le retour…


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Se faire rapatrier, c’est comme pour les poilus des tranchées en quatorze ; il faut avoir la bonne blessure. Elle doit être suffisamment grave pour être admis mais pas trop pour pas finir sa vie en fauteuil.  En quatorze pour une jambe cassée, on te renvoyait chez toi, mais si les officiers  découvraient une quelconque tricherie, c’était direct le peloton d’exécution.  Les sociétés d’Assistance ne fusillent plus les tire-au-flanc, mais elles vérifient quand même si on ne cherche pas à les embobiner. Dans mon cas, avec le gros plâtre à l’ancienne, les radios et quelques échanges téléphoniques entre docteurs, j’ai brillamment réussi l’exam du petit éclopé  qu’on va ramener à sa maison.

Après, évidemment, c’est royal. Un taxi vient chercher le pauvre voyageur handicapé, même dans un club de motards au fond d’une impasse gelée, pour l’amener à l’aéroport. Il aura droit à tous les égards; dans son fauteuil roulant, on viendra le chercher à la sortie de l’avion, il passera devant tout le monde aux interminables contrôles et entre les vols, bonjour les petits fours dans les salles d’attente réservées aux privilégiés du cac40… Dans l’avion, le grand blessé rentre le premier et les hôtesses le couvent d’un regard maternel et compatissant ; enfin surtout la grosse qui ressemble à Jacqueline Maillan. L’autre, celle qui ressemble à la Ornella Mutti d’il y a quinze ans, elle en a rien à foutre. Elle préfère chouchouter  les jeunes startupeurs en baskets de luxe, il y en a peut-être un qui voudra l’épouser. Jacqueline a passé l’âge, elle ne s’attarde pas sur mes jean’s pourraves et mes pataugas trouées. Son instinct maternel a pris le dessus et elle recharge allégrement mon verre de vin dès que le niveau baisse… C’est pas de bol, le vin de la bizness class d’Air France est bien meilleur que sur Aeroflot ; je le sais…souvenir de mon rapatriement d’il y a douze ans…au prochain accident, j’essayerai de choisir la compagnie !

Bien calé dans mon gros fauteuil, je m’endors lentement…je revois défiler la route…

Maintenant, c’est parti pour une longue convalescence…je vais avoir le temps d’organiser mon prochain retour là-bas, tenter de récupérer mes skis, réparer mes chaines et bien choisir ma période pour être sûr d’arriver un jour à Magadan…puis pourquoi pas, tenter de pousser un peu plus loin…Toujours plus loin , sans s’affoler, vers ces routes inconnues, j’en frémis d’avance …

Taxi driver


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J’ai dû passer des tests médicaux, vérifier ma jambe, me procurer des attestations. Je viens de remettre mon sort entre les mains de l’Assistance qui va me ramener chez moi bientôt, mais ils vérifient quand même qu’on essaye pas de resquiller.

Ils me poussent à sortir de cette sorte d’abandon qui commençait à me gagner peu à peu dans ce club au bout de l’impasse verglacée, un lendemain de cuite, de surcroit.  Quand parfois, au propre comme au figuré, une sourde sensation de défaitisme s’insinue, c’est l’heure du rebondissement. Dans tout scénario digne de ce nom, la cavalerie va se pointer, les renforts, un vaisseau Jedi ou le cosmoschtroumpf…là , c’est une Daihatsu blanche, un peu fourgonnette…moyen pour la classe…Pronya m’a trouvé un chauffeur de taxi qui parle français ; une aubaine en Yakutie, même si sa bagnole ne paye pas de mine. Il parle aussi Allemand et même un peu néerlandais. Il a visité pas mal de ville en Europe ; mais c’était il y a longtemps. Entre labos, hôpitaux et pharmacie, mon taxidriver m’escorte toute la journée, il a le temps de me raconter sa vie. Lui aussi, il a été diamantaire, c’est pour ça qu’il connaît Berlin, Paris et Anvers. il y eut une époque où il était quelqu’un d’autre. Jusqu’ici, j’ai souvent rencontré des russes qui regrettaient l’union Soviétique ou d’autres qui sont très contents du boss actuel. Mon Taxi  est le premier à me dire que la bonne époque, pour lui c’était le temps de Boris Eltsine. Je ne sais pas trop ce qu’il a vécu pour dégringoler comme ça ; il me dit que quand Vladimir a pris le pouvoir, il y en a, comme lui, qui ont plongé grave… Quels trafics faisaient-ils exactement entre Yakutsk et Anvers, je ne le saurai jamais, il me racontera tout ça une autre fois… En attendant, assisté de Natalia, de la nouvelle Alliance Française, je règle les dernières questions médicales avant de repartir…

La vengeance du petit chat roux…


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Tout est prêt… La moto hiberne dans un hangar, c’est le dernier jour au club au bout de l’impasse. Mon compagnon quotidien, durant ces quelques jours, fut un petit chat roux qui dort contre moi la nuit et vient faire ses griffes sur mon plâtre. C’est le frère jumeau  de celui que j’ai croisé quinze jours plus tôt, son clone, sa réincarnation venue me narguer dans ma déchéance pour me faire payer d’avoir abandonné son frère  le long de la route de Vladivostok. Il n’y a toujours pas l’eau au club, juste un petit filet tiède au lavabo, mais rien dans la douche et surtout pas de chiottes. Alors, comble de la honte, chaque matin, sous les yeux narquois du petit chat roux, je fais ma crotte dans le bac à chat. Il me regarde impassible. Je lui devine un petit sourire moqueur, un sourire de chat, un rictus caché derrière les moustaches. Il ne peut pas me regarder comme ça sans avoir quelque part, une profonde pointe d’ironie subtilement dissimulée…Le soir, les motards reviendront tous trinquer avec moi. Je dessine des motos sur les murs, je caricature tout le groupe, je me laisse sombrer, je sais que j’ai ma bouée de sauvetage…je serai rapatrié demain…

La vie sur pilotis…


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Le lendemain, personne ne vient me chercher…Kiryul a du travail…Il me dit  que c’est Pronya qui viendra un peu « plus tard »…je sens qu’une élasticité temporelle va s’installer peu à peu. J’allonge la jambe sous un coussin et je somnole. Kiryul est dans le diamant, son père était déjà dans le diamant, la Yakoutie c’est la région du diamant et du permafrost : la ville est construite dessus, c’est gelé sur cinquante mètres de profondeur et au mois de juillet, quand il fait très chaud, ça ne dégèle que de deux mètres. Yakutsk est construite sur des pilotis. Depuis peu, grâce aux nouvelles technologies, on peut ériger des immeubles dans la ville, mais jamais de parkings souterrains, à cause de la glace. C’est pas de bol, ce serait pratique des parkings souterrains parce qu’ici, il y a cent cinquante mille bagnoles, une pour deux habitants, et en plein hiver, on ne peut se déplacer qu’en bagnole. En mode piéton, en janvier, si on est pas couvert, on perd ses doigts et son nez en moins d’une minute ; ça fait rêver. Pronya est venu me chercher, il m’emmène à la moto ; il fait froid dans le hangar…mais j’essaye quand même de préparer méticuleusement la période de repos de mon vieux cheval. Avant de me ramener au club, il me fera visiter ses bureaux et son petit super marché où je pourrai faire quelques provisions pour les prochains jours. Je retrouve le club surchauffé et les fenêtres ouvertes. C’est comme ça en Russie; quand on redémarre le chauffage collectif, on lance la machine pour tout l’hiver, on ne fait pas de chichis, on balance la purée. Si t’as trop chaud, tu ouvres la fenêtre, c’est pas compliqué. Allongé sur le lit, je claque mes dernières unités en appelant Inter Mutuelle Assistance, il est temps de réagir sinon je vais passer l’hiver ici ; perdre mes doigts et mon nez… Yakutsk est construite sur des pilotis, comme Venise. Combien de gens rêveraient de passer un hiver à Venise ? Moi, je me tâte…

Retour dans un club arrosé…


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Le lendemain, je m’étais entrainé à ma nouvelle routine : une douche où on peut s’asseoir, une table pour dessiner face à une fenêtre, un fauteuil à côté du lit pour bouquiner. Comme un vrai petit handicapé, je me structure pour la semaine un environnement propice au travail avec déplacement limité. Mais en fin de matinée, Kiryul vient me chercher avec son gros Land Cruiser toutes options, il me propose de visiter un peu la ville puis de m’installer au club. J’ai comme une légère angoisse qui monte ; vais-je, comme à Tchita, me retrouver dans un endroit perdu, sans chauffage, sans eau, sans vivres?      Il me rassure: c’est très confortable ; bien chauffé, équipé et on vient de refaire l’installation pour la flotte. En attendant, sous un crachin neigeux, on fait un tour de ville pour terminer dans une sorte de fort en bois, moitié resto chic, moitié musée régional. La cuisine Yakoute est essentiellement carnivore, même la soupe est à la viande ; mais de la viande sauvage parfumée aux herbes de la forêt.

Ensuite retour au club ;  Kiryul compte bien trinquer avec moi. La soirée vodka, je croyais y avoir échappé ces dernières semaines… On trinque donc, cul sec et dans la foulée, le bout de gras, les oignons crus et le pain noir. Attention, si on a pas vidé le verre, on remet ça….Nous ne sommes que trois, pas moyen de tricher…et puis, je suis avec mes sauveteurs, alors, c’est une question d’honneur. Je me rattrape en forçant sur le pain et l’oignon ; ça ne peut qu’atténuer les effets de la vodka. Un peu plus tard, mais je suis bien incapable d’évaluer de quel « plus tard » il s’agit,  Kiryul me dira juste qu’on a pas réussi à réparer l’eau…mais à deux cents mètres il y a l’Auberge London, c’est tout pourri mais pour quelques  roubles on peut prendre une douche…Deux cent mètres de verglas en béquilles au petit matin sibérien, je préfère encore croupir dans ma crasse avec une explosive haleine d’oignon …

quelques vues éphémères de Yakutsk et son chauffage urbain…

les béquilles…


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Matos Russ’tique

La délégation des « Loups Blancs » m’avait donc amené me faire plâtrer à l’hosto. J’avais pensé me ramener une grosse foulure, je me retrouve avec une petite fracture.  Kyriul m’a ensuite installé, pour la première nuit, à l’hôtel Vesta, au fond d’un chemin tout gelé. C’est un endroit calme, propret et pas cher du tout où je pensais attendre quelques jours, le temps d’organiser le retour, de rencontrer la toute nouvelle Alliance Française et puis d’assurer au ralenti le rituel de fin d’étape : débrancher la batterie, faire l’inventaire de ce  que je vais laisser ici et de ce qu’il faudra ramener la prochaine fois. Le club m’a prêté des béquilles ; des béquilles dans un club de motards sibérien, c’est finalement aussi indispensable que de la vodka dans le frigo et des plumards pour récupérer.  Les béquilles, c’est des pures et dures qu’on calle sous les aisselles comme du temps des grandes guerres. Il y a même une pointe rétractable pour la glace…c’est efficace et rustique, c’est Russe.

dernière ligne droite


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Je me souviens de la piste Africaine, je la connais pour l’avoir sillonnée un peu dans tous les sens…dans le sable, il faut dégonfler, sinon on tombe ; dans les cailloux, il faut regonfler, sinon on crève. Quand c’est une piste mixte, qu’on alterne sans cesse les deux versions, on se résigne toujours à un moment donné à choisir un des deux états de pneu en laissant Dieu régler le destin : en général, ça ne se passe pas bien. Normal, Dieu on peut jamais compter sur lui… Avec les chaines à neige, c’est encore plus compliqué, parce que comme il faut au moins une heure, à l’abri, pour bien les monter, on a comme seul choix que de les  laisser montées jusqu’à ce que ça lâche… Existe t’il, le système universel ?

Au matin, à dix heures, Viktor est bien venu me chercher… il ne fait pas beau du tout, la route est vraiment très glissante mais que faire ? Rester à Ulu ?  Sans doute ; Ce serait raisonnable…mais à quoi peut correspondre la raison, à Ulu ? Je vais continuer et je verrai bien…

On sort la moto du garage chauffé et c’est reparti. On m’a dit qu’à trente cinq kilomètres il y avait une auberge…on m’a dit aussi que c’était plutôt à cent kilomètres. Je devrais savoir depuis longtemps que les évaluations des gens du pays se résument souvent à ce qu’on pourrait appeler une sorte de grand n’importe quoi. Jamais le gars du coin ne dira qu’il n’en sait rien. Où que ce soit, on lui fera toujours confiance et pourtant, bien souvent, il n’en sait rien du tout ; mais quoi de plus humiliant que de perdre la face devant l’étranger de passage…autant lui dire n’importe quoi, de toute façon, il ne repassera jamais.

La route est une longue ligne droite enneigée et glissante où s’alternent avec une régularité métronomique, les éclaircies et les petits blizzards. D’une certaine manière, j’ai de la chance, c’est par une belle éclaircie que je m’offre la troisième gamelle… contrairement à ce que m’avait laissé croire le suréquipement hivernal, je me tord un peu le pied sous la bécane. Et puis aussi, je perce le réservoir ; les choses se compliquent …C’est bien malin de faire le beau en se vantant que le seul vrai voyage c’est  le voyage en solitaire; tout ça pour ne compter que sur la bienveillance des autres pour pouvoir arriver au bout du trajet.  Jusqu’ici, je n’ai pas encore eu recours au camion pour continuer ce voyage, mais les choses vont sans doute changer…

Une voiture avec deux gaillards rigolards s’est arrêtée  pour m’aider à tout ramasser et tenter de colmater la fuite de carburant. Ce sont eux qui ont sollicité Ivan et son gros camion pour m’emmener plus loin… Je termine l’étape bien installé dans la cabine… Je constate qu’il n’y avait pas la moindre auberge à trente cinq bornes, que la météorologie est de plus en plus pourrie, que même les camions ont du mal à avancer sur la glace et que donc, finalement, je n’y serais sans doute pas arrivé tout seul… Ivan me parle beaucoup, en bouffant des chewing gums et en fumant des clopes dégueulasses. Il s’en fout que je ne comprends rien ; ça lui fait du bien de parler à quelqu’un, il n’y a jamais personne dans son bahut. On ne peut pas toujours parler à des chewing gums. Je regarde la route qui défile…après cent cinquante bornes, il y a une auberge où, dans une autre vie, je me serais peut-être arrêté. Ivan continue vers Magadan… moi non…on décharge la moto aidé de quelques flics et puis un jeune homme que je ne connais pas charge mes bagages dans sa bagnole et me dit de le suivre… trois ou quatre kilomètres jusqu’au bac qui traverse le fleuve Léna…j’ai mal à la cheville, je grimpe sur le bac, on m’amène tous les bagages.  Kyriul avait carrément délégué un biker de l’autre rive pour me réceptionner et m’amener sur le bateau… La nuit tombe, la traversée n’en finit pas… bien callés dans leurs bagnoles et leurs camions, je devine aux écrans allumés, qu’ils sont tous sur leurs téléphones…les moteurs tournent, pour le chauffage…dehors il n’y a que moi, l’unique motard, l’unique piéton à respirer les gaz de tous ces véhicules à l’arrêt. On finit par arrive sur l’autre rive… Kyriul vient m’accueillir directement sur le bateau avec une délégation du club. On charge la moto sur une dépanneuse qui va la déposer au garage et moi, on m’emmène directement à l’hôpital…C’est la fin de la route cow-boy…

Ulu


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Le lendemain, comme à chaque étape en auberge, la réceptionniste n’était plus la même. J’ai pris ma douche rangé ma chambre. Deux gamins sont venus me voir préparer mon équipement et m’ont offert des pains briochés pour la route. La dame, elle, m’a rendu la moitié du prix de la chambre…elle a peut-être estimé que j’avais mérité un prix spécial tellement j’étais formidable d’être arrivé jusque là…

Je recharge mon téléphone à la station service, j’ai besoin de munitions pour appeler en arrivant au terminus…et je repars.  Il neige, la route est glissante. J’avais appris, de mes voyages africains, les pistes de sable, de boue, la taule ondulée, les ornières ou les différentes combinaisons possible. La grande nouveauté, sur ces pistes nordiques c’est d’ajouter la composante  verglacée.

