Bilan matériel et fin de parcours


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Outre la Mutuelle des motards qui m’a bien aidé à repartir et puis aussi à revenir, ce qui n’est pas la moindre chose, il faut que je remercie aussi Furygan dont j’ai perdu les gants mais qui m’a permis de découvrir qu’avec des manchons et des poignées chauffantes, on pouvait traverser la Yakoutie en automne sans se geler les doigts avec juste des gants d’été à petits trous ventilés, et Tecnoglobe qui gère magnifiquement les accessoires électroniques de voyage et la gestion de mon blog à distance. N’oublions pas les casques Nolan dont le modèle n40-5 GT, remplace avantageusement le N71. Les fixations de son écran et ses joints d’étanchéité sont plus résistants et l’ajout d’une visière évite l’effet de serre à travers l’écran. De plus la mentonnière se clipse et se déclipse mille fois mieux que sur le modèle précédent. Les pneus Continental TKC 80 se tirent d’affaire sur tous les types de piste, sable, boue, terre meuble ou cailloux…ils atteignent leurs limites dans les gros bourbiers, mais il faut bien reconnaître que la BMW 100 GS, quoique plus légère qu’il n’y paraît, n’est pas vraiment une machine de cross. Avec son freinage indigent et son éclairage de mobylette, elle reste la seule moto qui peut rouler des milliers de kilomètres avec un faisceau électrique en lambeaux et la seule aussi à pouvoir être démontée au bord de la route avec la trousse d’origine … mais à quoi bon encenser un modèle qui n’est plus fabriqué depuis vingt ans mais qui finira, pour sûr, exposé comme une merveille archéologique, témoin des temps héroïques de la moto, si un jour j’arrive à la ramener au pays…

Et je me retrouve finalement dans le parcours des aéroports, des décalages horaires, des hôtesses de l’air blasées, des voisins de fauteuils qui racontent leurs voyages touristiques si merveilleux, des plateaux repas, des crampes dans les jambes, des heures d’attente entre les vols, du sommeil laminés en micro-siestes contorsionnées … et puis, après tout ça, du retour à la vraie vie.

J’ai aimé une fois de plus n’être personne au milieu de rien…juste un grain de poussière, comme disait Jacques, un grain de poussière de plus sur la piste de Magadan…

Généralités sur la route de Magadan


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Sur cette route assez peu touristique, je n’ai rencontré, ma foi, que des gens fort aimables, même si parfois ils pouvaient inquiéter un peu. Ils aiment les français, surtout Pierre Richard et Djodassine et puis ils connaissent bien la France qui comprend généralement deux villes, Marcel et Parich. Pas un seul contrôle, d’ailleurs j’ai bouffé la moitié des deux mille bornes sans plaque d’immatriculation. Au début de la piste, deux cent kilomètres plutôt boueux après les averses, il faut choisir son créneau météo.


Une centaine de bornes sableuses avant le bac sur la Lena, pas beaucoup de postes d’essence entre Kandhiga et Sushouman, après ça s’arrange. Cent kilomètres d’asphalte à la fin du parcours, pas un seul motel entre Yakutsk et Magadan ; je pourrais écrire le guide de la Route des Os par la route fédérale. Pour celle de Tomtor, je laisse les initiés consulter les articles de David Zimmerman ou les films de Ewan Mac Gregor…On m’a d’ailleurs rappelé que notre chevalier Jedi était accompagné de plusieurs voitures « tout terrain », d’un camion à six roues motrices et d’une ambulance. Je devrais lui demander de me les refiler pour remonter vers la Tchoukotka. Entre collègues, on pourrait se rendre service…

Retour à la case départ


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Yakoutia Airlines. Un vol de deux heures, pour rattraper deux heures de décalage et qui décolle avec deux heures de retard, il y a de quoi se perdre dans l’espace temps… je me retrouve dans le club de moto du jour de mon arrivée ; on m’a laissé la clé dans le cendrier du porche d’entrée, au milieu des mégots. Je m’imaginais roupiller et repartir discrètement mais c’était sans compter sur le zèle des deux frères, Maxim et Kyriul. Les voilà qui débarquent avec l’arsenal habituel de la soirée arrosée: vodka, jus de fruit, lard et champignon, il paraît qu’il n’y a rien de mieux que les champignons à l’ail pour éponger et tenir le choc des toasts.                   Au petit matin, j’ai quand même pris un Doliprane, c’est moins naturel, mais ça a fait ses preuves. J’ai ensuite appelé mon chauffeur de taxi de l’année dernière, celui qui vendait des diamants sous Elstine et qui est devenu taxi ensuite, celui qui parle si bien le français. Trop heureux de me retrouver en bonne santé, il m’a emmené faire un peu de tourisme et m’a offert la course…De quoi réviser une fois de plus mes préjugés sur la picole russe et les chauffeurs de taxi… quoique je ne sois pas certain de trouver la même humanité dans un taxi parisien…

Les églises colorées…


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Quand toute une région s’est construite sur l’industrie lourde, le bagne et la déportation, les lieux sacrés sont restés une abstraction, une autre dimension, une vague fiction… Après la disparition de l’union soviétique, beaucoup de villes se sont éteintes mais les églises ont poussé comme des champignons colorés… à part celle de Magadan, qui est gigantesque, dans les autres villes, elles ressemblent plutôt à des jeux de construction pour enfants… les églises playmobils ont poussés un peu partout, mais je n’ai pas pu aller vérifier si dedans il y avait des petits popes tout aussi multicolores…

La moto est dans son garage chauffé; si il n’y avait pas qu’un seul vol hebdomadaire pour Yakutsk, je serais déjà reparti…Les jours de beau temps, j’ai sillonné les parcs, les avenues et le front de mer ; les jours de pluie, les marchés couverts et les musées. La neige n’est toujours pas arrivée et mes skis de moto non plus. Ils me suivent à distance, ils vivent leur vie indépendante de ski de moto en fer. Il paraît que pour arriver à Magadan, ils sont partis à Vladivostok en camion et ensuite qu’ils remonteront vers le nord en bateau. Ils ont, comme moi, un sens très approximatif du raccourci mais quelle importance puisque cette année, la neige aussi prend son temps. Ils en auront vu du pays, dommage qu’ils ne puissent pas raconter… Quant à moi, je suis finalement prêt à quitter Magadan…

esprit, es-tu là?


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A l’étage du premier musée, il y avait aussi une grande salle consacrée aux goulags… toutes ces photos de visages oubliés, ces gens qui se sont retrouvés là sans comprendre pourquoi, leurs papiers, quelques souvenirs, leurs outils de mineurs… il s’est passé des choses terribles à Magadan mais seul mon mécano du premier jour me parlera du malaise de vivre dans cette ville née par le bagne et les déportations. Presque tout le monde ici serait donc descendant de quelqu’un qui aurait survécu…Il n’y avait dans ces trois baies, il y a un siècle, que quelques pécheurs tchouktches… sont-ils tous descendants de ces trente années de misère, les gens que je croise dans la rue, les motards, les vendeuses de cartes sim, les vendeurs de pièces détachées, les conducteurs de bus ou de bulldozers ? Seul, le guide du musée de Seymchan m’avait raconté que son grand père était un artiste déporté, un ancien zek… Pour les autres, je n’en sais rien… un demi siècle, c’est une éternité… les ados qui pianotent dans les squares peuvent-ils seulement imaginer qu’à l’époque, personne n’avait la 4G ?

A l’entrée de la ville, sur une colline, pour ne pas complètement oublier, on a édifié le monument du souvenir, « le masque de l’affliction »… De loin, sur le côté, il ressemblerait presque à un immeuble de plus… mais de face, on découvre un étrange visage stylisé qui pleure d’autres visages… dans son dos, une sorte de crucifié sans tête aux pieds duquel pleure une femme, à l’intérieur, une cellule de prison et tout autour les signes de toutes les religions, les noms des bagnes de la Kolyma…et au milieu de tout ça, comme un faune fauve, un feu follet, sans un bruit, comme une apparition furtive, un petit renard roux sillonne fantômatiquement la colline à la recherche de quelques reliefs à grappiller après le départ des visiteurs. J’attendrai que tout le monde soit parti pour que vienne me visiter l’esprit de la forêt…

les mammouths au musée


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Egeniy m’avait raconté qu’au musée, on pouvait voir un pied de mammouth qui, jusqu’à il y a peu de temps, était conservé dans l’alcool. Régulièrement, il fallait changer l’alcool et quelques initiés privilégiés avaient le droit de déguster quelques gouttes d’alcool de mammouth. C’était, paraît-il, absolument dégueulasse mais qui aurait refusé le privilège de tester un tel breuvage? Depuis peu, l’alcool a été remplacé par du formol et plus personne ne déguste. Je me suis donc rendu, curieux, au musée. Pour une somme dérisoire, on accède aux trois salles habituelles, joliment agencées ; les peuples anciens avec ses pointes de flèches, la géologie avec ses jolis cailloux et la nature, les insectes, les plantes séchées et les animaux empaillés. Il y a bien quelques défenses de mammouths et de rhinocéros laineux, quelques bouts de peau momifiée et un moulage du bébé mammouth retrouvé intact dans le permafrost ; mais où est donc le breuvage magique ? Evgeniy m’expliquera le lendemain qu’il y a un autre musée à l’institut de géologie. J’irai donc visiter ça le lendemain…Ce musée-ci n’a pas été refait depuis longtemps et l’accès est étonnamment cher. On doit remplir des formulaires, donner son passeport et ne visiter qu’accompagné d’une personne assermentée qui ouvrira les salles les unes après les autres et les refermera consciencieusement derrière… trois salles, mais, à part quelques pointes de flèches, uniquement des cailloux…sauf au fond de la première. Une sorte de jambon de Bayonne croupit dans un liquide pisseux : le morceau de mammouth. Difficile d’être ému devant ce bout de bidoche macérant dans sa mare, mais bon, c’est le seul bout de mammouth au monde, dedans c’est plein d’ADN et peut-être que c’est ici que naitra le Jurrasic Park sibérien. En attendant, une grosse dame, fort aimable mais pas polyglotte, me fait visiter les autres salles ; sur la porte de la troisième, il y a même des scellés et on doit mettre des chaussons. Je suppose que dans toutes ces vitrines, il y a des choses tellement inouïes que le moindre géologue amateur s’en évanouirait de bonheur, sans doute aussi que c’est ce qui justifie le prix ; l’accès au Graal du géologue …mais pour moi, ces minerais rares, ces pépites géantes, ces cristaux colorés, ces bouts de météorites, ce n’est qu’une succession de cailloux…alors je ne m’attarde pas trop et je retourne au marché central m’acheter des baies de la forêt…

Magadan au bord de l’eau…


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Magadan est construite près de trois grandes baies sur la mer l’Okhotsk qui sépare le continent de la péninsule du Kamtchatka. La ville est abritée des vents marins par une légère colline qui empêche de voir la mer depuis le centre, mais elle ne s’offre aux regards que quelques centaines de mètres plus loin.
La baie la plus proche se termine sur la droite par le port de commerce avec la file de poids lourds et les containers et sur la gauche, le port de pêche. Au centre, un sorte de promenade aménagée au bord d’une plage de galets, une grande statue d’orques et une autre de mammouth… derrière, quelques maisons en bois, quelques barres d’immeubles et des terrains broussailleux. Après la promenade aménagée à côté de la statue et trois épaves de bateaux, s’enfonce dans l’eau un débarcadère en bois d’un autre temps. Combien sont-ils de bagnards et de déportés a avoir foulé ce ponton de transit vers les mines du Nord ? Derrière ce ponton à la sinistre mémoire, une grande plage caillouteuse au pied d’une falaise de sable au dessus de laquelle quelques maisons en bois, parfois en ruines, font face à la baie. Quand je lui demandais pourquoi on ne construisait pas plus face à cette vue imprenable, Evgeny me répondait que c’était terriblement compliqué, long et cher, toutes les formalités pour pouvoir construire. Mais pourquoi personne ne rachète les maisons en bois abandonnées? mystère…
Ce quartier est étrange, comme souvent, s’y mèlent potagers et poubelles, containers et petites maisons, épaves de bagnoles et herbes folles…

L’autre baie est un peu plus au nord, c’est la plage du dimanche et le coin des résidences chics, celle du repas dominical que je continue lentement à digérer. En face on voit derrière la mer les sommets des autres péninsules lointaines, là où aucune route ne va, le coin des ours, des orques et des lions de mer…

Pêche de brute…


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Evgeniy, qui va garder ma moto cet hiver, m’avait, dès qu’on s’est rencontrés, parlé des eaux si poissonneuses de la mer d’Okhotsk. Les peuples installés ici avant l’ère Soviétique ne vivaient que des bienfaits de la mer. Phoques, baleines, crabes géants, poissons… Evgeniy, avec lyrisme, m’avait conté des pêches incroyables qu’il avait pu faire en mer comme en rivière, le goût incomparable du caviar rouge dégusté cru au bord de l’eau. Quand il m’a proposé une partie de pèche dominicale, je me préparais à affûter mon harpon, à chausser des cuissardes dans les torrents où j’allais devoir disputer le saumon aux grizzlis affamés. Avec sa famille, Nina, Vadim, Eleonora et belle maman, armés de sacs plastiques, nous sommes allés à la pêche aux moules.Tel de farouches vacanciers bretons, nous avons visité la marée basse sur la troisième crique accessible, puis une fois terminée la moisson de baies rouges et de coquillages noirs, nous sommes allés de l’autre côté des trois baies, chez des amis de la famille, pour un repas dominical que je n’aurai sans doute pas fini de digérer à Noël… Beignets et galettes de saumons, calamars panés, salades diverses, patates du jardin puis blinis, baies de la forêt et gâteau au chocolat, le tout arrosé de vin moelleux de Crimée, je me croyais repu pour des temps indéterminés. Mais ça, c’était le repas de nos hôtes… Evgeniy enchaîne à son tour, avec les moules du matin et quelques rôtis de porc au barbecue : c’est reparti pour un tour… La maison de ses amis surplombe la baie, dans quelques semaines, m’a t’il dit, tout sera gelé et recouvert de neige d’un bout à l’autre…et moi j’aurai peut-être digéré..

vénère à l’Hôtel Vénéra


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En attendant le vol hebdomadaire qui me ramènera à Yakutsk, je reste à l’hôtel Vénéra. Après quelques jours et un dessin sur le frigo, dans ce lieu de passage, je suis devenu le vieil habitué. Mais l’hôtel s’est rempli et je me suis retrouvé avec un chauffeur rustique dans mon petit havre de paix. Ce fut donc une première nuit avec boules Quies enfoncées jusqu’à l’hypothalamus, pour fuir raclements, reniflages, ronflements et films de guerre à la télé…quand est arrivé, pour la nuit suivante, un second rustique à l’haleine fétide et au regard en ruine comme un village sibérien, j’ai imploré la réception de me trouver une solution de secours… je n’ai rien contre la cohabitation mais pas avec ces deux-là; trouvez-moi des artistes, des intellectuels voire des jeunes filles, mais pas de la subhumanité brute de décoffrage ; je n’ai plus la force. Alors, on m’a compris et mon vœu fut exaucé ; pas pour les jeunes filles, mais je me suis retrouvé dans une chambre avec un seul lit et une douche pour moi tout seul…

les routes vers le nord…


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David, l’enduriste suisse, m’avait envoyé le contact de Pavel III ; Vitali toujours disponible depuis Moscou, celui de Alexei, du Motokloub de Magadan et Olga, de l’université de Blagovenchtcheng, celui de Evgeny… Pavel semble être dans l’import-export de pièces de bagnoles et il m’a trouvé où réparer la moto à peine arrivé. Alexei roule en gros custom et travaille chez Caterpillar, il connaît assez bien les leçons à tirer des déboires des
différents motards venus ici pour se lancer à l’assaut du grand nord. Ceux qui ont fait demi tour après quelques dizaines de kilomètres ; ceux qui ont appelé des secours… Il sait aussi comment se procurer des cartes précises et précieuses.

Evgeny , travaille dans la joaillerie, dans ses bureaux souterrains et parfois inondés, il coule des lingots et incruste des morceaux de pépites dans des sertissages dorés, il a un garage chauffé qu’il n’utilise pas et, en plus, il connaît des chauffeurs qui prennent régulièrement les routes du Nord…

Pour grimper vers le Tchoukotka, il y a trois accès, deux routes d’hiver, celle dont j’ai découvert le début, près de l’étape sur le pont et une autre plus à l’ouest , qui part de Omuskchan qu’on rejoint par une route en terre normale… enfin, normale l’été. Les « routes d’hiver » ne se pratiquent pas l’été parce qu’il y a énormément de rivières et pas le moindre pont, mais l’hiver on y va pas n’importe comment. Les camions qui s’y aventurent ont des réservoirs énormes, six roues motrices et ils n’éteignent jamais le moteur, sinon, ça ne redémarre pas. Aucun autre véhicule ne passe, quand il y a du vent, on me raconte qu’il y a des congères de deux mètres de haut. On ne sort jamais du camion et beaucoup de chauffeurs ont, parait-il, laissés quelques doigts sur la piste ; ça fait rêver. Entre les deux routes d’hiver, il y a le fleuve Kolima qu’on peut bien remonter sur des barges l’été, à partir du petit port improbable de Seymchan, mais sur lequel personne ne roule en hiver.

Au bout des trois routes il y a Tcherskiy, porte d’entrée de la région du Tchoukotka où il n’y pas beaucoup de routes non plus et où on ne peut circuler qu’avec une autorisation spéciale. Plus on monte vers le Nord, plus les choses se compliquent.

on s’installe dans l’ immobilisme…


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Mon petit hôtel Vénéra est au croisement des avenues Yakutia et Gagarina, propre et calme, si on est sur l’arrière. Il est à deux pas du centre, à côté d’un petit marché couvert et de deux çioupermarkets . Un peu plus loin, il y a même une bonne boulangerie qui vend des petits plats tout préparés et des Napoléons…

Le Napoléon est une sorte de mille-feuilles praliné. Un peu comme pour le croissant qui symboliserait on ne sait quelle victoire de l’Austro-Hongrie contre l’Empire Ottoman, il fut inventé pour commémorer la branlée que le petit corse se fit mettre par l’hiver russe… Quand il est frais, le gâteau, pas le Corse, frais avec un vrai café, c’est un régal, mais on le trouve souvent ramolli de l’avant veille, sous plastique, avec un café soluble. Il n’y a pas beaucoup de pâtisserie en Russie, les gâteaux sont vendus sous plastiques dans les çioupermarkets…

Grâce à Viktor à Irkoutsk et à Sacha à Vladivostok, j’avais pu découvrir à chaque fois les rares endroits de leur ville avec des gâteaux préparés du matin, encore croustillants de la sortie du four…. Là, j’ai déjà trouvé où sont les meilleurs Napoléons de Magadan, je peux considérer que, symboliquement, ma mission est complètement terminée… il me reste ; néanmoins, encore à ranger la moto et trouver des infos primordiales pour mon retour…

Inévitable session mécanique finale…


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Il fait beau aujourd’hui, puis pas froid…Pavel m’a déposé au garage pour la journée. Ce garage immense a été racheté une bouchée de pain à la fin de l’Union Soviétique par quelqu’un qui avait du flair, et maintenant il est loué par petits bouts… un hangar pour la carrosserie, un autre pour la mécanique, on peut y installer son petit coin, c’est fourni avec un pont de levage et une armoire à outils…mon voisin, celui qui me passe les clés dont j’ai besoin, m’expliquera qu’il loue son box super cher et que pour l’amortir il doit bosser tous les jours, que pendant la période qui a suivi le changement de régime, certains ont flairé les plans juteux, mais les autres il ne leur reste qu’à bosser tous les jours… il y a ceux qui ont un appart à Courchevel et ceux qui passent leur vie les mains dans le cambouis… c’est difficile de lui expliquer que c’est partout comme ça, qu’il n’y a pas nécessairement besoin de l’ effondrement d’une vieille utopie, d’une subite atomisation de paradigme, pour se retrouver avec deux rives séparées par un océan de pognon; d’un côté la plage, de l’autre les égouts…

Aujourd’hui j’attaque en profondeur le dépiautage du circuit électrique. Tous ces fils fondus; je n’en reviens pas. Je me pose d’innombrables questions… pourquoi ma moto n’a t’elle jamais pris feu sur la route ? A quoi servent exactement les fusibles ? Dehors il fait beau, mais je bricole comme la veille, jusqu’à la nuit tombante ; comme mon voisin d’atelier, je vais faire du sept jours sur sept… demain, j’attaque le jeu latéral aux culbuteurs et mon voisin va me refaire quelques pas de vis déficient…

Magadan est une petite ville pas déglinguée du tout, nichée entre les collines avec deux baies poissonneuses à l’eau glacée… il serait temps que je visite un peu…

Magadan Terminus


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A peine cent bornes jusqu’à Magadan, la route est goudronnée, les ponts tout neufs,c’est une étape éphémère. Je croise encore quelques vieux abris bizarres, genre anti-atomique mais je ne suis pas sûr… genre anti-atomique où on se dit que finalement il  vaut mieux être atomisé plutôt que finir dans l’abri…

et toujours  les inévitables bouts de chantiers, avec la grosse niveleuse et ses tas de terre……mais très vite, c’est presque une autoroute qui clôture la route de Magadan.

L’aéroport est à mi chemin. Je m’y arrête pour prendre les renseignements sur les compagnies locales et les villes qu’elles desservent et puis enfin j’arrive à Magadan. Au premier kafé, je me restaure un peu avant de contacter mon troisième Pavel, celui du terminus. Il débarque après quelques minutes dans un gros Lexus gris et me demande direct mon programme. Je lui explique vaguement ; stockage de la moto, renseignements pour la suite, petite révision mécanique, repos, c’est pas mal ça, repos… ok, on commence par mécanique… ça ne traine pas avec Pavel III…

Je me retrouve dans une immense garage à quat’quatre, même pas eu le temps de poser les bagages… voilà, les outils sont là, tu t’installes, je repasse en fin de journée … J’avais encore un peu le nez dans la piste et voilà que je le replonge dans le cambouis. Le garage est très bruyant, minisono pourrie à fond, Djo Dassine et bruits d’atelier…je serais bien allé me reposer, mais j’ai cinq heures devant moi…il ne me reste qu’à préparer ma monture pour la prochaine fois ; Je me lance dans de la révision d’envergure, démontage du carter moteur, du faisceau électrique puisque j’ai le temps, pourquoi ne pas faire la révision en profondeur. Dans le carter, c’est un vrai musée des voyages précédents, des bouts de ferraille de la casse au Kazakstan, des gravillons de Mongolie, j’y retrouve même un petit morceau de boite en fer blanc, souvenir de réparations à l’africaine des filetages moteur, en Guinée, cinq ans plus tôt.

J’ai à peine osé regarder le circuit électrique… on verra ça plus tard…. Pavel III me dépose dans un petit hôtel…Calme, pas cher, les douches et la cuisine au fond du couloir ; je suis chez moi…

un appart à Palatka


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Les hôtels russes, dans les petites villes, qu’ils s’appellent hôtel où auberge, fonctionnent toujours un peu de la même façon. On paye à l’avance, puis on s’installe dans une chambre collective où, généralement, on peut être seul mais c’est plus cher. Les douches et les toilettes sont souvent au fond du couloir. Dans la chambre, draps et serviettes sont soigneusement rangés sur chaque lit qu’il faut donc faire soi-même. Il y a une cuisine commune et parfois, comme à Sushuman, la douche donne dans la cuisine… on peut parfois sortir ruisselant de ses ablutions , emmailloté dans sa serviette, et traverser un groupe en treillis en train de se faire réchauffer des saucisses en caoutchouc avec des pirminis, les raviolis russes. Dans les motels, au bord des grands axes, le registre est approximativement le même mais il y a toujours un kafé au premier étage, qui est donc, en Russie, le rez de chaussée… mais il n’y a pas de motel sur la route de Magadan. La déclinaison des étages commence à « un »…le rez de chaussée, l’étage zéro, ça n’existe pas… le zéro, au mieux, il est dans le plancher, sous le lino.

Saint Cyril, quand il a inventé l’alphabet russe a délibérément omis, quand il est passé aux chiffres, de garder le zéro, qu’il devait sans doute considérer comme une putain d’invention de ces chiens d’infidèles Sarazins.

