpital, la hiérarchie héritée de l’époque soviétique puis les problème d’alcoolisme dans ces régions isolées, puis il me ressert un troisième verre. Il me fait goûter de la viande séchée d’élan, puis de la couenne de baleine séchée et me ressert encore un verre. On vide cul sec et on change de sujet, il me montre sa kalach collector de 1962 avec laquelle il va chasser l’élan et, après s’en être resservi un petit, on fait des selfies devant l’alambic avec la mitraillette… donc, voilà, il y a donc des problèmes avec l’alcool mais bon, on va goûter les pirminis à la viande d’élan et tant qu’on y est on s’en ressert encore un petit…quand je reviendrai la prochaine fois, blindés d’autorisations spéciales, le docteur a proposé de m’héberger à l’hôpital , que j’y serai mieux qu’au garage… ça se tient, il pourra me mettre sous perf pour la gnôle et si je dois me faire rapatrier, on sera sur place pour diagnostiquer le coma éthylique… quand on a eu vidé le carafon, le docteur m’a ramené à fond la caisse sur son scooter de neige… demain, c’est lui qui va m’amener à l’aéroport, je n’ai aucun inquiétude, il est même pas bourré…

La petite maison dans le garage


ptiluc1

Il n’ y a plus personne dans le garage, la petite maison qui, il y a deux jours à peine, était encore encerclée par les Kamaz, les Gaz et les Ural vrombissants, n’est plus entourée que de neige. Il n’y reste que Sacha qui s’active toujours à faire de la soupe et à entretenir le gros poêle puis Alyocha qui semble être son assistant, mais passe beaucoup de temps à roupiller devant la téloche en tétant ses clopes qui puent. Ce joyeux duo, avec lequel je partage la chambre surchauffée, se lève toujours vers cinq heures du matin en allumant la télé et s’active sans trop se fatiguer à relancer le feu … Quand il y a du monde autour, un vie bruyante et désordonnée envahit la cuisine pour se revigorer à grands coups de thé (en sachet) et de café (soluble).

J’ai rangé la moto toute équipée de ses chaines et de ses skis dans un grand garage et stocké la batterie sur une étagère près de poêle. Rouslan m’a invité deux fois chez lui pour caricaturer toute la famille. On a mangé de l’élan ; c’est du costaud l’élan, à côté le sanglier, c’est du cochon de lait. Lui aussi vient du Daghestan… Rouslan, pas l’élan…il est venu là en soixante huit quand il était tout petit, à l’époque il n’avait pas encore cette magnifique rangée de dents en or qui brillent de mille feux quand il éclate de son rire tonitruant ou de ses colères homériques.
Rouslan me montre sa carte de député d’Omolon, il me parle beaucoup et toujours en Russe, Il doit faire beaucoup de fautes d’orthographe parce qu’à chaque fois qu’on tente de converser avec Google, ça ne veut rien dire du tout. Alors, j’invente le scénario des conversations en saisissant des bribes et en laissant mon imagination construire le reste. C’est toujours comme ça que je converse et pendant des semaines, je ne sais jamais précisément de quoi on a parlé, c’est à se demander  parfois si parler ne servirait pas juste à autre chose qu’à faire du vent…

plus le droit de continuer…


ptiluc1

Vassili a eu la réponse de sa hiérarchie, je n’ai absolument pas le droit de venir à Bilibino. J’envoie des messages un peu partout pour savoir qui pourrait me dénouer tout ça. Rouslan peut garder la moto dans un container et l’avion hebdomadaire pour Magadan me laisse quelques jours pour tenter de rebondir. Si on y arrive pas, la moto est quand même arrivée jusqu’au garage de Rouslan, ce n’est pas si loin du but que je m’étais fixé : le port des péniches de Tcherskiy n’est qu’à une centaine de bornes de Bilibino, de l’autre côté de la Kolima, là où il n’ y a pas besoin de papiers spéciaux. Quant à Bilibino, c’est à trois jours de camion. Il est sans doute plus sage de savourer cette petite défaite comme une légère victoire. Finalement, grâce à Yura, on a torché le tronçon le plus compliqué de la route d’hiver en un temps record et à Omolon, je pourrai facilement revenir et trouver un camion dans quelques mois et pour la moto, une place lui est déjà réservée dans le grand garage de Roulant…Il me reste un peu de temps pour l’entrainement avec la motoski ; le système est quand même bien efficace quand on arrive à éviter la neige molle et les ornières, c’est assez précis, même dans le village où, reconnaissons-le, je ne passe pas inaperçu. A l’occasion d’une pause forcée pour sortir d’un tas de neige molle, j’ai été accosté par quatre jeunes femmes vaguement bourrées et pas mal édentées. Il n’a pas été simple de sortir de ce guet apens, elles semblaient bien empressée de me garder pour vider quelques litrons…je me demandais où était l’élément féminin de cette étape, maintenant que je le sais, je suis très content d’être au garage des hommes…

Refaire sa vie à Omolon


ptiluc1

Il y a six ans, la température est tombée à moins soixante quatre. On exhibe les records qu’on peut ; en attendant, c’est un peu le printemps et au petit matin, il ne fait que moins quinze ; pour la nuit, je protège la moto avec ma tente grossièrement jetée dessus ; ça lui laisse un peu plus de chance de démarrer le matin. Le froid engourdit tout, les pistons ont un mal fou à se décoller, même avec quelques coups de kick en guise d’échauffement, la batterie a bien de la peine à lâcher de l’énergie, même les câbles de gaz tout neufs sont tout engourdis, mais je ne peux quand même pas laisser tourner toute la nuit comme font les chauffeurs de camion. Yura est reparti à vide à Magadan, il m’a même proposé de refaire équipe, si je dois retourner au point de départ. La case départ ; quelle horreur, on a eu tant de mal à arriver jusqu’à Omolon. Et puis, mon cas n’est pas désespéré, on attend des nouvelles de la hiérarchie. Depuis mon arrivée, il y a une escadrilles de camions à forages qui attend des réparations pour repartir vers Bilibino ; en trois jours, on a eu le temps de faire connaissance et ils sont tous d’accord pour charger la moto et m’embarquer avec eux… mais je crois que ça ne plairait ni à Vassili, ni à sa hiérarchie. Il ne me reste qu’à nouveau apprendre la patience, savourer la chance que j’ai d’être dans un endroit où, sans doute, fort peu de motards sont venus s’échouer. D’ailleurs, Andrej le traducteur est ravi de ma présence car lui aussi, il aime la moto. Il vient me rendre visite régulièrement avec sa petite enduro chinoise, il me dit à chaque fois qu’on va aller faire une balade mais, visiblement, il a toujours autre chose à faire.

On s’installe à Omolon.


ptiluc1

On a descendu la moto de la benne. Elle a redémarré sans problème et pendant que Yura déchargeait ses palettes de poulets et de pâtes, j’ai remonté les skis sur le cadre et puis j’ai fait quelques tours de parking entre les camions avant de retrouver assez de confiance en moi pour tenter un essai sur route et me planter quelques mètres après la sortie, sous les regards des camionneurs hilares. Il va falloir que je m’entraîne un peu, une route enneigée n’est pas le Baïkal, et si on négocie mal une ornière, on est bon pour la sortie de route.