Même avec les chaines, je prends ma deuxième gamelle en voulant changer d’ornière pour croiser un camion. Sans chaine à l’avant, ni frein à l’arrière, je suis un peu pénalisé ; l’avantage de la chute hivernale, c’est qu’on est tellement rembourré qu’on ne se fait jamais mal…mais pour relever, il faut toujours compter sur la bienveillance des autres usagers de la M65. Je lui fais subir une rude épreuve à ma chaine ; conçue pour la poudreuse, je doute qu’elle apprécie éternellement, les passages incessants du sol verglacé à des tronçons de goudrons dégagés. Un tintamarre notoire à l’ arrière me fait comprendre sans ménagement que les maillons commencent à rendre l’âme. Les chainettes qui ont lâché prise consacrent toute leur énergie libérée à  fracasser tout ce qui est à leur portée.  Garde boue, feu arrière et même, voire surtout, ma plaque, ma précieuse plaque russe que j’ai mis un mois à extirper des serres de la bureaucratie… Là je n’en peux, plus ; c’est trop… Je m’arrête près d’un groupe de camionneurs en pleine discussion autour d’un feu de bidon, je pose la moto contre la roue d’un gros Volvo et je commence par ranger ma plaque fracassée avant d’aller solliciter les hommes des camions. Le plus costaud de la bande essaye de me rafistoler des maillons de fortune avec ses poignes d’acier, ça tiendra une dizaine de bornes, mais je suis rassuré ; Il m’a dit qu’on pouvait toujours charger  tout dans sa remorque ; un camion balai, ça rassure… J’arrive à Ulu, plus que deux cent cinquante bornes avant l’arrivée. Il n’y a vraiment pas grand chose, ici ; quelques bâtiments sans âge, des baraquements ; sous la neige, ça donnerait vraiment envie à celui qui a quelque chose à expier de s’y installer pour la vie…Je m’arrête dans un des deux petits cafés déglingués et je commence par me revigorer avec une soupe brûlante ; ça met dans l’ambiance, c’est la première étape avant l’enquête… Niet Rouski, Fransouski, moto kaput, possible gastinitza for one night. Je demande où je peux trouver quelqu’un qui pourrait réparer mes chaines. Le jeune proprio se propose de m’aider. Il me trouve un garage surchauffé, mais pas un garage de garagiste, un garage où on range sa bagnole. Aucun professionnel de la chaîne à neige dans le secteur, je pensais trouver ça facilement en Sibérie, en hiver, mais pas vraiment…Je commence donc à rafistoler comme je peux, de toute façon, ça ne tiendra pas longtemps mais peut-être qu’un peu plus loin la route sera meilleure, peut-être que demain il fera beau. A coups de « peut-être », on finit toujours par avancer… Il n’y a pas d’auberge à Ulu, mais, Viktor, mon nouveau guide, me dépose chez Alexander, qui me loue un plumard dans son appartement triste.  Lui aussi est triste, sa cuisine, sa télé à fond, partout, une certaine lassitude m’envahit. Comment peut-on rester planté devant des programmes d’une vacuité  aussi absolue sans en sortir lobotomisé. Je me plante des couches de boules Quies tellement profond que j’ai crains à un moment de les retrouver dans mon slip. Alexander s’est subitement levé pour me dire qu’il allait au travail… dans un café, une station service, une usine quelque part, je ne le saurai jamais…il m’a donc laissé seul chez lui en me donnant sans doute des tas de recommandations auxquelles je n’ai rien compris. Je sais juste que Viktor, celui qui a le café sur la M65, va venir me chercher à dix heures…Alors je coupe la télé, réflexe de survie ; retrouver the sound of silence…  Il n’y a pas de réseau chez Alexander, impossible de se connecter pour alimenter ce journal de bord que je balance quotidiennement , avec une obsessionnelle méticulosité, sans trop savoir qui le lit de l’autre côté de l’hiver. Cette dépendance à la technologie moderne me fout parfois une certaine honte… Mais aurais-je autant l’envie de voyager si je n’avais pas l’impression d’être soutenu de loin par des lecteurs fébriles et passionnés ?Pourrais-je  au moins revenir à l’essence du voyage, si tout ce matos tombait en panne ? J’y pense parfois, en fixant l’horizon sur les routes glacées…il faut penser à autre chose sur la glace, regarder loin, oublier que ça glisse et faire le vide… Je n’ai plus d’appareil photo, la caméra ne fonctionne plus mais j’ai retrouvé un chargeur pour mon ordinateur. Grâce au téléphone qui se targue de pouvoir tout remplacer à lui tout seul, je réussi à assurer la continuité tant bien que mal…Mais je ne pars pas à l’aventure avec une logistique derrière, je ne suis pas Ewan Mac Gregor…et combien d’images n’ai-je donc pas pu capter, juste parce que ma béquille latérale est cassée et qu’il est impossible de s’arrêter n’importe où quand tout est gelé… Allez, quelle importance tout ça ? Yakutsk n’est plus très loin…

Les toilettes à Tomot…


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Les toilettes méritent quand même un petit détour, un article furtif à elles toutes seules :  c’est, avouons-le, la première fois que je vois de tels aménagements  complexes au dessein un peu flou… Tant pour la version liquide que pour la version solide, rien ne justifie ce piège, sinon la perversité d’un maçon  coprophile à l’humour imprécis…

Le salon à Tomot…


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A Tomot, je retrouverai l’alignement habituel de bistrots et de stations services qu’on trouve tous les cent kilomètres sur la route Moscou Vladivostok ; ma dernière nuit en motel du voyage, ce sera ici. Il est tôt, il y a une bonne lumière pour dessiner un peu, des gâteaux au fromage et presque pas de télé, ça me plait ce coin… Je me restaure avec gourmandise après cette courte  étape où malgré les chutes de neige, la grisaille et les zones verglacées, j’ai vaincu les obstacles grâce à l’efficacité de mon unique chaine à neige arrière. Tout ça me met de bonne humeur, j’en oublierais presque les princesses de la veille…

Mais mon euphorie s’estompe un peu : il n’y a pas de motel… Pourtant, mes contacts de Yakutsk, qui me suivent pas à pas à coups de SMS, m’avaient bien dit que le dernier plumard de la route se trouvait ici. Alors, je suis allé  enquêter un peu plus loin , demander au poste, pour les enquête, les flics, finalement, il n’ y a pas mieux. Un brave policier un peu bouffi m’a invité à le suivre. Sa camionnette Uaz m’a amené deux ou trois bornes plus loin, de l’autre côté de Tomot, dans une  maison au milieu du village enneigé… La taulière n’avait plus de place, son auberge est envahie de Chinois…

Elle m’a proposé le canapé du salon, avec une table éclairée par une fenêtre donnant sur la neige. Ne serait-ce pas l’endroit idéal pour écrire un roman de mille pages ? Mais la taulière, même si elle m’a invité à partager avec elle quelques saucisses en plastique orange, n’a, hélas, pas le charme de sa collègue de la ville voisine et puis l’auberge est envahie peu à peu de Chinois bruyants, mais privilège exceptionnel, étant le locataire du salon, j’ai débranché la télé…

De Aldan à Tomot…


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Au petit matin dans la caserne, bien au chaud sous ma couette à regarder la neige dehors, je me disais que je resterais bien une journée de plus. J’inviterais la réceptionniste élégante à boire un thé dans une auberge où nous nous rendrions en troïka, comme le docteur Jivago ou Michel Strogoff. Dans la loge, je n’ai trouvé qu’une grosse dame fort peu aimable…je pensais tester les chaines à neiges dans la ville, histoire d’avoir un prétexte pour traîner dans le coin. Finalement, je préfère les tester en allant plus loin, beaucoup plus loin et tout seul, comme un chien.

Au café de l’entrée d’Aldan, là où j’ai laissé la moto, les serveuses, qui m’avaient accueilli la veille et offert de la soupe bien chaude, n’étaient plus là non plus, même celle qui voulait m’épouser. Que s’est il passé cette nuit ? Aurais-je dormi un mois ? Aurais-je rêvé toute ces femmes russes aux regards de braise qui, voyant enfin débarquer un homme qui ne soit pas habillé en militaire, voulaient toutes l’emmener chez elles. J’ai remonté les chaines, un peu désabusé… enfin seulement la chaine arrière parce que dans ma gamelle de la veille, en ramassant les bagages, une partie des fixations a dû s’évader par un trou de mon vieux sac, ce qui, soit dit en passant, m’a terriblement contrarié…Mais je m’applique, il le faut, cette unique chaine arrière, c’est ma seule chance d’arriver à Yakutsk.

Je suis repassé par l’auberge, prétextant que je voulais retrouver des fixations de chaine que j’aurais pu, sait-on jamais, oublier dans la piaule. Mais, ça se confirme, j’ai dû la rêver la réceptionniste. J’en profite pour faire une photo qui rejoindra la galerie de portraits…après tout, je suis le seul  motard à être venu ici sous la neige, ça mérite de figurer en bonne place juste au dessus de la réception… comme ça, peut-être qu’elle ne m’oubliera jamais…

Tomot n’est qu’à soixante huit kilomètres, mais d’après mes contacts, c’est le dernier endroit où on peut trouver une auberge avant Yakutsk. C’est donc  par là que je fuirai toutes ces histoires sublimes que je n’ai sans doute que rêvées …

direction Aldan…dans le vif du sujet sibérien….


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J’ai mal dormi…ça valait la peine de se taper un hôtel plus chic. L’angoisse de la route peut-être ? Qu’en sais-je ? Le résultat est là, j’ai la tête dans le cul au petit matin…il fait tout gris, il neige un peu, je suis dans l’expectative totale. Pour m’occuper, je monte les chaines, tout est verglacé autour de l’hôtel…il n’y a que trois cent mètres pour rejoindre la route dégagée, mais comment faire autrement…je sens qu’à l’hôtel, on apprécie moyennement que je bricole devant l’entrée…quelle idée aussi de ne pas avoir un garage ?  Je papote comme je peux avec les curieux…on me dit, globalement, que je suis fou, qu’il y a de la montagne, de la neige jusqu’aux genoux, des ours et des loups…c’est qu’ils me feraient flipper ces cons-là…je commence à me tâter pour prolonger l’étape. Oleg, mon contact qui bosse toute la journée à la gare, me confirme que ce serait mieux de partir demain…J’ai des doutes, chaque jour nous rapproche de l’hiver un peu plus rude plus le temps passe et plus on s’avance vers le nord…Je fais des tours de pâté de maison, c’est quand même bien efficace, ces chaines, même si ça cliqette bizarrement . Finalement, je me décide à démarrer; on dirait que ça se lève vers le nord. Oleg a envoyé un membre du club pour m’assister quoi qu’il arrive… alors il m’accompagne jusqu’à la sortie de la ville et m’aide à virer les chaines. Me voilà reparti, au début je ricane sous mon casque, les premiers cent bornes s’avalent  sans problème, même si ça grimpe, même si le revêtement est parfois réduit à sa plus simple expression de chemin caillouteux…mais large, balisé, ceinturé dans les virages ; de la piste de luxe en fait.