Dans les hôtels d’immeubles soviétiques, un étage ou deux sont réservés à l’hôtellerie, mais jamais tout l’immeuble. Souvent c’est au quatrième, qui, même s’il correspond au troisième, est quand bien haut pour celui qui doit monter tous ses bagages de motard. Parfois, ils sont restés à l’heure soviétique et il faut montrer son passeport chaque jour pour se faire et refaire enregistrer à l’immigration…mais parfois aussi, tout le monde s’en fout… de toute façon, on ne m’a jamais réclamé de note d’hôtel à chaque départ de Russie. A Palatka, la ville n’est pas du tout en ruines mais il n’y a pas d’hôtel, ni d’auberge , alors on m’envoie à l’épicerie du coin qui, après quelques coups de fil, me trouve un appartement. Mon nouveau taulier débarque dans une Toyota à échappement mégasport et m’invite à suivre le vrombissement de son bolide. Il travaille la nuit, il peut donc, jusqu’à l’aube, louer son appartement tout équipé. C’est un système assez courant pour arrondir son salaire pas toujours mirobolant, il y a louer son appart ou vendre des gourmettes plaquées or, lui il fait les deux… mais j’ai  vraiment plus besoin d’un plumard que d’une gourmette…

Black mirror


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Comment imaginer qu’il y ait pu avoir à Talaya une chambre d’hôte, alors que personne depuis des centaines de kilomètres n’a d’accès internet… Deux réalités se sont télescopées : la virtuelle et la réelle. On ne peut se rendre à son auberge que si tout a été programmé en présence du précieux réseau… mais arriver sur place, en vrai, en chair et en os, avec sa bite et son couteau, si on a pas suivi la procédure, on n’aura aucun moyen de joindre son lit. Internet a fait muter les façons de voyager et, bien souvent, chaque étape a été minutieusement programmée à coups de Bihenbi, de Tripadvisor et de Boukingpoincom. Le voyageur moderne , quand il arrive quelque part, vérifie avant toute chose si il y a du réseau. Dans ce cas, il programme la suite de son escapade puis communique à coups de Google Translate. Chacun parle ou pianote, tête baissée face à son interlocuteur puis lui tend le smartphone sans trop savoir, ni vérifier, comment le petit robot a interprété ses dires. Je suis en partie tombé dans le piège, personne n’y échappe, mais j’aime toujours arriver quelque part  en gardant le suspense de na pas savoir où et comment je vais pouvoir roupiller, même si il y a, certes, des risques de finir sous la tente sur un sol humide.           Je n’aurai jamais la réponse à propose de ce mystérieux BnB de Talaya, mais j’aurai passé quelques heures au sanatorium avec deux dames vigoureusement vivantes et même un ancien combattant, un peu moins vivant, mais il a des excuses.

Je roulerai encore trop longtemps, mais quand je suis arrivé à Palatka, je me suis dit que là, il fallait que je trouve un vrai lit et je l’ai trouvé…

Finir au sanatorium


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Comment ai-je pu donc me faire piéger comme ça ? Je le sais que les distances sont longues sur la piste et qu’il n’y pas souvent de bourgade encore debout. Et voilà que j’ai planté la tente sur un parking de terre humide et froide, battu par les vents, le premier jour où une fraicheur hivernale semble bien décidée à faire la nique à l’été déclinant. J’ai donc eu froid…
…j’ai passé la nuit à tenter de me couvrir avec tout ce qui trainait, à sortir pisser en grelotant, à attendre le matin qu’un petit soleil blafard réchauffe la tente, juste un peu, je n’en demandais pas trop. J’ai fini par me lever, à faire un peu d’échauffements à côté d’un voisin routier arrivé pendant la nuit ; Il brossait ses dents en vérifiant ses roues. Début d’une journée de boulot sur la route.

C’est dur de redémarrer parfois et je me jure bien de faire une étape très courte et de trouver un vrai lit… Après une quarantaine de kilomètres, j’arrive à l’embranchement de Talaya… Un allié précieux , qui m’assiste avec une rare efficacité pour assurer la régularité de mon récit sur la toile, suit mon parcours minutieusement sur son ordinateur. A chaque étape, tel le guide du routard, il me sort les trucs à ne pas manquer, les lieux à visiter, à Kandhiga, à Ust Nera ; dans ces villes où il n’y a rien, Internet arrive à te transformer un triste musée ou une statue de Lénine effondrée en spot ultime à ne manquer pour rien au monde…Pendant mon étape à Seymchan, il m’avait déniché un R’BnB «  à proximité »… à Talaya .

Dans ces endroits où personne ne va, Internet a un sens très approximatif de la proximité, mais cent quarante bornes au sud de Seymchan , alors que j’avais oublié Talaya depuis des temps infinis, je suis tombé sur l’embranchement… comment résister…trente et un kilomètres …il fallait que j’aille voir Talaya.

Malgré le ventre vide et pas du tout réchauffé, c’est la curiosité qui l’a emporté.

La petite piste est plutôt jolie et bien entretenue, ni boue ni ornière, sans doute que peu de camions passent par là , ça préserve la route…Talaya était, paraît-il, au temps de l’Union Soviétique, un lieu de cure à la mode; mais imaginer trouver des BnB, ça semble surréaliste. Je laisse encore une fois mon imagination inventer un Talaya de rêve, un village de père Noël, avec des isbas et des palais de reines des neiges…il faudrait la museler cette imagination, Talaya est en ruines…, ou presque…Derrière les habituels immeubles décrépis, se dresse néanmoins un bâtiment au romantisme décalé évoquant un vestige perdu de la Russie impériale…Un théatre, un établissement thermal tout en colonnades, vides bien sûr, mais on a rénové certaines façades… Tout comme pour le métro de Moscou, les soviétiques ont souvent reproduit les fastes des temps anciens pour que le peuple puisse à son tour en profiter.

Je m’approche de ce qui semble être un hôtel ; en fait c’est le sanatorium… mais on m’y accueille chaleureusement… quel est donc ce touriste égaré ? Sacha, le gardien, m’amène dans les bureaux…Véra la directrice et Ana son assistante, m’invitent à poser mes fesses osseuses dans un grand canapé marron… je suis complètement comateux mais je sauve les apparences… je raconte mon voyage mais pas la moindre force de sortir le crayon… on me propose un repas et on m’installe dans une chambre pour que je puisse me reposer et prendre un bain chaud ; une grande salle de bain aux carreaux décrépis jouxte la chambre. J’imagine qu’on est en train de me dresser une table dans le réfectoire et que je vais manger avec l’équipe et quelques tubards forts sympathiques. En fait, après le bain, je patiente une heure dans la piaule avec Sacha qui me montre ses photos de l’époque où il a fait la guerre en Afghanistan… puis Ana m’amène du Borj , de la viande et des pâtes, j’ai terriblement envie de rester roupiller là, mais c’est un hôpital et, tenant à peu près debout, je ne suis pas encore en état d’être admis au sanatorium… alors, après quelques photos souvenirs, je reprends la route complètement comateux avec le casse-croûte qu’ Ana m’a préparé pour la route…

Quitter Seymchan pour plus loin et plus humide…


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Le lendemain, le ciel est dégagé, alors je traine encore.

Je vais faire un tour au musée. Ils se ressemblent un peu tous les musées des petites villes. Il y a la salle nature avec des animaux empaillés, la salle géologie avec des cailloux, des bouts de météorite et des minerais , la salle des peuples anciens avec des tipis, des fourrures et quelques ustensiles et puis la salle soviétique et celle sur la grande guerre, qui est, en Russie, celle de 1940.

Sacha et Yula sont vraiment heureux d’avoir un visiteur étranger ; d’habitude, ils ne voient défiler que des classes turbulentes.   Au moment de signer le livre d’or, évidemment, je sors le feutre et ne loupe pas mon effet. Ces deux-là n’ont pas l’air au courant des façons de remonter vers le nord, mais ils ont tellement envie que je revienne que je crois qu’ils deviendront de précieux informateurs.En partant, je fais le détour pas l’aéroport. Des aéroports en rondins, ça ne se voit pas très souvent et à l’intérieur il n’y a pas foule ; je passe de salle en salle, c’est à se demander si c’est encore vraiment un aéroport cette grande cabane… mais je finis par tomber sur un jeune couple dans la salle météo. Ils ont l’air ravis eux aussi d’avoir de la visite ; ils me racontent qu’ici, les américains se ravitaillaient quand ils allaient bombarder l’Allemagne nazie depuis leurs bases en Alaska. On me confirme aussi, mais historiquement ça a moins d’importance, qu’il y a un vol par semaine pour Magadan, c’est pas cher et l’avion a une sacrée gueule, ça donnerait presque envie d’y aller tout de suite…

Je finis par reprendre la route mais le temps se gâte et avec la pluie, une fraicheur humide s’insinue partout. Je me réchauffe à l’intersection, cent dix kilomètres plus loin, au kafé de l’avant veille… et je reprends la route fédérale, vers Magadan.

Il pleut, sur la piste mouillée, je n’avance pas vite, je suis légèrement envahi par le vide sidéral, ces instants insolites où on aurait presque l’impression que la moto avance toute seule…La lumière baisse, il n’y a que des forets humides, je guette la ruine soviétique où m’abriter, mais je ne roule qu’au milieu des mélèzes.

Quand je trouve enfin ma ruine, je m’y précipite gaillardement, sans réfléchir…mais avec la pénombre, je n’ai pas deviné le bourbier juste devant. Embrayage, filet de gaz ; les pneus font ce qu’ils peuvent . J’essaye de sortir par le côté, erreur fatale, ça remonte ; l’arrière s’enfonce, le moteur touche, c’est bloqué.

En face, sur un grand parking, je repère un vieux semi remorque bâché ; je vais tenter de trouver de l’aide. Il n’a pas l’air commode ce routier rustique mais il voyage en famille, avec madame et le chien ; et madame, elle, semble mieux disposée. Alors, après un petit conseil de famille, on manœuvre le Kamaz pour y atteler la moto, mais ce n’est pas si simple, il est très long, pas question d’ embourber la remorque chargée… alors , madame arrête un quat’quatre, puis un autre, tout le monde s’active, mon embourbèrent pourrait devenir l’endroit à la mode, sur cette route presque déserte.

Je croyais discuter le coup avec la famille camion ; dans la famille camion, je voudrais le chien, tout ça…mais tout le monde reprend sa route et je n’ai plus qu’à planter la tente sur le grand parking vide, froid et humide.

Une journée à Seymchan


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Le matin, une fois l’hôtel vidé de ses chinois bruyants, je prends tranquillement mon café soluble accompagné de sablés pas tout neufs. Les gâteaux achetés en vrac dans les minimarkets, c’est une miniloterie ; frais et croustillants ou mous et rances , on ne découvre la surprise qu’au petit déjeuner, avec ses papilles gustatives. Une fois la collation ingurgitée, paré pour une digestion approximative, je pars mener l’enquête. Je pourrais chercher une compagnie de transport, mais elles sont basées à Magadan, me renseigner au bureau de police, mais il y a toujours un risque à se présenter spontanément au poste avec une moto pas très en règle. Je pourrais aussi aller au port, mais va t’on y comprendre mes histoires ? Alors, je me dis que la bonne idée serait de commencer par trouver quelqu’un qui parle français, ou anglais, et me voilà parti à la recherche des écoles. La première est une école de sport, mais quelqu’un m’emmène directement au collège où la directrice me reçoit dans son grand bureau. Entre les drapeaux de la fédération de Russie et un pataud petit blond collé, je lui expose mon cas… elle m’emmène dans la foulée rencontrer la prof d’anglais, rigide comme une prof d’anglais, mais qui m’écoute consciencieusement. Ce soir ou demain matin, elle espère me dénicher quelqu’un qui en saura plus. Pendant la journée, ils sont tous à la pêche.

Je rentre à pieds vers mon hôtel, longeant les immeubles soviétiques. L’hôtel est au rez de chaussée réhabilité de l’un d’eux. Les étages, eux, sont abandonnés, ouverts à tous vents. Ces barres d’immeubles ont été construites dans les années soixante, c’est parfois écrit dessus. Elles devaient permettre de loger les habitants des villages en bois dans des appartements chauffés avec tout le confort moderne ; des chiottes et l’eau courante. Quand le rêve soviétique s’est effondré, beaucoup d’industries se sont arrêtées, les goulags ont fermé et, petit à petit, tout s’est vidé. Des répliques d’Artouk jalonnent tout mon parcours.

Seymchan se porte plutôt bien, la mairie à colonnades est parée du joli vert des gares transibériennes, on croise même quelques maisons anciennes encore debout.


Un flic m’arrête, me contrôle ; normal, peu de touristes viennent s’égarer ici. J’en profite pour poursuivre mon enquête, il me dit qu’à sa connaissance, il n’y a pas de circulation sur le fleuve l’hiver; trop de cailloux, trop de bout de bois, il n’y aurait, semble t’il, que des motoneiges qui s’y aventurent… des motoneiges… je note ça dans un coin encore actif de mon cerveau, on ne sait jamais…après tout, ma moto est un peu un scooter des neiges avec ses jolis skis en ferraille. Dans la foulée, je pars faire un tour au port. Autour de deux vieilles grues s’amoncellent d’innombrables carcasses de bagnoles, camions, bateaux, containers rouillés ; ça sent l’intense inactivité. D’ailleurs, il n’y a presque personne ici ; juste deux mecs en bleu de travail que ma présence indiffère totalement. Ils ne me sont, comme prévu d’aucun secours mais l’endroit vaut le détour. La ville a aussi son vieil aéroport  avec paraît-il, un avion de temps en temps pour Magadan, je note ; toute information est bonne à saisir au vol. Le mari de Tamara, qui gère l’auberge, vient d’Azerbaidjan, il est venu travailler ici pour l’argent… ah bon ? Il y a de l’argent, ici… comme ça, au premier coup d’œil, j’avais pas remarqué. Grâce à mon petit carnet et mon crayon facétieux, je fais ami avec tout le monde et je note bien les numéros, je n’arrive pas encore à vraiment m’imaginer quand et comment je reviendrai à Seymchan, mais j’aurai glané toutes les infos qu’il était possible de dénicher en une journée… Demain, si le ciel reste dégagé, je pourrai repartir avec le sentiment de la mission accomplie…

Bifurquer vers Seymchan


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Le lendemain, sur le gentil petit rythme du mec pas pressé d’arriver au terminus, je reprends la route, suivi par un ciel sombre qui finira par me dépasser en déversant toute sa misère sur ma gueule. Les villes en ruines se succèdent……jusqu’à un carrefour où se dresse fièrement coloré, un kafé tout neuf, un vrai comme sur la route de Moscou à Vladivostok ; je n’en avais pas vu un si joli depuis des milliers de kilomètres. J’y reste deux heures en attendant que l’éclaircie revienne ; conversations embryonnaires habituelles, borj et poulet pané, puis je prendrai la bifurcation vers Seymchan. Cette petite ville cul de sac, à une centaine de bornes au nord de la route fédérale, c’est le port d’embarquement sur les péniches qui remontent la Kolima vers le nord. C’est sans doute d’ici que partent les camions qui roulent sur la glace du fleuve en hiver. Je suis venu pour enquêter, connaître les horaires de clôture, les périodes idéales…mais à l’hôtel, malgré Google Translate, l’auxiliaire indispensable du voyageur moderne, personne ne comprend quoi que ce soit à mes projets insensés…ça ira peut-être mieux demain…

Esméralda et Dragon Ball Z


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Les trois coréens se sont donc tapé le parcours héroïque. Ils ont, disons, une bonne vingtaine d’années et sont en train de tourner en boucle dans le secteur des Os pour s’offrir la collec de toutes les pistes boueuses. Sur les trois, il y en a un, genre beau brun athlétique et polyglotte, qui de toute évidence est le chef de la bande, les deux autres, plutôt binoclards boudinés, ont moins de prestance et en plus ils lapent leurs soupes très grossièrement. Dragonball me propose de les accompagner pour la suite ; c’est très gentil de sa part mais départ à l’aube et esprit de groupe, ce n’est pas ma tasse de tchaï ; alors je décline l’offre poliment. Je voudrais profiter de cette étape pour prendre une dizaine de douches et me reposer un peu après les trois cent bornes humides de la veille. Et puis, il faut bien reconnaître que, quand je vois leurs photos de motos embourbées jusqu’à la selle et que je les compare avec mes clichés, mes collines flamboyantes couvertes de mélèzes dorés, je me dis que ce que j’ai raté ne me manque pas vraiment. Anatoli m’a rejoint le matin ; il est électricien et a l’air de s’ennuyer un peu… à chaque fois que je veux l’inviter à boire une soupe grasse au kafé d’à côté, il insiste toujours pour payer l’addition. Alors, je lui dis que la prochaine sera pour moi, mais il me refait le coup. Il me dit que si un jour il vient me voir, je l’inviterai à mon tour… Anatoli n’a quitté Suchuman qu’une fois dans sa vie… mais il faut bien reconnaître que si tous ces russes, débordants de bienveillance, qui m’ont dit la même chose depuis quatre ans, s’ils débarquent chez moi, un jour, tous en même temps, je devrai sans doute faire un crédit sur vingt ans, hypothéquer ma maison pour les inviter tous comme ils le méritent…

Le ciel a fini par se dégager et un doux soleil d’automne à donner de l’allure à cette journée. Je reprends la route de bon humeur et bien décidé à faire une courte étape.

A la station, pendant que je fais mon plein, un tzigane qui était venu me parler devant l’hôtel me demande si je peux l’emmener à Yagodnoye, cent kilomètres plus loin. La voilà la providence, je vais l’emmener là où il veut et j’y passerai la nuit. Pendant qu’il s’accroche à moi comme une vierge effarouchée, je commence à rêver à mon étape tzigane…on fera un feu devant la roulotte, son père, édenté comme lui, mais très classe quand même, nous jouera des airs de guitare pendant que sa sœur ténébreuse à tomber, dansera pour moi autour des flammes avant de lire mon avenir dans les sillons graisseux de la paume de ma main.

Il s’accroche un peu trop, mon gitan ; le froid, la trouille… alors à mi-parcours, je lui propose une pause pour se détendre. Il descend tellement fébrilement de la moto qu’il me la fout par terre et puis, à peine relevée, le voilà qu’il arrête un camion et me laisse en plan avec mes rêves de soirée tzigane ; je continue à rouler dans cette douceur d’automne, regarde si je ne le vois pas quelque part, je fais même le tour de Yagodnoye, qui est une vraie petite ville avec tout en bon état… mais je continue encore…je finirai par planter la tente sous un bouquet de bouleaux, au milieu des bouteilles plastiques, dans le jardinet abandonné d’un immeuble soviétique en ruines, au bord de la route, loin des roulottes et des danses gitanes… gigantesque dégringolade dans mes phantasmes d’aventures romanesques…

La route des os


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On appelle la route qui relie Yakutsk à Magadan, la route des os…c’est en rapport avec le nombre de prisonniers du Goulag qui sont morts sur le chantier de sa construction. Depuis qu’Obiwan Kenobi est venu faire son film à moto du temps où il s’appelait encore Ewan Mac Gregor, cet itinéraire est devenu une sorte de nouveau Paris Dakar ; une Mecque pour les motards acharnés de la piste. La route de Magadan a été bien refaite ces dernières années,mais il reste un tronçon d’origine avec plein de boue et des passages de rivières, il démarre juste avant l’auberge « Konfort », évite Ust Nera par le sud et rejoint la piste principale plus loin. Mon conseiller enduriste suisse, qui connaît bien toutes les pistes de la région, m’avait vivement déconseillé de prendre ce raccourci seul avec ma vieille béhème chargée… mais arrivé au carrefour, j’ai quand même eu une hésitation intense, un pincement au cœur, une éraflure à mon orgueil de vieux pistard qui s’était tapé la piste de Gao tout seul… mais c’était il y a quinze ans et je n’aurais peut-être pas dû le faire, même à l’époque. Quand j’ai croisé les slovaques, j’ai compris que finalement je n’avais pas eu tort… ils ont tenté un petit bout puis on fait demi tour. Les pistes infernales en solitaire, il faut les tenter quand c’est l’unique route sur la carte et que donc, inévitablement il y aura du passage de camion… sinon, en solitaire, on risque bien d’ajouter quelques ossements aux fondations de la route et même fatigués, mes os, cette année, je vais essayer de tous les ramener entiers…

Vers Sushuman


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En quittant Artouk, je savais que ce serait une étape longue, humide, un peu boueuse sans trop de choix pour varier le programme… rester à Artouk et finir comme Pavel ? Faire une étape plus courte ? Pour camper dans la boue : non, je voudrais un étape avec une douche… je préfère me concentrer et tirer ma trace au milieu de celles des camions. Les collines sont embrumées et on ne croise que des villages effondrés. On y devine parfois une certaine agitation de camion, sans doute que des Pavel rôdent dans toutes ces ruines pour récupérer bouts de charpentes et ferrailles…J’aligne finalement les bornes avec une certaine allure, j’en aurais presque oublié les risques de panne. Une petite fumée sous la colonne de direction me ramène à cette réalité-là, une odeur de plastique fondu qui sent l’agonie du faisceau électrique. Je m’arrête au bord de la piste, je commence à démonter fébrilement le réservoir. Il ne faut jamais oublier qu’en Russie, on n’est jamais seul longtemps… dix minutes plus tard, je me retrouve attelé à une jeep Uaz, à peine dix kilomètres plus loin, au bout d’un chemin de traverse, on me dépose dans un village avec un grand garage à autobus… je commence à comprendre la durée de vie des villages ; tant qu’y persiste une activité, quelle qu’elle soit, ils survivent, sinon, ils retournent à la terre et ,accessoirement, à Pavel et son camion… Pendant qu’on m’offre le thé avec une barre chocolatée, un jeune soldat, commence à s’attaquer aux câbles fondus. Une demi heure après, je recharge et je repars. Je ne sais pas combien de temps tiendra cette rapide réparation au Chaterton mais j’arrive à terminer mon étape de trois cent bornes avant la nuit. A l’entrée de Suchuman, je rencontre Anatoli, motard russe en Kawasaki KLR…. Il m’emmène jusqu’au centre de cette bourgade d’immeubles tristes dans celui qui fait office d’hôtel, j’arrive juste à dénicher un plumard avant trois jeunes coréens crottés, à peine sortis de la route des os et qui devront camper dans le square humide juste en bas.

Artouk


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Sur le pont, du matin à la nuit tombante, on bosse sept jours sur sept pendant cinq mois, quant aux deux ingénieurs ils ont cinq jours de congés tous les deux mois ; ça bosse dur sur la routes des os. Le soir, c’est séance de musculation avec des essieux de camion, puis banya avant le repas. L’hiver, les ouzbeks rentrent chez eux et les ingénieurs sortent les costards cravates, rangent les frusques poisseuses et retournent concevoir les prochains ponts dans des bureaux bien chauffés. Quant à moi, je ne vais pas attendre l’inauguration du pont pour aller voir à quoi ça ressemble, juste un peu plus loin…à Artouk…

Vassili m’avait parlé d’une ville fantôme, il avait parfaitement raison, par contre, en ce qui concerne l’auberge, les appartements, il n’y a rien qui y ressemble, quand c’est vide, c’est détruit, effondré, mangé par la végétation, il n’ y a presque plus rien à Artouk ; le café, la station, le grand bain public, même le poste de police ; tout est en ruines. Les petites maisons autour sont toutes effondrées, seuls restent debout la mairie avec son Lénine toujours fier malgré le terrible destin d’Artouk qui a tout perdu avec la fin de l’Union Soviétique. Une grande usine de cabines de camions Tatra faisait vivre toute la petite ville. On devine qu’elle avait belle allure ; je me glisse dans ses rues vides et boueuses à la recherche de l’auberge et je croise Pavel, au volant de son van Toyota. Il parle beaucoup et on ne se comprend pas vraiment, mais il m’explique bien vite qu’il n’y a plus d’auberge depuis longtemps, qu’il n’y a plus rien à Artouk.

Mais en Sibérie, il y a des solutions à tous les problèmes, alors il m’emmène dans un grand bâtiment où Dima, un émigré Ouzbek, pose du lino et des plinthes. C’est chauffé, je peux m’installer où je veux dans les pièces vides, je pose donc mon paquetage puis je suis Pavel pour ranger la moto dans un garage. J’arpente seul les rues vides jusqu’à la fin de l’après midi puis je croise à nouveau Pavel au volant d’un vieux camion Kamaz ; il me propose de grimper. Avec un mot saisi au vol de temps en temps, on arrive vaguement à reconstituer des conversations. Pavel vient de Moldavie. Y’est-il né ? Ses parents ont-ils subi un transfert de population sous Staline? Je ne le saurai jamais…il a soixante sept ans, il a eu un infarctus et avec son camion, il s’active dans la ville fantôme. Il charge dans sa benne des ruines effondrées, il récupère le bois pour chauffer quelques maisons encore debout puis va balancer le reste dans une décharge à la lisière de la forêt. C’est comme si Artouk s’autoalimentait. Pavel stocke des pneus pour son Kamaz dans les banyas publics en ruines, des amortisseurs dans une petite maison vide et il a remis en service quelques serres, chauffées aux débris de charbon et de charpente… Il y fait pousser, entre deux airs d’accordéons, des tomates, des cornichons, des choux, des patates et des fraises des bois, puis après un petit solo de trompette, il me ramène dans ma grande pièce vide et chaude. Il y a comme un air de fin du monde dans la vie de Pavel… il a tout organisé dans et avec les ruines d’Artouk.