Après cette remise en forme, je suis retourné voir Vassili avec mon dossier sous le bras. Il avait l’air contrarié, mais il m’a dit de ne pas m’inquiéter. On a donc fait une longue déclaration traduite en anglais et en français pour essayer d’expliquer comment j’étais arrivé là sans autorisation. Officiellement, je suis tombé en panne de l’autre côté de la frontière et c’est un camion en route vers Omolon qui m’a sauvé la vie et m’a ramené au garage. Il semblerait que cette version me permettra de continuer sans complications. Olga , que j’ai pu contacter discrètement grâce à la connexion, me rassure par message ; elle m’écrit que c’est juste un petit flic qui fait du zèle, que ça va s’arranger… Le soir est tombé et Andrej, le traducteur, propose de m’inviter pour le repas du soir ; il veut s’excuser Andrej, s’excuser de cette bureaucratie envahissante, me montrer que l’hospitalité russe ce n’est pas ce que je viens de vivre… il a aussi invité deux amis du Daghestan, venus ici pour trouver du travail et l’inévitable Vassili, toujours sur sa réserve, même après quelques bières… et puis je suis rentré, Ali, un des deux daghestanais, a voulu me ramener dans son sidecar Ural, mais ça n’a pas voulu démarrer. Ali s’énervait sur son kick, démontait ses bougies. Je lui disais que je pouvais rentrer à pied, qu’il n’y avait qu’un quart d’heure de marche mais non, pas d’offense à l’hospitalité russe, je suis prié de patienter dans la carcasse de métal glacé de son vieux panier. Il abandonnera au bout de dix minutes et me laissera rentrer dans la nuit submergée par les hurlements des chiens.

premier jour à Omolon


ptiluc1

Grâce à Yura, j’ai été incorporé bien rapidement au petit monde des camions. Sacha, le cuistot édenté, Rouslan, le chef du garage et puis tous les camionneurs ; on dirait qu’on m’aime bien… c’est bizarre, je ne suis pourtant pas bien causant… mais alors, qu’est ce que je deviens balaise en caricatures. Comme on me l’avait conseillé, je suis allé me faire enregistrer au poste dès le premier jour ; c’est en plus le seul endroit où se cache un peu de connexion, le trajet à pieds dans la neige sera bien amorti; il faut rationnaliser ses mouvements dans ces régions où la vie n’est pas simple. Vassili, le petit flic rondouillard m’accueille sympathiquement mais néanmoins avec la réserve qu’exige son statut, il me laisse tout le temps que je veux pour ma connexion et il me signale que pendant ce temps-là, il va s’occuper de mon enregistrement dans le territoire autonome de Tchoukotka… Je rentre donc à la tombée de la nuit, avec pour seule compagnie, les aboiements des chiens. Vassili m’a demandé de repasser pour enregistrer la moto après une bonne nuit de récupération. Il est bien tranquille ce petit flic, mais, sans le savoir, j’ai mis le doigt dans un engrenage bureaucratique qui risque de déglinguer mon programme.

Arrivée à Omolon


ptiluc1

C’est bien tout petit, Omolon, mais on ne l’a pas loupé. Un gros village perdu avec, dès l’entrée, en bord de forêt, un garage à camions où je vais sans doute faire une pause aléatoire d’une durée absolument indéterminée . C’est bien calme Omolon, sauf autour du garage à camions… tous les conducteurs qui font la pause ici entre Magadan et Bilibino dorment dans la cabine et laissent tourner le moteur pour roupiller au chaud.J’ignore complètement quelle sera vraiment la consommation totale pour un Kamaz six-six, à dix à l’heure, pendant cinq cent bornes, plus les nuits pour le chauffage et d’une certaine manière je préfère ne pas le savoir. J’ai scrupuleusement ramassé les boites en plastique que semait Yura pour apaiser ma conscience qui ne sera jamais vraiment sereine quant à mon bilan carbone. Peut-être que ces phantasmes de voyages lointains sont un caprice de gamin du vingtième siècle et qu’il faut, une fois pour toutes, admettre qu’on a changé d’époque et que, finalement, le Paris Dakar devrait être considéré, depuis quelques années déjà, comme un crime contre l’humanité…Omolon, c’est donc très calme. Quand, la goutte au nez, on marche le soir dans l’unique rue sous le ciel chargé d’étoiles, il n’ y a pas le moindre bruit… jusqu’à ce qu’un chien aboie. En un instant, c’est une réaction en chaîne qui submerge l’épais silence; tout le village résonne des hurlements de chiens; le piéton égaré aura bien du mal à regagner sans un léger stress le garage à camion où il a élu domicile.Il ne me reste qu’à trouver un camion pour Bilibino ; je n’ai aucune inquiétude, je suis arrivé dans l’endroit idéal. Idéal pour trouver un camion, je veux dire, parce que, par exemple, pour draguer, ce n’est pas vraiment ici, l’endroit idéal ; le monde des camions reste désespérément masculin…

La route d’hiver ; quatrième jour


ptiluc1

Ce matin, lever à cinq heure trente, il fait déjà jour. Il n’y a rien à fêter, Yura a  juste décidé de démarrer tôt. Il fait moins quinze ; sur la neige bien dure ce sera moins compliqué de gérer le Kamaz. Yura a préparé ses vitamines, dans un bol en inox : il a émietté un paquet de clopes puis, minutieusement, il y a incorporé de l’huile ; pas celle pour la salade, ni celle pour les embiellages, non, celle des hippies qui fait pousser des fleurs dans les cheveux…

Ensuite, deuxième préparation, il a mixé de la gnole à quatre vingt dix avec de l’eau et du morse. Le morse, ce n’est pas le gros phoque avec des dents écartées comme celles de Vanessa Paradis, c’est juste une espèce de grenadine…Enfin, pour les bières, le pack est juste à côté, bien à sa place à portée de main. Une fois qu’il a vérifié ces trois points essentiels, on peut attaquer la route tranquille.Il y a quelques passages à gué, Yura va toujours jeter un coup d’œil et casser la glace de l’autre côté pour éviter d’avoir une marche verglacée trop haute à franchir en sortant de l’eau…

Quand on voit un oiseau, il  me propose systématiquement de le dégommer. Je lui explique que ne suis pas vraiment un grand tireur, alors il décide de m’entrainer un peu… il pose une canette sur un tas de neige sans même sortir du camion puis s’arrête cent mètres plus loin pour l’entrainement.
Je ne suis pas vraiment doué avec les gros calibres, alors il va me montrer, mais à part claquer dans les troncs de mélèzes, ses balles n’atteignent pas mieux la bouteille… alors on arrête aussi sec  la séance de tir et on repart. Au moins il aura servi le fusil. On avait aussi amené des skis rustiques en planche, des cannes à pèche et le machin pour les trous dans la glace et puis une tronçonneuse avec une lame de secours ; il faut tout prévoir sur cette route, une simple tempête de neige et on reste bloqué une semaine de plus.

La bouteille restera plantée là, une de plus après les innombrables que Yura sème au bord de la piste, mais celle-là, rescapée de fusillade, elle restera fièrement plantée jusqu’au dégel.
On trace aujourd’hui ; parfois on dépasse le quinze à l’heure, à cette vitesse vertigineuse, on risque de louper Omolon, surtout qu’il paraît que c’est tout petit.