L’autre versant, c’est le versant nord, tout bascule, je n’arrive plus à identifier le revêtement qui ressemble bien souvent à de la neige tassée saupoudrée de sable noir. La lumière baisse, c’est de plus en plus blanc et glissant, je commence à penser aux loups et aux ours et si on m’avait dit vrai ce matin ? Mais ai-je le choix ? On ne s’arrête pas en pleine forêt enneigée, il faut continuer… A l’instant où un soleil rasant  crève les nuages et illumine les collines, j’arrive dans une petite bourgade vaguement industrielle et plus ou moins en ruine….il y a un bistrot, c’est toujours là que se trouvent les solutions. Deux lascars se tapent des saucisses, la patronne discute un peu…je n’arrive pas à deviner si  rester là me portera chance, l’intuition me manque, la fatigue sans doute… Les lascars me disent que la ville n’est qu’à soixante bornes et que la route est bonne…je tente le coup… avec la neige et la lumière du couchant, on y voit plutôt bien…la route56 a de l’allure à la nuit tombante…mais  elle est de moins en moins déneigée, je trace , accroché au guidon, j’évite les coups de frein et de gaz,  conduite coulée, ça s’appelle…  Impossible d’avoir une idée précise de ce que sont les substances sous mes pneus,  jusqu’à ce qu’une ornière sournoise m’envoie par terre. Deux camions s’arrêtent pour m’aider à  tout relever…on fait ça très vite, la nuit tombe et il y a des camions partout…  ils me disent de me dépêcher, je remonte un peu tremblant, et c’est reparti, mais maintenant je sais que c’est du verglas , j’ai la trouille…  La nuit est tombée, il n’ y a qu’une voie de circulation déneigée, je reste à l’abri entre mes deux camions, c’est mon escorte personnelle… Arrivés à l’entrée de  Aldan , on s’arrête dans un des cafés de l’entrée du bourg, là où il y a les stations, les cafés, les pièces détachées, les pneus… mais plus les motels comme dans  tout le pays…Je m’assieds et j’attends. Cette fois-ci, je laisse faire, je n’irai pas plus loin. Mes potes routiers Yakoutes reprennent la route, il me laisse avec les filles du bistrot et un collègue à eux à qui ils m’ont confié… je range la moto derrière une barrière en taule , à côté d’un gros chien et, en taxi, on ira à l’auberge au centre d’Aldan enneigé. C’est une grande auberge qui ressemble un peu à une caserne avec ses piaules et ses douches collectives puis sa clientèle complètement masculine et plutôt portée sur le treilli kaki que sur le costard Kenzo… comme bien souvent dans les campagnes russes …

La réceptionniste est bien élégante avec sa chevelure blonde abondante et ses bottes d’esquimau. Elle me fait visiter son établissement et l’épicerie qui le jouxte. On peut y accéder par l’intérieur, sans sortir dans la neige, c’est très pratique si  surgit une petite faim nocturne. Elle me montre aussi, affichées au dessus de la réception, les photos de tous les motards qui ont fait étape ici ces dernières années ; j’en reconnais même certains. Comme l’étape fut rude et que je me sens plus en ruines que les kolkhozes soviétiques, je la salue respectueusement, la remercie pour la visite et lui donne rendez-vous pour le lendemain matin…

Mais le lendemain matin, elle n’était plus là, alors je suis reparti…

De Tynda à Neriungeri…


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Max ne sait même pas qui m’a filé son numéro. Il fait de l’enduro en solitaire,  le folklore motard, les clubs, les couleurs, tout ça, c’est pas pour lui. C’est un petit bonhomme énergique qui bosse dans un boîte à camions…les loue t’il ? Les répare t’il ? Je n’en  sais trop rien, mais c’est du sérieux…Le soir il m’invite à diner avec madame en échange de deux caricatures… Je lui avais expliqué en arrivant comment j’arrivais à m’exprimer sans parler le russe ; il a bien compris mon truc et est revenu le soir avec des crayons, une gomme et des feuilles… Il était ravi de ma prestation ; j’ai réussi l’exam, j’aurais pu être recalé en vexant madame mais, coup de bol, elle a adoré !

Ensuite je suis retourné à l’auberge…C’est un petit hôtel à chambres doubles…mon voisin de chambre est un très chaleureux jeune homme de vingt huit ans…il s’appelle Pavel…non, pas Pavelle…Pôoual, qu’il faudrait dire….Pavel de Khabarovsk m’a bien fait la leçon pour ne pas que j’écorche son prénom… Ce Pavel-ci conduit des camions géants dans les mines d’or du nord, c’et le jour des camionneurs,  il bosse dix heures par jour et sept jours sur sept pendant quatre mois et puis il a droit à deux mois de vacances. Il me présente toute sa famille, avec Internet les présentations se jouent des distances, il faut faire plein de selfies pour envoyer à sa petite sœur qui a l’air bien jolie… Quand je suis reparti, certains m’ont traité de cinglé en rigolant, ce qui n’a que décuplé mon inquiétude en songeant à la route… De ce côté-là, pas beaucoup de changements…on alterne le goudron et la piste…mais il fait de plus en plus froid  au milieu de  ces larges collines une peu enneigées.
Arrivé à Neriunguri , il y a un peu plus de neige mais le ciel est toujours dégagé…j’appelle mon dernier contact qui m’aide à trouver une piaule puis me rejoint le soir avec sa blonde…on remet le couvert, séance photos, caricatures de couple, serait-ce déjà ma routine Yakoute qui s’installe ?

Pas question….demain, un peu plus haut, ce sera sans doute encore un peu plus sibérien…

M56; la route du Nord…


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Au petit matin, j’ai pris mon temps. Je profite de la chambre et surtout du garage chauffé pour faire l’appoint d’huile. Il y a la station à côté, c’est bien pratique pour trouver les fournitures. Il faut dire que sur cette machine, accéder à la jauge d’huile, ça demande de déposer le réservoir d’essence  géant et de préférence quand il est presque vide…

Ensuite, je vais saluer l’ours triste en lui filant mes fruits secs, je ne vois plus la biche ni les faisans. Quand, de retour au garage chauffé, je regarde ce qu’il y a dans le hangar d’à côté, je trouve une énorme chaufferie d’un autre temps et puis la biche est étendue par  terre, juste devant, comme si on l’avait sacrifiée à la chaufferie monstrueuse……mais je crois qu’on va juste la manger un de ces soirs, c’est son destin de biche en cage ; peut-être que pour le réveillon, on mangera l’ours.

Et puis je repars, je change enfin de direction, c’est la route du nord, direction Yakutsk et Magadan… Les trente premiers kilomètres ne manquent pas d’allure. Une « high way » toute neuve file entre les collines, je me dis qu’à ce rythme-là , je serai à Tynda en moins d’une heure. Mais les choses changent vite et la super route redevient  une piste caillouteuse et poussiéreuse où le dépassement des innombrables camions s’avère bien compliqué dans les nuages de poussières. Parfois la piste redevient route, parfois la route est un peu enneigée ou la piste un peu boueuse et parfois on longe les travaux . C’est finalement très varié et  dans les tronçons pierreux, on en oublierait presque que c’est déjà l’hiver,

ça use des  tas de calories de tenir  fermement le guidon dans les cailloux …on peut le dire : ça chauffe…

J’arriverai à Tynda en milieu d’après midi et j’appellerai mon contact qui me trouvera un petit hôtel à côté de son boulot où je pourrai ranger la moto pour la nuit…

Skorovodino: le grand motel du carrefour


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L’année dernière, vers la même époque, j’ai passé ma dernière étape avec Piotr le Polonais qui voulait rejoindre Magadan en scooter. C’était à Skorovodino. La nuit fut pourrie à cause de la boîte de nuit d’à côté. Je suis reparti le premier et quinze bornes plus loin, près de l’intersection, je lui avais envoyé un dernier message lui signalant qu’il y avait là une grande auberge, une station service et un restaurant…tout ce dont a besoin le voyageur d’hiver… Ensuite j’avais repris ma route, le laissant seul remonter vers la neige … Dans mon récit de l’année dernière, j’avais juste écrit

« quatre cent kilomètres plus loin, je m’arrête au Motel Oasis »…Rien de plus…

N’y aurait-il rien à dire sur ces quatre cent bornes de route ? En fait, non !

Si on a pas de panne, c’est un longue ligne droite au milieu des forêts de bouleaux… trois stations-resto-motels… je m’arrête aux mêmes, je les reconnais… Je me souvenais de la grande auberge de l’intersection, je l’avais même fantasmée tant l’étape à Skorovodino m’avait laissé un mauvais souvenir. Dans ma mémoire, c’était devenu une grande bâtisse de bois….et finalement pas du tout. Mais quelle importance, il est temps de s’arrêter et l’endroit est idéal après cette longue ligne droite. A côté, il y a un bar un peu triste, un garage chauffé et derrière un mélange bordelique de coupe de bois et de casse de camion……et puis même une espèce de mini zoo où croupissent quelques faisans, une petite biche et un pauvre ours dans une cage minable. C’est étrange les ours, on dirait une peluche géante, avec un bon regard de clébard et puis quand on le regarde, un peu comme les singes, il essaye de se faire remarquer ;  il joue avec son pneu, se dresse sur ses pattes arrières, ou fait des petits bonds sur sa litière en paille. L’animal en cage a toujours bien triste allure. Les hommes ont eu peur des bêtes pendant des millénaires et puis ils se sont vengés, ils ont réduit celles qui acceptaient la soumission à l’esclavage et les autres, ils les ont éliminées, enfermées…Il faudrait le libérer ce brave ours; mais à peine dehors je crois que, lui et moi, nous n’aurions plus le même rapport et, si je le croisais un peu plus loin, je ne ferais pas le malin et les peurs ancestrales seraient bien vite de retour ; il redeviendrait prédateur et moi simple proie bien démunie.

De Blagovesheng à Shimanovsk


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Quand on dit qu’on va de Vladivostok à Yakutsk, comme tout non initiés à la géographie des immensités russes, on se dit que c’est de Sibérie à Sibérie et on n’en pense pas plus…il y a pourtant trois mille bornes entre les deux villes ; légèrement en obliquant vers l’Ouest mais quand même surtout vraiment plein Nord… Si on opère un transfert de latitude, c’est un peu comme si de Madrid, on s’offrait une petite virée à Stockholm… c’est peut être ce qui explique que je vois des petits flocons tomber ce matin alors que même à Khabarovsk, je passais encore l’après midi en  tenue estivale…

Je suis donc resté un jour de plus à Blagovescheng, mais comme il pleuvait, j’avais une excuse. Je sais que reprendre la route ne sera pas de tout repos. Le froid se pointe…un peu vite cette année, d’après les gens du pays…Les premières neiges sont arrivées alors que de nombreux arbres étaient encore verts ; les bouleaux en ont perdu leurs feuilles avant de les voir dorer au soleil d’automne. Pas de panique, tant qu’il fait sec, tout se passe parfaitement bien. Je retrouve cette impression floue, entre angoisse et excitation, qui précède toujours les étapes  présumées difficiles … La route du départ est plutôt jolie, à l’Est une  grande plaine et sa  large rivière somnolente, de l’autre côté, des collines qui se font effeuiller  sans pitié par le vent sibérien.

Je me suis arrêté au motel Oasis, à côté de Shimanovsk, où j’avais fait étape l’année dernière. Je me souvenais de l’accueil chaleureux de ces robustes et pragmatiques filles des campagnes qui géraient leur auberge avec poigne et sourire… Je ne suis pas certain, qu’on m’ait reconnu et puis ma préférée n’y est plus, ça change tout; moi qui m’étais promis de revenir la saluer si un jour ma route repassait par là… mais c’est comme ça; les instants magiques ne se reproduisent jamais. Je ferai quand même mon étape ici, en terrain presque conquis ,et dès le lendemain, je filerai vers l’inconnu…

A l’école de Glabovesheng…


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Le lendemain, il fait beau et presque tiède, je peux bricoler un peu dehors avant d’aller à l’école ; on m’y a organisé quelques rencontres avec les classes de français et, comme à Sakhaline, des petites visites touristiques avec des jeunes filles pour guides. En trois ou quatre jours, j’ai parcouru presque la moitié du trajet séparant Vladivostok de Yakutsk, j’accepte donc volontiers cette pause, sachant que pour la dernière longueur, les choses sérieuses commenceront  à un moment donné, inévitablement, avec l’arrivée du froid…

à Blagovesheng…


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Blagovesheng est une ville assez aérée, à l’urbanisme très géométrique. Par  sa perpendicularité, et son côté paisible et propret, elle me fait un peu penser à Yushno Sakhalîn. Le fleuve Amour est très étroit ici, et la ville Chinoise Héihé à portée de main… C’est étrange toujours, les zones frontières, ça m’obsède, c’est toute mon enfance entre Mons et Maubeuge qui remonte en moi ; toujours cette envie d’aller voir de l’autre côté…

On va construire un pont…Là, ça m’excite, tout d’un coup : un pont ? Bientôt ? Ici ?? Mais alors, avec ma plaque Russe, je pourrai passer en Chine? Peut-être, oui, dans une autre vie, quand les préliminaires auront été signés…Je pourrais attendre un an ou deux à Blagovesheng  et devenir professeur de design à la fac, mais je crois qu’en attendant, j’irai plutôt vers le Nord…

Olga et Tanya, les professeures de français, m’ont accueilli dès mon arrivée et amené à mes appartements dans le vieux bâtiment soviétique de la cité universitaire. Je retrouve les  portes blindées plus très droites, la dyslexie des escaliers au béton usé, le lino imitation parquet et les robinets qui fuient généreusement. Il y a une grande baignoire. Un bain chaud ; j’en ai rêvé pendant toute la fin du trajet. Les vieilles baignoires des immeubles soviétique, n’ont plus de bouchons depuis longtemps…il faut toujours chercher des astuces et des accessoires pour boucher le trou, mais il y a toujours bien un bout de sac plastique qui traine dans un coin… Ce qu’elles ont aussi, c’est une usure perverse du revêtement émaillé qui les transforme en ponceuse d’arrière train dès qu’on s’y  laisse glisser un peu trop voluptueusement.

J’ai , depuis ce bain si réparateur,  deux croûtes bien marquées de chaque côté du coccyx que je pourrai emmener avec moi en souvenir de mon séjour au bord du fleuve Amour…

cartographie moderne près de Birobadjan…


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Quand je me suis posé à Birobadjan, Olga, depuis Blagovsheng, m’avait envoyé un message me disant qu’on m’attendrait dans l’après midi, puisque j’étais presque arrivé. J’ai donc repris la route vers onze heures, juste après la fraicheur matinale qui commence à piquer un peu…après deux cents kilomètres, je commençais à guetter le panneau qui m’indiquerait la route puisque ce bon vieux Kevin Garmin , le GPS, continuait , imperturbable,  à me dire qu’il était incapable de m’indiquer la bonne direction… Lors d’une pause soupe, j’ai commencé à m’inquiéter.. .et puis quelqu’un m’a dit qu’il restait quatre cent cinquante kilomètres.  Je devrais commencer à assimiler le sens des distances dans ce pays…six cent cinquante bornes en Russie, on appelle ça « pas loin »…pour moi,  surtout en début d’hiver, au delà de trois cent bornes, sur une moto, on est en droit d’appeler ça « loin », voire « super loin »… mais comment rivaliser ? Quand on est né dans un pays de deux  cents bornes de long, en oblique et  encore, en poussant dans les coins, difficile de faire comprendre  que  six cent kilomètres, ce n’est pas rien. Alors je roule, je m’accroche, un vent latéral puissant ne me simplifie pas la vie. La région est devenue une vaste plaine agricole où seule l’air frisquet m’empêche de sombrer dans le sommeil.  Kevin est un peu radin en données cartographiques, quand on est à moins de deux cent bornes, il se met à expliquer d’une voix suave, le chemin au mètre près mais avant ça, on peut se brosser…il indique les kilomètres qu’il reste à parcourir mais aucun nom des villages traversés, aucune route secondaire, juste la ligne droite et puis c’est tout. Il devrait dealer avec ce bon vieux monsieur Michelin, qui, malgré ses opinions politiques douteuses,  dessine quand même les cartes routières les plus lisibles du monde. Mais alors, pourquoi diable ne vend t’il pas ses compétences à mister Kévin ? Et surtout, pourquoi donc, sur les cartes que l’on trouve sur son site Viamichelin, cette remarquable précision a t’elle disparu ? Il y a visiblement, des tas de choses qui m’échappent dans les nouvelles technologies !