Il y a un seul immeuble qui semble presque neuf, tout au fond du village, je crois que c’est un sorte d’hôpital psychiatrique, Pavel mime le débile baveux, ça fait envie… demain, je crois que j’essayerai de partir à la première heure avant d’être happé par la ruine…

La vie sur le pont


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Juste avant le nouveau pont de Denys, il y a une route en terre qui part vers le nord… sur une de mes cartes de Sibérie, elle n’existe pas et sur l’autre elle est bien tracée en rouge, comme une autoroute ; ça m’avait terriblement intrigué. On dirait qu’elle existe donc, mais c’est loin d’être une autoroute… Denys m’explique qu’elle est toute pourrie, qu’il ne faut pas aller par là, que c’est juste une piste pour les camions en hiver…serait-ce un nouveau défi pour les obsédés de la performance ? Cet itinéraire mystère vers le cercle polaire mériterait qu’on s’y intéresse un jour…mais pas tout de suite, j’ai des skis à récupérer à Magadan avant les premières neiges…

La nuit, l’hiver prend ses repères et le petit matin commence à givrer. On m’a fait un topo sur la suite, qui d’ailleurs, ne ressemble pas du tout à ce qui est indiqué sur mes cartes. Encore des cartographes amateurs, comme c’est si souvent le cas. Pas beaucoup de logements ni de postes d’essence pendant les quatre cent prochains kilomètres. Une sorte d’auberge à quarante bornes puis plus rien pendant trois cents. J’opte donc pour la petite étape avant la grande. Il paraît qu’à Artouk, pour faire étape, ce n’est pas vraiment une auberge ; dans la ville fantôme on ne louerait pas un lit dans une chambre collective, mais plutôt des appartements complets dans des immeubles vides… quelle curieuse étape en perspective. Ce n’est pas loin, alors je prends le temps de laisser le soleil réchauffer l’atmosphère puis d’accepter un repas de plus et, en pataugeant dans une ratatouille linguistique indéfinissable, de parler avec les ingénieurs, Denys et Vassili, de la Russie, de Dieu, de l’or et des poubelles. En partant, les quelques hésitations à l’allumage que j’avais pressenties la veille ont décidé de confirmer l’essai. C’est reparti pour une révision ; carburation, allumage, c’est toujours la même chose et les chaos de la route puis les nuages de poussières n’aident jamais vraiment la préservation de la mécanique. On finit par trouver quelques défaillances puis… cette journée est tellement douce ; si on allait se balader en camionnette Uaz, sur les collines alentours ? Vassili me montre des ruines de villages fantômes qui naquirent et moururent au gré de la prospection aurifère, il s’offre un plongeon dans l’eau glacée puis Denys nous emmène voir le soleil rasant les collines dorées sur les hauteurs. Nous ne croisons pas d’ours, mais on me rappelle encore d’y faire attention si je plante la tente. Je pourrais leur dire que je connais le problème, qu’en France aussi il y a des ours, au moins trois dans les Pyrénées et quand un chasseur en dégomme un, le ministre de la transition écologique va le remplacer par un magnifique plantigrade racheté d’occase à la Pologne, mais je ne suis pas certain qu’ici, on comprenne la démarche.

Ce soir samousas ousbeks et banya et demain, on verra bien comment la moto démarre et le temps qu’il fera ; je me sens prêt à glisser dans le rythme de la construction du pont, bercé par le groupe électrogène qui ne s’arrêtera qu’aux premières neiges, à la fin du chantier…

Après Ust Nera


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Au petit matin du lendemain à Ust Nera, il flotte sur les montagnes brumeuses comme une prémonition hivernale. Cette nuit, pour la première fois de l’année, le thermomètre a taquiné le zéro . Plutôt que de m’engager trop tôt sur cette nouvelle étape, je tente de partir à la recherche de mon porte-clés. En espérant que pendant ce temps, les nuages partiront ailleurs . Perdre quelque chose, c’est  comme la panne ou l’accident, une occasion parallèle de faire connaissance . Avec une formule polie imprimée sur mon téléphone , je visite plusieurs fois tous les commerces du quartier…sait on jamais, quelqu’un pourrait avoir déposé ça quelque part …quelques uns se renseignent, donnent des coups de fil. Mais je ne saurai jamais où sont tombées ces foutues clés. Le temps passe et le ciel se dégage. Il est temps de faire le plein et d’aller voir un peu plus loin. Le fond de l’air est frais,  la piste humide et parfois un peu boueuse longe une rivière qui serpente tristement au milieu des gravats. Il y a quelques exploitations minières plus rutilantes que les ruines de Ust Nera. Toujours interdites d’accès par une barrière et un mirador. J’essaye par curiosité de demander si on peut boire un café, mais il ne faut pas rêver, on ne laissera jamais un étranger tout crotté rentrer là dedans , c’est aussi stratégique qu’une base atomique .plus loin, il y a un pont en construction, je discute un peu avec les ouvriers ouzbeks qui me proposent de boire un thé chaud  au campement. Je sors mon petit carnet , on m’amène à manger , Denis, l’ingénieur, me fait visiter le chantier , il me montre les nouvelles technologies de béton à la limaille de fer.  On finira par m’inviter à partager le repas, puis à profiter du banya et, finalement, tant qu’on y est , à passer la nuit dans un container bien chauffé…

Ust Nera


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Ust Nera ne ressemble vraiment pas à grand’chose, ancien Goulag, mines d’or, mais en apparence, comme ça, en arrivant, on ressent plus l’esprit goulag que les dorures… une avenue goudronnée et quelques rues perpendiculaires en terre avec des barres d’immeubles posées sur plots, à la sibérienne. Des bouts d’usines cassées, de la poussière et des montagnes tout autour. Certains immeubles sont abandonnés, à moitié en ruines, d’autre non, pourquoi l’un, pas l’autre, voilà un de ces questionnements fondamentaux qui s’évaporent à l’étape suivante… tout au bout de la rue principale, il y a des bâtiments plus neufs avec des monuments devant… ça doit être des installations militaires, ou les bureaux des mines, je ne sais pas trop, je ne me suis pas attardé dans ce coin-là. L’hôtel est au milieu de l’avenue principale, à côté de la poste, de la banque, de la station de minibus Uaz et de quelques commerces. Le seul intérêt de cette étape, c’est le bain chaud… Quand j’ai garé la moto au milieu de tout ça, il y avait un peu de l’embouteillage, autant devant qu’à la réception de l’hôtel. J’ai dû monter tout mon paquetage au troisième étage et quand j’ai voulu aller déplacer mon canasson, je n’ai plus trouvé les clés. Faut-il que je larmoie sur les défaillances de la mémoire, même si tout petit déjà, j’oubliais mes affaires. Faut-il que je batte ma coulpe, que je maudisse ces étourderies, que je mette des post it partout, que je me tatoue chaque action pour ne rien oublier ? En attendant, méfiant comme la fouine, dans cette sinistre cité minière, je me suis dit que si quelque Tchétchène mal intentionné avait récupéré la clé sur le contact où j’aurais pu aussi l’avoir oublié, j’ai déplacé la moto derrière l’immeuble et j’ai démonté le contacteur ,mais je n’ai pas mis l’antivol puisque je n’ai pas sa clé non plus… c’est d’ailleurs surtout cette clé-là, le problème vu que l’autre, j’en ai un double… je pourrai donc repartir d’ici vers d’autres cités aussi joyeuses…

Avant Ust Nera


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Ce qui m’avait plu dans ce resto de bord de route, c’est qu’il y avait des blinis, les crêpes russes et ça fait une semaine que j’en rêvais. Les petits déjs au goulash, ça n’a jamais été mon truc. Une nuit pluvieuse a considérablement rafraîchi l’atmosphère. Mais l’idée d’un café brûlant avec des crêpes me soutient le moral pendant tout le rituel de pliage du camp qui n’est jamais très excitant quand tout est mouillé. Pas de chance pour les crêpes matinales, à huit heures, c’est fermé… j’ attendrai deux heures, le temps de faire sécher la tente, de resserrer quelques boulons et de discuter avec les premiers arrivants mais dès l’ouverture, je m’offre la triple dose et je repars revigoré sur la piste balayée par des bourrasques qui sentent déjà l’hiver. La montagne est encore un peu plus, comment dire ; montagneuse, c’est le mot exact… le vent dégage l’horizon et chasse les nuages de poussière quand je croise les camions… Avant Ust Nera, il y a un petit bled de maisons en bois à côté d’un pont tout neuf, je m’y serais bien arrêté, mais il n’y a rien dans ce village pour loger les gens de passage, pour le seul vrai hôtel il faut aller à Ust Nera… Alors j’y vais, puisqu’il n’y a pas d’autre choix…il est temps que je prenne un bain chaud …

Adieu, auberge « konfort »


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A l’entrée du kafé, il y a une affichette « gastinitza Konfort »… l’auberge Confort… j’ignore s’il s’agit d’une réclame pour un lointain collègue ou si c’est bien le nom de cet endroit merveilleux. Pour moi, quoiqu’il en soit, ici, ça restera « l’auberge Konfort ». Il y a même un banya, le sauna russe, il est très rudimentaire et je n’ai pas eu le temps de l’essayer.

Mon pote Eugène me propose de le mettre en service pour le soir. Après deux nuits, je fais déjà partie des meubles. On prendrait vite ses habitudes ; le petit bureau face à la fenêtre, la vue sur la cabane à merde, quoi rêver de mieux pour l’inspiration. Mais entre l’envie de refaire sa vie dans un endroit sans nom et celle de toujours reprendre la route, je prends toujours la même décision. Maintenant qu’il y a de l’essence, il n’y a plus aucune raison de m’incruster…

La grande piste poussiéreuse continue de se dérouler entre plaines et collines. Après une centaine de bornes, sur la droite, il y a des constructions neuves, comme une petite ville, il y aussi de gros bâtiments industriels et un portail gardé à l’intersection, derrière un poste à carburant. Sans doute un mine d’or ou de diamant…

J’y retrouve, arrêté à la pompe, un des camionneurs à grosse nuque de l’avant veille. Il est en train de picoler à la vodka dans sa cabine et me propose de trinquer avec lui. Je n’ai pas le droit de refuser son kérosène que, bien entendu, il faut boire cul sec… et ses gobelets, c’est pas des dés à coudre, c’est des culs de bouteilles plastiques découpés à l’arrache. Il veut ma mort ce monstre… je refuse poliment la deuxième soupière en acceptant mon statut de françouss p’tite bite et tout c’qu’il veut… Trente bornes plus loin, il y a un kafé, je crois qu’une petite soupe me fera du bien…

Juste avant, j’ai croisé deux Slovaques sur des bécanes encore plus rustiques que la mienne… une MZ d’avant le déluge et une Honda CX 500, customisée grand raid de manière très approximative… on discute voyage, comme toujours dans ces cas-là et puis je les laisse repartir… le coup de vodka m’a latté la tronche et je vais camper dans le coin ; ce sera plus prudent… Je les retrouverai peut-être à Magadan, avec l’américain, et on fera une fiesta d’enfer…

Quand je me pointe au kafé, mon routier rustique est déjà là et visiblement, il a mal digéré son dernier shoot… la nuque encore plus rouge, les yeux encore plus enfoncés, déjà qu’il ne ressemblait pas à grand chose, là, il touche le fond. Heureusement, il n’a même plus la force de me brancher. Je peux boire tranquillement ma soupe et m éclipser pour prendre le temps de trouver un endroit ou planter mon campement.

Je trouve un bord de rivière avec un petit banc de pécheur et la table au même format. Je vais même pouvoir dessiner un peu… il y a tellement de moustiques que je garde tout mon équipement, cagoule comprise… je laisse juste dépasser les doigts pour tenir mon cayon… je n’ai jamais vu autant de moustiques sur des doigts…

Attente à la pompe


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La seule chose que je ne trouve pas, dans ce hameau iddylique, c’est de l’essence… juste du gasoil, la pompe est vide et la suivante à deux cent cinquante bornes…peut-être demain matin ; l’étape s’est imposée d’elle même.

Au milieu de l’agglomérat, il y a une cabane à quatre lits qui fait office d’auberge. A mon arrivée, Génya, Eugène en traduction, m’a aidé pour m’installer puis posé les questions habituelles; est-ce que j’ai un fusil, est-ce que j’ai vu des ours, avec la gestuelle qui va avec… et puis d’où je viens, où je vais, mon âge, mon métier…là je sens l’ouverture et je sors mon carnet de croquis.

Eugène en voudra une plus grande avec de la couleur, si l’essence n’arrive pas, je sais que je peux traîner dans ce lieu de rêve…

En attendant la livraison d’essence, on m’a allumé le petit poêle et je peux travailler tranquillement, chaleur, calme, repos… et quelle jolie vue par la fenêtre; des gravats de charbon, la baraque des chiottes et la cabane d’Hussein, le cuistot Ousbek. Derrière les chiottes, on a creusé un grand trou dans lequel chaque jour on balance des montagnes d’assiettes en plastique ; quand c’est plein, sans doute qu’on rebouche et qu’on creuse un nouveau trou juste à côté, comme pour les chiottes…ça économise l’eau , le plastique; pas de vaisselle.

Plus tard, dans mille ans, il y aura un étrange gisement sous le sol du bistrot qui n’existera plus, mais on me l’a déjà dit ; c’est grand par ici, il y a toute la place qu’on veut et puis « recyclage » ce n’est pas traduit dans le téléphone…

repartir…


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Une centaine de kilomètres de ligne droite entourée de mélèzes et puis, dans la trouée, apparaissent des montagnes La route se met à sillonner le long des rivières, traverse quelques vieux ponts de bois, monte et descend… elle s’offre sous toutes les textures : cailloux, terre, mouillé, pas mouillé, visqueux ou poussiéreux, flaques ou galets, mais dans l’ensemble, c’est de la très bonne piste, presque de la route, il ne manquerait que le bitume.Sur ces chemins lointains, on ne goudronne pas, on remblaye au fur et à mesure. A intervalles réguliers, sont garés des engins de chantier et des gros tas de gravats. Dès que les ornières ou les trous la ramènent trop, on rebouche et ça finira bien par se tasser tout seul, après le passage des engins. Les motos, sur les pistes à trous, elles slaloment, sur la taule ondulée, on lève les fesses, mais quand on a déversé là-dessus des gros tas de sable, de terre bien meuble ou de gravier, ça complique. Mais les rois de cette route, ce sont les camions, pas vraiment les motos qui n’ont qu’à s’adapter.Elles sont bien jolies ces montagnes mais on y croise pas grand monde… ma seule halte sera dans une sorte de hameau, avec une vague usine de je ne sais quoi et un garage à camion, seul lieu de vie sur cette étape montagneuse. Je m’arrête, besoin de repos… On y transforme un vieux custom en sidecar improbable, c’est l’occasion de lier conversation…Il n’y a que des gros bras tatoués, avec des petits fronts et des grosses nuques écarlates, mais on m’offre néanmoins des œufs durs et du thé. On a du savoir vivre entre gens de la route, quelque soit l’épaisseur du front.

Je tente quelques caricatures, c’est toujours bienvenu pour meubler, mais l’ambiance ne m’enchante pas et je préfère reprendre la route… Le ciel se dégage, les paysages sont de plus en plus beaux, mélèzes jaunissants, grandes plaines moussues de lichens mais le crépuscule pointe son nez et pas un bâtiment à l’horizon.

Entre la forêt avec ses ours et la plaine, ses marais humides, je n’ai pas trop le choix. Alors je roule jusqu’à ce que je trouve sur la droite un petit agglomérat informe de maisons en bois, de conteneurs, de cabanes de chantiers, de carcasses de camions… c’est l’aire de repos du coin, auberge, café, garage, station et même wifi… on trouve tout dans cet endroit qui n’a l’air de rien…

La pluie revient sur Khandiga


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Le lendemain, ça flâne, à l’internat. Pavel rapplique vers onze heures et nous voilà partis en quête de quelques accessoires, fusibles ou relais qui pourraient me dépanner plus loin.L’horizon s’assombrit et le tonnerre gronde, mais nous continuons, impassibles, à arpenter sans succès les boutiques de pièces détachées. Khandiga , bien que marquée en caractères gras sur la carte, n’a pas grand chose à proposer. Je change quand même un peu d’argent, je sais qu’après, il y a beaucoup moins d’agglomérations le long du chemin et si un ours me rackette, il vaut mieux avoir un peu de monnaie dans la poche.

Le ciel s’éventre et la pluie tombe dru… on se réfugie dans notre resto ouzbek favori.

Pavel me raconte un peu sa vie, les grands chantiers souterrains dans les mines d’or, cinq cent bornes au nord ; le froid, l’ennui, les congés deux jours par mois avec pour seule perspective, une virée à Khandiga, qui aux yeux des mineurs deviendrait une sorte de Las Vegas où venir claquer sa paye… mais où donc ? Je m’interroge ; on a déjà du mal à y trouver des fusibles pour la bécane !Le frère de Pavel débarque du nord, il passe le prendre avec un gros camion Kamaz pour l’emmener au boulot, là bas, à la mine du nord. Pavel a le regard transparent d’un gamin qui a encore tous ses rêves en stock derrière les yeux, son frère a le regard obtus de celui qui ne rêve plus à rien depuis longtemps, l’allure avachie, le bide pointé vers les flaques… Leur programme c’est biture familiale, je décline poliment l’invitation qui sent grave le piège mortel alors que moi, je suis prêt à repartir.

L’orage à cédé la place à un ciel de traine… au loin ça s’éclaircit déjà… demain, je pourrai aller voir un peu plus loin comment la piste a résisté à l’orage…d’après la carte, il n’y a pas grand chose avant trois cent kilomètres…L’aventure commence t’elle après Khandiga ?

Pavel le magicien


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Pavel est arrivé le cœur léger dans la fraicheur relative d’une fin d’été sibérien. Internet était revenu à quatre heures du matin, j’avais été averti par une petite clochette de reconnexion qui m’avait extirpé du sommeil. Mais j’avais eu les informations que j’attendais et nous avons pu nous jeter sur les zones suspectes. Sous le contacteur à clé et dans la commande au guidon droit, quelques fils bien fatigués avaient commencé à se surchauffer l’un l’autre. Pavel était sur son petit nuage, pour lui qui a l’habitude de tripatouiller des camions souterrains géants, ma moto, c’est un peu un playmobil. Il s’éclate, jubile, se régale, fouille dans tous les coins ce qu’on pourrait bien régler encore. Il repère quelques suintements louches, quelques câbles fourbes et en fin de journée, quand l’arrivée de la fraicheur et de l’obscurité nous fait ranger les outils, il m’a déjà concocté un programme pour le lendemain. Heureusement qu’il n’est, lui aussi, que de passage à Khandiga, parce que j’aurais sans doute passé l’hiver ici…  
    Mais, une fois revenu le printemps, je serais reparti d’ici avec une moto toute neuve…

Du ferry au collège…


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Le lendemain, je me suis réveillé à sept heures, au son du chargement de camions du premier bac. Je me lève tranquillement et je vais prendre un café chez mes voisins d’en face. Aliocha voudrait aussi sa caricature et aussi, tant qu’on y est, celle de son neveu. Grâce aux technologies modernes, nous discutons de nos vies, de nos métiers ou de nos familles, de l’islamisme et du retraitement des déchets. Aliocha  croit arriver à me convaincre qu’en Russie ça n’a pas d’importance… et sa preuve est irréfutable, « écologie », ce n’est pas traduit dans son téléphone russe !

On laissera passer la petite barge de dix heures pour prendre le gros bac de onze heures trente, Aliocha y tient beaucoup, c’est celui dont il tient la caisse, d’ailleurs il tient à m’offrir le voyage pour me remercier de tous les dessins.             Sur le bateau, on m’invite à traverser dans le poste de pilotage, mais aussi à caricaturer la moitié des marins.
On me priera ensuite de venir me restaurer au réfectoire du bateau mais je vais aussi caricaturer la cuisinière, une rondouillarde babouchka rougeaude et le capitaine, un beau et solide gaillard au regard d’acier.

Je repartirai le cœur léger, avec une douce impression que le monde m’appartient…

Quelques minutes plus tard, dix kilomètres avant Khandyga le moteur s’arrête net et là, soudainement, plus rien ne m’appartient…

Deux minibus Uaz gris s’arrêtent, un dans chaque sens, j’ai déjà commencé à chercher, j’imagine une panne anodine, une cosse débranchée, mal fixée, mais je ne trouve rien. Alors, Nikolaï qui, avec madame, va dans la même direction que moi, propose de me tracter jusqu’au garage de la bourgade. Arrivé devant, le doute m’assaille, je ne le sens pas ce mécanicien rustique et je demande à Nikolaï si il peut me tracter jusqu’à l’auberge du village.           La malédiction s’acharne, c’est complet et il n’y a pas de solution de secours…

Mais madame Nikolaï enquête au téléphone, pendant que monsieur son mari explique mon cas à un client de l’hôtel, vivement intéressé par mon cas. Pavel est Ousbek et mécanicien sur les camions souterrains qui travaillent dans les mines… il propose de venir me filer un coup de main devant l’internat du collège où on m’a trouvé une place.

Côté panne c’est un peu le désespoir, pourtant, l’un comme l’autre , on se dit que ça ne peut pas être grave. Alors nous allons bouffer dans un café Ouzbek, histoire de rester en famille et nous planifions nos soirées, il va chercher des solutions sur Internet et moi je vais essayer d’activer mes contacts au pays en espérant qu’ils soient déjà levés… mais soudain, vent de panique dans toute la ville ; il y a une panne Internet. On ne parle plus que de ça, Khandiga n’a plus sa fenêtre sur l’extérieur, sa bouée de sauvetage pour une jeunesse en mal d’ailleurs… Nous nous replions chacun vers nos couchages, on se sent abandonnés, prisonniers d’une réalité restreinte, comme si c’était la fin du monde…

Au bord de la Lena


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La route s’était dégagée, aérée puis s’était arrêtée au bord d’un grand fleuve.

Il y a un bac ; ce n’est même pas inscrit sur la carte.

Arrivé là, je n’ai pas hésité une seconde, plutôt que de me précipiter pour traverser, je me suis posé juste à côté, là où crèchent Alexandre et Kolia. Je ne sais pas exactement quel est leur boulot, mais ils habitent là, dans un charmant container monté sur un vieux Kamaz. Je me suis dit que passer la soirée avec ces deux pieds nickelés, ça serait mieux que tous les motels de Russie. Manquant considérablement de conversation, je me suis replié sur l’option caricature qui restera à tout jamais ma botte secrète… éclats de rires édentés, friture de fleuve fraichement pêchée et arrosée à la vodka. Je me suis replié poliment quand ils sont passés à la bière, amenée par Aliocha, le troisième Pied Nickelé…il m’avait bien semblé qu’il en manquait un…

De Churachoa à plus loin…


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Churaocha, une petite ville anonyme avec un hôtel qui n’en est pas vraiment un… au premier étage, des bureaux, au second, des salles vides et quelques chambres à cinq lits… ça ira très bien pour une nuit, même si il n’y qu’un filet d’eau jaunâtre au lavabo des chiottes. Je suis à cent soixante kilomètres de Yakutsk et je prends mon temps… Le matin, je vais dans le village chercher un petit déjeuner, de la viande et du choux, ce n’est pas de la viennoiserie mais ça va me tenir au corps.

Les bureaux du premier, au vu des photos affichées, ça doit être un ministère de la chasse ou quelque-chose comme ça. Il semble bien, que tout comme Maxime à Yakutsk, on me demande si je voyage seul et sans arme, c’est à cause des ours, il faut bien avouer qu’à deux et sans armes, ils n’auraient plus qu’à se tenir à carreau, les plantigrades.

Il fait beau, la route n’est pas trop fréquentée et c’est très bien, parce que les croisements dans la poussière on ne s’y habitue jamais… le sol est recouvert d’un subtil mélange ; un tiers sable, deux tiers gravier, il suffirait de saupoudrer de ciment un jour de pluie pour avoir un béton parfait.