La route d’hiver ; troisième jour


ptiluc1

Hier soir, Yura a retrouvé un collègue qui venait en sens inverse. Comme c’était son anniversaire, on a trinqué jusqu’à minuit… enfin surtout eux, moi je m étais écrasé dans mon coin avec mon carnet de croquis. C’est pratique le carnet de croquis, ça évite de trop passer pour un asocial qui boude et le résultat fait toujours marrer tout le monde. Au milieu de ces conversations auxquelles je ne comprends rien et qui montent en pression au fur et à mesure que se vident les verres, moi, imperturbable, je garde ma contenance.A six heures du matin, Yura a sonné le réveil à grands coups de klaxon. C’était, paraît-il, l’anniversaire de son papa, celui qui est mort en réveillonnant, alors on se devait de trinquer à sa santé…on a trinqué comme ça plus de trois heures durant, enfin… surtout eux !En partant vers dix heures, il était moins frais que la veille, le chauffeur, et le camion traçait sa route nettement moins droit que d’habitude. On a tangué dans les ornières, godillé dans la poudreuse, hoché du cul tant qu’on a pu; à la fin de la journée, on avait fait tout juste soixante bornes.

Quand il commence à rouler en nocturne, Yura lance un appel sur la cibi pour repérer si il y a des collègues dans le secteur. Il arrive comme ça à toujours trouver quelqu’un pour l’apéro.Serait-ce encore un piège qui se pointe ? Pas moyen de se défiler, ce n’est pas grand une cabine de camion…dehors il fait froid, dedans on est noyé dans la fumée, je m’accroche à mon crayon, je l’ai voulue la route des camions ? Et bien je l’ai.

La route d’hiver, second jour


ptiluc1

Tout semblait si simple sur cette piste… mais pourtant, à peine un peu plus de deux cent bornes après Omsushan , il a fallu tourner à droite. Un simple petit panneau de bois et, dessus, indiqué à la peinture dégoulinante : Omolon.Cette bifurcation ressemble à un chemin forestier vosgien, à un sentier agricole dans les campagnes betteravières. Deux ornières dans la neige, parfois une piste à travers les  grosses mottes herbeuses des tourbières qui réapparaissent. Un engin de chantier doit passer de temps en temps. Sans doute qu’il racle sommairement après les tempêtes de neige pour retrouver le sol réel ; Il racle même la glace des passages à gué qui parfois ont l’air plus bas que le niveau de l’eau figée.Le ciel restera parfaitement dégagé sans un souffle de vent.  Dix heures plus tard, un peu courbaturés, nous ne serons à peine que cent kilomètres plus loin…

La route d’hiver ; premier jour


ptiluc1

On aurait pu croire, pendant deux cent kilomètres, que cette route d’hiver était aussi tranquille et peinarde qu’une route fédérale de base. La tête sur la vitre, je regardais défiler le paysage, comme quand j’étais môme et que ça me faisait rêver…Je scrute les ornières, la poudreuse qui effleure les cailloux, je rêve que je suis au guidon, je cherche les trajectoires… et tout en étant affalé dans un camion russe, je suis un peu dans la Citroën de papa, un peu au guidon de ma vieille brèle, un peu partout et nulle part…Je m’imagine organiser un périple pour motards avertis dans ces contrées presque polaires, ce qu’il faudra emmener, comment il faudra équiper les motos, quel modèle choisir et je commence à imaginer la chaine à neige idéale. Il nous faudra aussi un camion d’assistance, je mettrai Yura sur le coup, il connaît la route d’hiver comme si c’était lui qui l’avait construite… je le sens bien, là ; on arrive à une sorte de parking dégagé où deux camions font déjà la pause…je lui en parle dès demain…

La route qui n’est plus la route…


ptiluc1

C’est maintenant que ça va se compliquer. Malgré les vodkas qu’on s’était enfilées hier, tout le monde était allé se coucher tôt, on a donc pu se faire une nuit correcte avant de reprendre la route. En face de la cour bordélique du garage, est plantée une maison qui fut peut-être même jolie mais  il y a bien longtemps, elle est toute effondrée. Il paraît que c’est là, les chiottes. Quand je m’y suis aventuré, le rouleau à la main, je cherchais comme d’habitude dans ce genre d’endroit stratégique, la planche avec le trou. Mais ici, c’est encore plus rudimentaire, il suffit de chier par terre et ça gèle tellement rapidement que ça ne sent rien du tout. Esthétiquement, j’ai connu plus ragoutant dans  mes expéditions sanitaires, mais je dois bien avouer qu’olfactivement parlant, c’est plutôt efficace. Il faudra juste éviter de trainer dans le coin au début du dégel… ça tombe bien, on ne va pas tarder à reprendre la route.

En déambulant dans les rues à la recherche de photos d’usines cassées, je réfléchissais au contexte. De tous temps ,les villes se sont agrandies à côté des vestiges laissés par les générations précédentes. Parfois les vestiges sont devenus de prestigieux centres historiques laissés en pâture aux bobos et aux touristes ou parfois ils ont servi de matériaux pour les constructions suivantes, la basilique de Rome ne s’est elle pas édifiée avec les marbres des temples romains ? Je me souviens qu’en traversant quelques pays dévastés par les guerres, je m’étais déjà posé ces questions en Afrique. Pourquoi reconstruire rapidement des cabanes à côté de somptueuses villas coloniales abandonnées, alors qu’il n’aurait suffi que d’y remettre un toit. Considérations esthétiques futiles d’occidental en  mal d’exotisme, je suppose. Il est sans doute bien plus facile de reconstruire une cabane à côté. Dans ces villes sibériennes perdues, les vestiges ne sont que ceux de l’Union Soviétique et des goulags. Les vieilles usines sont abandonnées, les tristes alignements de bâtiments bas s’effondrent petit à petit. On préfère oublier ce qui s’est passé là, on a les vestiges qu’on peut, les ancêtres ne nous lèguent pas toujours des cariatides…

Une journée à Omsushan…


ptiluc1

A mi chemin entre Magadan et Omolon, il y a Omsushan ; là où la route s’arrête. Le matin, je travaille un peu sur mes articles, je me débarbouille au robinet d’eau tiède puis les collègues débarquent un par un à la suite de Yura. Ils papotent de leurs bizness, moi je fais des caricatures, les club de camionneurs ressemblent finalement beaucoup aux clubs de bikers. Les couleurs en moins, c’est la même bouilloire, le même canapé défoncé, le même entretien irréprochable d’une crasse en adéquation.

Yura m’emmène faire un tour ; on va chercher son fils et son chien, je lui demande si il est né ici, si ses parents y sont toujours. Alors, pour me les présenter, il m’emmène au cimetière et, à grands coups de pelle, on dégage la tombe pour faire les présentations.  Elle avait l’air immense, la tombe, sous un mètre de neige, alors qu’une fois dégagée, il y a juste deux petites pierres tombales… la neige les avait réunis sous une grande sépulture blanche mais le bon fils à tout remis en ordre : deux petites tombes bien rangées avec des fleurs en plastique…Son papa est mort à cinquante et un an, d’un arrêt cardiaque, un trente en un décembre. Sûr que ça a dû être une sacrée fête.