(Je ne mets pas dimage..;pas assez de connexion, mais je suis sûr qu’il y’a des fans de mes essais moto super pros….)

Escale à Khabarovsk…


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Mon arrière grand père était douanier quelque part vers Charleville Mézières ; mais à l’époque l’import export n’existait pas encore, alors, même si ça devait traficoter la gnôle  un peu dans les deux sens, je n’ai pas entendu parler d’une brillante réussite qui aurait changé le destin de toute sa descendance…

Andrej est gynécologue, il habite seul dans un appartement du centre ville, comme tous les membres de sa bande il roule en Gold Wing.  Il n’en a qu’une ; pour se constituer une flotte, il semble que dix ans d’études, c’est moins efficace qu’une carrière dans les douanes.

Le matin, il m’éveille à sept  heures pour prendre le petit déjeuner avec lui et être prêt pour l’arrivée de Zhenya.

Celui-ci m’emmènera  aussi chez lui, dans un joli immeuble en face d’une église aux coupoles dorées rutilantes, pour reprendre un autre petit déjeuner. Nous irons ensuite visiter ses bureaux, il est grossiste en matériel pour la restauration et roule, donc, aussi en Gold Wing. Quand plus tard il m’emmènera au garage derrière les flaques, la moto démarrera du premier coup… Elle a eu le temps de sécher cette vieille carne, mais ne nous réjouissons pas trop vite…à la première grande flaque traversée, elle me refait le même plan pourri.  On va chercher une bagnole, on tracte, retour au garage pour attendre que ça sèche… Dans ce hangar de taules entouré de vieilles maisons et d’une population un peu oubliée du reste du monde, on retape de tout…des bateaux, des bécanes, des camions customisés ; tout ça est gardé par un vieux molosse râpé à la voix grave et la mâchoire imposante… Finalement, on me dégotte deux anti parasites moins usés par le temps et, évidemment, ça repart au quart de tour… Zhenya m’escortera jusqu’au grand pont sur le fleuve Amour, après un petit détour par la télé locale, et puis je roulerai deux heures pour m’arrêter dans un de ces petits motels de bord de route que je connais si bien, à côté de Birobadjan, dans l’Oblatz Juif que j’avais traversé l’an dernier…je ne fais d’ailleurs  que  me remémorer le trajet de l’année dernière…voyage, dans un sens, comme dans l’autre, presqu’aussi vain que celui du motard Tchèque…J’ai quand même prévu de faire un petit détour par Glabovesheng ; il paraît que là aussi, on voudrait que je vienne  à l’Université raconter ma vie…

Khabarovsk


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Le premier réflexe fut d’appeler Ilya… mais au milieu, des bois, sous la pluie,  il n’y avait plus de réseau…j’ai marché un peu, ça ne captais toujours pas, puis je m’éloignais un peu trop…  je ne pouvais pas abandonner moto et bagages au bord de la route…J’y suis donc retourné et j’ai planqué mes bagages et mon casque sous un pont avant de repartir à pieds vers la dernière station service que j’avais dépassée quelques kilomètres  en amont …je commençais à sentir le temps long…un tentative de lever le pouce me vint à l’esprit, la troisième voiture s’arrêta ; en Russie, l’incroyable solidarité de la route, ce n’est pas qu’une histoire de motocycliste. Arrivé à la station, je pu alors prendre mes marques : le petit motel, le garage derrière. On me promet que dès qu’on aura changé les roues du camion que repose sur des calles, juste devant l’entrée, on ira chercher la moto et les bagages. C’est alors que le téléphone se mit à vibrer…le réseau était revenu, Ilya  qui me demandait des nouvelles d’un coup de texto. Je lui expliquai donc cette nouvelle galère que je commençais à gérer. Mais pas du tout, qu’il me rétorqua d’un  autre texto bien ajusté ; tu ne bouges pas, j’active mon réseau, dans une heure, on vient te chercher. Une heure plus tard, je vis rappliquer Zhenya et Pavel au volant d’une dépanneuse sur laquelle ils avaient déjà chargé la moto et les bagages trouvés sous le pont…quand je pense qu’à un moment donné, j’avais même pensé y dormir sous ce pont… La dépanneuse déposa la moto dans un garage au fond d’une rue boueuse qui commençait à s’inonder…On ramena ensuite la dépanneuse dans une marina au bord du fleuve Amour, Pavel est reparti et Zhenya m’a déposé chez Andrej qui m’avait préparé un repas chaud et un canapé lit dans le salon. Nous avons un peu discuté mais Andrej voyait bien que mes paupières s’alourdissaient alors il  me proposa de regagner mon plumard et je ne me fis pas prier…

De l’esthétique à la panne…


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J’ai fini par oublier le bébé chat pelé… s’il avait été un élégant tigré des bois au poil sibérien, je me serais sans doute laissé attendrir. C’est là la force du bébé chat, il suffit qu’on le trouve mignon et on se le garde…Une certaine forme d’ Amour ne serait-elle qu’une préoccupation esthétique? Par exemple, les Russes de l’extrême Orient Russe, ils aiment leur région plus que tout, ils tiennent bien à se démarquer de la Sibérie dont ils ne font partie que dans les phantasmes européens de terminus d’un train mythique. Je leur dis que Slavianka, je trouve ça moche, ça les vexe…Je pourrais y mettre les formes, car il est vrai que tout autour, la nature est très belle, mais pour Slavianka, c’est une question d’esthétisme. Quand tout petit déjà, on a comme repère Strasbourg, Saint Malo, La Rochelle ,Carcassonne ou la grand place de Bruxelles, on a ses exigences, on pinaille, on veut de la dentelle de pierre, du granit taillé au cure dent. Quand on a passé son enfance dans les immeubles soviétiques, le terreau n’est sans doute pas le même, c’est le berceau esthétique de la mélancolie russe…même si je n’oublierai jamais  qu’à Tomsk, il y a des dentelles de bois à nulle autre pareilles…

Je laisse mon cerveau dériver, bercé par le vent doux, le soleil d’automne et le ciel bleu… ciel qui s’obscurcit peu à peu pour finir, noir d’encre, en trombes d’eau à l’approche de Khabarovsk…Je garde le moral, ça va enfin nettoyer mon casque couvert d’insectes…

Le soir s’approche, je maintiens le cap, je serais presque fier de ma vieille moto, je fends les cataractes à cent trente, mais à peine ce sentiment  de puissance m’a t’il effleuré que le  vrombissement du moteur s’essouffle et  s’arrête au milieu de rien…Deuxième jour, deuxième panne, deuxième chance de voir les choses basculer…

Bébé chat et motard tchèque sur la route de Khabarovsk


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Un bébé chat, tout roux et tout pelé est venu me faire chier pendant la nuit… C’est con un bébé chat, ça ne bouffe pas de pain, ni de viande fumée, ni même de raisins secs, impossible de le dépanner pour un soir. Le matin, il était encore là, je l’ai laissé vivre sa vie  pourrie de bébé chat,  pour repartir plus loin…mon collègue Tchèque avait eu la bonne idée de faire la manœuvre du demi tour la veille. Alors qu’il repartait déjà, je me suis vautré deux fois en faisant  la manoeuvre dans les ornières…le temps de virer les sacs, de relever, de décharger, il devait déjà être loin… Il aurait attendu deux minutes, il aurait pu m’aider à relever tout mon charroi, mais je peux le comprendre, il a un planning chargé pour les deux semaines à venir.

Quand je suis sorti du sentier, surprise, il était planté là à m’attendre. J’ai moins compris son mode de fonctionnement… Mais il devait fulminer secrètement en se demandant comment il allait se débarrasser de ce boulet en vieille Béhème. Je pensais un peu la même chose… c’est terriblement chiant de rouler à plusieurs, il faut sans cesse surveiller le reste du convoi, pas moyen de s’arrêter pisser quand on veut et puis il faut s’adapter à la moyenne horaire de la moto de tête…pour peu que l’on tombe sur un Tchèque en fin de visa et ça devient l’horreur, plus de place pour la flânerie, seule ne compte plus que la moyenne. Mais qu’en avais-je réellement à foutre de ce motard à la bourre que se fait des saucisses bouillies avec du nescafé chinois au petit déj alors qu’il y a des bistrots tous les cinquante kilomètres?  Je profite de sa pause essence pour lui dire que je prends un peu d’avance, que je m’arrêterai un peu plus loin à une station où il y a aussi un bistrot ! Je peux donc profiter de ma nouvelle position de tête pour imposer le rythme et lui laisser le choix de continuer seul. Ma conscience est sauve…Un quart d’heure plus tard, il me dépasse en me faisant un signe du pied comme un chien qui pisse ; ce petit message codé me laisse  sous  entendre qu’il continue sa route.  En tout cas, ça m’arrange sacrément d’y croire… Je m’arrête donc à un « kafê » de bord de route, un comme je les aime, un peu roots, un peu cowboy, mais pas du tout fast food… Je suis content d’être débarrassé ; quand je roule à côté d’une autre moto sur ces longues étapes, je prends  conscience de la relative vacuité de ces virées aux longs cours, surtout quand on mange des saucisses bouillies au bord de la route. J’ai même l’impression que le destin du bébé chat m’angoisse plus que celui du motard Tchèque. Il va essayer de rejoindre Tchita au plus vite pour tenter de charger sa bécane sur un train, l’autre va tenter de retrouver sa maman avant l’hiver, d’échapper aux renards et aux fouines, de trouver quelque part une petite fille qui le prendra dans ses bras, puis en photo avec son Samsung Galaxy et balancera  son portrait sur Facebook où il ira rejoindre les milliards de photos de bébés chats qui , à elle seules, saturent des centres de big data tout entiers… Combien de centrales nucléaires faudra t’il construire juste pour sauvegarder les images de bébés chats ?

En route vers de nouvelles aventures


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Et puis l’impossible est arrivé ; j’ai pu reprendre la route. Je m’étais éveillé tôt, pour, une fois de plus, faire comme si j’allais partir, mais sans vraiment y croire, un peu noyé dans mes habitudes. Je varie un peu, je teste de nouveaux lieux pour le petit déjeuner ; il faut prendre des risques quand on voyage…

Ilya m’a appelé pour dire que tout allait bien… que je pouvais venir…

j’ai quitté l’hôtel sans trop y croire, en signalant que je reviendrais peut-être le soir, mais c’est pas sûr. Arrivé au garage, ma plaque m’attendait, ma vraie plaque Russe, le Graal pour la suite du voyage.

  Et puis, une autre routine s’est installée, un carbu qui pisse, de l’huile qui suinte, mais après quelques ajustements, je me suis retrouvé sur la route du Nord…avec le soleil dans le dos. J’avais déjà oublié combien ma vieille monture était confortable et son freinage indigent… juste avant les premiers cent kilomètres, il a fallu changer un câble, j’en avais un de secours, une heure de bricolage, ça discute avec les passants; la routine de la route… tout comme ce motard Tchèque qui me raconte les pays qu’il a traversé  avant d’arriver à Vladivostok où il comptait charger sa moto sur le train qu’il emprunterait lui aussi pour rejoindre Moscou et repartir chez lui. Il a calculé un peu juste avec la durée de son visa ; surtout qu’à la gare, on lui a dit qu’on ne chargeait pas les motos…le voilà reparti dans l’autre sens ; il lui reste seize jours de visa, il a intérêt à assurer sa moyenne… Nous plantons nos tentes dans un petit bois au milieu des champs. Il fait un peu frais le soir, mais ça  change tellement de l’hôtel collectif , c’est une telle bouffée d’air de retrouver cette routine-là…Les Tchèques sont un peu comme les belges ou les allemands, ils ne se déplacent jamais sans leur bière. Mais c’est une bonne idée de boire un petit coup avant de roupiller…surtout quand,  c’est la nuit d’automne, celle qui tombe vite et qui envoie au lit à huit heures trente.

Triumph Tiger et Tiger Fest à Vladivostok…


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Il paraît que demain ce sera bon pour mon départ…Il y en a aussi qui croient toujours au Père Noêl ; le tout c’est d’ y croire…en  attendant, je suis allé voir le défilé de la fête du Tigre…des milliers d’enfants de tous les calibres, tous habillés en orange KTM, défilent pas délégations, déguisés en grosses peluches ; il doit y avoir un business terrible du déguisement en grosse peluche…en cas de rupture de stock, on peut se rabattre sur les panthères ou les loups. Au Comic’s Shop, on fêtait l’anniversaire de Batman, on aurait pu aussi faire dans le déguisement, mais il y avait beaucoup moins de monde.