Dans les cimetières fleuris, se côtoient des tombes traditionnelles en forme de petite maison, et celles de l’époque soviétique avec faucille et marteau et puis celles en ferraille moins jolies mais plus recyclables, des tombes constructivistes. Je m’y offre une pause de plus… les cimetières avec vue sur la campagne infinie sont des lieux privilégiés où l’on entend que le chant des oiseaux, pas un téléphone, pas une télé de merde, ça donnerait presque envie d’être mort…

Au bord du chemin, une carcasse de cheval est disputée énergiquement par les milans, les buses et les grands corbeaux… je m’arrête quelques instant, non pas que l’odeur soit euphorisante, mais le balai des oiseaux et leurs discussions animées au dessus de ma tête me change encore d’ambiance sonore…juste oublier la téloche des cafés de bord de route…

Parfois une bagnole s’arrête, on échange quelques mots que personne ne comprend, mais finalement quelle importance, on se sert la louche, on se congratule et on reprend nos routes et nos vies…


Vers cinq  heures, je m’offre une pause dans une jolie prairie avec les ruines de ce qui semblerait être une ancienne exploitation agricole. Il fait doux, c’est un bel endroit mais je trouve que c’est un peu tôt pour l’étape, alors je continue… juste un peu plus loin, je me cale sur juste une heure, histoire de trouver une autre prairie… mais un peu plus loin, c’est là que je trouve le tronçon sableux. Les renseignements qu’on m’avait filés, ce n’était pas du pipeau, et je ne m’attendais pas à trouver de la difficulté technique en fin de journée, le mélange béton a perdu en qualité, ça devient vraiment sableux, plus étroit et ça ne quitte jamais la forêt, celle bien épaisse où on m’a vivement déconseillé de camper seul et désarmé. Alors je m’accroche au guidon, je me concentre, surtout quand je croise des camions et que je dois m’écarter de la trace centrale un peu plus ferme. Le ciel rougeoie et la forêt ne s’arrête jamais… mais je finis par enfin trouver l’endroit idéal, au romantisme russe absolu et c’est là, immédiatement que je décide de faire la pause…  

le premier jour de route…


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Après avoir soigneusement rangé le club et révisé mes cours d’équilibrage de paquetage, il ne restait plus qu’à prendre le bac pour traverser la Léna. Une petite armada de vieux bacs sillonne le grand fleuve gris toute la journée. Les embarcadères ne sont pas l’un en face de l’autre, les passagers ont droit à une mini croisière pour rejoindre la petite ville de l’autre rive quelque kilomètre en amont, ou en aval, je ne sais pas dans quel sens il coule le long fleuve tranquille.

Le petit tour en bateau fut plus agréable que la dernière fois, de nuit, sous la neige avec une patte cassée ; là, on regarde défiler les bancs de sables et les mouettes rieuses, on fait des photos, c’est la vraie croisière. Je suis arrivé juste quand il allait prendre le large ; le mécano m’a fait un grand signe pour que je tire tout droit et que je m’incruste entre deux minibus à l’arrière. Les débarquements, comme d’ailleurs les
embarquements qui n’en sont que des copies inversées, rappellent de lointaines opérations sur les plages normandes, la passerelle est balancée le plus rapidement possible et pas question de trainer pour remonter la pente sableuse qui sert de rampe d’accès.

Commence alors la route de Magadan… après douze kilomètres de goudron, on se retrouve sur une piste pas trop défoncée. Je me demande parfois pourquoi on fait des routes toute lisses pour les limiter à quatre vingt et mettre des radars partout. Pour faire des économies, il suffit de faire comme dans ces contrées lointaines, juste des pistes, comme ça on ne le dépasse pas le quatre vingt… quoique….

Les minibus et les quat’quatres ont l’air de tenir à leur moyenne, je les laisse passer, mais ça fait de la poussière. Il faut arriver à doser son pilotage pour échapper au nuage de poussière du précédent sans risquer de se faire dépasser par le suivant, sinon on perd une partie. Si c’est dans l’autre sens et que, par exemple, des petits rigolos auraient l’idée saugrenue de faire des dépassements en négligeant ma présence, j’ai double dose de poussière et je recule d’une case. Vicieux comme jeu, il y a parfois la même situation mais dans les deux sens, mauvaise pioche, je perds un tour… je m’arrête et je vais pisser… Parfois aussi, c’est un peu plus calme, on s’arrête on fait des photos… le vieux couple de ricains en sidecar que j’ai dépassé n’ont vraiment pas de chance ; rupture d’amortisseur…et un side car, ça ne s’embarque pas dans le premier fourgon Uaz de passage. Je crois que la partie est perdue pour eux, ils ont cinq jours pour rejoindre Magadan où un transitaire doit faire expédier leur moto… il y a mille huit cent bornes de piste et en plus leurs visas se périment bientôt.

En voilà encore qui, malgré leur âge respectable, n’ont toujours pas assimilé la règle élémentaire : prévoir le temps qu’il faut, ne même pas le prévoir, juste s’offrir le bien être, le luxe inouï, de ne pas avoir à y penser…

dernier jour au club…


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Pour bricoler la béquille, je suis allé voir en face, là où il y a les chiens. Il y a vraiment plein de gens, là dedans, mais comme ils sont tous habillés pareil et que ça n’a pas l’air d’une secte, j’ai l’impression que c’est une sorte d’atelier municipal et puis, au fond, et bien personne n’y habite au fond ; c’est la salle de réunion. Ils s’y sont mis à je ne sais pas combien sur la bécane, et comme j’avais du mal à expliquer, j’ai manié aussi la grosse disqueuse, comme ça ils ont vu que je savais y faire. Après je suis allé chercher des bières pour remercier… on a pas beaucoup trinqué parce qu’ils avaient encore du boulot et pas le temps de parler de la coupe du monde…comme moi, la coupe du monde, je m’en fous et que je devais encore aller poster mon article en buvant mon demi litre, ce n’était peut-être pas plus mal…

Après avoir cherché un mécano qui accepte de me changer les pneus, je suis allé flâner dans la ville. Yakoutsk n’est certes pas la ville la plus sexy de Russie, mais savoir que tout ces immeubles tout neufs sont construits sur des plots en béton parce que, à plus deux mètres de profondeur, c’est gelé en permanence, c’est quand même impressionnant. Je ne sais pas ce qu’il se passera quand le permafrost va fondre, peut-être que la ville coulera… comme Venise bientôt, mais en moins pittoresque.

On s’y déplace plus facilement qu’en octobre et en béquilles, mais comme le ciel se couvre et qu’on annonce de la pluie, je me suis hâté de terminer le dessin commencé l’an dernier sur le mur du club… Pas beaucoup de public ; juste Maxim et un de rares « loups de la nuit» à ne pas être parti faire l’expédition annuelle en Crimée. On a juste bu du thé, puis on s’est dit au revoir… Je n’ai plus grand chose à faire à Yakutsk… même Natalia qui, en octobre, m’avait demandé de venir faire des ateliers à l’université a disparu… s’ il n’y a même plus Natalia, pourquoi resterais-je planté en attendant la pluie ?

j’ai demandé à Maxim de faire suivre mes skis à Magadan et lui ai proposé de garder les pneus de secours ; dans la boue, il vaut mieux voyager léger , demain je repars…

Encore un miracle informatique!


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Nolan m’a filé un casque, Furygan, comme son nom l’indique, des gants et puis la Mutuelle des Motards, comme son nom ne l’indique pas, le billet d’avion qui m’a ramené ici .

Tecnoglobe m’a complété la panoplie de fixation pour filmer dans tous les sens la route de Magadan, mais comme pour connecter mon nouveau modem satellite, j’ai dû rentrer une version plus récente du logiciel de mon téléphone et que pour ça, j’ai dû aussi réactualiser tout ce qu’il y avait dans mon ordinateur, j’ai découvert à peine arrivé que j’aurais aussi dû réactualiser mon logiciel de montage, que pour réactualiser cette chose, il fallait passer par mon téléphone, mais que pour passer par le téléphone, il fallait que je puisse y recevoir un message et c’est là que ça coince. En arrivant, j’ai glissé une carte « sim » russe à l’intérieur, allez donc savoir pourquoi ma bonne dame, ce message-là ne peut arriver que sur un numéro bien français, ma bonne dame, un qui sent la baguette, le calandos et le gros rouge, le pastaga et les cigales… ah bon, ça sent pas les cigales ?

Est-ce que c’était mieux avant, ou avang (pour le pastis) , du temps où on avait besoin que d’un carnet Moleskine pour faire un récit de voyage… qu’en sais-je seulement… si je n’arrive pas à filmer, je continuerai à dessiner…

Quand hier, j’ai compris qu’il fallait réactualiser le logiciel et que pour ce faire, une très bonne connexion était nécessaire, Maxim m’a emmené chez un pote à lui et de là, j’ai contacté un pote à moi, spécialiste des ordis et qui a toujours des solutions pour tout… il a donc décidé de prendre possession mon ordinateur depuis chez lui, comme un pilote de drone. Je me suis donc retrouvé chez des motards russes qui ne parlaient ni français , ni anglais, dans un grand canapé avec la souris de mon ordi qui se baladait toute seule, pilotée depuis Palavas les flots… et pourtant je n’avais encore rien bu…

A la recherche du wifi…


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A côté du « bike post », du « Klub », il y a tout ce dont on a besoin pour survivre, un petit resto Ousbek et un supermarché ; Kyriul m’avait déjà montré ça l’année dernière mais comme tout était verglacé et moi en béquilles , je n’avais pas pu visiter. Cette année, la route verglacée est une rue sableuse et après quelques minutes à pieds, je peux faire mes courses tranquillement, on y propose le même choix que dans tous les petits supermarkets du pays …des soupes aux nouilles chinoises, des saucisses de toutes les couleurs, des poissons séchés, du fromage, du lait et du kéfir, le lait fermenté, et des snickers. Il y a souvent un rayon de plats préparés, genre escalopes panées, mais pas ici, c’est pas de chance, c’est bien pratique ; le Kloub a tout ce qu’il faut pour se fristouiller des petits repas de célibataire.

La seule chose qui manque, dans le quartier, c’est le wifi… pour en trouver un qui ne rame pas trop, j’ai dû enquêter, arpenter les rues, bras tendu avec le téléphone brandi comme un compteur Geiger en quête de signal. En remontant la route goudronnée, deux cent mètres plus loin, je suis arrivé au  « Chaplin », un bar qui sert des bières d’un demi litre accompagnées de poisson séché tellement salé qu’on a vite fait d’en recommander une autre…

Certes, pour l’instant, mon récit quotidien est sauvé, mais si je traîne trop à Yakutsk, je ne vais pas tarder à prendre du bide…

Trois jours après mon arrivée, la moto tourne comme une horloge. Je progresse en timing de remise en ordre. Je suis très impressionné par la batterie chinoise achetée à Barnaul il y a deux ans ; il va falloir encore une fois, comme pour l’ indécrottable image soviétique de la Russie vue d’occident, partir en croisade contre les préjugés. Le produit chinois, c’est pas que tout pourri. Par contre, je me souviens d’une batterie allemande très chère qui n’avait pas résisté à quelques mois d’immobilisation… mais bon…

Il faut encore rectifier la béquille et monter les pneus qui m’attendent déjà à l’aéroport. Peut-être essayer de bricoler le feu arrière que j’ai explosé l’année dernière et tout devrait être calé pour un départ imminent.

Dans le hangar où j’avais laissé mes affaires l’année dernière, mes gants d’hiver et mon casque de Vladivostok ont disparu. Pour le casque, même si ça sent la malédiction, ce n’est pas trop grave puisque Nolan m’en a donné un tout neuf… pour les gants, tant que les températures  choisissent de se la couler douce encore quelques semaines, ce n’est pas très grave non plus, puisque Furygan m’en file aussi de temps en temps… Rien n’est grave, finalement, tant qu’on a la santé et de la soupe chinoise…

l’atelier de rêve


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Ces zones d’urbanisation anarchique se ressemblent partout dans le monde… en Russie, ça pourrait paraitre un peu plus déglingué, mais s’y entremêlent ,comme partout, vieilles maisons en sursis, entrepôts et ateliers divers, immeubles neufs, petits supermarchés et terrains vagues… ici, il y a peut-être, sous les énormes canalisations de chauffage urbain, un peu plus de gravats, de câbles électriques, de containers, de flaques de boues, de carcasses de camions… finalement, je repense à l’autre-là, et ses poulets et j’ai l’impression que je ne suis pas très objectif…

Quand je quitte le bikepost pour aller au travail, je prends un chemin parsemé de flaques qui m’amène, juste après une ruine de maison en bois mangée par les gravats, au petit entrepôt où est garée la moto… A l’entrée de la zone, trois clébards hargneux… j’ai déjà commencé à amadouer le plus teigneux. C’est que j’ai du boulot, moi, pas questions qu’ils me barrent la route.

C’est toujours un peu sinistre de commencer un voyage par quelques heures, ou quelques jours de cambouis…mais c’est un rituel obligatoire, la révision avant de rouler, et cette année, il n’y a rien de bien compliqué.

Dans cette cour à clébard, il y a plusieurs entrepôts-garages et ça traficote là dedans. J’y suis passé saluer en voisin et demander un chargeur de batterie… On dirait que le mécano habite au fond de son garage graisseux. Il y a un salon, un tapis, une table de cuisine et des théières , il y reçoit du monde, c’est la vie des garages informels. Peut-être que si, comme certaines années, je restais des jours dans mon garage en face du sien, je serais invité dans son salon, j’ai quand même déjà presque pactisé avec les chiens, c’est un bon début…

Mais la route m’attend ; la piste de Magadan. J’ai récupéré mes skis pour moto qui étaient restés au Baïkal depuis trois ans. Avec mes chaines reconstruites, si les pneus finissent par arriver, je semble paré pour affronter la piste.

Quand Maxim m’a amené, un petit camion partait dans l’autre sens avec, dans la benne, une grosse Béhème moderne toute cabossée. Max m’explique que c’est un motard de Saint Petersbourg qui s’est offert le même accident que moi. Ah bon ? répliquai-je curieux : il a lui aussi dérapé sur le verglas ? Mais non, évidemment pas ; lui c’est dans le sable… Putain le sable ; j’avais oublié que ça pouvait se trouver ailleurs qu’au Sahel… et le soir, pour meubler mon insomnie de jetlagué, je commence à angoisser sur le sable…je revois les gamelles, les pneus dégonflés, les embrayages en surchauffe… je m’attendais à la boue et je devrais retrouver le sable ? Je vais en faire quoi de mes skis, maintenant ? Les questions me submergent… alors, pour trouver la paix, je les retranscris minutieusement… et je prends mon temps ; comme ça, les moustiques viennent se poser un par un sur mon écran lumineux, et je suis sans pitié…ça calme…Demain sera, de toute façon, un autre jour…

Rencontre du troisième vol…


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Le troisième vol n’a pas manqué de panache non plus. Sur mon petit rang de trois fauteuils étriqués, on m’a installé à côté de deux énormes dames dont les bourrelets débordent de partout entre les accoudoirs. De grosses dames à l’air sévère qu’on ose pas déranger et qu’il est très difficile d’enjamber pour aller pisser. Jamais fauteuils d’avion ne m’a paru si petit. Aeroflot ne fait pas beaucoup d’effort sur les vols intérieurs. Les sièges ressemblent beaucoup à ceux dont on dispose sur les vols intérieurs français, c’est normal, on reste à l’intérieur, c’est juste une question d’échelle et de sens du confort… mais sept heures coincé entre les tas de graisse et le hublot, ça finit pas sembler terriblement long. Pour écrire, pour lire pour manger ou dessiner, le geste doit être mesuré au millimètre et pour ce qui est de tenter de changer de position, tiens, rêve donc, même le dossier n’est pas inclinable.

J’avais croisé avant de partir, un gars qui dressait encore de la Russie le genre de portrait bétonné de clichés qui finit par agacer.

Dès qu’on parle de ce pays, les mêmes poncifs ressortent ; la vodka, les déglingues, les infrastructures pourries ; le mec me parlait même de poules et de moutons dans l’aéroport…les clichés soviétiques ont la vie dure. J’y repensais d’ailleurs dans les navettes super modernes qui relient les terminaux de l’aéroport de Moscou et qui ont bien plus fière allure que les bus de Roissy. Il avait dû les rêver ses poules…Tiens, la prochaine fois qu’un russe me demande de parler de la France, je lui dirai qu’à Roissy, il y des moutons et des poules dans l’aérogare et puis aussi des zébus ou des ornithorynques, ça le fera rigoler !

Ceci dit, objectivement, dans ce Boeing 737, j’avais un peu l’impression qu’on avait recyclé les fauteuils des anciens Tupolev et je me disais que vers le nord, on retourne peut-être un poil en arrière…je suis ici pour prouver le contraire….

Maxim, le frère de Kyrul, m’attendait à l’aéroport. Je lui doit un milliard de remerciements de plus parce que, j’étais complètement dans le coltard et comme mes pneus ne sont pas arrivés, il m’a bien assisté pour remplir les paperasses…enfin, soyons franc, il s’est tapé tout le boulot.

Il m’a déposé au club où il n’y a plus de chat mais une vraie salle de bain, l’environnement est toujours aussi glamour mais j’ai déjà pu commencer à restaurer ma vieille monture…

airport blues


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Le processus continue… Trois vols doivent se succéder pour m’amener à Yakutsk… le premier a une demi heure de retard, le second sera sans doute à l’heure ; il va encore falloir courir, avec les bottes de moto aux pieds et le gros blouson sur le dos, ça ne va pas être simple, je risque d’avoir chaud. J’aurais dû demander l’assistance handicapé, ça simplifie les liaisons, mais ma cheville s’est très bien reconstruite, personne ne comprendrait ma flemme… je pourrais aussi prendre mon temps, me ménager au risque d’arriver trop tard et d’être reporté sur le vol suivant…mais comment vais-je récupérer mes bagages ?

Si le vol suivant a aussi du retard, ça simplifie le questionnement… couloirs interminables, contrôles, navettes, contrôles, le monde du transit est une humanité à part. Tous ce peuple en vacances qui devrait sourire d’insouciance, est submergé par le stress, l’angoisse de rater une correspondance, de perdre une carte d’embarquement ou ses papiers ou son pognon, ou son enfant et sa valise à roulettes. Tout ça est canalisé vers divers accès par un personnel blasé qui manipule ce flux comme une denrée anonyme, comme un bétail qu’on abat pas à la sortie… ce n’est d’ailleurs pas nécessaire, il est abattu tout seul par le décalage horaire …

Dans l’avion, on est encore loin des grands espaces. Sur quelques mètres carrés est entassé le même peuple stressé. Les genoux pas loin du menton, le passager doit s’occuper comme il peut, tenter de dormir, de lire ou de pianoter sur l’un ou l’autre gadget informatique. Il mange aussi, enfin il essaye. Si la grosse dame du siège de devant ne rabat pas brutalement son dossier en vue d’une tentative de sieste, il arrivera peut-être à manipuler quelques charcuteries élastiques, à se tartiner du fromage spongieux sans que tout le petit plateau ne se déverse sur son pauvre corps déjà bien mis à mal par la recherche de la position idéale.

Il paraît que tout ça contribue à huit pour cent des gaz à effet de serre…quand je serai tout seul sur ma moto, je me sentirai peut-être un peu plus rassuré…

La veille


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la veille, on peut se sentir légèrement oppressé…

Je pourrais être tenté de me laisser porter par l’image flatteuse du motard sillonnant en permanence les pistes chaudes ou froides de la planète, de laisser croire que rien n’arrêtera ma route infinie…mais pourtant, une fois la lassitude, la fracture ou la panne venue, je rentre à la maison… Ce choix d’alternative entre deux vies m’oblige, au moment des jonctions, de me fondre dans la masse exponentielle et mortifère du tourisme aérien.

C’est tellement l’extase de voyager seul sur des routes lointaines, d’arriver à la tombée de la nuit devant une petite douane perdue, c’est tellement plombant de se taper les queues d’aéroport, à l’embarquement, aux contrôles innombrables…

Mais juste après, le vieux canasson fidèle qui m’attend ne me réservera sans doute que des longues pistes boueuses ou poussiéreuse et puis de vraies pannes avec du métal qui fond, se tord ou casse avec fracas… je me réjouis d’avance…

par où? Vers où?


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Rien ne vaut le voyage lointain au départ de chez soi… Le baluchon sur la bécane, la clé sous le paillasson et c’est parti pour le bout du monde sans date de retour…

Mais je ne pars jamais pour l’éternité… un, deux ou quatre mois parfois, mais jamais plus… Au delà de quatre mois, cinq peut-être, on bascule dans une autre dimension qui fera basculer un voyage lointain en changement de vie. Je choisis le luxe de pouvoir traîner tout en rentrant régulièrement, osciller entre deux vies, ne jamais choisir vraiment. C’est une option intermédiaire qui ne manque pas d’attraits, elle m’offre le plaisir des retrouvailles et l’impression de m’immiscer progressivement dans l’ailleurs.

Mes voyages fragmentés m’offrent le temps de laisser le hasard me poser dans des endroits où personne n’aurait eu l’idée de poser quoique ce soit, pas même un regard… mais divaguer par intermittence exige des retours réguliers, des visas à tiroirs et des formalités douanières tentaculaires.

Et puis surtout, ça m’oblige à prendre l’avion …l’antithèse du voyage au long court , l’engin symbolique du tourisme de masse, le véhicule des hommes pressés…

virée apéritive énervante…


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Le but de cet échauffement était de me tester, moi, pas la moto ; de vérifier si, comme depuis toujours, la flamme de l’écriture se ravivait instantanément aux premiers virages.

J’ai donc rangé ma Thunderbird , ses légers bruits de transmission et ses cent cinquante trois mille kilomètres, aux archives au fond du garage, pour découvrir ce que j’imaginais être une moto moderne.

Il est vrai qu’elle est construite autour d’un concept à l’ancienne, un bon gros bicylindre sans radiateur, il y a des âges où ça rassure d’avoir des repères, des petites balises de nostalgie.

Les moyens de locomotion modernes c’est bardé d’informatique ; je n’ai rien contre, je ne suis pas un obsédé réactionnaire nostalgique du carburateur. Je comprends qu’il faut s’adapter, que la planète est en danger, qu’il faut polluer moins, mais malgré tout, je me pose des questions : à quoi servent-ils vraiment, tous ces capteurs  électroniques? La moto ne consomme pas moins que l’ancien modèle à carburateurs, mais quand arrivent les symptômes de ce que, jadis, j’aurais identifié comme une poussière dans le gicleur, plus moyen de démonter au bord de la route ; il ne reste plus comme option que la capitulation.

C’est l’électronique qu’on me dit partout avec un air désabusé… si l’électronique permettait des économies d’énergie, de pollution, de décibels, mais complotiste comme tous les vieillards, je me demande parfois si tout ça n’est pas une vaste arnaque capitaliste, une concession de plus lâchée au libéralisme triomphant : une obsolescence programmée pour laminer le recours au petit mécano de quartier. A la moindre pétouille, il n’y a  plus qu’une solution, l’agent exclusif et sa valise électronique.

Il y en a sûrement une de solution alternative, c’est pour ça qu’on aime la moto, c’est une secte où on trouve toujours celui qui connaît les solutions alternatives…mais je me pencherai là dessus à mon retour. Je vais laisser cette Moto Guzzi au fond du garage ; de toute façon, aucune inspiration n’est venue… l’ordinateur du tableau de bord m’envoyait tellement de messages alarmistes, qu’il fut difficile de rouler détendu .

L’inspiration m’avait lâché ; anéantie par l’informatique.

La répète…


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Un peu comme pour une répétition, je suis parti faire un tour pas loin de chez moi… le Massif Central, les Pyrénées, les routes du Sud, retrouver mes premiers émois, me replonger dans cette époque où j’imaginais la France comme un vaste territoire sauvage et hostile.

J’ai cassé la tirelire laissée en héritage par mes vieux parents partis pour leur virée définitive, leur ultime voyage, leur envol au pays des songes… ils avaient donc cassés leur pipes, tous les deux presque en même temps, solidarité ultime des couples à l’ancienne.

Ma sœur, mon frère et moi, on s’est retrouvé dans le camp des vieux et je m’étais toujours dit qu’ arrivé à cette étape de la vie, je m’offrirais mon dernier caprice, une bécane solide qui m’emmènerait jusqu’au bout de ma route…

Je me suis équipé du dernier gros trail bicylindre refroidi par air disponible sur le marché. Je trouvais ça sympathique, un bon gros moulin, de la vibration, de la moto Italienne comme on l’imagine, un truc vivant, plein de sensations.

On m’avait pourtant prévenu, une Moto Guzzi, c’est un style, il faut aimer les surprises, s’habituer aux facéties électroniques, mais en retour, on profite d’un machine généreuse en sensations… enfin, c’est ce qu’on m’avait dit ; un peu tout le monde, les journaleux, les puristes, les mécanos, tout ce qui gravite autour du petit monde de la moto…

Elle m’en a donné très vite des sensations, mais pas celles escomptées…

les questions sans réponses…


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Partir, repartir, s’enfuir, se retrouver, les fuir, les retrouver, les pays, les gens, la vie… personne n’arrivera jamais à trouver les mots juste, chacun ira de sa petite formule alambiquée et moi, éternellement, je me repose les même questions en sachant que là-bas, tout au bout, de l’autre côté, à chaque fois j’irai un peu plus loin et à chaque fois je trouverai une petite parcelle de réponse…

le retour…


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Se faire rapatrier, c’est comme pour les poilus des tranchées en quatorze ; il faut avoir la bonne blessure. Elle doit être suffisamment grave pour être admis mais pas trop pour pas finir sa vie en fauteuil.  En quatorze pour une jambe cassée, on te renvoyait chez toi, mais si les officiers  découvraient une quelconque tricherie, c’était direct le peloton d’exécution.  Les sociétés d’Assistance ne fusillent plus les tire-au-flanc, mais elles vérifient quand même si on ne cherche pas à les embobiner. Dans mon cas, avec le gros plâtre à l’ancienne, les radios et quelques échanges téléphoniques entre docteurs, j’ai brillamment réussi l’exam du petit éclopé  qu’on va ramener à sa maison.