Yura


ptiluc1

Yura conduit avec application, des heures durant, son Kamaz six-six, nouvelle génération. Il s’arrête souvent pour vérifier le chargement, faire un thé chaud ou s’acheter des bières. Les paysages défilent, les routes sont presque toujours dégagées ; quelques petits tronçons encore enneigés, quelques passages de boue, mais que peuvent craindre six roues motrices comparées à ma pauvre et unique roue, même vaguement chainée. Je me repose sur la compétence de Yura ; il peut réajuster le paquetage de la cabine encombrée, relever le lit suspendu qui n’arrête pas de se vautrer ou déboucher une Heineken de plus en gardant un cap impeccable. On discute très vaguement, mais mes dessins l’amusent beaucoup, finalement on forme une assez bonne équipe ; on verra quand lui viendra l’idée d’entamer son baril de vodka UHT… ce sera la surprise. La route d’Omsushan est tout aussi bien entretenue que la route fédérale ; pas d’ornière, des ponts tout neufs… de toute façon, on le sait depuis le début, c’est après que ça va se compliquer… Nous tirons vers le nord, le soleil se couche à neuf heures et demi, lentement, après avoir teinté de roses les collines enneigées. Le ciel reste bleu foncé bien longtemps et on ne fera que les cent derniers kilomètres dans la nuit noire. Arrivés à Omsushan, dernière bourgade desservie par une route fédérale, Yura me montre mes nouveaux appartements au dessus d’un garage; il y a presque tout le confort moderne mais pas très bien rangé. On fera étape une journée ici. Yura doit chercher d’autres camions pour former un convoi. Sur la route d’Omolon, on ne s’aventure pas tout seul. Il reste un peu plus de cinq cent kilomètres, mais vraisemblablement, ça prendra un peu plus de temps que l’étape précédente…

Retour au monde des camions


ptiluc1

Toute une hiérarchie complexe entoure le monde des camions, entre les chauffeurs, les propriétaires de camions ou les transitaires et les transporteurs, il y a tout un imbroglio de sous traitance, mais je sais que c’est partout pareil, le monde des camions c’est une nébuleuse. Par exemple, Micha, l’ami de Evgeniy qui au départ devait m’emmener mais qui a dû rester coincé dans une congère géante, quelque part dans la taïga, Micha, donc, est propriétaire de deux camions, il peut donc louer ses services à un transporteur qui manquerait de matériel et si lui même n’y arrive pas, embaucher un conducteur pour prendre le volant du second camion. C’est là qu’intervient, Yura. Il a été embauché pour emmener quelques tonnes de pâtes, de sel et de poulets congelés jusqu’à Omolon. C’est entre toutes ces denrées qu’on a coincé la moto. Le matin du départ, je suis allé acheter un stock de fruits secs, de soupes en sachet et trois saucissons rougeâtres pour les protéines. Je ne sais pas de quoi sont faits ces boudins-là et j’y trouverai sans doute plus de lipide que de protide ; ça devrait éponger la vodka..hier, quand on chargeait la moto, Yura m’a fièrement exhibé un bidon de cinq litres d’un carburant qui devrait mieux convenir à la moto qu’à mon petit organisme fragile, me voilà prévenu. Cette année la moto n’a encore fait qu’une dizaine de kilomètres, mais fièrement arrimée à l’arrière de la benne, je sens qu’elle va péter le record. Evgeniy et Nina m’ont donc déposé à l’entrepôt perdu où Yuri continuait à vérifier les arrimages… Nous avons pris la route, la même que l’année dernière mais dans l’autre sens, et puis avec des paysages d’hiver ; cette fois-ci, on laisse tomber le mélèze doré. Je revois les endroits où j’ai fait étape, où je me suis embourbé, je me repasse le film à l’envers… mais en camion on ne traîne pas, nous avons cinq cent bornes à boucler dans la journée.Les anciennes villes soviétiques abandonnées sont encore plus terrifiantes sous la neige, mais tout autour, ce n’est que collines enneigées. Après cinquante bornes de belle route puis tout autant de goudron défoncé, on retrouve la piste. Presque tout est déneigé, presque faisable à moto… mais où donc dormir le soir ? Où trouver du carburant ?Dans la cabine du camion, finalement, on est pas mal du tout, Yura est un bon convive qui conduit avec application en buvant des bières et en fumant de temps en temps, des cigarettes coniques qui doivent l’aider à bien garder le cap…

Le Propusk, la météo et les camions


ptiluc1

C’est très compliqué d’organiser cette étape suivante. Il y a trois paramètres qui se court-circuitent. Il faut trouver un camion qui ne soit pas rempli pour y glisser la moto, il faut que le printemps n’arrive pas trop vite en provoquant la fermeture de la route du nord et puis il faut trouver qui acceptera de me faire le propusk, ce permis de circuler obligatoire pour se rendre au Tchoukotka. Pavel5 devait me le faire, j’avais déposé mon dossier par internet dans les délais impartis. Tout semblait bien calé… Je venais à Magadan à la fin du mois de mars pour être sûr d’avoir un camion avant la fermeture de la route mi-avril… mais c’était sans compte sur ce réchauffement un peu prématuré et sur le remplissage des camions qui ne laisse jamais de place pour une moto. Je comptais aussi récupérer dès mon arrivée le permis de circuler qui m’aurait été envoyé par Pavel5 par courrier ou par Internet… mais c’était sans compter sur l’inquiétude qui a dû s’abattre sur Pavel5, quand les autorités lui ont fait comprendre qu’il serait responsable de ce qui pouvait m’arriver à moi, le voyageur désorganisé. Mais comme il n’a jamais rien dit, on s’en est inquiété un peu tard et le jour où j’ai fini par trouver un camion, avec une météo favorable, je me retrouvais sans permis de circuler. Nina, l’épouse d’Evgeniy a un copain au FSB, Olga, de Blagoveshtsheng a aussi un copain au FSB… je ne sais pourquoi toutes ces jeunes femmes ont un copain au FSB, je me garderai bien de leur poser la question, mais je finis par apprendre qu’il ne serait pas obligatoire partout ce Propusk, seulement dans les zones frontalières, paraît-il…enfin bon, c’est assez flou tout ça, mais à la tombée du jour, on a chargé la moto dans le camion, j’allais enfin, quoi qu’il advienne, pouvoir reprendre la route…

Un chemin pavé de Pavel


ptiluc1

L’année dernière, sur la route automnale de Magadan, Pavel1 m’avait dépanné quand mon circuit électrique s’était mis à devenir farceur, Pavel2  m’avait fait découvrir Artuk, sa ville fantôme et quand j’étais arrivé à Magadan, Pavel3 m’avait trouvé le garage où je pourrais réparer consciencieusement la moto. Il m’avait même trouvé l’hôtel Vénéra où j’ai pris mes habitudes. Maintenant, j’attends qu’un camion puisse m’emmener par la route d’hiver jusqu’à Bilibino où m’attend déjà Pavel4 et son camion. Il devrait m’escorter jusqu’à la région d’Anadyr, ou transporter la moto si la glace a fondu. Tout au bout de cette route dont je me demande si je l’emprunterai un jour, il y a Pavel5. Pavel5 est un ami d’Olga, la professeur de français de l’université de Blagoveshtsheng. Il devait m’obtenir le « propusk », l’autorisation officielle de circuler au Tchoukotka, mais il a dû avoir un contretemps. J’ai trouvé un autre contact, mais il faut tout reprendre à zéro et prévoir un mois de délai… mais si je trouve un camion, je pourrai peut-être laisser le processus administratif suivre son chemin pendant que moi, je prends celui de Bilibino…