Toujours soucieux de ne pas me voir mourir d’ennui, Ilya m’a proposé  pour la journée sa grosse Triumph. La transition est brutale, tout est à l’inverse de ma monture précédente. C’est très lourd, ça ne freine pas vraiment ; au guidon, il faut s’accrocher à chaque mouvement, ce truc-là c’est pour aller tout droit, si on veut changer de cap, on a l’impression de barrer un chalutier dans la boue.  Peut-être que c’est à cause des accessoires ajoutés ; il y a une paire d’enceintes tellement balaises qu’on ne voit plus les rétroviseurs… On me rétorquera qu’au guidon d’un engin pareil, il n’ y a pas besoin de rétroviseurs …mais  moi, je n’en suis pas si sûr… les tongues d’accord, mais avec des rétros, c’est fondamental ! A chaque irrégularité dans le goudron, on a l’impression de se faire embarquer mais  on ne peut nier  que ça fait un très beau bruit, puissant , organique : sur les voies rapides, ça ne manque pas d’effet , aux terrasses de bistrot aussi, sans doute, mais il vaut mieux  y venir avant les embouteillages…

la vie d’artiste à Vladivostok…


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Être ce que les autres appellent, avec parfois un éclair dans les yeux, un artiste, ça peut avoir quelques avantages…quand le temps de l’attente n’en finit plus, je peux retourner m’installer dans ces endroits où la routine m’a posé et travailler sur une table de bistrot en rêvant qu’un jour on y gravera mon nom… L’après midi, je retourne chez Ilya, il faut que je commence à préparer la moto, à faire comme si… à être prêt à bondir hors de la ville…je peaufine, j’ai le temps… si tant est qu’on puisse peaufiner cette presque épave fraichement importée.Puis je rentre en explorant d’autres aspects de la ville. La voie rapide saturée qui arrive de Khabarovsk et de l’aéroport est bordée de part et d’autre d’une urbanisation vaguement dévergondée. Sur la droite, la colline descend jusqu’à la mer au bord de laquelle s’étirent les derniers kilomètres de la ligne du Trans-Sibérien.  Ce sont ses voyageurs qui ont droit à la vue sur mer, ils l’ont bien mérité après dix jours de forêts de bouleaux. Quand le train s’écarte de l’eau, on trouve une fois de plus, un mélange de maisons en bois, de villas neuves au luxe parfois caricatural, de plages plus ou moins aménagées, d’entrepôts ou de zones industrielles d’un autre temps , le tout  reliés par des chemins défoncés et dispersé dans des restes de forêts…petit à petit, on retrouve la vraie ville, les immeubles, les embouteillages, les feux minutés et tout au bout, cet hôtel ou peut-être qu’un jour on me retrouvera momifié dans mon plumard…

le dernier jour à Vladivostok…université de Russkiy Island…


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Le dernier jour à Vladivostok…je n’arrive pas y croire ; dès le matin, je fais quelques courses pour la route et puis j’accepte une ultime conférence à l’Université, la grande et prestigieuse université,  la Far Eastern University, voulue par le boss Poutine pour être une vitrine de la nouvelle Russie …  

Une jeune professeure très élégante me fait visiter le campus avec quelques étudiants et même une batterie de canons et un musée de tanks, juste à côté. Il n’y a rien de plus étrangement décalé que de visiter des tanks et des canons avec de jeunes et élégantes jeunes femmes. Mais la réalité me rattrape…Ilya m’envoie un message…je sais que je dois le retrouver le lendemain matin, mais il semblerait qu’il y ait, comment dire : un  contretemps, peut-être ? Puis-je encore parler de contretemps ? L’ordinateur qui gère les certificats d’immatriculation est en panne…comme ça concerne toute la Russie, ça devait s’arranger rapidement…Enfin pas tout de suite…il y a le weekend… les jolies filles sont parties et je dois encore attendre…prolonger une fois de plus, ma vie à Vladivostok…

Amorcer le retour…balade vers les frontières Sino-Coréenne…


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Le matin, je pousse jusqu’à Kraskino.  Ce n’est pas très joli non plus Kraskino…un petit port rouillé, des baraques de pêcheurs, des bâtiments en ruine de ce qui fut sans doute une prestigieuse garnison  et bien sûr des immeubles soviétiques et des murs abandonnés; immeubles détruits, immeubles jamais construits, ça devient difficile à dire…L’air est doux, les grillons chantent, il y a des insectes partout, on sent qu’on se rapproche des tropiques. On m’a dit que c’est ici le point le plus méridional de  toute la Russie. La proximité des frontières, cet air doux, ces routes inconnues ; tout ça fait renaître en moi des envies d’ailleurs…mais vers le sud,  ce n’est pas ma route et  ces frontières fermées c’est juste de la provocation… Alors je fais demi tour pour repartir vers le Nord ; j’amorce la grande remontée. Afin d’un peu prolonger la balade, je fais un détour par des routes en terre qui m’amènent à nouveau au bord de l’eau après avoir traversé des zones de savanes et d’étangs qui me ramèneraient presque en Afrique, je me mets à guetter hippopotames et éléphants, après tout, ne sommes nous pas juste à côté d’une réserve où se cachent les dernières panthères de l’Extrême Orient Russe? La petite moto orange n’est pas vraiment faite pour les pistes caillouteuses, mais son poids plume, son moteur bourré de chevaux et son freinage incomparable, permettent de retrouver le plaisir de  la piste, même si le dos n’est pas franchement ménagé par des amortisseurs pas vraiment programmés pour la caillasse et la taule ondulée…

Ilya m’envoie à ce moment des photos de ma moto arrivée du Japon en import avec une MV Agusta toute neuve et  une autre  photo de mes nouveaux papiers. Incroyable: ce serait la fin de cette étape immobile ? Je repars  directement vers Vladivostok, retrouver, avec un plaisir diffus, l’hôtel triste qui commençait  presque à me manquer…

De l’autre côté du Primorié


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De l’autre côté de la baie, il y a la route qui mène aux frontières de la Chine et de la Corée du Nord. Pour y accéder, il faut remonter une soixantaine de kilomètres vers le nord afin de contourner l’estuaire marécageux du fleuve. La région est belle ; de  vertes collines, la côte découpée, d’innombrables petites îles rocheuses et au loin les petites montagnes de Chine. Je m’arrête à  Slavianka… c’est juste en face de la pointe de  l’île de Russkiy.  Je croyais trouver un petit port  de pêcheurs et rentrer par le bac ; phantasmes de voyageur, surtout quand celui-ci tente de se replonger dans l’ambiance du voyage qu’il n’arrive toujours pas à faire…Ce n’est pas joli du tout Slavianka… c’est même carrément super moche…et il n’y a même plus de bac pour Vladivostok. Alors je me cherche une litière pour la nuit. Sur la pointe qui s’avance dans la mer du Japon, il y a un grand hôtel très chic et cher (et pas beau) qui s’est ouvert au milieu des collines herbeuses du bord de mer. Il est entouré de travaux. On décaisse la colline à grands coups de bulldozers et de marteaux piqueurs, sans doute pour encore agrandir…ils doivent être contents les clients si c’est le bruit des vagues qu’ils venaient chercher. Un peu plus loin au bout d’une piste, on finit sur un ensemble de bungalows tout neufs…je me mets à songer à une nuit bercée par les clapotis…Pas question ; on me crie de loin que c’est fermé. Alors je rebrousse chemin, je me trouve un hôtel (vide), tout au bout du port (moche).  Il a dû avoir la vue sur le port, mais c’est barré par un grand hangar en taule. Madame l’hôtelière aurait bien voulu me fourguer une piaule (chère) avec vue sur le hangar, mais elle n’a pas la monnaie sur mon bifton de cinq mille (roubles). Alors elle m’en file une collective très grande, pas chère, très calme, avec juste moi dedans et vue sur la colline…Je sens que je vais bien dormir…Ce soir, je me mets aussi (entre parenthèses)…

La routine à Vladivostok…


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J’ai malgré tout progressé dans l’hôtel Sakura. J’ai la meilleure piaule et plus personne ne m’emmerde. Le matin, je vais prendre mon petit dej, comme d’ habitude, puis je passe au comic’s shop et à l’Alliance, comme d’habitude, comme d’habituuuuuude…je ne vais plus flâner au bord de la mer, au marché Chinois ou sur les grands viaducs.  je ne me trompe plus à l’échangeur de la voir rapide . Je marche dans la rue comme si j’habitais là depuis trente ans, je ne m’émerveille plus, comme au premier jour.

Il est comme ça le voyageur, il cherche l’ émerveillement, l’inattendu, le jamais vu… et si une étape trop longue  fait  disparaître toutes ces instantanéités, il bascule dans une autre dimension, celle qui friserait presque l’ennui. Aujourd’hui, j’ai animé des ateliers à l’Université, je suis rentré à la piaule  juste avant que les orages titanesques auxquels j’avais échappé à Sakhaline ne me rattrape à Vladivostok…demain, si les routes résistent aux trombes d’eau , je retournerai me balader dans le Kraï de Primorié en espérant que le bateau qui ramène ma moto du Japon n’aura pas coulé !

Big Lebovski sur Vladivostok airport…


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Les motards auraient bien voulu me garder, ça commençait à sentir la biture à la bière, ça m’inquiétait légèrement ; mais on m’attendait chez Polina, la jeune lycéenne timide dont les parents s’étaient proposés pour m’héberger durant la fin de mon séjour. La veille ont m’avait préparé un festin de produits de la mer, du poisson sous toutes ses formes, des fruits de mer et du caviar rouge. Ils m’avaient promis qu’on remettrait ça mais les motards voulaient aussi me garder, je ne savais plus où donner de l’excuse. On me gâte à Yujno Sakhalîn ;  déjà le matin, pour ma dernière classe, on m’avait préparé un repas et un petit spectacle, des jeux et  le karaoké Joe Dassin pour le final.

A l’aéroport, une délégation m’accompagnait, faisait des photos… ça a intrigué un gars dans la file business qui s’est mis aussi à faire des selfies avec moi sans savoir qui j’étais. Arrivés à Vladivostok, un chauffeur l’attendait avec un gros Land Cruiser customisé ; il a proposé de me ramener en ville,  pour éviter de me faire arnaquer par un taxi. Je ne sais pas très bien qui c’est ce mec, avec sa tronche de binoclard rondouillard en short et son acolyte pas mal looké lui aussi, j’ai du mal à situer le lascar. Les deux, là,  il formait un duo  burlesque,  un concept look qui chercherait sa voie entre les Pieds Nickelés, les Blues Brothers ou les Big Lebovski… et comme ça, en pleine nuit, ils m’ont emmené voir des bagnoles de compette de dérapage sur un circuit pas loin de l’aéroport. Roman qu’il s’appelait mon gros binoclard en short. Il m’a déposé chez Ilya pour que je récupère la KTM , on a échangé nos numéros pour que je l’appelle le lendemain et que je passe chez lui…je sentais poindre l’opportunité d’un changement de piaule pour la fin du séjour…mais je n’ai jamais réussi à le joindre ; alors je suis resté à l’hôtel de la case départ !

virée biker sur Sakhaline…


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Un matin pas comme les autres, devant l’immeuble où j’ai déménagé, Sergeï, de la « Red and White Army » est venu me chercher avec son minibus…Après être allé visiter l’école de pilotage des enfants , nous somme passés au club où m’attendaient Roman, le président, et tout un équipement à ma taille : bottes, gants, casque et une Ducati Multistrada , millésime 2002. Nous voilà partis, il fait beau, tout baigne…Après avoir bricolé le sélecteur de la Harley du boss, notre petite escadrille a pris son envol : la Harley, la Ducati et une Gold Wing Wallkirie suivis du minibus Toyota. Après trente bornes, la courroie de transmission de la Harley s’est déballonnée sur le goudron…on a chargé la moto dans le minibus et nous sommes repartis. La route s’étire entre la mer et les collines boisées, il y a quelques villages, une petite ville et après cent cinquante bornes nous bifurquons sur une piste pour arriver sur une plage entourée de falaises et de rochers ; la nature est belle à Sakhaline. Au retour, on s’achète des crabes géants du Kamchacka au bord de la route et quelques hectolitres de bières.

Nous arriverons en ville à la tombée du soir,  la Gold Wing tombera en panne à son tour…je commence à comprendre pourquoi on se fait suivre par le minibus. Pas de chance, il est déjà rempli à ras bord de Harley. Il faudra pousser…ça creuse, c’est très bien avant d’aller bouffer du crabe à la bière…

La Multidtrada, c’est finalement la seule qui ait tenu le coup…il faut dire que c’est une bonne machine. Un peu bâtarde comme tous les faux trails, mais la selle parfaite compense la course des suspensions quand la route  devient facétieuse. Le moteur , bizarrement pour un engin de Rital n’a qu’ une sonorité brinquebalante pas terrible qui rappelle la KTM , mais il a du répondant et puis, bon, je vais pas faire la fine bouche, c’est la deuxième bécane qu’on me file pendant que la mienne s’offre une croisière en container…

Sakhaline: sommeil connecté…


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Je quitte l’hôtel…Galina m’a trouvé des parents d’élève ravis de me permettre de fuir quelques instants les chambres collectives et les concentrés de mystères sociologiques qu’on pourrait y étudier. Qui sont, par exemple, ces voisins de chambrées, rivés à leurs écrans, qui s’endorment sur leur ordinateur ou leur téléphone, qu’aucun aspirateur tonitruant ne réveille, même à dix heures du matin ?

Sont-ils venus ici pour faire du tourisme, pour travailler? Le plus chinois de la bande, entre deux roupillons, se flatte de ses connaissances en français en me gratifiant d’un « bonjour » bien appuyé et se rendort après que je lui ai renvoyé la politesse d’un «  drastutiê » magnifiquement ajusté.  Un Tatar barbu me raconte brièvement d’où il vient avant d’aller prendre son bus pour la ville… Salamalekoum… c’est inattendu en Russie…Seul un jeune japonais en visite touristique discutera un peu dans la salle commune…je le saluerai de l’unique mot japonais que je connaisse… Aligato my friend et que nos routes nous portent chance…

Sakhaline: les jeunes filles…


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Une nouvelle vie s’organise pendant cette trêve sur Sakhaline. On vient me chercher chaque matin dans mon hôtel en plastique pour m’emmener au Lycée Pouchkine où je fais deux, trois ou quatre interventions chaque matin et puis les après midi, on m’a programmé des excursions, des promenades ou des visites de musée.

Le musée Tchekhov qui raconte les aventures sur l’île de ce dramaturge médecin de la bonne société moscovite qui se demanda un jour comment on pouvait survivre à Sakhaline et partit enquêter sur place. On a gardé  de l’île l’image des photos du musée. Une  caserne, une prison, une église (logique) et autour les petites maisons de ceux qui ont purgé leur peine et deviendront les premiers colons de Sakhaline.  Un siècle plus tard, l’occupation japonaise, l’union soviétique, le pétrole et le gaz ont  bien transformé tout ça. Je visiterai aussi le  musée régional, dernier bâtiment de l’époque japonaise, pour mieux comprendre cette passionnante histoire. On y apprend les guerres, les occupations,  les roches fossiles, les peuples d’avant tout ça, les baleines et les ours.