Après, évidemment, c’est royal. Un taxi vient chercher le pauvre voyageur handicapé, même dans un club de motards au fond d’une impasse gelée, pour l’amener à l’aéroport. Il aura droit à tous les égards; dans son fauteuil roulant, on viendra le chercher à la sortie de l’avion, il passera devant tout le monde aux interminables contrôles et entre les vols, bonjour les petits fours dans les salles d’attente réservées aux privilégiés du cac40… Dans l’avion, le grand blessé rentre le premier et les hôtesses le couvent d’un regard maternel et compatissant ; enfin surtout la grosse qui ressemble à Jacqueline Maillan. L’autre, celle qui ressemble à la Ornella Mutti d’il y a quinze ans, elle en a rien à foutre. Elle préfère chouchouter  les jeunes startupeurs en baskets de luxe, il y en a peut-être un qui voudra l’épouser. Jacqueline a passé l’âge, elle ne s’attarde pas sur mes jean’s pourraves et mes pataugas trouées. Son instinct maternel a pris le dessus et elle recharge allégrement mon verre de vin dès que le niveau baisse… C’est pas de bol, le vin de la bizness class d’Air France est bien meilleur que sur Aeroflot ; je le sais…souvenir de mon rapatriement d’il y a douze ans…au prochain accident, j’essayerai de choisir la compagnie !

Bien calé dans mon gros fauteuil, je m’endors lentement…je revois défiler la route…

Maintenant, c’est parti pour une longue convalescence…je vais avoir le temps d’organiser mon prochain retour là-bas, tenter de récupérer mes skis, réparer mes chaines et bien choisir ma période pour être sûr d’arriver un jour à Magadan…puis pourquoi pas, tenter de pousser un peu plus loin…Toujours plus loin , sans s’affoler, vers ces routes inconnues, j’en frémis d’avance …

Taxi driver


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J’ai dû passer des tests médicaux, vérifier ma jambe, me procurer des attestations. Je viens de remettre mon sort entre les mains de l’Assistance qui va me ramener chez moi bientôt, mais ils vérifient quand même qu’on essaye pas de resquiller.

Ils me poussent à sortir de cette sorte d’abandon qui commençait à me gagner peu à peu dans ce club au bout de l’impasse verglacée, un lendemain de cuite, de surcroit.  Quand parfois, au propre comme au figuré, une sourde sensation de défaitisme s’insinue, c’est l’heure du rebondissement. Dans tout scénario digne de ce nom, la cavalerie va se pointer, les renforts, un vaisseau Jedi ou le cosmoschtroumpf…là , c’est une Daihatsu blanche, un peu fourgonnette…moyen pour la classe…Pronya m’a trouvé un chauffeur de taxi qui parle français ; une aubaine en Yakutie, même si sa bagnole ne paye pas de mine. Il parle aussi Allemand et même un peu néerlandais. Il a visité pas mal de ville en Europe ; mais c’était il y a longtemps. Entre labos, hôpitaux et pharmacie, mon taxidriver m’escorte toute la journée, il a le temps de me raconter sa vie. Lui aussi, il a été diamantaire, c’est pour ça qu’il connaît Berlin, Paris et Anvers. il y eut une époque où il était quelqu’un d’autre. Jusqu’ici, j’ai souvent rencontré des russes qui regrettaient l’union Soviétique ou d’autres qui sont très contents du boss actuel. Mon Taxi  est le premier à me dire que la bonne époque, pour lui c’était le temps de Boris Eltsine. Je ne sais pas trop ce qu’il a vécu pour dégringoler comme ça ; il me dit que quand Vladimir a pris le pouvoir, il y en a, comme lui, qui ont plongé grave… Quels trafics faisaient-ils exactement entre Yakutsk et Anvers, je ne le saurai jamais, il me racontera tout ça une autre fois… En attendant, assisté de Natalia, de la nouvelle Alliance Française, je règle les dernières questions médicales avant de repartir…

La vengeance du petit chat roux…


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Tout est prêt… La moto hiberne dans un hangar, c’est le dernier jour au club au bout de l’impasse. Mon compagnon quotidien, durant ces quelques jours, fut un petit chat roux qui dort contre moi la nuit et vient faire ses griffes sur mon plâtre. C’est le frère jumeau  de celui que j’ai croisé quinze jours plus tôt, son clone, sa réincarnation venue me narguer dans ma déchéance pour me faire payer d’avoir abandonné son frère  le long de la route de Vladivostok. Il n’y a toujours pas l’eau au club, juste un petit filet tiède au lavabo, mais rien dans la douche et surtout pas de chiottes. Alors, comble de la honte, chaque matin, sous les yeux narquois du petit chat roux, je fais ma crotte dans le bac à chat. Il me regarde impassible. Je lui devine un petit sourire moqueur, un sourire de chat, un rictus caché derrière les moustaches. Il ne peut pas me regarder comme ça sans avoir quelque part, une profonde pointe d’ironie subtilement dissimulée…Le soir, les motards reviendront tous trinquer avec moi. Je dessine des motos sur les murs, je caricature tout le groupe, je me laisse sombrer, je sais que j’ai ma bouée de sauvetage…je serai rapatrié demain…

La vie sur pilotis…


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Le lendemain, personne ne vient me chercher…Kiryul a du travail…Il me dit  que c’est Pronya qui viendra un peu « plus tard »…je sens qu’une élasticité temporelle va s’installer peu à peu. J’allonge la jambe sous un coussin et je somnole. Kiryul est dans le diamant, son père était déjà dans le diamant, la Yakoutie c’est la région du diamant et du permafrost : la ville est construite dessus, c’est gelé sur cinquante mètres de profondeur et au mois de juillet, quand il fait très chaud, ça ne dégèle que de deux mètres. Yakutsk est construite sur des pilotis. Depuis peu, grâce aux nouvelles technologies, on peut ériger des immeubles dans la ville, mais jamais de parkings souterrains, à cause de la glace. C’est pas de bol, ce serait pratique des parkings souterrains parce qu’ici, il y a cent cinquante mille bagnoles, une pour deux habitants, et en plein hiver, on ne peut se déplacer qu’en bagnole. En mode piéton, en janvier, si on est pas couvert, on perd ses doigts et son nez en moins d’une minute ; ça fait rêver. Pronya est venu me chercher, il m’emmène à la moto ; il fait froid dans le hangar…mais j’essaye quand même de préparer méticuleusement la période de repos de mon vieux cheval. Avant de me ramener au club, il me fera visiter ses bureaux et son petit super marché où je pourrai faire quelques provisions pour les prochains jours. Je retrouve le club surchauffé et les fenêtres ouvertes. C’est comme ça en Russie; quand on redémarre le chauffage collectif, on lance la machine pour tout l’hiver, on ne fait pas de chichis, on balance la purée. Si t’as trop chaud, tu ouvres la fenêtre, c’est pas compliqué. Allongé sur le lit, je claque mes dernières unités en appelant Inter Mutuelle Assistance, il est temps de réagir sinon je vais passer l’hiver ici ; perdre mes doigts et mon nez… Yakutsk est construite sur des pilotis, comme Venise. Combien de gens rêveraient de passer un hiver à Venise ? Moi, je me tâte…

Retour dans un club arrosé…


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Le lendemain, je m’étais entrainé à ma nouvelle routine : une douche où on peut s’asseoir, une table pour dessiner face à une fenêtre, un fauteuil à côté du lit pour bouquiner. Comme un vrai petit handicapé, je me structure pour la semaine un environnement propice au travail avec déplacement limité. Mais en fin de matinée, Kiryul vient me chercher avec son gros Land Cruiser toutes options, il me propose de visiter un peu la ville puis de m’installer au club. J’ai comme une légère angoisse qui monte ; vais-je, comme à Tchita, me retrouver dans un endroit perdu, sans chauffage, sans eau, sans vivres?      Il me rassure: c’est très confortable ; bien chauffé, équipé et on vient de refaire l’installation pour la flotte. En attendant, sous un crachin neigeux, on fait un tour de ville pour terminer dans une sorte de fort en bois, moitié resto chic, moitié musée régional. La cuisine Yakoute est essentiellement carnivore, même la soupe est à la viande ; mais de la viande sauvage parfumée aux herbes de la forêt.

Ensuite retour au club ;  Kiryul compte bien trinquer avec moi. La soirée vodka, je croyais y avoir échappé ces dernières semaines… On trinque donc, cul sec et dans la foulée, le bout de gras, les oignons crus et le pain noir. Attention, si on a pas vidé le verre, on remet ça….Nous ne sommes que trois, pas moyen de tricher…et puis, je suis avec mes sauveteurs, alors, c’est une question d’honneur. Je me rattrape en forçant sur le pain et l’oignon ; ça ne peut qu’atténuer les effets de la vodka. Un peu plus tard, mais je suis bien incapable d’évaluer de quel « plus tard » il s’agit,  Kiryul me dira juste qu’on a pas réussi à réparer l’eau…mais à deux cents mètres il y a l’Auberge London, c’est tout pourri mais pour quelques  roubles on peut prendre une douche…Deux cent mètres de verglas en béquilles au petit matin sibérien, je préfère encore croupir dans ma crasse avec une explosive haleine d’oignon …

quelques vues éphémères de Yakutsk et son chauffage urbain…

les béquilles…


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Matos Russ’tique

La délégation des « Loups Blancs » m’avait donc amené me faire plâtrer à l’hosto. J’avais pensé me ramener une grosse foulure, je me retrouve avec une petite fracture.  Kyriul m’a ensuite installé, pour la première nuit, à l’hôtel Vesta, au fond d’un chemin tout gelé. C’est un endroit calme, propret et pas cher du tout où je pensais attendre quelques jours, le temps d’organiser le retour, de rencontrer la toute nouvelle Alliance Française et puis d’assurer au ralenti le rituel de fin d’étape : débrancher la batterie, faire l’inventaire de ce  que je vais laisser ici et de ce qu’il faudra ramener la prochaine fois. Le club m’a prêté des béquilles ; des béquilles dans un club de motards sibérien, c’est finalement aussi indispensable que de la vodka dans le frigo et des plumards pour récupérer.  Les béquilles, c’est des pures et dures qu’on calle sous les aisselles comme du temps des grandes guerres. Il y a même une pointe rétractable pour la glace…c’est efficace et rustique, c’est Russe.

dernière ligne droite


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Je me souviens de la piste Africaine, je la connais pour l’avoir sillonnée un peu dans tous les sens…dans le sable, il faut dégonfler, sinon on tombe ; dans les cailloux, il faut regonfler, sinon on crève. Quand c’est une piste mixte, qu’on alterne sans cesse les deux versions, on se résigne toujours à un moment donné à choisir un des deux états de pneu en laissant Dieu régler le destin : en général, ça ne se passe pas bien. Normal, Dieu on peut jamais compter sur lui… Avec les chaines à neige, c’est encore plus compliqué, parce que comme il faut au moins une heure, à l’abri, pour bien les monter, on a comme seul choix que de les  laisser montées jusqu’à ce que ça lâche… Existe t’il, le système universel ?

Au matin, à dix heures, Viktor est bien venu me chercher… il ne fait pas beau du tout, la route est vraiment très glissante mais que faire ? Rester à Ulu ?  Sans doute ; Ce serait raisonnable…mais à quoi peut correspondre la raison, à Ulu ? Je vais continuer et je verrai bien…

On sort la moto du garage chauffé et c’est reparti. On m’a dit qu’à trente cinq kilomètres il y avait une auberge…on m’a dit aussi que c’était plutôt à cent kilomètres. Je devrais savoir depuis longtemps que les évaluations des gens du pays se résument souvent à ce qu’on pourrait appeler une sorte de grand n’importe quoi. Jamais le gars du coin ne dira qu’il n’en sait rien. Où que ce soit, on lui fera toujours confiance et pourtant, bien souvent, il n’en sait rien du tout ; mais quoi de plus humiliant que de perdre la face devant l’étranger de passage…autant lui dire n’importe quoi, de toute façon, il ne repassera jamais.

La route est une longue ligne droite enneigée et glissante où s’alternent avec une régularité métronomique, les éclaircies et les petits blizzards. D’une certaine manière, j’ai de la chance, c’est par une belle éclaircie que je m’offre la troisième gamelle… contrairement à ce que m’avait laissé croire le suréquipement hivernal, je me tord un peu le pied sous la bécane. Et puis aussi, je perce le réservoir ; les choses se compliquent …C’est bien malin de faire le beau en se vantant que le seul vrai voyage c’est  le voyage en solitaire; tout ça pour ne compter que sur la bienveillance des autres pour pouvoir arriver au bout du trajet.  Jusqu’ici, je n’ai pas encore eu recours au camion pour continuer ce voyage, mais les choses vont sans doute changer…

Une voiture avec deux gaillards rigolards s’est arrêtée  pour m’aider à tout ramasser et tenter de colmater la fuite de carburant. Ce sont eux qui ont sollicité Ivan et son gros camion pour m’emmener plus loin… Je termine l’étape bien installé dans la cabine… Je constate qu’il n’y avait pas la moindre auberge à trente cinq bornes, que la météorologie est de plus en plus pourrie, que même les camions ont du mal à avancer sur la glace et que donc, finalement, je n’y serais sans doute pas arrivé tout seul… Ivan me parle beaucoup, en bouffant des chewing gums et en fumant des clopes dégueulasses. Il s’en fout que je ne comprends rien ; ça lui fait du bien de parler à quelqu’un, il n’y a jamais personne dans son bahut. On ne peut pas toujours parler à des chewing gums. Je regarde la route qui défile…après cent cinquante bornes, il y a une auberge où, dans une autre vie, je me serais peut-être arrêté. Ivan continue vers Magadan… moi non…on décharge la moto aidé de quelques flics et puis un jeune homme que je ne connais pas charge mes bagages dans sa bagnole et me dit de le suivre… trois ou quatre kilomètres jusqu’au bac qui traverse le fleuve Léna…j’ai mal à la cheville, je grimpe sur le bac, on m’amène tous les bagages.  Kyriul avait carrément délégué un biker de l’autre rive pour me réceptionner et m’amener sur le bateau… La nuit tombe, la traversée n’en finit pas… bien callés dans leurs bagnoles et leurs camions, je devine aux écrans allumés, qu’ils sont tous sur leurs téléphones…les moteurs tournent, pour le chauffage…dehors il n’y a que moi, l’unique motard, l’unique piéton à respirer les gaz de tous ces véhicules à l’arrêt. On finit par arrive sur l’autre rive… Kyriul vient m’accueillir directement sur le bateau avec une délégation du club. On charge la moto sur une dépanneuse qui va la déposer au garage et moi, on m’emmène directement à l’hôpital…C’est la fin de la route cow-boy…

Ulu


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Le lendemain, comme à chaque étape en auberge, la réceptionniste n’était plus la même. J’ai pris ma douche rangé ma chambre. Deux gamins sont venus me voir préparer mon équipement et m’ont offert des pains briochés pour la route. La dame, elle, m’a rendu la moitié du prix de la chambre…elle a peut-être estimé que j’avais mérité un prix spécial tellement j’étais formidable d’être arrivé jusque là…

Je recharge mon téléphone à la station service, j’ai besoin de munitions pour appeler en arrivant au terminus…et je repars.  Il neige, la route est glissante. J’avais appris, de mes voyages africains, les pistes de sable, de boue, la taule ondulée, les ornières ou les différentes combinaisons possible. La grande nouveauté, sur ces pistes nordiques c’est d’ajouter la composante  verglacée.

Même avec les chaines, je prends ma deuxième gamelle en voulant changer d’ornière pour croiser un camion. Sans chaine à l’avant, ni frein à l’arrière, je suis un peu pénalisé ; l’avantage de la chute hivernale, c’est qu’on est tellement rembourré qu’on ne se fait jamais mal…mais pour relever, il faut toujours compter sur la bienveillance des autres usagers de la M65. Je lui fais subir une rude épreuve à ma chaine ; conçue pour la poudreuse, je doute qu’elle apprécie éternellement, les passages incessants du sol verglacé à des tronçons de goudrons dégagés. Un tintamarre notoire à l’ arrière me fait comprendre sans ménagement que les maillons commencent à rendre l’âme. Les chainettes qui ont lâché prise consacrent toute leur énergie libérée à  fracasser tout ce qui est à leur portée.  Garde boue, feu arrière et même, voire surtout, ma plaque, ma précieuse plaque russe que j’ai mis un mois à extirper des serres de la bureaucratie… Là je n’en peux, plus ; c’est trop… Je m’arrête près d’un groupe de camionneurs en pleine discussion autour d’un feu de bidon, je pose la moto contre la roue d’un gros Volvo et je commence par ranger ma plaque fracassée avant d’aller solliciter les hommes des camions. Le plus costaud de la bande essaye de me rafistoler des maillons de fortune avec ses poignes d’acier, ça tiendra une dizaine de bornes, mais je suis rassuré ; Il m’a dit qu’on pouvait toujours charger  tout dans sa remorque ; un camion balai, ça rassure… J’arrive à Ulu, plus que deux cent cinquante bornes avant l’arrivée. Il n’y a vraiment pas grand chose, ici ; quelques bâtiments sans âge, des baraquements ; sous la neige, ça donnerait vraiment envie à celui qui a quelque chose à expier de s’y installer pour la vie…Je m’arrête dans un des deux petits cafés déglingués et je commence par me revigorer avec une soupe brûlante ; ça met dans l’ambiance, c’est la première étape avant l’enquête… Niet Rouski, Fransouski, moto kaput, possible gastinitza for one night. Je demande où je peux trouver quelqu’un qui pourrait réparer mes chaines. Le jeune proprio se propose de m’aider. Il me trouve un garage surchauffé, mais pas un garage de garagiste, un garage où on range sa bagnole. Aucun professionnel de la chaîne à neige dans le secteur, je pensais trouver ça facilement en Sibérie, en hiver, mais pas vraiment…Je commence donc à rafistoler comme je peux, de toute façon, ça ne tiendra pas longtemps mais peut-être qu’un peu plus loin la route sera meilleure, peut-être que demain il fera beau. A coups de « peut-être », on finit toujours par avancer… Il n’y a pas d’auberge à Ulu, mais, Viktor, mon nouveau guide, me dépose chez Alexander, qui me loue un plumard dans son appartement triste.  Lui aussi est triste, sa cuisine, sa télé à fond, partout, une certaine lassitude m’envahit. Comment peut-on rester planté devant des programmes d’une vacuité  aussi absolue sans en sortir lobotomisé. Je me plante des couches de boules Quies tellement profond que j’ai crains à un moment de les retrouver dans mon slip. Alexander s’est subitement levé pour me dire qu’il allait au travail… dans un café, une station service, une usine quelque part, je ne le saurai jamais…il m’a donc laissé seul chez lui en me donnant sans doute des tas de recommandations auxquelles je n’ai rien compris. Je sais juste que Viktor, celui qui a le café sur la M65, va venir me chercher à dix heures…Alors je coupe la télé, réflexe de survie ; retrouver the sound of silence…  Il n’y a pas de réseau chez Alexander, impossible de se connecter pour alimenter ce journal de bord que je balance quotidiennement , avec une obsessionnelle méticulosité, sans trop savoir qui le lit de l’autre côté de l’hiver. Cette dépendance à la technologie moderne me fout parfois une certaine honte… Mais aurais-je autant l’envie de voyager si je n’avais pas l’impression d’être soutenu de loin par des lecteurs fébriles et passionnés ?Pourrais-je  au moins revenir à l’essence du voyage, si tout ce matos tombait en panne ? J’y pense parfois, en fixant l’horizon sur les routes glacées…il faut penser à autre chose sur la glace, regarder loin, oublier que ça glisse et faire le vide… Je n’ai plus d’appareil photo, la caméra ne fonctionne plus mais j’ai retrouvé un chargeur pour mon ordinateur. Grâce au téléphone qui se targue de pouvoir tout remplacer à lui tout seul, je réussi à assurer la continuité tant bien que mal…Mais je ne pars pas à l’aventure avec une logistique derrière, je ne suis pas Ewan Mac Gregor…et combien d’images n’ai-je donc pas pu capter, juste parce que ma béquille latérale est cassée et qu’il est impossible de s’arrêter n’importe où quand tout est gelé… Allez, quelle importance tout ça ? Yakutsk n’est plus très loin…

Les toilettes à Tomot…


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Les toilettes méritent quand même un petit détour, un article furtif à elles toutes seules :  c’est, avouons-le, la première fois que je vois de tels aménagements  complexes au dessein un peu flou… Tant pour la version liquide que pour la version solide, rien ne justifie ce piège, sinon la perversité d’un maçon  coprophile à l’humour imprécis…

Le salon à Tomot…


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A Tomot, je retrouverai l’alignement habituel de bistrots et de stations services qu’on trouve tous les cent kilomètres sur la route Moscou Vladivostok ; ma dernière nuit en motel du voyage, ce sera ici. Il est tôt, il y a une bonne lumière pour dessiner un peu, des gâteaux au fromage et presque pas de télé, ça me plait ce coin… Je me restaure avec gourmandise après cette courte  étape où malgré les chutes de neige, la grisaille et les zones verglacées, j’ai vaincu les obstacles grâce à l’efficacité de mon unique chaine à neige arrière. Tout ça me met de bonne humeur, j’en oublierais presque les princesses de la veille…

Mais mon euphorie s’estompe un peu : il n’y a pas de motel… Pourtant, mes contacts de Yakutsk, qui me suivent pas à pas à coups de SMS, m’avaient bien dit que le dernier plumard de la route se trouvait ici. Alors, je suis allé  enquêter un peu plus loin , demander au poste, pour les enquête, les flics, finalement, il n’ y a pas mieux. Un brave policier un peu bouffi m’a invité à le suivre. Sa camionnette Uaz m’a amené deux ou trois bornes plus loin, de l’autre côté de Tomot, dans une  maison au milieu du village enneigé… La taulière n’avait plus de place, son auberge est envahie de Chinois…

Elle m’a proposé le canapé du salon, avec une table éclairée par une fenêtre donnant sur la neige. Ne serait-ce pas l’endroit idéal pour écrire un roman de mille pages ? Mais la taulière, même si elle m’a invité à partager avec elle quelques saucisses en plastique orange, n’a, hélas, pas le charme de sa collègue de la ville voisine et puis l’auberge est envahie peu à peu de Chinois bruyants, mais privilège exceptionnel, étant le locataire du salon, j’ai débranché la télé…

De Aldan à Tomot…


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Au petit matin dans la caserne, bien au chaud sous ma couette à regarder la neige dehors, je me disais que je resterais bien une journée de plus. J’inviterais la réceptionniste élégante à boire un thé dans une auberge où nous nous rendrions en troïka, comme le docteur Jivago ou Michel Strogoff. Dans la loge, je n’ai trouvé qu’une grosse dame fort peu aimable…je pensais tester les chaines à neiges dans la ville, histoire d’avoir un prétexte pour traîner dans le coin. Finalement, je préfère les tester en allant plus loin, beaucoup plus loin et tout seul, comme un chien.

Au café de l’entrée d’Aldan, là où j’ai laissé la moto, les serveuses, qui m’avaient accueilli la veille et offert de la soupe bien chaude, n’étaient plus là non plus, même celle qui voulait m’épouser. Que s’est il passé cette nuit ? Aurais-je dormi un mois ? Aurais-je rêvé toute ces femmes russes aux regards de braise qui, voyant enfin débarquer un homme qui ne soit pas habillé en militaire, voulaient toutes l’emmener chez elles. J’ai remonté les chaines, un peu désabusé… enfin seulement la chaine arrière parce que dans ma gamelle de la veille, en ramassant les bagages, une partie des fixations a dû s’évader par un trou de mon vieux sac, ce qui, soit dit en passant, m’a terriblement contrarié…Mais je m’applique, il le faut, cette unique chaine arrière, c’est ma seule chance d’arriver à Yakutsk.