A Magadan, la glace commence à fondre et mon moral pourrait faire pareil… car si les rues gelées continuent de se transformer en grosses flaques brunes, la route d’hiver sera coupée et il n’y aura plus aucun moyen pour  rejoindre Bilibino. IL faudra attendre les péniches de la Kolima qui depuis le port de Seymchan, sont remises en service au mois de juin. Pour l’instant, je ne décide de rien, je reste en attente…tant que la route d’hiver est ouverte, tout peut arriver.

la vie à la cuisine


ptiluc1

La cuisine de l’hôtel est toute petite et pas très équipée avec ses deux tables, son micro-onde et ses trois casseroles mais si il n’y a pas trop monde, c’est un endroit presque agréable pour travailler. Mes gribouillis intéressent parfois l’un ou l’une de la table d’à côté. On m’a même demandé une petite caricature ou l’autorisation de faire des photos. Une jeune dame aux épaules épaisses m’a offert en remerciement un panier garni ; quelques soupes en sachet et conserves de poissons, du pain, des graines, il y a de quoi tenir un siège là-dedans. Il y a aussi deux sachets de kacha lnyanaya ; je ne sais pas du tout ce que c’est ce kacha-là. Grâce à Google Translate, l’ami du voyageur qui permet aussi au FBI et au FSB de nous localiser en permanence, grâce à cet ami suspect, donc, j’apprends qu’il s’agit de porridge de graine de lin. Je tente donc de trouver par moi même comment cuisiner ce brouet grisâtre. Avec de l’eau, du lait, du beurre, du sucre ou du poivre ; ça occupe, les investigations culinaires. Quoi qu’il en soit, je ne suis pas arrivé à la révélation gustative de ma vie, mais je ne suis pas tombé malade non plus ; bon compromis. Le verdict est passablement médiocre, mais si je trouve un camion, j’en amènerai peut-être quelques sachets, ça m’évitera les saucisses roses.

Evgeniy et Nina m’invitent désormais chaque soir à diner en famille. Ils aiment la bonne cuisine et sont un peu consternés par l’invasion progressive de la mayonez qui remplace progressivement la crème fraiche, élément essentiel de la cuisine russe. Evgeniy me raconte que c’est assez désespérant le peu de contrôle sur la nourriture. Les fruits et légumes qui viennent de Chine ou les producteurs de lait russe qui rajoutent des tonnes de lait en poudre chinois pour augmenter leur chiffre d’affaire…C’est vrai qu’ici, il n’y a pas beaucoup de bobos qui font leurs courses à l’épicerie bio ; quand il aura fait fortune avec la viande de chien sauvage, il pourrait peut-être, après m’avoir acheté mon camion, lancer une chaine de boutiques bio…

Demain, les chiens…


ptiluc1

Il n’ y a toujours aucun camion en vue. A chaque fois qu’Evgeniy trouve un contact, on y court et c’est toujours le même problème; les containers sont pleins à ras-bord et il n’y a pas de place pour une moto, alors je reprends la routine des temps d’attente.

A Magadan, il y a partout des bandes de chiens errants. Ils pillent les poubelles et font peur aux enfants qui rentrent de l’école ; parfois ils sont agressifs et il peut y avoir des accidents. Mais rien n’est fait pour trouver une solution à cette invasion canine. Aller porter une galette à sa grand mère est devenu bien plus compliqué que jadis car ce n’est plus un grand méchant loup qu’on doit craindre mais quinze ou vingt clébards patibulaires aux intentions fort peu louables. Dans l’île de l’autre côté de la baie, vivent d’innombrables ours qu’on peut aller chasser pour en extraire la bile à usage médicinal… mais avec les chiens on a pas le droit, de tout façon, on a rien à faire de leur bile. J’ai proposé à Evgeniy d’exporter de la viande de chien en Corée où paraît-il, c’est un met chic et cher fort apprécié. On créerait un label « viande canine sauvage de Sibérie », ça ferait un tabac ; on pourra même s’acheter un camion pour emmener la moto à Bilibino !

Attente encore


ptiluc1

Depuis mon arrivée, le ciel est toujours bleu et, à l’abri du vent, un tout petit air de printemps se fait sentir. Je pourrais presque sortir la moto ; une fois franchis les cinquante mètres verglacés, si on reste sur les axes principaux, tout est parfaitement dégagé. Il faudrait inventer des chaines à neiges qui se montent et se démontent en quelques minutes, j’ai quelques idées qui me trottent dans la tête, j’ai du temps pour les idées… mais c’est ce qu’on appelle un marché de niche et je doute que lancer une étude soit une affaire très rentable ; il n’y a quand même que deux français qui sont montés là haut en quinze ans et en plus, c’était en été sur des péniches. Comme créneau marketing, il me reste les fêlés des « hivernales », ces réunions de motards qui, une fois pas an, se réunissent sur un plateau enneigé pour vider quelques caisses de bière… je vais creuser mon idée, j’ai le temps, j’attends…J’ai voulu venir jusqu’ici et même au delà, il faut que j’accepte le temps mort. Les attentes interminables font souvent partie intégrante et sont le charme caché des voyages désorganisés, car c’est toujours là que se forgent les rencontres moins éphémères, que s’esquissent des amitiés qu’on pourrait croire éternelles.

Comme à chaque fois, je m’organise une petite routine. Après avoir écrit et dessiné au petit matin, je pars une fois encore repenser mon paquetage dans le garage chauffé pour être prêt à bondir quand le signal viendra. Je règle une fois de plus mon ralenti, parce-que, malgré les câbles neufs, il est toujours un peu élevé…je déambule… l’après midi, je gribouille encore un peu dans la cuisine de l’hôtel puis je vais rendre visite à Evgeniy qui me fait le compte rendu des dernières recherches de camion pour emmener la moto vers le nord. Il me dit qu’à force, tous les camionneurs de Magadan vont être au courant. Il y en a bien un qui aura une petite place pour une vieille bécane et son chenu pilote qui ne prendra presque pas de place dans la cabine, qui se fera tout petit, se glissera dans la boite à gants s’il le faut…

Fin de weekend…


ptiluc1

La petite famille est venue me chercher en fin de matinée. Après que nous ayons déposé Vadim, le fiston, à la station de ski, nous sommes partis… à la pèche.

Ici, on pratique surtout le ski de fond, il y a même une longue piste éclairée, sans doute pour les très longues nuits d’hiver. Pour le ski alpin, une seule piste aussi et un tire fesse à l’ancienne, des pioches avec deux personnes en même temps…Avant la partie de pèche, nous sommes allés marcher sur la glace, aux pieds d’une colline escarpée, quelques pécheurs de crabes y vivent dans des baraques isolées.
La mer plus agitée que dans la baie ne gèle pas et grouille d’énormes crustacés. Evgeniy m’initie à la glace ; celle de la mer a toujours la même épaisseur mais elle varie à la formation en fonction des marées et des vents. Dans les baies protégées, ça peut être entièrement gelé sur des dizaines de kilomètres et dans les espaces dégagés plus houleux, pas la moindre plaine de glace. C’est la marée qui provoque les ruptures de plaques qui peuvent subitement isoler un pécheur qui se serait avancé trop loin. En rivière, c’est la force du courant qui rabote la glace par le dessous, elle peut donc avoir deux mètres d’épaisseur et, quelques pas plus loin, quelques centimètres à peine. Il me raconte les accidents, les bagnoles qui partent en croisière toute seule sur leur plaque pendant que des équipes de sauveteurs vont chercher leur chauffeur imprudent. Mais , à part Evgeniy qui en a vu trop, les pécheurs sont un peu tous des imprudents, surtout ceux pour qui c’est un vrai boulot et qui vendent le produit de leurs virées quotidiennes sur les marchés de la ville. Il y a évidemment chaque année, des bagnoles qui finissent au fond, ou pire, en rivière, celles qui s’encastrent en dessous à cause du courant qui pousse tout sous les plaques qui coincent les portes… Quand on marche tranquillement sur ces eaux si joliment figées, on a du mal à imaginer tout ce qui peut subitement se tramer là dessous.