 De jeunes étudiantes m’accompagnent à chaque sortie, ce sont leurs travaux pratiques, c’est pour les obliger à parler le français dans des situations réelles, en immersion. Pour moi, ce n’est pas désagréable du tout, comme immersion, d’aller voir des terminaux gaziers, des plages grises ou des poissons empaillés en si agréable

compagnie.    Entre deux commentaires sur Tchekhov, elles me parlent de leurs rêves de leurs envies, de leur prince charmant et de Paris… Moi je leur parle de Paname, de Bruxelles et de Montpellier, de Dieu qui n’existe pas  et de la vie d’artiste. Je frime un peu… Comme il doit être difficile d’être professeur dans un lycée de jeunes filles, de devoir parler du carré de l’hypoténuse à ces nymphettes pleines d’illusions…

Galina m’a organisé une émission de télé dans le club de Bikers « Red and White Army », tout un programme …me voilà adoubé et invité à une balade dans l’île ; mais je devrai quitter pour une journée mes chères petites guides pour m’immerger dans un monde que je connais déjà si bien…

S’installer à Sakhaline…


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Quand on a commencé à trouver du gaz et pétrole  à Sakhaline, le visage de l’île a changé. L’arrivée massive de compagnies étrangères à modernisé yuhzno-Sakhalin, la ville principale, qui est devenue une ville russe de plus, mais plus aérée, plus fleurie, quand il n’y a pas de neige, plus accueillante quand il ne pleut pas….Tchekhov avait quand même un peu raison de s’inquiéter pour la santé des habitants parce que, quoi qu’ils en disent ici, il pleut beaucoup …peut-être que ça ne s’arrête que quand il neige… Galina, responsable des cours de Français au Lycée Pouchkine, est venue me chercher  à l’aéroport pour me déposer à l’hôtel que je m’étais réservé sur E booking. Ce sont les retraités savoyards en side-car, Bébert et Ginette, décidément à la pointe du progrès, qui m’ont fait découvrir les réservations en ligne…il faut avouer que c’est pratique, mais ça ne m’empêchera pas de retourner dans les motels de bords de route en me fiant au hasard quand , un jour ou l’autre, je reprendrai la route. En attendant, je découvre mon nouvel hôtel collectif, une petit maison, presqu’un bungalow avec des murs en tôle de plastique imitation bois. Il n’y a pas de télévision dans les chambres, c’est propre, bien tenu et même si le voisin d’à côté ronfle comme un diesel marin, même si celui du dessus fait tanguer la literie dans son sommeil agité, j’ai quand même l’impression que ce sera plus confortable qu’à Vladivostok…

Sakhaline


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Je suis parti pour Sakhaline… En regardant la carte de la région, avec la Corée et le Japon si proches, j’avais repéré ce prolongement septentrional de l’archipel Nippon, ce nom qui n’évoque à l’occidental moyen que l’ancien bagne du temps des Tsars, le climat redoutable, la mer glacée… Comme Tchékhov en son temps, une envie irraisonnée m’a poussé à aller voir à quoi ressemblait cette île de si mauvaise réputation. Je suis donc passé par l’Alliance Française pour savoir si ma venue pouvait intéresser quelqu’un sur cette terre de bagnards hostiles. Il se trouve qu’il y a dans cette île un lycée très dynamique que le passage d’un motard gribouilleur intéressait énormément.

Sakhaline n’est plus vraiment un mouroir pour bagnards repentis. Conquise en partie par les Japonais avant la révolution, elle leur fut rétrocédée après la défaite de 1945 et redevint entièrement russe. Ils n’ont pas de chance les japonais sur leur archipel trop petit pour eux, à chaque fois qu’ils ont vigoureusement voulu annexer des régions voisines, ils ont raté leur coup. C’est peut-être justement cette vigueur qu’on leur a reproché.On parle beaucoup d’un pont qui réunirait Sakhaline au Japon, il n’y a que quarante kilomètres, symboliquement ça ne manquerait pas de classe, mais il paraît qu’il y a beaucoup de Japonais pour qui cette île est toujours Nippone, alors peut-être qu’on craint de les voir tous rappliquer dès l’inauguration !

La douanière de Vladivostok…


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Retour à l’hôtel collectif…La vie y a repris son cours. Les  jours qui rallongent, les trains qui passent, celui de six heures trente annonçait l’arrivée du jour, maintenant quand il siffle, c’est toujours la nuit. Il m’est arrivé plusieurs fois de rester trois ou quatre semaines au même endroit, à réparer, attendre des pièces ou juste faire une longue pause, mais je trainais dans les contrées tropicales,là où les jours et les nuits, sans la moindre hostilité, se répartissent toujours les heures de jour et de nuit dans un parfait esprit d’équité. Je ne voyais pas le temps passer.  A Vladivostok, les jours raccourcissent et  les feuilles jaunissent, j’attends toujours des papiers et l’hiver arrivera bientôt… Je suis allé au bureau des douanes. Une fonctionnaire  en uniforme vert, terriblement sexy,  m’a fait signer trois bouts de feuilles en me fixant de ses yeux ravageurs… Dans un roman de gare, elle aurait glissé son numéro de téléphone dans mon passeport; dans un film porno, elle m’aurait  culbuté sur son bureau…  mais, là, dans la vraie vie, je suis reparti, à pieds sous la pluie, vers mon hôtel en longeant les quais du port à droite et la gare du trans-sibérien à gauche…les containers, les rails, les flaques… le rêve…quand même, elle aurait pu me ramener…

Nakhodka…Une matinée au camping avant de rentrer…


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Le matin, après une nuit en bungalow, Vladimir ne voulait plus ma lâcher. Il m’a invité à boire des cafés solubles lourdement tassés en mangeant des chocolats devant un match de boxe à la télé. Il est comme ça Vladimir, tout en nerfs et en muscles noueux, il aime les douceurs au petit matin. Il voulait que je l’accompagne au marché de Nakhodka pour aller chercher de la viande  rouge et puis que je reste plus longtemps…Une journée barbecue bien  virile , j’ai  pas envie du tout, alors je joue les petits bras et je réussi à me défiler non sans avoir, pour amadouer la bête, caricaturé un peu et accepté tous les selfies de rigueur, nouvelle et incontournable coutume de la world culture.

La route m’a ensuite ramené à la Vladivostok après avoir longé la mer et traversé ces forêts où rodent, m’a t’on dit les derniers tigres de Sibérie…

Et puis, finalement si je continuais mon stage d’essayeur moto…que puis-je encore ajouter pour finaliser le portrait de cette petite moto ? Son bruit de casserole qui ne correspond pas vraiment aux prouesses de ce petit moteur, son look audacieux pour ceux qui aiment l’orange, son moteur rageur même si il faut oublier de rouler au couple et ne pas hésiter à taper dans les rapports et puis bien sûr, cet incroyable freinage…surtout l’arrière… mais pourquoi donc toutes les motos n’ont-elles pas un frein arrière qui freine, puisque  KTM a prouvé que ça pouvait exister ? Mais bon, je vais encore essayer de vous en parler…après on passera à autre chose!

Balade en Primorié: De la forêt sauvage à la côte touristique…


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Le lendemain, il avait été prévu que je rejoindrais la directrice de l’Alliance Française pour l’aider aux dernières récoltes de son potager. Je n’ai jamais réussi à la joindre mais j’ai cru comprendre qu’elle avait eu un empêchement… alors j’ai trainé dans les villages environnants pour profiter de cette nouvelle moto. Tous ces petits bourgs qui semblent abandonnés à eux même, condamnés  à l’autarcie, oubliés pendant les hivers interminables mais, finalement, totalement fiers et  libres de vivre leur vie à leur façon … On me raconte qu’aux temps anciens de l’Union Soviétique, la vie des villages était très structurée autour des kolkhozes agricoles ou de petites industries. Il y avait du travail pour tout le monde, des écoles, des centres de santé et même  des cinémas. Après la Péréstroïka, tout a été chamboulé, les petites industries ont fermés, les kolkhozes sont partis en couille et la privatisation rampante  a fait disparaître toute cette vie rurale . Les jeunes sont partis à la ville et les vieux sont restés. Les jeunes ont un peu vieilli, ils commencent à revenir…c’est parce qu’ils ont la nostalgie, mais ils ne viennent plus qu’en weekend, prendre l’air, ramasser les légumes, se reposer de la ville. On en veut beaucoup à Gorbatchev d’avoir détruit le monde d’avant et d’avoir amorcé la dégringolade du pays et, envers et contre tout, on l’aime  le boss Poutine, qui commence à  monter des programmes pour redonner de la vie aux petits villages où les écoles, l’électricité, les autobus et les médecins se remettent en place peu à peu, tranquillement mais surement… Ensuite, je suis redescendu vers l’autre baie, celle de Nakhodka. La ville s’est construite, comme sa prestigieuse voisine, sur un site de collines au bord de la mer, mais quel triste mélange de n’importe quoi.  Il n’y a pas ce noyau romantique , souvenir des époques lointaines de la Russie éternelle… les immeubles soviétiques se mêlent a des architectures disparates, recouvertes de ces faux murs en plastique si moches avec leurs imitations bois, brique ou pierre. Les maisons sont séparées par des cloisons en taules colorées et puis des édifices religieux trop neufs et des centres commerciaux  où vient flâner une certaine  jeunesse  friquée, formatée et bien facebookée. Mais moi aussi, l’informatisation de la vie m’a rattrapé, il ne me reste qu’ à bouffer des pizzas grasses au mauvais jambon synthétique pour pouvoir accéder au wifi sacré. Plus tard, j’irai chercher où dormir, la forêt est loin derrière, il ne reste que des camps de vacances et des palissades en tôles colorées…alors je tente cette nouvelle variante…

Et ma nouvelle moto ? Nerveux, compact, ce petit bolide pourrait-être passe partout si le volumineux pot d’échappement n’était pas aussi bas et les suspensions aussi rigides, je sais qu’il existe une version pour le baroud qui, espérons-le, est équipée d’une selle un rien plus confortable, parce que rouler des jours assis sur ce bout de bois, c’est un coup à finir en fauteuil roulant (ou en side-car) rongé par les escarres.

… J’en profite pour faire mes premiers essais de commentateurs pour chaine de télé de fan de bécanes…   je ne suis pas certain d’avoir vocation en béton, mais bon…

la maison dans les bois du Primorié…


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J’ai donc pu, dès le lendemain, partir en balade dans le Kraï de Primorié, la région de Vladivostok. Après être passé saluer le mécano chez qui  j’avais bossé à mon arrivée, j’ai continué la route jusqu’au « Safari Parc »…Pas terrible le parc…une sorte de zoo où c’est le public qui est en cage…un petit circuit de passerelles grillagées qui surplombent quelques grands enclos.. Deux tigres, trois ours et quelques cervidés ; tu parles d’un safari. On a pas le temps de trainer, il y un guide et on doit rester groupé, pas question d’attendre au calme la bonne lumière sur le fauve assoupi, on se fait engueuler. Après cette expérience inoubliable j’ai repris la route qui traverse forêts et collines…le soir tombe, un panneau sur la droite: auberge forestière à cinq cent mètres.

Des maisons de bois dans une grande clairière avec quelques daims pour faire joli et des lapins de jardin en tronc d’arbre. Les chambres sont grandes, les lits géants mais les draps un peu trop petits.

Quand on fabrique soi-même son lit  à la hache avec des troncs, on a tendance à voir grand et quand on va chercher les draps dans le placard, on se fait toujours avoir ; on a l’impression de vouloir faire  son lit avec des mouchoirs de poche..

Il commence à pleuvoir, je suis prêt pour ma première nuit dans le calme profond de la forêt de Sibérie Orientale…

bosselages


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Les  ralentisseurs et les raccords de goudrons bosselés ne sont pas qu’une particularité russe, on en trouve un peu partout. Mais ici, il y a l’équivalent intérieur, le modèle « inside »,dans les escaliers d’immeubles soviétiques aux marches approximatives, usées par la chute du communisme, ou dans les hôtels par chers où d’innombrables décalages et pas de portes surélevés offrent un joli catalogue de farces et attrapes pour les orteils distraits.

Pour les feux rouges par contre, la terre entière pourrait venir prendre des leçons ici. Un feu   qui t’annonce le temps qu’il reste avant de changer de couleur, c’est une remarquable idée, dans un sens comme dans l’autre. S’il affiche deux minutes d’attente, on sait qu’on peut couper le contact, aller pisser ou s’acheter un journal. Inversement, si à l’approche du vert, on peut lire le décompte, on saura qu’on a le temps de passer tranquillement, sans ouvrir les gaz comme un acharné.

Sinon, les choses bougent pour moi, mais à un rythme débonnaire…j’ai déposé ma moto chez Ilya, on l’a chargée sur une remorque et, puissant symbole, enlevé la plaque d’immatriculation…il était temps, elle allait tomber toute seule… Demain il l’emmènera au port…Pour combien de temps ? Difficile à dire… mais pour que je ne m’ennuie pas trop, il m’a laissé partir avec une KTM …

Un américain à Vladi’


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 Devant l’alliance j’ai rencontré un américain en pâmoison devant ma moto, un petit mec  au physique et à l’âge indéfini, pas le genre dont on pourrait se dire au premier coup d’œil : tiens, mais que fait donc là cet Américain ? Il était, comme tous les voyageurs que je rencontre ici, en attente quelques jours d’un avion ou d’un bateau…Cette ville étant le  terminus du continent, on ne peut qu’y terminer son voyage. Je suis bien le seul à vouloir autre chose, mais je le paye d’une interminable attente. On imagine toujours l’Américain type athlétique, avec une mâchoire,  des dents et un brushing parfaits. Celui-ci était bossu, un peu crado quant à ses dents, je n’arrive toujours à savoir de quelle matière étaient faits les agglomérats laiteux qui s’accumulaient à la jointure de ses ratiches et de ses gencives, une sorte de poridge au tartre sans doute. C’est à son accent que j’ai compris que ce n’était pas un réfugié du Dombas. Il venait d’accompagner un groupe de motards qui s’était offert une traversée de Chine avec quelques motos japonaises, un guide et les formalités en règle. Encore un fois, on me rappelait que c’était le seul moyen d’entrer dans l’empire du milieu. Mon amerloque avait, lui aussi, un ancien flat Béhème ; il  ne pouvait qu’être attiré par ma vieille bête et toutes ses modifications farfelues. Un peu plus tard, dans la rue Svestlankaïa, où je passe ma vie,  j’ai croisé deux savoyards avec  de bons vieux trails japonais bien basiques. En transit bien sûr, la Corée ou le Japon, comme d’habitude…j’aurais presque pu aller y faire un tour. En Corée, c’est facile, il y a une journée de bateau, pas de visa ni de paperasses futiles pour la moto. Pour le Japon, c’est plus compliqué; il faut le fameux carnet de passage qui doit, en plus,  être traduit à l’arrivée…mais qu’irais-je donc faire là-bas avec mes cuirs râpés et ma moto antédiluvienne. J’ai l’impression qu’au pays du Soleil Levant on va me voir comme j’ai vu mon américain…Je préfère rester en Russie, même si je ne comprends toujours rien à ce qu’on me raconte, je  sais qu’ici il y aura toujours une place pour  ma patine et mes traces d’usure !

Les entre deux…


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Il fait toujours beau à Vladivostok…je partage mon temps d’attente entre la boutique de comic’s et l’Alliance Française. Je n’avais plus de nouvelles du Samouraï…je me disais qu’il  ne devait plus avoir de batterie dans son téléphone, mais par un bref texto, il s’est manifesté à nouveau. Il est comme ça le Samouraï, pas question de faire de la littérature.Après un passage au kloub, on m’a proposé de suivre la bande en sortie. Me voilà parti pour l’option virée de groupe dans la ville.  On a tourné un peu, c’est comme pour les conversations, je suis sans comprendre.