Je suis repassé par l’auberge, prétextant que je voulais retrouver des fixations de chaine que j’aurais pu, sait-on jamais, oublier dans la piaule. Mais, ça se confirme, j’ai dû la rêver la réceptionniste. J’en profite pour faire une photo qui rejoindra la galerie de portraits…après tout, je suis le seul  motard à être venu ici sous la neige, ça mérite de figurer en bonne place juste au dessus de la réception… comme ça, peut-être qu’elle ne m’oubliera jamais…

Tomot n’est qu’à soixante huit kilomètres, mais d’après mes contacts, c’est le dernier endroit où on peut trouver une auberge avant Yakutsk. C’est donc  par là que je fuirai toutes ces histoires sublimes que je n’ai sans doute que rêvées …

direction Aldan…dans le vif du sujet sibérien….


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J’ai mal dormi…ça valait la peine de se taper un hôtel plus chic. L’angoisse de la route peut-être ? Qu’en sais-je ? Le résultat est là, j’ai la tête dans le cul au petit matin…il fait tout gris, il neige un peu, je suis dans l’expectative totale. Pour m’occuper, je monte les chaines, tout est verglacé autour de l’hôtel…il n’y a que trois cent mètres pour rejoindre la route dégagée, mais comment faire autrement…je sens qu’à l’hôtel, on apprécie moyennement que je bricole devant l’entrée…quelle idée aussi de ne pas avoir un garage ?  Je papote comme je peux avec les curieux…on me dit, globalement, que je suis fou, qu’il y a de la montagne, de la neige jusqu’aux genoux, des ours et des loups…c’est qu’ils me feraient flipper ces cons-là…je commence à me tâter pour prolonger l’étape. Oleg, mon contact qui bosse toute la journée à la gare, me confirme que ce serait mieux de partir demain…J’ai des doutes, chaque jour nous rapproche de l’hiver un peu plus rude plus le temps passe et plus on s’avance vers le nord…Je fais des tours de pâté de maison, c’est quand même bien efficace, ces chaines, même si ça cliqette bizarrement . Finalement, je me décide à démarrer; on dirait que ça se lève vers le nord. Oleg a envoyé un membre du club pour m’assister quoi qu’il arrive… alors il m’accompagne jusqu’à la sortie de la ville et m’aide à virer les chaines. Me voilà reparti, au début je ricane sous mon casque, les premiers cent bornes s’avalent  sans problème, même si ça grimpe, même si le revêtement est parfois réduit à sa plus simple expression de chemin caillouteux…mais large, balisé, ceinturé dans les virages ; de la piste de luxe en fait.

L’autre versant, c’est le versant nord, tout bascule, je n’arrive plus à identifier le revêtement qui ressemble bien souvent à de la neige tassée saupoudrée de sable noir. La lumière baisse, c’est de plus en plus blanc et glissant, je commence à penser aux loups et aux ours et si on m’avait dit vrai ce matin ? Mais ai-je le choix ? On ne s’arrête pas en pleine forêt enneigée, il faut continuer… A l’instant où un soleil rasant  crève les nuages et illumine les collines, j’arrive dans une petite bourgade vaguement industrielle et plus ou moins en ruine….il y a un bistrot, c’est toujours là que se trouvent les solutions. Deux lascars se tapent des saucisses, la patronne discute un peu…je n’arrive pas à deviner si  rester là me portera chance, l’intuition me manque, la fatigue sans doute… Les lascars me disent que la ville n’est qu’à soixante bornes et que la route est bonne…je tente le coup… avec la neige et la lumière du couchant, on y voit plutôt bien…la route56 a de l’allure à la nuit tombante…mais  elle est de moins en moins déneigée, je trace , accroché au guidon, j’évite les coups de frein et de gaz,  conduite coulée, ça s’appelle…  Impossible d’avoir une idée précise de ce que sont les substances sous mes pneus,  jusqu’à ce qu’une ornière sournoise m’envoie par terre. Deux camions s’arrêtent pour m’aider à  tout relever…on fait ça très vite, la nuit tombe et il y a des camions partout…  ils me disent de me dépêcher, je remonte un peu tremblant, et c’est reparti, mais maintenant je sais que c’est du verglas , j’ai la trouille…  La nuit est tombée, il n’ y a qu’une voie de circulation déneigée, je reste à l’abri entre mes deux camions, c’est mon escorte personnelle… Arrivés à l’entrée de  Aldan , on s’arrête dans un des cafés de l’entrée du bourg, là où il y a les stations, les cafés, les pièces détachées, les pneus… mais plus les motels comme dans  tout le pays…Je m’assieds et j’attends. Cette fois-ci, je laisse faire, je n’irai pas plus loin. Mes potes routiers Yakoutes reprennent la route, il me laisse avec les filles du bistrot et un collègue à eux à qui ils m’ont confié… je range la moto derrière une barrière en taule , à côté d’un gros chien et, en taxi, on ira à l’auberge au centre d’Aldan enneigé. C’est une grande auberge qui ressemble un peu à une caserne avec ses piaules et ses douches collectives puis sa clientèle complètement masculine et plutôt portée sur le treilli kaki que sur le costard Kenzo… comme bien souvent dans les campagnes russes …

La réceptionniste est bien élégante avec sa chevelure blonde abondante et ses bottes d’esquimau. Elle me fait visiter son établissement et l’épicerie qui le jouxte. On peut y accéder par l’intérieur, sans sortir dans la neige, c’est très pratique si  surgit une petite faim nocturne. Elle me montre aussi, affichées au dessus de la réception, les photos de tous les motards qui ont fait étape ici ces dernières années ; j’en reconnais même certains. Comme l’étape fut rude et que je me sens plus en ruines que les kolkhozes soviétiques, je la salue respectueusement, la remercie pour la visite et lui donne rendez-vous pour le lendemain matin…

Mais le lendemain matin, elle n’était plus là, alors je suis reparti…

De Tynda à Neriungeri…


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Max ne sait même pas qui m’a filé son numéro. Il fait de l’enduro en solitaire,  le folklore motard, les clubs, les couleurs, tout ça, c’est pas pour lui. C’est un petit bonhomme énergique qui bosse dans un boîte à camions…les loue t’il ? Les répare t’il ? Je n’en  sais trop rien, mais c’est du sérieux…Le soir il m’invite à diner avec madame en échange de deux caricatures… Je lui avais expliqué en arrivant comment j’arrivais à m’exprimer sans parler le russe ; il a bien compris mon truc et est revenu le soir avec des crayons, une gomme et des feuilles… Il était ravi de ma prestation ; j’ai réussi l’exam, j’aurais pu être recalé en vexant madame mais, coup de bol, elle a adoré !

Ensuite je suis retourné à l’auberge…C’est un petit hôtel à chambres doubles…mon voisin de chambre est un très chaleureux jeune homme de vingt huit ans…il s’appelle Pavel…non, pas Pavelle…Pôoual, qu’il faudrait dire….Pavel de Khabarovsk m’a bien fait la leçon pour ne pas que j’écorche son prénom… Ce Pavel-ci conduit des camions géants dans les mines d’or du nord, c’et le jour des camionneurs,  il bosse dix heures par jour et sept jours sur sept pendant quatre mois et puis il a droit à deux mois de vacances. Il me présente toute sa famille, avec Internet les présentations se jouent des distances, il faut faire plein de selfies pour envoyer à sa petite sœur qui a l’air bien jolie… Quand je suis reparti, certains m’ont traité de cinglé en rigolant, ce qui n’a que décuplé mon inquiétude en songeant à la route… De ce côté-là, pas beaucoup de changements…on alterne le goudron et la piste…mais il fait de plus en plus froid  au milieu de  ces larges collines une peu enneigées.
Arrivé à Neriunguri , il y a un peu plus de neige mais le ciel est toujours dégagé…j’appelle mon dernier contact qui m’aide à trouver une piaule puis me rejoint le soir avec sa blonde…on remet le couvert, séance photos, caricatures de couple, serait-ce déjà ma routine Yakoute qui s’installe ?

Pas question….demain, un peu plus haut, ce sera sans doute encore un peu plus sibérien…

M56; la route du Nord…


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Au petit matin, j’ai pris mon temps. Je profite de la chambre et surtout du garage chauffé pour faire l’appoint d’huile. Il y a la station à côté, c’est bien pratique pour trouver les fournitures. Il faut dire que sur cette machine, accéder à la jauge d’huile, ça demande de déposer le réservoir d’essence  géant et de préférence quand il est presque vide…

Ensuite, je vais saluer l’ours triste en lui filant mes fruits secs, je ne vois plus la biche ni les faisans. Quand, de retour au garage chauffé, je regarde ce qu’il y a dans le hangar d’à côté, je trouve une énorme chaufferie d’un autre temps et puis la biche est étendue par  terre, juste devant, comme si on l’avait sacrifiée à la chaufferie monstrueuse……mais je crois qu’on va juste la manger un de ces soirs, c’est son destin de biche en cage ; peut-être que pour le réveillon, on mangera l’ours.

Et puis je repars, je change enfin de direction, c’est la route du nord, direction Yakutsk et Magadan… Les trente premiers kilomètres ne manquent pas d’allure. Une « high way » toute neuve file entre les collines, je me dis qu’à ce rythme-là , je serai à Tynda en moins d’une heure. Mais les choses changent vite et la super route redevient  une piste caillouteuse et poussiéreuse où le dépassement des innombrables camions s’avère bien compliqué dans les nuages de poussières. Parfois la piste redevient route, parfois la route est un peu enneigée ou la piste un peu boueuse et parfois on longe les travaux . C’est finalement très varié et  dans les tronçons pierreux, on en oublierait presque que c’est déjà l’hiver,

ça use des  tas de calories de tenir  fermement le guidon dans les cailloux …on peut le dire : ça chauffe…

J’arriverai à Tynda en milieu d’après midi et j’appellerai mon contact qui me trouvera un petit hôtel à côté de son boulot où je pourrai ranger la moto pour la nuit…

Skorovodino: le grand motel du carrefour


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L’année dernière, vers la même époque, j’ai passé ma dernière étape avec Piotr le Polonais qui voulait rejoindre Magadan en scooter. C’était à Skorovodino. La nuit fut pourrie à cause de la boîte de nuit d’à côté. Je suis reparti le premier et quinze bornes plus loin, près de l’intersection, je lui avais envoyé un dernier message lui signalant qu’il y avait là une grande auberge, une station service et un restaurant…tout ce dont a besoin le voyageur d’hiver… Ensuite j’avais repris ma route, le laissant seul remonter vers la neige … Dans mon récit de l’année dernière, j’avais juste écrit

« quatre cent kilomètres plus loin, je m’arrête au Motel Oasis »…Rien de plus…

N’y aurait-il rien à dire sur ces quatre cent bornes de route ? En fait, non !

Si on a pas de panne, c’est un longue ligne droite au milieu des forêts de bouleaux… trois stations-resto-motels… je m’arrête aux mêmes, je les reconnais… Je me souvenais de la grande auberge de l’intersection, je l’avais même fantasmée tant l’étape à Skorovodino m’avait laissé un mauvais souvenir. Dans ma mémoire, c’était devenu une grande bâtisse de bois….et finalement pas du tout. Mais quelle importance, il est temps de s’arrêter et l’endroit est idéal après cette longue ligne droite. A côté, il y a un bar un peu triste, un garage chauffé et derrière un mélange bordelique de coupe de bois et de casse de camion……et puis même une espèce de mini zoo où croupissent quelques faisans, une petite biche et un pauvre ours dans une cage minable. C’est étrange les ours, on dirait une peluche géante, avec un bon regard de clébard et puis quand on le regarde, un peu comme les singes, il essaye de se faire remarquer ;  il joue avec son pneu, se dresse sur ses pattes arrières, ou fait des petits bonds sur sa litière en paille. L’animal en cage a toujours bien triste allure. Les hommes ont eu peur des bêtes pendant des millénaires et puis ils se sont vengés, ils ont réduit celles qui acceptaient la soumission à l’esclavage et les autres, ils les ont éliminées, enfermées…Il faudrait le libérer ce brave ours; mais à peine dehors je crois que, lui et moi, nous n’aurions plus le même rapport et, si je le croisais un peu plus loin, je ne ferais pas le malin et les peurs ancestrales seraient bien vite de retour ; il redeviendrait prédateur et moi simple proie bien démunie.

De Blagovesheng à Shimanovsk


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Quand on dit qu’on va de Vladivostok à Yakutsk, comme tout non initiés à la géographie des immensités russes, on se dit que c’est de Sibérie à Sibérie et on n’en pense pas plus…il y a pourtant trois mille bornes entre les deux villes ; légèrement en obliquant vers l’Ouest mais quand même surtout vraiment plein Nord… Si on opère un transfert de latitude, c’est un peu comme si de Madrid, on s’offrait une petite virée à Stockholm… c’est peut être ce qui explique que je vois des petits flocons tomber ce matin alors que même à Khabarovsk, je passais encore l’après midi en  tenue estivale…

Je suis donc resté un jour de plus à Blagovescheng, mais comme il pleuvait, j’avais une excuse. Je sais que reprendre la route ne sera pas de tout repos. Le froid se pointe…un peu vite cette année, d’après les gens du pays…Les premières neiges sont arrivées alors que de nombreux arbres étaient encore verts ; les bouleaux en ont perdu leurs feuilles avant de les voir dorer au soleil d’automne. Pas de panique, tant qu’il fait sec, tout se passe parfaitement bien. Je retrouve cette impression floue, entre angoisse et excitation, qui précède toujours les étapes  présumées difficiles … La route du départ est plutôt jolie, à l’Est une  grande plaine et sa  large rivière somnolente, de l’autre côté, des collines qui se font effeuiller  sans pitié par le vent sibérien.

Je me suis arrêté au motel Oasis, à côté de Shimanovsk, où j’avais fait étape l’année dernière. Je me souvenais de l’accueil chaleureux de ces robustes et pragmatiques filles des campagnes qui géraient leur auberge avec poigne et sourire… Je ne suis pas certain, qu’on m’ait reconnu et puis ma préférée n’y est plus, ça change tout; moi qui m’étais promis de revenir la saluer si un jour ma route repassait par là… mais c’est comme ça; les instants magiques ne se reproduisent jamais. Je ferai quand même mon étape ici, en terrain presque conquis ,et dès le lendemain, je filerai vers l’inconnu…

A l’école de Glabovesheng…


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Le lendemain, il fait beau et presque tiède, je peux bricoler un peu dehors avant d’aller à l’école ; on m’y a organisé quelques rencontres avec les classes de français et, comme à Sakhaline, des petites visites touristiques avec des jeunes filles pour guides. En trois ou quatre jours, j’ai parcouru presque la moitié du trajet séparant Vladivostok de Yakutsk, j’accepte donc volontiers cette pause, sachant que pour la dernière longueur, les choses sérieuses commenceront  à un moment donné, inévitablement, avec l’arrivée du froid…

à Blagovesheng…


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Blagovesheng est une ville assez aérée, à l’urbanisme très géométrique. Par  sa perpendicularité, et son côté paisible et propret, elle me fait un peu penser à Yushno Sakhalîn. Le fleuve Amour est très étroit ici, et la ville Chinoise Héihé à portée de main… C’est étrange toujours, les zones frontières, ça m’obsède, c’est toute mon enfance entre Mons et Maubeuge qui remonte en moi ; toujours cette envie d’aller voir de l’autre côté…

On va construire un pont…Là, ça m’excite, tout d’un coup : un pont ? Bientôt ? Ici ?? Mais alors, avec ma plaque Russe, je pourrai passer en Chine? Peut-être, oui, dans une autre vie, quand les préliminaires auront été signés…Je pourrais attendre un an ou deux à Blagovesheng  et devenir professeur de design à la fac, mais je crois qu’en attendant, j’irai plutôt vers le Nord…

Olga et Tanya, les professeures de français, m’ont accueilli dès mon arrivée et amené à mes appartements dans le vieux bâtiment soviétique de la cité universitaire. Je retrouve les  portes blindées plus très droites, la dyslexie des escaliers au béton usé, le lino imitation parquet et les robinets qui fuient généreusement. Il y a une grande baignoire. Un bain chaud ; j’en ai rêvé pendant toute la fin du trajet. Les vieilles baignoires des immeubles soviétique, n’ont plus de bouchons depuis longtemps…il faut toujours chercher des astuces et des accessoires pour boucher le trou, mais il y a toujours bien un bout de sac plastique qui traine dans un coin… Ce qu’elles ont aussi, c’est une usure perverse du revêtement émaillé qui les transforme en ponceuse d’arrière train dès qu’on s’y  laisse glisser un peu trop voluptueusement.

J’ai , depuis ce bain si réparateur,  deux croûtes bien marquées de chaque côté du coccyx que je pourrai emmener avec moi en souvenir de mon séjour au bord du fleuve Amour…

cartographie moderne près de Birobadjan…


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Quand je me suis posé à Birobadjan, Olga, depuis Blagovsheng, m’avait envoyé un message me disant qu’on m’attendrait dans l’après midi, puisque j’étais presque arrivé. J’ai donc repris la route vers onze heures, juste après la fraicheur matinale qui commence à piquer un peu…après deux cents kilomètres, je commençais à guetter le panneau qui m’indiquerait la route puisque ce bon vieux Kevin Garmin , le GPS, continuait , imperturbable,  à me dire qu’il était incapable de m’indiquer la bonne direction… Lors d’une pause soupe, j’ai commencé à m’inquiéter.. .et puis quelqu’un m’a dit qu’il restait quatre cent cinquante kilomètres.  Je devrais commencer à assimiler le sens des distances dans ce pays…six cent cinquante bornes en Russie, on appelle ça « pas loin »…pour moi,  surtout en début d’hiver, au delà de trois cent bornes, sur une moto, on est en droit d’appeler ça « loin », voire « super loin »… mais comment rivaliser ? Quand on est né dans un pays de deux  cents bornes de long, en oblique et  encore, en poussant dans les coins, difficile de faire comprendre  que  six cent kilomètres, ce n’est pas rien. Alors je roule, je m’accroche, un vent latéral puissant ne me simplifie pas la vie. La région est devenue une vaste plaine agricole où seule l’air frisquet m’empêche de sombrer dans le sommeil.  Kevin est un peu radin en données cartographiques, quand on est à moins de deux cent bornes, il se met à expliquer d’une voix suave, le chemin au mètre près mais avant ça, on peut se brosser…il indique les kilomètres qu’il reste à parcourir mais aucun nom des villages traversés, aucune route secondaire, juste la ligne droite et puis c’est tout. Il devrait dealer avec ce bon vieux monsieur Michelin, qui, malgré ses opinions politiques douteuses,  dessine quand même les cartes routières les plus lisibles du monde. Mais alors, pourquoi diable ne vend t’il pas ses compétences à mister Kévin ? Et surtout, pourquoi donc, sur les cartes que l’on trouve sur son site Viamichelin, cette remarquable précision a t’elle disparu ? Il y a visiblement, des tas de choses qui m’échappent dans les nouvelles technologies !

(Je ne mets pas dimage..;pas assez de connexion, mais je suis sûr qu’il y’a des fans de mes essais moto super pros….)

Escale à Khabarovsk…


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Mon arrière grand père était douanier quelque part vers Charleville Mézières ; mais à l’époque l’import export n’existait pas encore, alors, même si ça devait traficoter la gnôle  un peu dans les deux sens, je n’ai pas entendu parler d’une brillante réussite qui aurait changé le destin de toute sa descendance…

Andrej est gynécologue, il habite seul dans un appartement du centre ville, comme tous les membres de sa bande il roule en Gold Wing.  Il n’en a qu’une ; pour se constituer une flotte, il semble que dix ans d’études, c’est moins efficace qu’une carrière dans les douanes.

Le matin, il m’éveille à sept  heures pour prendre le petit déjeuner avec lui et être prêt pour l’arrivée de Zhenya.

Celui-ci m’emmènera  aussi chez lui, dans un joli immeuble en face d’une église aux coupoles dorées rutilantes, pour reprendre un autre petit déjeuner. Nous irons ensuite visiter ses bureaux, il est grossiste en matériel pour la restauration et roule, donc, aussi en Gold Wing. Quand plus tard il m’emmènera au garage derrière les flaques, la moto démarrera du premier coup… Elle a eu le temps de sécher cette vieille carne, mais ne nous réjouissons pas trop vite…à la première grande flaque traversée, elle me refait le même plan pourri.  On va chercher une bagnole, on tracte, retour au garage pour attendre que ça sèche… Dans ce hangar de taules entouré de vieilles maisons et d’une population un peu oubliée du reste du monde, on retape de tout…des bateaux, des bécanes, des camions customisés ; tout ça est gardé par un vieux molosse râpé à la voix grave et la mâchoire imposante… Finalement, on me dégotte deux anti parasites moins usés par le temps et, évidemment, ça repart au quart de tour… Zhenya m’escortera jusqu’au grand pont sur le fleuve Amour, après un petit détour par la télé locale, et puis je roulerai deux heures pour m’arrêter dans un de ces petits motels de bord de route que je connais si bien, à côté de Birobadjan, dans l’Oblatz Juif que j’avais traversé l’an dernier…je ne fais d’ailleurs  que  me remémorer le trajet de l’année dernière…voyage, dans un sens, comme dans l’autre, presqu’aussi vain que celui du motard Tchèque…J’ai quand même prévu de faire un petit détour par Glabovesheng ; il paraît que là aussi, on voudrait que je vienne  à l’Université raconter ma vie…

Khabarovsk


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Le premier réflexe fut d’appeler Ilya… mais au milieu, des bois, sous la pluie,  il n’y avait plus de réseau…j’ai marché un peu, ça ne captais toujours pas, puis je m’éloignais un peu trop…  je ne pouvais pas abandonner moto et bagages au bord de la route…J’y suis donc retourné et j’ai planqué mes bagages et mon casque sous un pont avant de repartir à pieds vers la dernière station service que j’avais dépassée quelques kilomètres  en amont …je commençais à sentir le temps long…un tentative de lever le pouce me vint à l’esprit, la troisième voiture s’arrêta ; en Russie, l’incroyable solidarité de la route, ce n’est pas qu’une histoire de motocycliste. Arrivé à la station, je pu alors prendre mes marques : le petit motel, le garage derrière. On me promet que dès qu’on aura changé les roues du camion que repose sur des calles, juste devant l’entrée, on ira chercher la moto et les bagages. C’est alors que le téléphone se mit à vibrer…le réseau était revenu, Ilya  qui me demandait des nouvelles d’un coup de texto. Je lui expliquai donc cette nouvelle galère que je commençais à gérer. Mais pas du tout, qu’il me rétorqua d’un  autre texto bien ajusté ; tu ne bouges pas, j’active mon réseau, dans une heure, on vient te chercher. Une heure plus tard, je vis rappliquer Zhenya et Pavel au volant d’une dépanneuse sur laquelle ils avaient déjà chargé la moto et les bagages trouvés sous le pont…quand je pense qu’à un moment donné, j’avais même pensé y dormir sous ce pont… La dépanneuse déposa la moto dans un garage au fond d’une rue boueuse qui commençait à s’inonder…On ramena ensuite la dépanneuse dans une marina au bord du fleuve Amour, Pavel est reparti et Zhenya m’a déposé chez Andrej qui m’avait préparé un repas chaud et un canapé lit dans le salon. Nous avons un peu discuté mais Andrej voyait bien que mes paupières s’alourdissaient alors il  me proposa de regagner mon plumard et je ne me fis pas prier…

De l’esthétique à la panne…


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J’ai fini par oublier le bébé chat pelé… s’il avait été un élégant tigré des bois au poil sibérien, je me serais sans doute laissé attendrir. C’est là la force du bébé chat, il suffit qu’on le trouve mignon et on se le garde…Une certaine forme d’ Amour ne serait-elle qu’une préoccupation esthétique? Par exemple, les Russes de l’extrême Orient Russe, ils aiment leur région plus que tout, ils tiennent bien à se démarquer de la Sibérie dont ils ne font partie que dans les phantasmes européens de terminus d’un train mythique. Je leur dis que Slavianka, je trouve ça moche, ça les vexe…Je pourrais y mettre les formes, car il est vrai que tout autour, la nature est très belle, mais pour Slavianka, c’est une question d’esthétisme. Quand tout petit déjà, on a comme repère Strasbourg, Saint Malo, La Rochelle ,Carcassonne ou la grand place de Bruxelles, on a ses exigences, on pinaille, on veut de la dentelle de pierre, du granit taillé au cure dent. Quand on a passé son enfance dans les immeubles soviétiques, le terreau n’est sans doute pas le même, c’est le berceau esthétique de la mélancolie russe…même si je n’oublierai jamais  qu’à Tomsk, il y a des dentelles de bois à nulle autre pareilles…

Je laisse mon cerveau dériver, bercé par le vent doux, le soleil d’automne et le ciel bleu… ciel qui s’obscurcit peu à peu pour finir, noir d’encre, en trombes d’eau à l’approche de Khabarovsk…Je garde le moral, ça va enfin nettoyer mon casque couvert d’insectes…

Le soir s’approche, je maintiens le cap, je serais presque fier de ma vieille moto, je fends les cataractes à cent trente, mais à peine ce sentiment  de puissance m’a t’il effleuré que le  vrombissement du moteur s’essouffle et  s’arrête au milieu de rien…Deuxième jour, deuxième panne, deuxième chance de voir les choses basculer…

Bébé chat et motard tchèque sur la route de Khabarovsk


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Un bébé chat, tout roux et tout pelé est venu me faire chier pendant la nuit… C’est con un bébé chat, ça ne bouffe pas de pain, ni de viande fumée, ni même de raisins secs, impossible de le dépanner pour un soir. Le matin, il était encore là, je l’ai laissé vivre sa vie  pourrie de bébé chat,  pour repartir plus loin…mon collègue Tchèque avait eu la bonne idée de faire la manœuvre du demi tour la veille. Alors qu’il repartait déjà, je me suis vautré deux fois en faisant  la manoeuvre dans les ornières…le temps de virer les sacs, de relever, de décharger, il devait déjà être loin… Il aurait attendu deux minutes, il aurait pu m’aider à relever tout mon charroi, mais je peux le comprendre, il a un planning chargé pour les deux semaines à venir.