Début de week end.


ptiluc1



Comme partout, le weekend, c’est un peu la pause, même si les commerces sont ouverts. Evgeniy et Nina m’ont donc amené au magasin spécialisé pour les habits de grand froid. J’ai suivi scrupuleusement leurs conseils, j’ai de toute façon bien compris que c’était la condition de base pour être accepté dans un camion remontant vers le nord. Ensuite, sans réelle surprise, nous sommes allés à la pèche sur la baie. Il n’y a finalement pas de meilleur endroit pour essayer mon costume. Je lui trouve d’ailleurs, d’innombrables usages inattendus : c’est si confortable que ça peut aussi servir de duvet et pour bien se caller à l’arrière de la bagnole, je crois qu’on a rien fait de mieux. Pour conduire les motos, par contre j’ai comme un doute…

Un samedi, ce n’est pas sur le parking de l’hypermarché qu’il y a des embouteillages, c’est sur la mer gelée. Ils sont tous là, les pécheurs du dimanche ; debout, assis sur leur petit tabouret ou plus simplement dans la bagnole, bien plantés devant leur trou. Ils vident assidument la baie de ses petits poissons et le soir, les appartements des immeubles soviétiques crépiteront partout des frémissements de fritures d’éperlans.

Le monde des camions


ptiluc1

Décidément, mon cas inhabituel n’est pas simple à régler et trouver un camion semble beaucoup plus difficile que prévu. Il faut non seulement emmener la moto mais essayer de me caser aussi. Evgeniy avait suggéré au départ que je prenne un petit avion dans une quinzaine de jours pour aller récupérer la moto à Bilibino mais les vols sont tous complets pour un mois. L’avion est tout petit et il n’y a qu’un vol par semaine ; évidement, c’est logique que les places soient rares. Nous sommes donc allés parlementer dans le monde des camions. Ce n’est pas l’endroit le plus glamour de la ville. Au milieu d’un terrain vague où se disputent les carcasses et les containers, il y en a un, perché sur une benne, reconverti en bureau bien chauffé ; quelques solides gaillards nous invitent à prendre un thé chaud, puis Egeniy explique mon cas. Je reconnais parfois certains mots qui me permettent d’à peu près savoir de quoi ça cause ; mototsikle, Afrik, françoussKarikaturist, Evgeniy explique mon cas, plaide ma cause, ce ne sera pas facile, les cabines ne sont pas spacieuses, il faut emmener de la bouffe pour deux semaines, mais on verra demain, tout ça demande réflexion, patience et sérénité, toutes ces choses que parfois, avouons-le, on laisse au frigo avec les éperlans.

La pêche à la petite ligne


ptiluc1

Dès qu’il peut Evgeniy quitte son travail pour aller à la pêche. L’été il va taquiner le saumon dans les rivières et l’hiver il part sur la mer gelée, fait un trou étroit bien profond dans la glace avec une grosse manivelle, puis attrape des petits poissons gris à la chair blanche et douce… on appelle ça des éperlans. Pour les choper, il faut y aller à marée basse, moins il y a d’eau sous la glace, plus il y a de poissons. L’éperlan vit au fond de l’eau, si le fond n’est qu’à cinquante centimètres, c’est le bon coin. Sur la mer gelée, ce n’est pas toujours facile de repérer les bons coins, sauf qu’en général c’est là où il y a le plus de bagnoles… c’est que Evgeniy est loin d’être le seul à préférer la pêche au boulot .

Il faut être super équipé pour la pêche sur glace. Pas vraiment en matériel, la canne à pêche ressemble à un jouet Kinder, mais en vêtements chauds. Puis il faut aimer ça comme activité, c’est pas du brutal qui réchauffe, en adrénaline c’est un peu niveau zéro: une fois qu’on a fait son trou, on reste planté à se geler en attendant que le petit pompon fluo de la canne Kinder s’agite un peu. Heureusement, ça mord souvent, enfin c’est ce que dit Evgeniy, parce que là on en a sorti que six de l’eau, pas de quoi faire le malin. Mais Evgeniy est le plus assidu et quand le soleil se cache et que les bagnoles se cassent, lui, il reste tout seul jusqu’à la nuit. C’est un vrai maniaque !Moi, j’ai fini par me réfugier dans la bagnole avec le chauffage à fond. Je crois que je n’ai pas la vocation. Mon dos va mieux, je maîtrise l’étirement, mais je doute que rester planté sur la glace, légèrement crispé, soit la thérapie idéale…

En repartant  avec nos six ablettes, on est passé voir les dents de glace que les marées font surgir quand elles pètent la surface, c’est un spectacle insolite avant le repas de famille auquel Evgeniy m’a convié… heureusement, la pèche de l’avant veille avait été beaucoup plus fructueuse…

Le garage


ptiluc1

La moto a roupillé quelques mois dans le garage chauffé d’ Evgeniy.

Chaque matin, pas trop tôt à cause du froid, je vais y bosser une paire d’heures, remplacer les câbles électriques qui ont brûlé sur la route l’année dernière, vérifier quelques bricoles et poser les chaines à neige à l’avance. Les garages à la russe, ce sont toujours des enfilades au bout d’impasses un peu défoncées et pas du tout déneigées. A force de marcher en évitant de glisser et de me vautrer lamentablement, puis de manipuler la moto dans le petit garage, chauffé certes, mais bien encombré ; j’ai fini par me coincer le dos.

Quand on est dans l’attente, se retrouver avec une vertèbre bloquée, ça force encore un peu plus à l’immobilisme contemplatif… mais il n’y a pas grand chose à contempler à l’hôtel Vénéra. Je ne sais pas vraiment quelle en est la clientèle. Il y déambule toujours quelques grosses dames en pantoufles et quelques hommes sans âge à l’air fatigué par la vie. On se croise à la cuisine commune où pendant que je m’épluche des fruits frais pour les mélanger à des céréales, eux se cuisinent des plats de pâtes et des grosses saucisses grasses qu’ils inonderont ensuite de mayonnaise en tube. Ils ont sans doute raison, pour résister au froid, il faut faire du gras et ce n’est pas avec mes céréales Fitness que je vais constituer du stock. Mais que puis-je y faire ? Le choix est limité ; c’est ça, les mielpops ou virer ma cuti et me mettre à la saucisse. On m’y incite, je le sais, car parfois on m’offre de partager un bout de repas. Alors, je vais plutôt suivre les conseils d’Evgeniy et aller m’acheter une doudoune de pêcheur russe. Quand il m’a emmené sur la mer gelée pour m’initier à la pêche locale, il m’a très vite fait comprendre qu’avec mon équipement de motard, même en avril, vers le nord je n’irais pas bien loin…

Les temps qui changent


ptiluc1

Je suis allé me promener dans la ville. Dans la journée, dès que le soleil sort, une légère douceur élimine ce petit froid mordant encore hivernal. On croit toujours quand on voyage que les lieux traversés vont se figer pour l’éternité, comme des souvenirs… et pourtant, à peine six mois plus tard, tant de choses peuvent avoir changé. Tous les commerçants Mongols, avec leurs gants, leurs bottes et leurs bonnets, ont disparu du paysage. La petite boutique du cordonnier chinois, à l’entrée du marché couvert, a été remplacée par un marchand de dégueulasse bouffe rapide de plus. J’ai bien fait, à l’automne dernier, de lui faire réparer mes sacs et mes blousons ; mais étrangement, de ne plus le saluer en allant faire mes courses, ça m’a filé comme une pointe de mélancolie.