Etre sans comprendre, n’en sommes tous pas donc là?   Mais là je suis, du verbe suivre, ce qui n’est pas tout à fait la même chose…

Après un bref passage dans un bar de métaleux, je me suis dit qu’il fallait que je profite de l’entre-deux suivant pour m’éclipser. J’ai prétexté un coup de mou soudain et je suis retourné dans une piaule collective me plonger dans le bon vieux  roman de Dostoïevski qui m’accompagne fidèlement dans les moments de vide…  J’ai  donc repris ma case départ au centre ville, dans le petit hôtel collectif où, finalement, quand les voisins de chambrées sont des humains dignes de ce nom, on peut passer des nuits  tout aussi dignes de ce nom : des nuits humaines en quelque sorte… J’y ai quand même, à force de changer de chambre et de parking, égaré mon casque Nolan qui aurait encore pu me protéger le crâne quelques temps. Encore une histoire de vieillerie ; j’aurais pu en parler longuement avec Bébert ; la mémoire qui flanche, mon bon monsieur, quelle calamité…heureusement, tout petit déjà, mon côté rêveur dissipé atterrait mes professeurs ; ça rassure ; si  j’avais des prédisposition, il n’y a rien d’inquiétant.

Les motards étant d’un secteur vieillissant, quand ils se rencontrent de nos jours, ils parlent moins de mécanique et de gonzesses. Ils seraient plutôt portés sur les rhumatismes, les problèmes d’audition, de vue ou de prostate. Quand Bébert embarqua sa Ginette pour une traversée de la Sainte Russie, elle sortait d’une opération de la colonne et de la hanche… Le vieux motard, c’est un nouveau créneau d’avenir à exploiter, une souche, une cible marketing ; l’accouplement du fauteuil roulant avec la moto ça pourrait faire un nouveau produit phare. Mais finalement, cela n’existe t’il pas  déjà ? Ne serait-pas ça qu’on appelle un side-car ?

Bébert au départ pour la Corée…


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Aujourd’hui, Vladimir, le boss de toute la Russie est de passage à Vladivostok. Il doit tailler le bout de gras avec ses collègues du secteur à propos du trublion de Corée du Nord qui commencent à affoler les gens du coin. Toute cette effervescence risquant de provoquer quelques embouteillages supplémentaires, Yuri est venu chercher Bébert et sa régulière un peu plus tôt que prévu pour l’emmener à la gare maritime. Nous étions  donc  encore à siroter tranquillement notre thé en devisant de l’usage du Monde et des profondeurs de l’Humanité quand la sonnette nous ramena en sursaut à la réalité . Comme d’habitude, je n’avais pas vraiment bouclé mon paquetage alors que la famille Bébert s’était levée plus tôt pour parer à toute éventualité. Le  temps de m’activer un peu, ils avaient disparus.

Les rencontres  sont toujours plus intenses en voyage, même si on croit y chercher la solitude ou le repli sur soi-même ; mais on se quitte souvent comme un souffle d’air, un pet de mouche, puis celui qui reste se sent vaguement tout seul…même si, lui aussi, a un voyage à faire…mais dans mon cas, peut-on encore parler de voyage ; ne suis-je pas simplement  en résidence ?

Comme je me sentais un peu vaseux, envahi d’une légère mélancolie, j’ai bondi sur mon vieux cheval et, bravant les embouteillages, je suis allé faire un saut à la gare maritime… J’y ai donc pu faire mes adieux  aux retraités, sachant que de nos jours, grâce aux techniques modernes, personne n’est  plus jamais  vraiment disparu à jamais…

Mais il ne faudrait pas que Kim jongUn balance un pétard sur le ferry qui les emmène en Corée du Sud…

ping pong au téléphone….


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Bertrand avait, pour négocier ses transports, un transitaire spécialisé. Moi, depuis mon arrivée, je laissais faire Ilya qui me tenait au courant de l’évolution du dossier. Et puis, Ilya m’a dit que c’était plus compliqué que prévu, qu’il fallait vraiment que la moto quitte le territoire pour pouvoir la réimporter, qu’il n’y avait pas moyen de tricher avec tout ça…Alors j’ai appelé Youri, le transitaire  des motards qui  m’avait déjà croisé au Kloub. Lui, il me dit qu’il peut aller plus vite en prenant plus cher. Je vais voir Ilya au centre ville ; il me dit que c’est impossible de faire autrement, que c’est louche les plans de Yuri, que ça risque d’être bidon et de m’amener des embrouilles à la sortie. Je joue au ping pong entre les deux, quand je rappelle Yuri il me dit qu’il a déjà vu un dossier à mon nom à la douane…les deux pistes se rejoignent, c’est encore plus flou,  alors, je choisi la sécurité, je fais confiance à Ilya et je ne saurai sans doute jamais lequel aurait été plus rapide ou fiable que l’autre. Quand on a le choix entre deux routes, il faut se décider pour ne pas prendre racine et ce qu’aurait pu être l’autre route, il ne faut plus jamais y penser. Le voyage c’est comme la vie, il faut avancer et ne jamais regretter…mais dans mon cas précis, je n’avance pas vraiment…

Dernière nuit dans l’appartement à Vladivostok…


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Pour les retraités, les choses avancent plus vite… Demain matin, ils embarquent pour la Corée et moi j’attends toujours. Quelques pistes se profilent dans ce casse tête paperassier que je tente d’affronter. Nous quitterons donc l’appartement pour suivre nos destins respectifs.

Nous n’étions pas si mal dans notre cinquième étage. Un immeuble tout ce qu’il y a de Soviétique mais  refait, équipé, ripoliné, à deux pas du supermarché ; on y aurait presque changé de routine et refait nos vies,  mais ce ne fut qu’une petite étape de ce  voyage immobile dans les contrées bureaucratiques.

L’attente…


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L’attente est une des composantes inévitables du voyage au long court. Les formalités, les passages de frontières ou les aléas mécaniques plongeront toujours le voyageur   dans les affres de l’attente. Mais, contrairement à son parent pauvre le touriste, le voyageur comprendra très vite que l’attente est source de rencontres et d’aventures intérieures, il la vivra intensément, sachant très bien qu’elle lui fournit un peu de ce repos indispensable avant les longues épreuves physiques de la route. Mais avouons-le, il ne faut pas non plus que ça traine des mois, parce qu’à force, ça énerve aussi, l’attente…Geneviève et Bertrand attendent la bonne volonté de Youri, leur transitaire. Moi j’attends celle de Ilya qui connaît les passages secrets des bureaux de douane, même si parfois j’appréhende qu’il ne s’y soit perdu.

Nous avons tous quitté nos hôtels respectifs. Un congrès très important au centre ville monopolise les chambres de tout le parc hôtelier ; Bertrand m’a donc invité à séjourner dans l’appartement où ils se sont installés en attendant leur départ. On y parle plus philosophie que joint de culasse, ce qui n’est pas pour nous déplaire. Nous sommes retournés à Russkiy Island où je leur ai fait découvrir la plage, les viaducs et la chute de reins des filles de Russie qui pourrait rendre fous les vieux motards égarés sur ces  derniers virages avant le Pacifique…

Vidéo : promenade sur les ponts  et à la plage

le garage près de l’aéroport d’Artiem…


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Depuis mon arrivée, quand je veux faire de la mécanique, je ne vais pas qu’au Kloub. Ilya a tenu à m’emmener chez un ami à lui qui, dans la ville de l’aéroport, cinquante bornes au nord, tient un petit garage…  informel bien sûr, comme d’habitude. Je pourrai , bien encadré, y changer quelques joints fatigués sur la fourche et le moteur et  rhabiller ma roue avant du pneu offert par l’homme aux yeux clairs… Mais c’est un peu loin et puis il y a cette musique, cette insupportable bande FM… la radio de merde est , avec le calendrier de gonzesses à gros nichons, un classique du décor d’atelier.

C’est vrai qu’il y a des exceptions, je sais,  j’ai les preuves, mais là, à Artem, la petite ville de l’aéroport, c’est comme ça…et moi, bon, les calendriers pourquoi pas, mais la bande FM, ça, non ; je n’y arriverai jamais…

Alors j’ai arrêté de faire de la mécanique pour me replier sur les petits dessins ou le tourisme , après tout, elle tiendra bien comme ça la moto…il faut garder un peu de suspense pour quand  je pourrai repartir, quand  j’aurai mon papier…demain…ou après demain….

au bout du bout de la grande Russie…


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Je suis allé faire expertiser ma moto. Une étape de plus pour son homologation sur le sol russe. Le bureau de l’expert est perdu dans un immeuble presque introuvable dans la péninsule qui prolonge la ville jusqu’au phare planté devant Russkiy Island. Je me suis levé tôt pour arriver à l’heure mais je n’avais aucune inquiétude puisque Kévin2, mon nouveau Navigator refilé par Tecnoglobe, allait m’y emmener en quelques minutes…mais Kévin est capricieux, il refuse de reconnaître l’adresse que je localiserai finalement avec le petit logiciel « plan » de mon téléphone. La technologie m’a quand même sauvé la mise parce que, cette péninsule, c’est un vrai labyrinthe. Pour y accéder on prend la route qui passe devant la gare du Trans-sibérien et la gare maritime et puis on continue. Sur la gauche, il n’y a que des installations portuaires et sur la droite quelques kilomètres de ville soviétique et de bâtiments militaire et puis tout au bout, un peu de lande broussailleuse qui se termine par une fine langue de terre qui accède au petit phare, ultime bout du bout du continent. C’est un endroit calme, on peut y prendre un bol de quiétude en mangeant une gaufre au sucre. Quelques villas commencent à pousser  au milieu des broussailles. De l’autre côté de la péninsule, la mutation urbanistique est plus impressionnante. Comme les installations portuaires y sont plus informelles, la ville moderne , chic et balnéaire y progresse à pas de géant. Depuis le vieux centre, les restaurants, les immeubles chics et  les pistes cyclables remplacent progressivement des terrains plus que vagues, jonchés de containers, de grillages, de préfabriqués et de vieux bulldozers. Et sur la hauteur, c’est un joli mélange, une bruxellisation à la Russe, des bâtiments de la marine en béton, des immeubles en briques et quelques  maisons du dix neuvième transformées en restos chics ou en consulat de Chine ou de Corée et puis même quelques-unes en bois, rarissimes, planquées dans les coins en attente de la mort des vieux qui y croupissent encore pour que les héritiers vendent le terrain une  fortune un jour ou l’autre à d’avides promoteurs aux aguets.   L’expert n’était pas du tout un vieux fonctionnaire à casquette mais un jeune  homme bien sympathique qui a photographié ma moto en rigolant puis m’a promis le papier magique pour très bientôt, c’est promis, juré et même craché…                                      Alors, je vais continuer à flâner…

Bertrand et Geneviève…


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Bertrand et Geneviève sont arrivés à leur tour et moi, j’ai l’impression d’être une espèce de réceptionniste pour couples en transit au bout du continent. Ils sont, eux aussi, un peu retraités mais moins briscards que notre Breton. Ils ont quand même traversé toute l’Asie centrale et la Russie en side car Triumph. Maintenant ils cherchent l’accès au Japon ou à la Corée, ils se tâtent, ils prennent le temps de réfléchir…Avant les retraités partaient en camping car, maintenant ils partent à moto. La bécane, c’est devenu un truc de vieux, vestige d’une époque d’insouciance, vaguement hippie, où la moto pouvait encore être synonyme de liberté, de cheveux aux vents, avec des fleurs dedans, à condition de ne pas rouler trop vite. En France où les slips devront bientôt être homologués, l’insouciance en prend pour son grade… chez les Russe, on peut encore y croire.                               Bertrand, je n’en suis pas peu fier, a chopé le virus, l’envie de grands voyages, en lisant mes blogs. Il a pris contact avec moi en commentant un des articles…il était à Irkustsk, chez Dima et Tatiana qui s’inquiétaient pour moi…  Bertrand et Geneviève s’appellent sur leur blog « Bébert et Ginette »… je m’attendais donc à voir arriver deux prolos parigots en side Ural, la clope au bec et le perfecto graisseux. Je fus donc très surpris de retrouver dans le hall de leur vieil hôtel chic un couple tout ce qu’il y a de plus raffiné, vaguement vieille France, limite sang bleu… il doit peut-être avoir honte quelque part d’être un avocat savoyard qui claque son héritage en s’offrant, en guise de préretraite, une ultime folie nomade !                                                                           Pendant ce temps-là, Ilya me confirme régulièrement que mon dossier est entre de bonnes mains, mais je me demande parfois si je ne suis pas venu ici juste pour y faire homologuer ma moto en regardant passer les autres…mais cette homologation sera tellement précieuse pour la suite.

Asta et Linas


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Au kloub, il y aussi un autre couple, jeune et lituanien, Asta et Linas, avec chacun sa BM ; lui la 800, elle la 600,  à leur retraite ils rouleront peut-être en KTM…. Eux, ils vont aller vers l’Asie Centrale, puis l’Iran et de là embarquer pour l’Afrique.  Asta me demande des tuyaux; je lui  file quelques conseils et quelques adresses,  je fais mon briscard breton, le genre qui a tout vu de l’Afrique. Je lui dis que le Mozambique c’est mieux pour descendre que la Zambie ; je lui conseille de s’arrêter à Tofo et à Ilhia de Moçambique et d’y appeler Yorick de ma part….je ne lui ai pas dit, à cette jeune blonde nordique que Yorick avait poursuivi de ses assiduités insatiables toutes les gazelles sculpturales du pays, le long du canal du Mozambique, de Pemba à Inhambane, et qu’une blondeur nordique allait peut-être l’affoler. Mais ils verront bien sur place, son grand gaillard devra rester courageux et vigilant ; courage et vigilance, comme disait Mobutu quand il se croyait immortel…

Philippe et Nathalie…


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Val m’avait donc confié la clé du club  pour accueillir Philippe et Nathalie. Un couple de voyageurs à moto, sur les routes depuis dix huit mois avec deux KTM.

A ma grande surprise, ce ne fut pas deux jeunes sauvages que j’ai retrouvés devant la porte, mais un couple proche de la retraite. Il est marin, breton et forgeron. Il a écumé l’Arctique et l’Antarctique en bateau, les  pistes Sahariennes en camion et même la piste Nord Sibérienne qui m’intéresse tant.

Philippe, c’est une mine d’informations, je boirais bien ses paroles, mais le débit est tel que je risque d’avaler de travers. Il faudrait l’enregistrer puis se le repasser le soir à la veillée, par petites doses et de préférence en vitesse lente pour ne rien en perdre. Nathalie s’abreuve de ses paroles, elle a de l’entrainement et, à chaque saillie, éclate d’un rire atomique. Voilà sans doute ce qu’on appelle un couple taillé pour la durée. Elle a bu ses paroles pendant des années, lui, d’un bout à l’autre du globe et elle, à la maison, comme une vraie femme de marin.