Quand je suis sorti du sentier, surprise, il était planté là à m’attendre. J’ai moins compris son mode de fonctionnement… Mais il devait fulminer secrètement en se demandant comment il allait se débarrasser de ce boulet en vieille Béhème. Je pensais un peu la même chose… c’est terriblement chiant de rouler à plusieurs, il faut sans cesse surveiller le reste du convoi, pas moyen de s’arrêter pisser quand on veut et puis il faut s’adapter à la moyenne horaire de la moto de tête…pour peu que l’on tombe sur un Tchèque en fin de visa et ça devient l’horreur, plus de place pour la flânerie, seule ne compte plus que la moyenne. Mais qu’en avais-je réellement à foutre de ce motard à la bourre que se fait des saucisses bouillies avec du nescafé chinois au petit déj alors qu’il y a des bistrots tous les cinquante kilomètres?  Je profite de sa pause essence pour lui dire que je prends un peu d’avance, que je m’arrêterai un peu plus loin à une station où il y a aussi un bistrot ! Je peux donc profiter de ma nouvelle position de tête pour imposer le rythme et lui laisser le choix de continuer seul. Ma conscience est sauve…Un quart d’heure plus tard, il me dépasse en me faisant un signe du pied comme un chien qui pisse ; ce petit message codé me laisse  sous  entendre qu’il continue sa route.  En tout cas, ça m’arrange sacrément d’y croire… Je m’arrête donc à un « kafê » de bord de route, un comme je les aime, un peu roots, un peu cowboy, mais pas du tout fast food… Je suis content d’être débarrassé ; quand je roule à côté d’une autre moto sur ces longues étapes, je prends  conscience de la relative vacuité de ces virées aux longs cours, surtout quand on mange des saucisses bouillies au bord de la route. J’ai même l’impression que le destin du bébé chat m’angoisse plus que celui du motard Tchèque. Il va essayer de rejoindre Tchita au plus vite pour tenter de charger sa bécane sur un train, l’autre va tenter de retrouver sa maman avant l’hiver, d’échapper aux renards et aux fouines, de trouver quelque part une petite fille qui le prendra dans ses bras, puis en photo avec son Samsung Galaxy et balancera  son portrait sur Facebook où il ira rejoindre les milliards de photos de bébés chats qui , à elle seules, saturent des centres de big data tout entiers… Combien de centrales nucléaires faudra t’il construire juste pour sauvegarder les images de bébés chats ?

En route vers de nouvelles aventures


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Et puis l’impossible est arrivé ; j’ai pu reprendre la route. Je m’étais éveillé tôt, pour, une fois de plus, faire comme si j’allais partir, mais sans vraiment y croire, un peu noyé dans mes habitudes. Je varie un peu, je teste de nouveaux lieux pour le petit déjeuner ; il faut prendre des risques quand on voyage…

Ilya m’a appelé pour dire que tout allait bien… que je pouvais venir…

j’ai quitté l’hôtel sans trop y croire, en signalant que je reviendrais peut-être le soir, mais c’est pas sûr. Arrivé au garage, ma plaque m’attendait, ma vraie plaque Russe, le Graal pour la suite du voyage.

  Et puis, une autre routine s’est installée, un carbu qui pisse, de l’huile qui suinte, mais après quelques ajustements, je me suis retrouvé sur la route du Nord…avec le soleil dans le dos. J’avais déjà oublié combien ma vieille monture était confortable et son freinage indigent… juste avant les premiers cent kilomètres, il a fallu changer un câble, j’en avais un de secours, une heure de bricolage, ça discute avec les passants; la routine de la route… tout comme ce motard Tchèque qui me raconte les pays qu’il a traversé  avant d’arriver à Vladivostok où il comptait charger sa moto sur le train qu’il emprunterait lui aussi pour rejoindre Moscou et repartir chez lui. Il a calculé un peu juste avec la durée de son visa ; surtout qu’à la gare, on lui a dit qu’on ne chargeait pas les motos…le voilà reparti dans l’autre sens ; il lui reste seize jours de visa, il a intérêt à assurer sa moyenne… Nous plantons nos tentes dans un petit bois au milieu des champs. Il fait un peu frais le soir, mais ça  change tellement de l’hôtel collectif , c’est une telle bouffée d’air de retrouver cette routine-là…Les Tchèques sont un peu comme les belges ou les allemands, ils ne se déplacent jamais sans leur bière. Mais c’est une bonne idée de boire un petit coup avant de roupiller…surtout quand,  c’est la nuit d’automne, celle qui tombe vite et qui envoie au lit à huit heures trente.

Triumph Tiger et Tiger Fest à Vladivostok…


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Il paraît que demain ce sera bon pour mon départ…Il y en a aussi qui croient toujours au Père Noêl ; le tout c’est d’ y croire…en  attendant, je suis allé voir le défilé de la fête du Tigre…des milliers d’enfants de tous les calibres, tous habillés en orange KTM, défilent pas délégations, déguisés en grosses peluches ; il doit y avoir un business terrible du déguisement en grosse peluche…en cas de rupture de stock, on peut se rabattre sur les panthères ou les loups. Au Comic’s Shop, on fêtait l’anniversaire de Batman, on aurait pu aussi faire dans le déguisement, mais il y avait beaucoup moins de monde.

Toujours soucieux de ne pas me voir mourir d’ennui, Ilya m’a proposé  pour la journée sa grosse Triumph. La transition est brutale, tout est à l’inverse de ma monture précédente. C’est très lourd, ça ne freine pas vraiment ; au guidon, il faut s’accrocher à chaque mouvement, ce truc-là c’est pour aller tout droit, si on veut changer de cap, on a l’impression de barrer un chalutier dans la boue.  Peut-être que c’est à cause des accessoires ajoutés ; il y a une paire d’enceintes tellement balaises qu’on ne voit plus les rétroviseurs… On me rétorquera qu’au guidon d’un engin pareil, il n’ y a pas besoin de rétroviseurs …mais  moi, je n’en suis pas si sûr… les tongues d’accord, mais avec des rétros, c’est fondamental ! A chaque irrégularité dans le goudron, on a l’impression de se faire embarquer mais  on ne peut nier  que ça fait un très beau bruit, puissant , organique : sur les voies rapides, ça ne manque pas d’effet , aux terrasses de bistrot aussi, sans doute, mais il vaut mieux  y venir avant les embouteillages…

la vie d’artiste à Vladivostok…


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Être ce que les autres appellent, avec parfois un éclair dans les yeux, un artiste, ça peut avoir quelques avantages…quand le temps de l’attente n’en finit plus, je peux retourner m’installer dans ces endroits où la routine m’a posé et travailler sur une table de bistrot en rêvant qu’un jour on y gravera mon nom… L’après midi, je retourne chez Ilya, il faut que je commence à préparer la moto, à faire comme si… à être prêt à bondir hors de la ville…je peaufine, j’ai le temps… si tant est qu’on puisse peaufiner cette presque épave fraichement importée.Puis je rentre en explorant d’autres aspects de la ville. La voie rapide saturée qui arrive de Khabarovsk et de l’aéroport est bordée de part et d’autre d’une urbanisation vaguement dévergondée. Sur la droite, la colline descend jusqu’à la mer au bord de laquelle s’étirent les derniers kilomètres de la ligne du Trans-Sibérien.  Ce sont ses voyageurs qui ont droit à la vue sur mer, ils l’ont bien mérité après dix jours de forêts de bouleaux. Quand le train s’écarte de l’eau, on trouve une fois de plus, un mélange de maisons en bois, de villas neuves au luxe parfois caricatural, de plages plus ou moins aménagées, d’entrepôts ou de zones industrielles d’un autre temps , le tout  reliés par des chemins défoncés et dispersé dans des restes de forêts…petit à petit, on retrouve la vraie ville, les immeubles, les embouteillages, les feux minutés et tout au bout, cet hôtel ou peut-être qu’un jour on me retrouvera momifié dans mon plumard…

le dernier jour à Vladivostok…université de Russkiy Island…


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Le dernier jour à Vladivostok…je n’arrive pas y croire ; dès le matin, je fais quelques courses pour la route et puis j’accepte une ultime conférence à l’Université, la grande et prestigieuse université,  la Far Eastern University, voulue par le boss Poutine pour être une vitrine de la nouvelle Russie …  

Une jeune professeure très élégante me fait visiter le campus avec quelques étudiants et même une batterie de canons et un musée de tanks, juste à côté. Il n’y a rien de plus étrangement décalé que de visiter des tanks et des canons avec de jeunes et élégantes jeunes femmes. Mais la réalité me rattrape…Ilya m’envoie un message…je sais que je dois le retrouver le lendemain matin, mais il semblerait qu’il y ait, comment dire : un  contretemps, peut-être ? Puis-je encore parler de contretemps ? L’ordinateur qui gère les certificats d’immatriculation est en panne…comme ça concerne toute la Russie, ça devait s’arranger rapidement…Enfin pas tout de suite…il y a le weekend… les jolies filles sont parties et je dois encore attendre…prolonger une fois de plus, ma vie à Vladivostok…

Amorcer le retour…balade vers les frontières Sino-Coréenne…


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Le matin, je pousse jusqu’à Kraskino.  Ce n’est pas très joli non plus Kraskino…un petit port rouillé, des baraques de pêcheurs, des bâtiments en ruine de ce qui fut sans doute une prestigieuse garnison  et bien sûr des immeubles soviétiques et des murs abandonnés; immeubles détruits, immeubles jamais construits, ça devient difficile à dire…L’air est doux, les grillons chantent, il y a des insectes partout, on sent qu’on se rapproche des tropiques. On m’a dit que c’est ici le point le plus méridional de  toute la Russie. La proximité des frontières, cet air doux, ces routes inconnues ; tout ça fait renaître en moi des envies d’ailleurs…mais vers le sud,  ce n’est pas ma route et  ces frontières fermées c’est juste de la provocation… Alors je fais demi tour pour repartir vers le Nord ; j’amorce la grande remontée. Afin d’un peu prolonger la balade, je fais un détour par des routes en terre qui m’amènent à nouveau au bord de l’eau après avoir traversé des zones de savanes et d’étangs qui me ramèneraient presque en Afrique, je me mets à guetter hippopotames et éléphants, après tout, ne sommes nous pas juste à côté d’une réserve où se cachent les dernières panthères de l’Extrême Orient Russe? La petite moto orange n’est pas vraiment faite pour les pistes caillouteuses, mais son poids plume, son moteur bourré de chevaux et son freinage incomparable, permettent de retrouver le plaisir de  la piste, même si le dos n’est pas franchement ménagé par des amortisseurs pas vraiment programmés pour la caillasse et la taule ondulée…

Ilya m’envoie à ce moment des photos de ma moto arrivée du Japon en import avec une MV Agusta toute neuve et  une autre  photo de mes nouveaux papiers. Incroyable: ce serait la fin de cette étape immobile ? Je repars  directement vers Vladivostok, retrouver, avec un plaisir diffus, l’hôtel triste qui commençait  presque à me manquer…

De l’autre côté du Primorié


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De l’autre côté de la baie, il y a la route qui mène aux frontières de la Chine et de la Corée du Nord. Pour y accéder, il faut remonter une soixantaine de kilomètres vers le nord afin de contourner l’estuaire marécageux du fleuve. La région est belle ; de  vertes collines, la côte découpée, d’innombrables petites îles rocheuses et au loin les petites montagnes de Chine. Je m’arrête à  Slavianka… c’est juste en face de la pointe de  l’île de Russkiy.  Je croyais trouver un petit port  de pêcheurs et rentrer par le bac ; phantasmes de voyageur, surtout quand celui-ci tente de se replonger dans l’ambiance du voyage qu’il n’arrive toujours pas à faire…Ce n’est pas joli du tout Slavianka… c’est même carrément super moche…et il n’y a même plus de bac pour Vladivostok. Alors je me cherche une litière pour la nuit. Sur la pointe qui s’avance dans la mer du Japon, il y a un grand hôtel très chic et cher (et pas beau) qui s’est ouvert au milieu des collines herbeuses du bord de mer. Il est entouré de travaux. On décaisse la colline à grands coups de bulldozers et de marteaux piqueurs, sans doute pour encore agrandir…ils doivent être contents les clients si c’est le bruit des vagues qu’ils venaient chercher. Un peu plus loin au bout d’une piste, on finit sur un ensemble de bungalows tout neufs…je me mets à songer à une nuit bercée par les clapotis…Pas question ; on me crie de loin que c’est fermé. Alors je rebrousse chemin, je me trouve un hôtel (vide), tout au bout du port (moche).  Il a dû avoir la vue sur le port, mais c’est barré par un grand hangar en taule. Madame l’hôtelière aurait bien voulu me fourguer une piaule (chère) avec vue sur le hangar, mais elle n’a pas la monnaie sur mon bifton de cinq mille (roubles). Alors elle m’en file une collective très grande, pas chère, très calme, avec juste moi dedans et vue sur la colline…Je sens que je vais bien dormir…Ce soir, je me mets aussi (entre parenthèses)…

La routine à Vladivostok…


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J’ai malgré tout progressé dans l’hôtel Sakura. J’ai la meilleure piaule et plus personne ne m’emmerde. Le matin, je vais prendre mon petit dej, comme d’ habitude, puis je passe au comic’s shop et à l’Alliance, comme d’habitude, comme d’habituuuuuude…je ne vais plus flâner au bord de la mer, au marché Chinois ou sur les grands viaducs.  je ne me trompe plus à l’échangeur de la voir rapide . Je marche dans la rue comme si j’habitais là depuis trente ans, je ne m’émerveille plus, comme au premier jour.

Il est comme ça le voyageur, il cherche l’ émerveillement, l’inattendu, le jamais vu… et si une étape trop longue  fait  disparaître toutes ces instantanéités, il bascule dans une autre dimension, celle qui friserait presque l’ennui. Aujourd’hui, j’ai animé des ateliers à l’Université, je suis rentré à la piaule  juste avant que les orages titanesques auxquels j’avais échappé à Sakhaline ne me rattrape à Vladivostok…demain, si les routes résistent aux trombes d’eau , je retournerai me balader dans le Kraï de Primorié en espérant que le bateau qui ramène ma moto du Japon n’aura pas coulé !

Big Lebovski sur Vladivostok airport…


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Les motards auraient bien voulu me garder, ça commençait à sentir la biture à la bière, ça m’inquiétait légèrement ; mais on m’attendait chez Polina, la jeune lycéenne timide dont les parents s’étaient proposés pour m’héberger durant la fin de mon séjour. La veille ont m’avait préparé un festin de produits de la mer, du poisson sous toutes ses formes, des fruits de mer et du caviar rouge. Ils m’avaient promis qu’on remettrait ça mais les motards voulaient aussi me garder, je ne savais plus où donner de l’excuse. On me gâte à Yujno Sakhalîn ;  déjà le matin, pour ma dernière classe, on m’avait préparé un repas et un petit spectacle, des jeux et  le karaoké Joe Dassin pour le final.

A l’aéroport, une délégation m’accompagnait, faisait des photos… ça a intrigué un gars dans la file business qui s’est mis aussi à faire des selfies avec moi sans savoir qui j’étais. Arrivés à Vladivostok, un chauffeur l’attendait avec un gros Land Cruiser customisé ; il a proposé de me ramener en ville,  pour éviter de me faire arnaquer par un taxi. Je ne sais pas très bien qui c’est ce mec, avec sa tronche de binoclard rondouillard en short et son acolyte pas mal looké lui aussi, j’ai du mal à situer le lascar. Les deux, là,  il formait un duo  burlesque,  un concept look qui chercherait sa voie entre les Pieds Nickelés, les Blues Brothers ou les Big Lebovski… et comme ça, en pleine nuit, ils m’ont emmené voir des bagnoles de compette de dérapage sur un circuit pas loin de l’aéroport. Roman qu’il s’appelait mon gros binoclard en short. Il m’a déposé chez Ilya pour que je récupère la KTM , on a échangé nos numéros pour que je l’appelle le lendemain et que je passe chez lui…je sentais poindre l’opportunité d’un changement de piaule pour la fin du séjour…mais je n’ai jamais réussi à le joindre ; alors je suis resté à l’hôtel de la case départ !

virée biker sur Sakhaline…


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Un matin pas comme les autres, devant l’immeuble où j’ai déménagé, Sergeï, de la « Red and White Army » est venu me chercher avec son minibus…Après être allé visiter l’école de pilotage des enfants , nous somme passés au club où m’attendaient Roman, le président, et tout un équipement à ma taille : bottes, gants, casque et une Ducati Multistrada , millésime 2002. Nous voilà partis, il fait beau, tout baigne…Après avoir bricolé le sélecteur de la Harley du boss, notre petite escadrille a pris son envol : la Harley, la Ducati et une Gold Wing Wallkirie suivis du minibus Toyota. Après trente bornes, la courroie de transmission de la Harley s’est déballonnée sur le goudron…on a chargé la moto dans le minibus et nous sommes repartis. La route s’étire entre la mer et les collines boisées, il y a quelques villages, une petite ville et après cent cinquante bornes nous bifurquons sur une piste pour arriver sur une plage entourée de falaises et de rochers ; la nature est belle à Sakhaline. Au retour, on s’achète des crabes géants du Kamchacka au bord de la route et quelques hectolitres de bières.

Nous arriverons en ville à la tombée du soir,  la Gold Wing tombera en panne à son tour…je commence à comprendre pourquoi on se fait suivre par le minibus. Pas de chance, il est déjà rempli à ras bord de Harley. Il faudra pousser…ça creuse, c’est très bien avant d’aller bouffer du crabe à la bière…

La Multidtrada, c’est finalement la seule qui ait tenu le coup…il faut dire que c’est une bonne machine. Un peu bâtarde comme tous les faux trails, mais la selle parfaite compense la course des suspensions quand la route  devient facétieuse. Le moteur , bizarrement pour un engin de Rital n’a qu’ une sonorité brinquebalante pas terrible qui rappelle la KTM , mais il a du répondant et puis, bon, je vais pas faire la fine bouche, c’est la deuxième bécane qu’on me file pendant que la mienne s’offre une croisière en container…

Sakhaline: sommeil connecté…


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Je quitte l’hôtel…Galina m’a trouvé des parents d’élève ravis de me permettre de fuir quelques instants les chambres collectives et les concentrés de mystères sociologiques qu’on pourrait y étudier. Qui sont, par exemple, ces voisins de chambrées, rivés à leurs écrans, qui s’endorment sur leur ordinateur ou leur téléphone, qu’aucun aspirateur tonitruant ne réveille, même à dix heures du matin ?

Sont-ils venus ici pour faire du tourisme, pour travailler? Le plus chinois de la bande, entre deux roupillons, se flatte de ses connaissances en français en me gratifiant d’un « bonjour » bien appuyé et se rendort après que je lui ai renvoyé la politesse d’un «  drastutiê » magnifiquement ajusté.  Un Tatar barbu me raconte brièvement d’où il vient avant d’aller prendre son bus pour la ville… Salamalekoum… c’est inattendu en Russie…Seul un jeune japonais en visite touristique discutera un peu dans la salle commune…je le saluerai de l’unique mot japonais que je connaisse… Aligato my friend et que nos routes nous portent chance…

Sakhaline: les jeunes filles…


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Une nouvelle vie s’organise pendant cette trêve sur Sakhaline. On vient me chercher chaque matin dans mon hôtel en plastique pour m’emmener au Lycée Pouchkine où je fais deux, trois ou quatre interventions chaque matin et puis les après midi, on m’a programmé des excursions, des promenades ou des visites de musée.

Le musée Tchekhov qui raconte les aventures sur l’île de ce dramaturge médecin de la bonne société moscovite qui se demanda un jour comment on pouvait survivre à Sakhaline et partit enquêter sur place. On a gardé  de l’île l’image des photos du musée. Une  caserne, une prison, une église (logique) et autour les petites maisons de ceux qui ont purgé leur peine et deviendront les premiers colons de Sakhaline.  Un siècle plus tard, l’occupation japonaise, l’union soviétique, le pétrole et le gaz ont  bien transformé tout ça. Je visiterai aussi le  musée régional, dernier bâtiment de l’époque japonaise, pour mieux comprendre cette passionnante histoire. On y apprend les guerres, les occupations,  les roches fossiles, les peuples d’avant tout ça, les baleines et les ours.

 De jeunes étudiantes m’accompagnent à chaque sortie, ce sont leurs travaux pratiques, c’est pour les obliger à parler le français dans des situations réelles, en immersion. Pour moi, ce n’est pas désagréable du tout, comme immersion, d’aller voir des terminaux gaziers, des plages grises ou des poissons empaillés en si agréable

compagnie.    Entre deux commentaires sur Tchekhov, elles me parlent de leurs rêves de leurs envies, de leur prince charmant et de Paris… Moi je leur parle de Paname, de Bruxelles et de Montpellier, de Dieu qui n’existe pas  et de la vie d’artiste. Je frime un peu… Comme il doit être difficile d’être professeur dans un lycée de jeunes filles, de devoir parler du carré de l’hypoténuse à ces nymphettes pleines d’illusions…

Galina m’a organisé une émission de télé dans le club de Bikers « Red and White Army », tout un programme …me voilà adoubé et invité à une balade dans l’île ; mais je devrai quitter pour une journée mes chères petites guides pour m’immerger dans un monde que je connais déjà si bien…

S’installer à Sakhaline…


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Quand on a commencé à trouver du gaz et pétrole  à Sakhaline, le visage de l’île a changé. L’arrivée massive de compagnies étrangères à modernisé yuhzno-Sakhalin, la ville principale, qui est devenue une ville russe de plus, mais plus aérée, plus fleurie, quand il n’y a pas de neige, plus accueillante quand il ne pleut pas….Tchekhov avait quand même un peu raison de s’inquiéter pour la santé des habitants parce que, quoi qu’ils en disent ici, il pleut beaucoup …peut-être que ça ne s’arrête que quand il neige… Galina, responsable des cours de Français au Lycée Pouchkine, est venue me chercher  à l’aéroport pour me déposer à l’hôtel que je m’étais réservé sur E booking. Ce sont les retraités savoyards en side-car, Bébert et Ginette, décidément à la pointe du progrès, qui m’ont fait découvrir les réservations en ligne…il faut avouer que c’est pratique, mais ça ne m’empêchera pas de retourner dans les motels de bords de route en me fiant au hasard quand , un jour ou l’autre, je reprendrai la route. En attendant, je découvre mon nouvel hôtel collectif, une petit maison, presqu’un bungalow avec des murs en tôle de plastique imitation bois. Il n’y a pas de télévision dans les chambres, c’est propre, bien tenu et même si le voisin d’à côté ronfle comme un diesel marin, même si celui du dessus fait tanguer la literie dans son sommeil agité, j’ai quand même l’impression que ce sera plus confortable qu’à Vladivostok…

Sakhaline


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Je suis parti pour Sakhaline… En regardant la carte de la région, avec la Corée et le Japon si proches, j’avais repéré ce prolongement septentrional de l’archipel Nippon, ce nom qui n’évoque à l’occidental moyen que l’ancien bagne du temps des Tsars, le climat redoutable, la mer glacée… Comme Tchékhov en son temps, une envie irraisonnée m’a poussé à aller voir à quoi ressemblait cette île de si mauvaise réputation. Je suis donc passé par l’Alliance Française pour savoir si ma venue pouvait intéresser quelqu’un sur cette terre de bagnards hostiles. Il se trouve qu’il y a dans cette île un lycée très dynamique que le passage d’un motard gribouilleur intéressait énormément.