C’est sans doute de voir s’amorcer une situation d’attente de plus. On ne voyage pas vers le nord très facilement, c’est bien pour ça que les voyageurs qui veulent traverser le continent s’arrêtent bien souvent à Vladivostok ou à Magadan, à l’extrême sud on butte sur les frontières chinoises ou coréennes et vers le nord, il n’y a même pas de frontière, il n’y a rien ; vers le nord on butte sur rien.

Rester dans l’attente d’un moyen d’accéder à rien ; n’est ce pas une bonne raison de risquer de se laisser happer par le vide

un peu de glace


ptiluc1

Les voyages en avion surpeuplé resteront toujours l’insupportable épreuve qui précède chaque nouvelle étape vers l’inconnu… Entre Paris et Moscou, je suis tombé sur un lecteur de mes blogs qui partait rejoindre une amoureuse du bout du monde rencontrée quelque part pendant une expédition motocycliste ; encore un qui n’a pas choisi la facilité sentimentale. On a discuté un peu à l’escale et puis il est reparti vers un autre terminal pour s’envoler rejoindre sa chérie près de la Géorgie, enfin juste à côté, mais la rime est plus jolie avec Géorgie…

Arrivé à Magadan après une minable nuit amputée des deux tiers, j’ai retrouvé Evgeniy qui avait pris le temps de venir m’accueillir. Pas de bagage égaré ni de tempête de neige, il ferait presque doux au soleil, une bonne petite canicule à zéro degré, mais j’ai un peu mal partout, les nuits en version contorsionniste, ça ne sied pas aux vieux os.

Le lendemain matin, je suis allé marcher au bord de la mer gelée, regarder le soleil briller sur les vagues figées, me reconnecter à la fin de l’hiver sibérien en regardant au loin les pêcheurs devant leurs petits trous dans la glace…

Je vais devoir remettre la moto en service mais juste pour tester, changer l’huile et les câbles.

Evgeniy m’a sans doute trouvé un camion pour dans quelques jours. Je ne suis pas certain de pouvoir voyager dans la cabine, on m’expliquera tout ça bientôt.

Pour patienter, un peu miné par le décalage et l’incertitude, je m’offre des cavalcades d’insomnies en attendant la suite…

retour à Magadan


ptiluc1

Petit à petit, je me laisse submerger, par une sorte de fatigue, d’engourdissement, de détachement … peut-être que c’est ça l’hibernation.

Je suis donc revenu à Magadan. La ville butoir, le terminus au bout de la route des os. Plus loin vers le nord, il y a un no man s’land d’un bon millier de kilomètres. Seuls de gros camions russes arrivent à le traverser l’hiver. L’été, la liaison se fait avec des péniches qui remontent la Kolima. J’ai choisi l’option camion. Evgeniy m’avait prévenu qu’après mi avril, il n’y avait plus de circulation à cause des risques du dégel. Fin mars, en espérant trouver le camion providentiel, je suis donc revenu à Magadan…

Bilan matériel et fin de parcours


ptiluc1

Outre la Mutuelle des motards qui m’a bien aidé à repartir et puis aussi à revenir, ce qui n’est pas la moindre chose, il faut que je remercie aussi Furygan dont j’ai perdu les gants mais qui m’a permis de découvrir qu’avec des manchons et des poignées chauffantes, on pouvait traverser la Yakoutie en automne sans se geler les doigts avec juste des gants d’été à petits trous ventilés, et Tecnoglobe qui gère magnifiquement les accessoires électroniques de voyage et la gestion de mon blog à distance. N’oublions pas les casques Nolan dont le modèle n40-5 GT, remplace avantageusement le N71. Les fixations de son écran et ses joints d’étanchéité sont plus résistants et l’ajout d’une visière évite l’effet de serre à travers l’écran. De plus la mentonnière se clipse et se déclipse mille fois mieux que sur le modèle précédent. Les pneus Continental TKC 80 se tirent d’affaire sur tous les types de piste, sable, boue, terre meuble ou cailloux…ils atteignent leurs limites dans les gros bourbiers, mais il faut bien reconnaître que la BMW 100 GS, quoique plus légère qu’il n’y paraît, n’est pas vraiment une machine de cross. Avec son freinage indigent et son éclairage de mobylette, elle reste la seule moto qui peut rouler des milliers de kilomètres avec un faisceau électrique en lambeaux et la seule aussi à pouvoir être démontée au bord de la route avec la trousse d’origine … mais à quoi bon encenser un modèle qui n’est plus fabriqué depuis vingt ans mais qui finira, pour sûr, exposé comme une merveille archéologique, témoin des temps héroïques de la moto, si un jour j’arrive à la ramener au pays…

Et je me retrouve finalement dans le parcours des aéroports, des décalages horaires, des hôtesses de l’air blasées, des voisins de fauteuils qui racontent leurs voyages touristiques si merveilleux, des plateaux repas, des crampes dans les jambes, des heures d’attente entre les vols, du sommeil laminés en micro-siestes contorsionnées … et puis, après tout ça, du retour à la vraie vie.

J’ai aimé une fois de plus n’être personne au milieu de rien…juste un grain de poussière, comme disait Jacques, un grain de poussière de plus sur la piste de Magadan…

Généralités sur la route de Magadan


ptiluc1


Sur cette route assez peu touristique, je n’ai rencontré, ma foi, que des gens fort aimables, même si parfois ils pouvaient inquiéter un peu. Ils aiment les français, surtout Pierre Richard et Djodassine et puis ils connaissent bien la France qui comprend généralement deux villes, Marcel et Parich. Pas un seul contrôle, d’ailleurs j’ai bouffé la moitié des deux mille bornes sans plaque d’immatriculation. Au début de la piste, deux cent kilomètres plutôt boueux après les averses, il faut choisir son créneau météo.