Sakhaline n’est plus vraiment un mouroir pour bagnards repentis. Conquise en partie par les Japonais avant la révolution, elle leur fut rétrocédée après la défaite de 1945 et redevint entièrement russe. Ils n’ont pas de chance les japonais sur leur archipel trop petit pour eux, à chaque fois qu’ils ont vigoureusement voulu annexer des régions voisines, ils ont raté leur coup. C’est peut-être justement cette vigueur qu’on leur a reproché.On parle beaucoup d’un pont qui réunirait Sakhaline au Japon, il n’y a que quarante kilomètres, symboliquement ça ne manquerait pas de classe, mais il paraît qu’il y a beaucoup de Japonais pour qui cette île est toujours Nippone, alors peut-être qu’on craint de les voir tous rappliquer dès l’inauguration !

La douanière de Vladivostok…


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Retour à l’hôtel collectif…La vie y a repris son cours. Les  jours qui rallongent, les trains qui passent, celui de six heures trente annonçait l’arrivée du jour, maintenant quand il siffle, c’est toujours la nuit. Il m’est arrivé plusieurs fois de rester trois ou quatre semaines au même endroit, à réparer, attendre des pièces ou juste faire une longue pause, mais je trainais dans les contrées tropicales,là où les jours et les nuits, sans la moindre hostilité, se répartissent toujours les heures de jour et de nuit dans un parfait esprit d’équité. Je ne voyais pas le temps passer.  A Vladivostok, les jours raccourcissent et  les feuilles jaunissent, j’attends toujours des papiers et l’hiver arrivera bientôt… Je suis allé au bureau des douanes. Une fonctionnaire  en uniforme vert, terriblement sexy,  m’a fait signer trois bouts de feuilles en me fixant de ses yeux ravageurs… Dans un roman de gare, elle aurait glissé son numéro de téléphone dans mon passeport; dans un film porno, elle m’aurait  culbuté sur son bureau…  mais, là, dans la vraie vie, je suis reparti, à pieds sous la pluie, vers mon hôtel en longeant les quais du port à droite et la gare du trans-sibérien à gauche…les containers, les rails, les flaques… le rêve…quand même, elle aurait pu me ramener…

Nakhodka…Une matinée au camping avant de rentrer…


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Le matin, après une nuit en bungalow, Vladimir ne voulait plus ma lâcher. Il m’a invité à boire des cafés solubles lourdement tassés en mangeant des chocolats devant un match de boxe à la télé. Il est comme ça Vladimir, tout en nerfs et en muscles noueux, il aime les douceurs au petit matin. Il voulait que je l’accompagne au marché de Nakhodka pour aller chercher de la viande  rouge et puis que je reste plus longtemps…Une journée barbecue bien  virile , j’ai  pas envie du tout, alors je joue les petits bras et je réussi à me défiler non sans avoir, pour amadouer la bête, caricaturé un peu et accepté tous les selfies de rigueur, nouvelle et incontournable coutume de la world culture.

La route m’a ensuite ramené à la Vladivostok après avoir longé la mer et traversé ces forêts où rodent, m’a t’on dit les derniers tigres de Sibérie…

Et puis, finalement si je continuais mon stage d’essayeur moto…que puis-je encore ajouter pour finaliser le portrait de cette petite moto ? Son bruit de casserole qui ne correspond pas vraiment aux prouesses de ce petit moteur, son look audacieux pour ceux qui aiment l’orange, son moteur rageur même si il faut oublier de rouler au couple et ne pas hésiter à taper dans les rapports et puis bien sûr, cet incroyable freinage…surtout l’arrière… mais pourquoi donc toutes les motos n’ont-elles pas un frein arrière qui freine, puisque  KTM a prouvé que ça pouvait exister ? Mais bon, je vais encore essayer de vous en parler…après on passera à autre chose!

Balade en Primorié: De la forêt sauvage à la côte touristique…


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Le lendemain, il avait été prévu que je rejoindrais la directrice de l’Alliance Française pour l’aider aux dernières récoltes de son potager. Je n’ai jamais réussi à la joindre mais j’ai cru comprendre qu’elle avait eu un empêchement… alors j’ai trainé dans les villages environnants pour profiter de cette nouvelle moto. Tous ces petits bourgs qui semblent abandonnés à eux même, condamnés  à l’autarcie, oubliés pendant les hivers interminables mais, finalement, totalement fiers et  libres de vivre leur vie à leur façon … On me raconte qu’aux temps anciens de l’Union Soviétique, la vie des villages était très structurée autour des kolkhozes agricoles ou de petites industries. Il y avait du travail pour tout le monde, des écoles, des centres de santé et même  des cinémas. Après la Péréstroïka, tout a été chamboulé, les petites industries ont fermés, les kolkhozes sont partis en couille et la privatisation rampante  a fait disparaître toute cette vie rurale . Les jeunes sont partis à la ville et les vieux sont restés. Les jeunes ont un peu vieilli, ils commencent à revenir…c’est parce qu’ils ont la nostalgie, mais ils ne viennent plus qu’en weekend, prendre l’air, ramasser les légumes, se reposer de la ville. On en veut beaucoup à Gorbatchev d’avoir détruit le monde d’avant et d’avoir amorcé la dégringolade du pays et, envers et contre tout, on l’aime  le boss Poutine, qui commence à  monter des programmes pour redonner de la vie aux petits villages où les écoles, l’électricité, les autobus et les médecins se remettent en place peu à peu, tranquillement mais surement… Ensuite, je suis redescendu vers l’autre baie, celle de Nakhodka. La ville s’est construite, comme sa prestigieuse voisine, sur un site de collines au bord de la mer, mais quel triste mélange de n’importe quoi.  Il n’y a pas ce noyau romantique , souvenir des époques lointaines de la Russie éternelle… les immeubles soviétiques se mêlent a des architectures disparates, recouvertes de ces faux murs en plastique si moches avec leurs imitations bois, brique ou pierre. Les maisons sont séparées par des cloisons en taules colorées et puis des édifices religieux trop neufs et des centres commerciaux  où vient flâner une certaine  jeunesse  friquée, formatée et bien facebookée. Mais moi aussi, l’informatisation de la vie m’a rattrapé, il ne me reste qu’ à bouffer des pizzas grasses au mauvais jambon synthétique pour pouvoir accéder au wifi sacré. Plus tard, j’irai chercher où dormir, la forêt est loin derrière, il ne reste que des camps de vacances et des palissades en tôles colorées…alors je tente cette nouvelle variante…

Et ma nouvelle moto ? Nerveux, compact, ce petit bolide pourrait-être passe partout si le volumineux pot d’échappement n’était pas aussi bas et les suspensions aussi rigides, je sais qu’il existe une version pour le baroud qui, espérons-le, est équipée d’une selle un rien plus confortable, parce que rouler des jours assis sur ce bout de bois, c’est un coup à finir en fauteuil roulant (ou en side-car) rongé par les escarres.

… J’en profite pour faire mes premiers essais de commentateurs pour chaine de télé de fan de bécanes…   je ne suis pas certain d’avoir vocation en béton, mais bon…

la maison dans les bois du Primorié…


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J’ai donc pu, dès le lendemain, partir en balade dans le Kraï de Primorié, la région de Vladivostok. Après être passé saluer le mécano chez qui  j’avais bossé à mon arrivée, j’ai continué la route jusqu’au « Safari Parc »…Pas terrible le parc…une sorte de zoo où c’est le public qui est en cage…un petit circuit de passerelles grillagées qui surplombent quelques grands enclos.. Deux tigres, trois ours et quelques cervidés ; tu parles d’un safari. On a pas le temps de trainer, il y un guide et on doit rester groupé, pas question d’attendre au calme la bonne lumière sur le fauve assoupi, on se fait engueuler. Après cette expérience inoubliable j’ai repris la route qui traverse forêts et collines…le soir tombe, un panneau sur la droite: auberge forestière à cinq cent mètres.

Des maisons de bois dans une grande clairière avec quelques daims pour faire joli et des lapins de jardin en tronc d’arbre. Les chambres sont grandes, les lits géants mais les draps un peu trop petits.

Quand on fabrique soi-même son lit  à la hache avec des troncs, on a tendance à voir grand et quand on va chercher les draps dans le placard, on se fait toujours avoir ; on a l’impression de vouloir faire  son lit avec des mouchoirs de poche..

Il commence à pleuvoir, je suis prêt pour ma première nuit dans le calme profond de la forêt de Sibérie Orientale…

bosselages


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Les  ralentisseurs et les raccords de goudrons bosselés ne sont pas qu’une particularité russe, on en trouve un peu partout. Mais ici, il y a l’équivalent intérieur, le modèle « inside »,dans les escaliers d’immeubles soviétiques aux marches approximatives, usées par la chute du communisme, ou dans les hôtels par chers où d’innombrables décalages et pas de portes surélevés offrent un joli catalogue de farces et attrapes pour les orteils distraits.

Pour les feux rouges par contre, la terre entière pourrait venir prendre des leçons ici. Un feu   qui t’annonce le temps qu’il reste avant de changer de couleur, c’est une remarquable idée, dans un sens comme dans l’autre. S’il affiche deux minutes d’attente, on sait qu’on peut couper le contact, aller pisser ou s’acheter un journal. Inversement, si à l’approche du vert, on peut lire le décompte, on saura qu’on a le temps de passer tranquillement, sans ouvrir les gaz comme un acharné.

Sinon, les choses bougent pour moi, mais à un rythme débonnaire…j’ai déposé ma moto chez Ilya, on l’a chargée sur une remorque et, puissant symbole, enlevé la plaque d’immatriculation…il était temps, elle allait tomber toute seule… Demain il l’emmènera au port…Pour combien de temps ? Difficile à dire… mais pour que je ne m’ennuie pas trop, il m’a laissé partir avec une KTM …

Un américain à Vladi’


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 Devant l’alliance j’ai rencontré un américain en pâmoison devant ma moto, un petit mec  au physique et à l’âge indéfini, pas le genre dont on pourrait se dire au premier coup d’œil : tiens, mais que fait donc là cet Américain ? Il était, comme tous les voyageurs que je rencontre ici, en attente quelques jours d’un avion ou d’un bateau…Cette ville étant le  terminus du continent, on ne peut qu’y terminer son voyage. Je suis bien le seul à vouloir autre chose, mais je le paye d’une interminable attente. On imagine toujours l’Américain type athlétique, avec une mâchoire,  des dents et un brushing parfaits. Celui-ci était bossu, un peu crado quant à ses dents, je n’arrive toujours à savoir de quelle matière étaient faits les agglomérats laiteux qui s’accumulaient à la jointure de ses ratiches et de ses gencives, une sorte de poridge au tartre sans doute. C’est à son accent que j’ai compris que ce n’était pas un réfugié du Dombas. Il venait d’accompagner un groupe de motards qui s’était offert une traversée de Chine avec quelques motos japonaises, un guide et les formalités en règle. Encore un fois, on me rappelait que c’était le seul moyen d’entrer dans l’empire du milieu. Mon amerloque avait, lui aussi, un ancien flat Béhème ; il  ne pouvait qu’être attiré par ma vieille bête et toutes ses modifications farfelues. Un peu plus tard, dans la rue Svestlankaïa, où je passe ma vie,  j’ai croisé deux savoyards avec  de bons vieux trails japonais bien basiques. En transit bien sûr, la Corée ou le Japon, comme d’habitude…j’aurais presque pu aller y faire un tour. En Corée, c’est facile, il y a une journée de bateau, pas de visa ni de paperasses futiles pour la moto. Pour le Japon, c’est plus compliqué; il faut le fameux carnet de passage qui doit, en plus,  être traduit à l’arrivée…mais qu’irais-je donc faire là-bas avec mes cuirs râpés et ma moto antédiluvienne. J’ai l’impression qu’au pays du Soleil Levant on va me voir comme j’ai vu mon américain…Je préfère rester en Russie, même si je ne comprends toujours rien à ce qu’on me raconte, je  sais qu’ici il y aura toujours une place pour  ma patine et mes traces d’usure !

Les entre deux…


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Il fait toujours beau à Vladivostok…je partage mon temps d’attente entre la boutique de comic’s et l’Alliance Française. Je n’avais plus de nouvelles du Samouraï…je me disais qu’il  ne devait plus avoir de batterie dans son téléphone, mais par un bref texto, il s’est manifesté à nouveau. Il est comme ça le Samouraï, pas question de faire de la littérature.Après un passage au kloub, on m’a proposé de suivre la bande en sortie. Me voilà parti pour l’option virée de groupe dans la ville.  On a tourné un peu, c’est comme pour les conversations, je suis sans comprendre.

Etre sans comprendre, n’en sommes tous pas donc là?   Mais là je suis, du verbe suivre, ce qui n’est pas tout à fait la même chose…

Après un bref passage dans un bar de métaleux, je me suis dit qu’il fallait que je profite de l’entre-deux suivant pour m’éclipser. J’ai prétexté un coup de mou soudain et je suis retourné dans une piaule collective me plonger dans le bon vieux  roman de Dostoïevski qui m’accompagne fidèlement dans les moments de vide…  J’ai  donc repris ma case départ au centre ville, dans le petit hôtel collectif où, finalement, quand les voisins de chambrées sont des humains dignes de ce nom, on peut passer des nuits  tout aussi dignes de ce nom : des nuits humaines en quelque sorte… J’y ai quand même, à force de changer de chambre et de parking, égaré mon casque Nolan qui aurait encore pu me protéger le crâne quelques temps. Encore une histoire de vieillerie ; j’aurais pu en parler longuement avec Bébert ; la mémoire qui flanche, mon bon monsieur, quelle calamité…heureusement, tout petit déjà, mon côté rêveur dissipé atterrait mes professeurs ; ça rassure ; si  j’avais des prédisposition, il n’y a rien d’inquiétant.

Les motards étant d’un secteur vieillissant, quand ils se rencontrent de nos jours, ils parlent moins de mécanique et de gonzesses. Ils seraient plutôt portés sur les rhumatismes, les problèmes d’audition, de vue ou de prostate. Quand Bébert embarqua sa Ginette pour une traversée de la Sainte Russie, elle sortait d’une opération de la colonne et de la hanche… Le vieux motard, c’est un nouveau créneau d’avenir à exploiter, une souche, une cible marketing ; l’accouplement du fauteuil roulant avec la moto ça pourrait faire un nouveau produit phare. Mais finalement, cela n’existe t’il pas  déjà ? Ne serait-pas ça qu’on appelle un side-car ?

Bébert au départ pour la Corée…


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Aujourd’hui, Vladimir, le boss de toute la Russie est de passage à Vladivostok. Il doit tailler le bout de gras avec ses collègues du secteur à propos du trublion de Corée du Nord qui commencent à affoler les gens du coin. Toute cette effervescence risquant de provoquer quelques embouteillages supplémentaires, Yuri est venu chercher Bébert et sa régulière un peu plus tôt que prévu pour l’emmener à la gare maritime. Nous étions  donc  encore à siroter tranquillement notre thé en devisant de l’usage du Monde et des profondeurs de l’Humanité quand la sonnette nous ramena en sursaut à la réalité . Comme d’habitude, je n’avais pas vraiment bouclé mon paquetage alors que la famille Bébert s’était levée plus tôt pour parer à toute éventualité. Le  temps de m’activer un peu, ils avaient disparus.

Les rencontres  sont toujours plus intenses en voyage, même si on croit y chercher la solitude ou le repli sur soi-même ; mais on se quitte souvent comme un souffle d’air, un pet de mouche, puis celui qui reste se sent vaguement tout seul…même si, lui aussi, a un voyage à faire…mais dans mon cas, peut-on encore parler de voyage ; ne suis-je pas simplement  en résidence ?

Comme je me sentais un peu vaseux, envahi d’une légère mélancolie, j’ai bondi sur mon vieux cheval et, bravant les embouteillages, je suis allé faire un saut à la gare maritime… J’y ai donc pu faire mes adieux  aux retraités, sachant que de nos jours, grâce aux techniques modernes, personne n’est  plus jamais  vraiment disparu à jamais…

Mais il ne faudrait pas que Kim jongUn balance un pétard sur le ferry qui les emmène en Corée du Sud…

ping pong au téléphone….


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Bertrand avait, pour négocier ses transports, un transitaire spécialisé. Moi, depuis mon arrivée, je laissais faire Ilya qui me tenait au courant de l’évolution du dossier. Et puis, Ilya m’a dit que c’était plus compliqué que prévu, qu’il fallait vraiment que la moto quitte le territoire pour pouvoir la réimporter, qu’il n’y avait pas moyen de tricher avec tout ça…Alors j’ai appelé Youri, le transitaire  des motards qui  m’avait déjà croisé au Kloub. Lui, il me dit qu’il peut aller plus vite en prenant plus cher. Je vais voir Ilya au centre ville ; il me dit que c’est impossible de faire autrement, que c’est louche les plans de Yuri, que ça risque d’être bidon et de m’amener des embrouilles à la sortie. Je joue au ping pong entre les deux, quand je rappelle Yuri il me dit qu’il a déjà vu un dossier à mon nom à la douane…les deux pistes se rejoignent, c’est encore plus flou,  alors, je choisi la sécurité, je fais confiance à Ilya et je ne saurai sans doute jamais lequel aurait été plus rapide ou fiable que l’autre. Quand on a le choix entre deux routes, il faut se décider pour ne pas prendre racine et ce qu’aurait pu être l’autre route, il ne faut plus jamais y penser. Le voyage c’est comme la vie, il faut avancer et ne jamais regretter…mais dans mon cas précis, je n’avance pas vraiment…

Dernière nuit dans l’appartement à Vladivostok…


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Pour les retraités, les choses avancent plus vite… Demain matin, ils embarquent pour la Corée et moi j’attends toujours. Quelques pistes se profilent dans ce casse tête paperassier que je tente d’affronter. Nous quitterons donc l’appartement pour suivre nos destins respectifs.

Nous n’étions pas si mal dans notre cinquième étage. Un immeuble tout ce qu’il y a de Soviétique mais  refait, équipé, ripoliné, à deux pas du supermarché ; on y aurait presque changé de routine et refait nos vies,  mais ce ne fut qu’une petite étape de ce  voyage immobile dans les contrées bureaucratiques.

L’attente…


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L’attente est une des composantes inévitables du voyage au long court. Les formalités, les passages de frontières ou les aléas mécaniques plongeront toujours le voyageur   dans les affres de l’attente. Mais, contrairement à son parent pauvre le touriste, le voyageur comprendra très vite que l’attente est source de rencontres et d’aventures intérieures, il la vivra intensément, sachant très bien qu’elle lui fournit un peu de ce repos indispensable avant les longues épreuves physiques de la route. Mais avouons-le, il ne faut pas non plus que ça traine des mois, parce qu’à force, ça énerve aussi, l’attente…Geneviève et Bertrand attendent la bonne volonté de Youri, leur transitaire. Moi j’attends celle de Ilya qui connaît les passages secrets des bureaux de douane, même si parfois j’appréhende qu’il ne s’y soit perdu.

Nous avons tous quitté nos hôtels respectifs. Un congrès très important au centre ville monopolise les chambres de tout le parc hôtelier ; Bertrand m’a donc invité à séjourner dans l’appartement où ils se sont installés en attendant leur départ. On y parle plus philosophie que joint de culasse, ce qui n’est pas pour nous déplaire. Nous sommes retournés à Russkiy Island où je leur ai fait découvrir la plage, les viaducs et la chute de reins des filles de Russie qui pourrait rendre fous les vieux motards égarés sur ces  derniers virages avant le Pacifique…

Vidéo : promenade sur les ponts  et à la plage

le garage près de l’aéroport d’Artiem…


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Depuis mon arrivée, quand je veux faire de la mécanique, je ne vais pas qu’au Kloub. Ilya a tenu à m’emmener chez un ami à lui qui, dans la ville de l’aéroport, cinquante bornes au nord, tient un petit garage…  informel bien sûr, comme d’habitude. Je pourrai , bien encadré, y changer quelques joints fatigués sur la fourche et le moteur et  rhabiller ma roue avant du pneu offert par l’homme aux yeux clairs… Mais c’est un peu loin et puis il y a cette musique, cette insupportable bande FM… la radio de merde est , avec le calendrier de gonzesses à gros nichons, un classique du décor d’atelier.

C’est vrai qu’il y a des exceptions, je sais,  j’ai les preuves, mais là, à Artem, la petite ville de l’aéroport, c’est comme ça…et moi, bon, les calendriers pourquoi pas, mais la bande FM, ça, non ; je n’y arriverai jamais…

Alors j’ai arrêté de faire de la mécanique pour me replier sur les petits dessins ou le tourisme , après tout, elle tiendra bien comme ça la moto…il faut garder un peu de suspense pour quand  je pourrai repartir, quand  j’aurai mon papier…demain…ou après demain….

au bout du bout de la grande Russie…


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Je suis allé faire expertiser ma moto. Une étape de plus pour son homologation sur le sol russe. Le bureau de l’expert est perdu dans un immeuble presque introuvable dans la péninsule qui prolonge la ville jusqu’au phare planté devant Russkiy Island. Je me suis levé tôt pour arriver à l’heure mais je n’avais aucune inquiétude puisque Kévin2, mon nouveau Navigator refilé par Tecnoglobe, allait m’y emmener en quelques minutes…mais Kévin est capricieux, il refuse de reconnaître l’adresse que je localiserai finalement avec le petit logiciel « plan » de mon téléphone. La technologie m’a quand même sauvé la mise parce que, cette péninsule, c’est un vrai labyrinthe. Pour y accéder on prend la route qui passe devant la gare du Trans-sibérien et la gare maritime et puis on continue. Sur la gauche, il n’y a que des installations portuaires et sur la droite quelques kilomètres de ville soviétique et de bâtiments militaire et puis tout au bout, un peu de lande broussailleuse qui se termine par une fine langue de terre qui accède au petit phare, ultime bout du bout du continent. C’est un endroit calme, on peut y prendre un bol de quiétude en mangeant une gaufre au sucre. Quelques villas commencent à pousser  au milieu des broussailles. De l’autre côté de la péninsule, la mutation urbanistique est plus impressionnante. Comme les installations portuaires y sont plus informelles, la ville moderne , chic et balnéaire y progresse à pas de géant. Depuis le vieux centre, les restaurants, les immeubles chics et  les pistes cyclables remplacent progressivement des terrains plus que vagues, jonchés de containers, de grillages, de préfabriqués et de vieux bulldozers. Et sur la hauteur, c’est un joli mélange, une bruxellisation à la Russe, des bâtiments de la marine en béton, des immeubles en briques et quelques  maisons du dix neuvième transformées en restos chics ou en consulat de Chine ou de Corée et puis même quelques-unes en bois, rarissimes, planquées dans les coins en attente de la mort des vieux qui y croupissent encore pour que les héritiers vendent le terrain une  fortune un jour ou l’autre à d’avides promoteurs aux aguets.   L’expert n’était pas du tout un vieux fonctionnaire à casquette mais un jeune  homme bien sympathique qui a photographié ma moto en rigolant puis m’a promis le papier magique pour très bientôt, c’est promis, juré et même craché…                                      Alors, je vais continuer à flâner…

Bertrand et Geneviève…


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Bertrand et Geneviève sont arrivés à leur tour et moi, j’ai l’impression d’être une espèce de réceptionniste pour couples en transit au bout du continent. Ils sont, eux aussi, un peu retraités mais moins briscards que notre Breton. Ils ont quand même traversé toute l’Asie centrale et la Russie en side car Triumph. Maintenant ils cherchent l’accès au Japon ou à la Corée, ils se tâtent, ils prennent le temps de réfléchir…Avant les retraités partaient en camping car, maintenant ils partent à moto. La bécane, c’est devenu un truc de vieux, vestige d’une époque d’insouciance, vaguement hippie, où la moto pouvait encore être synonyme de liberté, de cheveux aux vents, avec des fleurs dedans, à condition de ne pas rouler trop vite. En France où les slips devront bientôt être homologués, l’insouciance en prend pour son grade… chez les Russe, on peut encore y croire.                               Bertrand, je n’en suis pas peu fier, a chopé le virus, l’envie de grands voyages, en lisant mes blogs. Il a pris contact avec moi en commentant un des articles…il était à Irkustsk, chez Dima et Tatiana qui s’inquiétaient pour moi…  Bertrand et Geneviève s’appellent sur leur blog « Bébert et Ginette »… je m’attendais donc à voir arriver deux prolos parigots en side Ural, la clope au bec et le perfecto graisseux. Je fus donc très surpris de retrouver dans le hall de leur vieil hôtel chic un couple tout ce qu’il y a de plus raffiné, vaguement vieille France, limite sang bleu… il doit peut-être avoir honte quelque part d’être un avocat savoyard qui claque son héritage en s’offrant, en guise de préretraite, une ultime folie nomade !                                                                           Pendant ce temps-là, Ilya me confirme régulièrement que mon dossier est entre de bonnes mains, mais je me demande parfois si je ne suis pas venu ici juste pour y faire homologuer ma moto en regardant passer les autres…mais cette homologation sera tellement précieuse pour la suite.