Une centaine de bornes sableuses avant le bac sur la Lena, pas beaucoup de postes d’essence entre Kandhiga et Sushouman, après ça s’arrange. Cent kilomètres d’asphalte à la fin du parcours, pas un seul motel entre Yakutsk et Magadan ; je pourrais écrire le guide de la Route des Os par la route fédérale. Pour celle de Tomtor, je laisse les initiés consulter les articles de David Zimmerman ou les films de Ewan Mac Gregor…On m’a d’ailleurs rappelé que notre chevalier Jedi était accompagné de plusieurs voitures « tout terrain », d’un camion à six roues motrices et d’une ambulance. Je devrais lui demander de me les refiler pour remonter vers la Tchoukotka. Entre collègues, on pourrait se rendre service…

Retour à la case départ


ptiluc1

Yakoutia Airlines. Un vol de deux heures, pour rattraper deux heures de décalage et qui décolle avec deux heures de retard, il y a de quoi se perdre dans l’espace temps… je me retrouve dans le club de moto du jour de mon arrivée ; on m’a laissé la clé dans le cendrier du porche d’entrée, au milieu des mégots. Je m’imaginais roupiller et repartir discrètement mais c’était sans compter sur le zèle des deux frères, Maxim et Kyriul. Les voilà qui débarquent avec l’arsenal habituel de la soirée arrosée: vodka, jus de fruit, lard et champignon, il paraît qu’il n’y a rien de mieux que les champignons à l’ail pour éponger et tenir le choc des toasts.                   Au petit matin, j’ai quand même pris un Doliprane, c’est moins naturel, mais ça a fait ses preuves. J’ai ensuite appelé mon chauffeur de taxi de l’année dernière, celui qui vendait des diamants sous Elstine et qui est devenu taxi ensuite, celui qui parle si bien le français. Trop heureux de me retrouver en bonne santé, il m’a emmené faire un peu de tourisme et m’a offert la course…De quoi réviser une fois de plus mes préjugés sur la picole russe et les chauffeurs de taxi… quoique je ne sois pas certain de trouver la même humanité dans un taxi parisien…

Les églises colorées…


ptiluc1

Quand toute une région s’est construite sur l’industrie lourde, le bagne et la déportation, les lieux sacrés sont restés une abstraction, une autre dimension, une vague fiction… Après la disparition de l’union soviétique, beaucoup de villes se sont éteintes mais les églises ont poussé comme des champignons colorés… à part celle de Magadan, qui est gigantesque, dans les autres villes, elles ressemblent plutôt à des jeux de construction pour enfants… les églises playmobils ont poussés un peu partout, mais je n’ai pas pu aller vérifier si dedans il y avait des petits popes tout aussi multicolores…

La moto est dans son garage chauffé; si il n’y avait pas qu’un seul vol hebdomadaire pour Yakutsk, je serais déjà reparti…Les jours de beau temps, j’ai sillonné les parcs, les avenues et le front de mer ; les jours de pluie, les marchés couverts et les musées. La neige n’est toujours pas arrivée et mes skis de moto non plus. Ils me suivent à distance, ils vivent leur vie indépendante de ski de moto en fer. Il paraît que pour arriver à Magadan, ils sont partis à Vladivostok en camion et ensuite qu’ils remonteront vers le nord en bateau. Ils ont, comme moi, un sens très approximatif du raccourci mais quelle importance puisque cette année, la neige aussi prend son temps. Ils en auront vu du pays, dommage qu’ils ne puissent pas raconter… Quant à moi, je suis finalement prêt à quitter Magadan…

esprit, es-tu là?


ptiluc1

A l’étage du premier musée, il y avait aussi une grande salle consacrée aux goulags… toutes ces photos de visages oubliés, ces gens qui se sont retrouvés là sans comprendre pourquoi, leurs papiers, quelques souvenirs, leurs outils de mineurs… il s’est passé des choses terribles à Magadan mais seul mon mécano du premier jour me parlera du malaise de vivre dans cette ville née par le bagne et les déportations. Presque tout le monde ici serait donc descendant de quelqu’un qui aurait survécu…Il n’y avait dans ces trois baies, il y a un siècle, que quelques pécheurs tchouktches… sont-ils tous descendants de ces trente années de misère, les gens que je croise dans la rue, les motards, les vendeuses de cartes sim, les vendeurs de pièces détachées, les conducteurs de bus ou de bulldozers ? Seul, le guide du musée de Seymchan m’avait raconté que son grand père était un artiste déporté, un ancien zek… Pour les autres, je n’en sais rien… un demi siècle, c’est une éternité… les ados qui pianotent dans les squares peuvent-ils seulement imaginer qu’à l’époque, personne n’avait la 4G ?

A l’entrée de la ville, sur une colline, pour ne pas complètement oublier, on a édifié le monument du souvenir, « le masque de l’affliction »… De loin, sur le côté, il ressemblerait presque à un immeuble de plus… mais de face, on découvre un étrange visage stylisé qui pleure d’autres visages… dans son dos, une sorte de crucifié sans tête aux pieds duquel pleure une femme, à l’intérieur, une cellule de prison et tout autour les signes de toutes les religions, les noms des bagnes de la Kolyma…et au milieu de tout ça, comme un faune fauve, un feu follet, sans un bruit, comme une apparition furtive, un petit renard roux sillonne fantômatiquement la colline à la recherche de quelques reliefs à grappiller après le départ des visiteurs. J’attendrai que tout le monde soit parti pour que vienne me visiter l’esprit de la forêt…

les mammouths au musée


ptiluc1

Egeniy m’avait raconté qu’au musée, on pouvait voir un pied de mammouth qui, jusqu’à il y a peu de temps, était conservé dans l’alcool. Régulièrement, il fallait changer l’alcool et quelques initiés privilégiés avaient le droit de déguster quelques gouttes d’alcool de mammouth. C’était, paraît-il, absolument dégueulasse mais qui aurait refusé le privilège de tester un tel breuvage? Depuis peu, l’alcool a été remplacé par du formol et plus personne ne déguste. Je me suis donc rendu, curieux, au musée. Pour une somme dérisoire, on accède aux trois salles habituelles, joliment agencées ; les peuples anciens avec ses pointes de flèches, la géologie avec ses jolis cailloux et la nature, les insectes, les plantes séchées et les animaux empaillés. Il y a bien quelques défenses de mammouths et de rhinocéros laineux, quelques bouts de peau momifiée et un moulage du bébé mammouth retrouvé intact dans le permafrost ; mais où est donc le breuvage magique ? Evgeniy m’expliquera le lendemain qu’il y a un autre musée à l’institut de géologie. J’irai donc visiter ça le lendemain…Ce musée-ci n’a pas été refait depuis longtemps et l’accès est étonnamment cher. On doit remplir des formulaires, donner son passeport et ne visiter qu’accompagné d’une personne assermentée qui ouvrira les salles les unes après les autres et les refermera consciencieusement derrière… trois salles, mais, à part quelques pointes de flèches, uniquement des cailloux…sauf au fond de la première. Une sorte de jambon de Bayonne croupit dans un liquide pisseux : le morceau de mammouth. Difficile d’être ému devant ce bout de bidoche macérant dans sa mare, mais bon, c’est le seul bout de mammouth au monde, dedans c’est plein d’ADN et peut-être que c’est ici que naitra le Jurrasic Park sibérien. En attendant, une grosse dame, fort aimable mais pas polyglotte, me fait visiter les autres salles ; sur la porte de la troisième, il y a même des scellés et on doit mettre des chaussons. Je suppose que dans toutes ces vitrines, il y a des choses tellement inouïes que le moindre géologue amateur s’en évanouirait de bonheur, sans doute aussi que c’est ce qui justifie le prix ; l’accès au Graal du géologue …mais pour moi, ces minerais rares, ces pépites géantes, ces cristaux colorés, ces bouts de météorites, ce n’est qu’une succession de cailloux…alors je ne m’attarde pas trop et je retourne au marché central m’acheter des baies de la forêt…