Et puis un jour, elle s’est acheté  une 125 et elle l’a suivi à travers toute l’Asie, de la Turquie au Vietnam puis du Japon à Vladivostok.  Il me dit que, quand même, du voyage comme de la forge, il prendrait bien  sa retraite et avec son infirmière de Nathalie, quelque part dans le sud de la Bretagne, sur ses terres, il ouvrira un relais motard où il pourra raconter ses voyages à la veillée, en direct et en avance rapide.  On bricole nos bécanes ensemble, c’est comme si j’avais allumé la radio ; je ne sais pas comment il faisait quand il voyageait tout seul, il a dû stocker un disque dur entier d’anecdotes et même des minicassettes TDK métal, du temps où il passait des camions au Bénin.  Je vidange mon moteur, j’écoute sa traversée du Tanezrouft, on casse la croûte pendant qu’il me raconte quelques expéditions polaires avec des chiens et des bateaux qui coulent et puis je remets de l’huile neuve en écoutant la Route des Os, au nord de Yakutsk. Ah merde, j’ai oublié de remettre le bouchon, toute l’huile est par terre, j’ai dû être un peu déconcentré !

En recherchant des bidons neufs à la station, un jeune blond au regard clair, commence à discuter ; dans un jargon approximatif, on arrive à se comprendre, il a aussi un club, un kloub comme on dit ici, il veut me le montrer, c’est un kloub de motocross, il m’y fait voir toutes les bécanes et il m’offre un pneu , comme ça , spontanément, comme on offre une bière, pour me remercier d’être passé.  Je ne le reverrai sans doute jamais, j’oublierai même son regard limpide…le drame de l’être humain, c’est qu’ il finit  toujours par oublier; les regards croisés se noient dans les brouillards du souvenir…

petites dessins et rencontres floues à l’Alliance de Vladivostok…


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Aujourd’hui j’ai fait mes premiers dessins à l’Alliance Française, j’ai rencontré des motards français, et des motards Lettons et d’autres motards français, mais ça c’était hier…on a bu du vin australien, ça perturbe la concentration pour l’écriture, même si ça libère la concentration pour la conversation. Les motards français étaient en couples, des vieux briscards et  des jeunes aventuriers mais vieux quand même, je sais, c’est pas clair,  je vais essayer de me concentrer, de désaouler et structurer ma pensée pour mieux raconter tout ça…mais pas tout de suite…

poser ses repères à Vladivostok…


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Le comic’s shop de Sasha est un bon endroit pour dessiner. Tous les fan’s de bandes dessinées passent par là. A l’échelle du pays, ça ne fait pas beaucoup de monde mais , à l’échelle de son petit local, c’est plutôt dense. On y croise aussi les acharnés de jeux de rôle et de game of thrones. Du métaleux chevelu à l’étudiante en art plastique ; côté look, c’est assez disparate et, en ce qui concerne les conversations, c’est souvent plus intéressant que dans les club de bikers. Nous passons allègrement de la liberté d’expression à l’histoire de la Corée, du sens de la mise en page au rock mongol…et puis pas loin, il y a un grand resto populaire et très joli, on y mange pour pas cher et parfois on y croise de jeunes musiciennes diaphanes qui entre deux cafés, s’offrent une sonate de Chopin sur un magnifique piano à queue. Je crois que si les paperasses traînent un peu, j’aurai trouvé mes repères pour trainer quelques jours à Vladivostok…

Un dimanche à la plage…


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Aujourd’hui, je devais reprendre contact avec Val Samuraï mais, tout comme l’année dernière, ses messages sont toujours assez laconique et il faut une certaine patience, ou un bon bouquin à lire, pour attendre son arrivée…mais il arrive toujours. Nous sommes donc allés faire une petite visite au Club… Le Club est ce lieu incontournable chez les motards russes où on fait toujours une étape histoire de causer carbu en bouffant des chips gras et de la mayo. On peut ensuite regarder des films soviétiques à la télé et puis se demander combien de temps on va rester là. Heureusement, malgré l’arrivée de quelques collègues, nous sommes partis faire un tour. Val m’a amené chez lui pour récupérer madame et partir faire un tour à la plage. Il habite une vieille maison en briques, en face d’une encore plus vieille maison en bois , sur une colline herbeuse où poussent un peu partout de grands immeubles de béton et de verre…un peu comme l’aéroport…il a un petit jardinet, une terrasse avec tonnelle, on boit un thé en regardant le papy de la maison en bois qui regarde ses fleurs pousser en slip. C’est lui qui a le slip, pas les fleurs…enfin pas Val Samuraï, le papy d’en face… Autour de tout ça, l’urbanisme un peu anarchique du pays fait sortir de terre de grandes tours qui font de l’ombre aux fleurs sauvages. Après la petite visite, nous avons rejoint le reste de la famille à la plage de Russkiy Island…C’est un peu une plage foutoir à l’accès rocailleux très embouteillé.   Il y en a qui vivent là tout l’été dans des cabanons caravanes un peu déglingués. Ils gèrent les buvettes, les locations de tentes, le château et le toboggan gonflable. Ils ne ramassent visiblement pas les poubelles. Au retour, il y a des bouchons interminables sur les deux viaducs, mais on passera par les petites routes pour manger quelques blinis dans la belle famille et, finalement, la journée touchera à sa fin… Rare privilège ; Val m’a laissé la clé du club et chargé d’accueillir deux motards français qui doivent arriver  de je ne sais où mais personne ne sait vraiment quand…   C’est super, je vais pouvoir mater plein de films soviétiques…

mon voisin petit front…


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Les chambres collectives c’est un peu comme à la loterie, ou comme en prison, on ne sait jamais trop bien sur quoi on va tomber. Je ne connais pas vraiment la prison, mais j’imagine… Le dominant des deux russes à petit front  a commencé à être du genre désagréable dès le deuxième jour. Bon, d’accord, je n’avais pas rangé la clé comme il faut, mais, d’accord, ça va, pas la peine de s’énerver, surtout quand on a en face quelqu’un qui visiblement ne comprend rien du tout. Voulait-il encore se venger, le soir, quand je suis rentré ? Il écoutait la télé encore plus à fond, il vociférait au téléphone avec encore plus d’énergie, je crois même qu’il avait légèrement incliné l’écran vers mon lit pour que, même avec mes boules de cire, je ne puisse toujours pas dormir ; mais peut-être qu’il y a là comme une légère pointe de parano. Je suis excusable, à mon âge on n’a plus tellement l’habitude de se faire engueuler en chambre collective.Je ne sais si, le jour suivant ,c’est le fait que j’ai un peu dit à la réception que j’allais sans doute aller chercher ailleurs parce la vie en cellule c’est pas mon truc, que la subhumanité ne me fascine que de loin  ou si c’est parce que je suis pote avec Val Samuraï ou si c’est un peu tout ça à la fois, mais, le troisième soir, mon tortionnaire n’a pas allumé la télé et son disciple était parti ailleurs. C’est même moi qui avais peur de le réveiller avec le cliquetis de mon ordinateur… Vais-je me remettre à croire en l’Humanité ? Non, je ne crois pas : le lendemain, alors que je dormais profondément, délicatesse extrême, il m’a réveillé en me secouant virilement pour me dire au revoir et disparaître en laissant la porte grande ouverte ; celle qui donne sur la cuisine collective pleine de chinoises coincées…heureusement, ce matin-là, les chinoises étaient déjà parties…

Russkiy Island


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Sasha m’a embarqué dans la caisse de Andrej pour aller pique niquer sur Rouskiy Iland. Cette île fut d’abord une base soviétique. Quand les temps ont changé c’est devenu la balade du weekend. On a construit un grand pont et la nouvelle université. Katia, la nouvelle girlfriend de Sasha, est une jeune journaliste qui aimerait se reconvertir en romancière de science fiction… c’est, semble t’il pour elle, le meilleur moyen de,  raconter ce qu’elle veut sans risquer les emmerdes. Après le bol d’air, ils m’ont amené directement chez Ilya pour redémarrer la moto. Ilya, je ne l’ai vu que quelques minutes l’année dernière…je ne sais pas trop quel est son boulot, mais il paraît qu’il connaît bien les arcanes douanières et si c’est vraiment le cas, ça pourrait faciliter bien des choses, car c’est bien là la première mission de ce début de voyage…mais j’en saurai sans doute plus demain…

la piaule…


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Val Samouraï m’a trouvé une piaule collective dans une petite maison au centre ville. Quatre lits, trois fenêtres et deux colocataires . Le premier passe sa vie sur son téléphone et le second, plus polyvalent, sur son téléphone et devant la télé. Deux petites boules de cire glissées dans mes oreilles m’ont offert ce sommeil intense et lourd tellement indispensable pour revivre normalement après un saut spatio-temporel d’un bout à l’autre du continent…  

Le lendemain, je redécouvre la ville, les salons de thé, le nouveau comic’s shop de Sasha et toutes les filles de l’alliance Française qui m’ont préparé quelques petites conférences pour meubler cette semaine de transition.

Escale sanitaire en Corée…


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Les aéroports se ressemblent tous. Un mélange de béton, de verre et d’acier, des escalators , des couloirs interminables et des hauts parleurs nasillards qui crachent en boucle les références des prochains vols et les noms des retardataires. Au petit matin de mon escale, les deux bâtiments de celui de Séoul sont noyés sous une petite pluie fine. Ils sont reliés par une navette sur rail qui, à la fréquence d’une toutes les cinq minutes, amène sa vague humaine depuis les arrivées jusqu’aux correspondances. La seule différence, dans cette aérogare ce sont les toilettes. J’avais entendu parler de ces prestigieuses cuvettes japonaises qui te font les soins complets après livraison. Je n’espérais pas les trouver aussi en Corée. Dans un petit accoudoir high tech, différents petits boutons donnent accès au balayage tiède, ou au massage vigoureux. Il y a  même une option Karsher qui décape presque jusqu’à la prostate.

J’y aurais bien passé quelques heures à m’y désaltérer, c’est sans doute l’endroit  le plus calme du coin. Mais je n’étais pas le seul  à rêver d’y faire un stage. Alors il ne me restait qu’à rejoindre la marée pour y attendre ma correspondance…

La fin du chemin…


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Le dernier jour, celui des adieux, des « au revoir », des « à bientôt »… La Russie, cette extension infinie de l’Europe,  fait vite oublier au voyageur distrait qu’il est immensément loin de chez lui. On passe un dernière soirée dans un bar rock en parlant Anglais ou français, la musique de fond n’a rien du kazatchok ou d’Ivan Rebroff…les Kinks, Radiohead  ou les Stones, comment se souvenirs de tous ces kilomètres, comment admettre subitement  qu’on ne se reverra pas tout de suite, ni demain, ni plus tard… mais pas jamais, car la moto déposée quelque part dans la ville servira toujours de fil rouge d’alibi, de corde de rappel, pour revenir boire des cocktails en parlant des blessures de  la vie pour ne pas parler de celles du départ. Partir, revenir, quitter, retrouver, ici, là-bas, il faudrait disposer d’innombrables vies pour ne pas que les effleurer toutes. Mais c’est sans doute le vieux motard qui continue à se poser des questions sur le temps qu’il n’a plus pour croire qu’on a mille vies à bouffer à pleines dents.                                                                                  Au petit matin, dans la brume des collines, Val Samuraï est venu me chercher pour m’amener à l’aéroport, soixante bornes au nord. Dans sa bagnole, il écoute du rock, toujours ; Suzy Quattro : comment ne pas perdre ses repères géographiques et temporels, je n’avais pas écouté Suzy Quattro depuis le juke box du bistrot de la sortie du lycée. Il y avait aussi Gary Glitter et David Bowie, depuis David Bowie est mort… et moi, toujours vivant, comme dirait l’autre, je retourne dans l’autre vie semer les graines du retour. 

petit saut dans le ciel


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Le séjour touche vraiment à sa fin…le jour où je dépose la moto dans un garage est toujours symboliquement troublant. On range le cheval à l’écurie, on met la grande traversée en mode pause. J’étais donc dans cet état nébuleux, au téléphone, en train d’organiser une ultime conférence avant le départ, quand Val Samuraï, m’a appelé pour me proposer une virée avec sa bande vers les collines avoisinantes.

Nous sommes donc passés prendre mon interlocutrice qui ne s’attendait pas à cette proposition incongrue, et nous voilà tous partis, cent kilomètres plus loin, sur un aéroport de brousse, pour faire quelques ronds dans le ciel, au dessus des forêts d’automnes. Tout s’est ensuite passé très vite…au milieu des embouteillages de fin de weekend, on est retourné en ville, j’ai déposé la moto dans le garage d’une grosse villa, entre une Triumph Rocket3 et une Ducati Diavel, visiblement, on est pas chez des prolos. Je ne sais pas chez qui je débarque, un ami, d’ami, d’ami, je ne sais plus où s’arrête cette chaîne qui n’existe qu’en Russie. Elle sera bien à l’abri, je ne la laisse pas chez n’importe qui, c’est sûr, mais je ne sais pas chez qui !

Il me ramène à l’appartement et après avoir chargé dans le coffre de son énorme bagnole les bagages que je laisse toujours avec la moto, je me retrouve un peu éteint, dans un silence  bienvenu mais un peu vertigineux…

On repasse le pont : https://youtu.be/FNkeqXwcbfo

Et on fait un tour en avion https://youtu.be/gCFZs43td1A

Russkiy Island


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Journée culturelle, ça change de la veille. Je fais de la télé le matin et de la conférence l’après midi, pour finalement y raconter un peu la même chose, mais c’est très différent des clubs de motards où je ne raconte rien…De l’autre côté des deux grands ponts, il y a une île, on l’appelle Russkiy Island… Ce fut durant très longtemps une zone militaire ; ça l’est toujours, mais on y a aussi construit la nouvelle université, la Far Eastern University…c’est écrit en Anglais sur le fronton, la suprématie de l’anglais s’affiche même sur les universités russes; vu d’ici, je trouve ça un peu décalé. Je me souviens qu’en France, sur l’île du Levant, en face de Toulon, on avait créé, il y a bien longtemps, le premier centre naturiste à côté de la base militaire qui recouvrait presque toute l’île ; c’est sans doute, dans un cas comme dans l’autre, une astuce perverse pour déployer une sorte de bouclier humain… C’est bien la France ça ; mettre des nudistes, là où la Russie expose ses élites futures !

Au rythme de Val Samuraï…


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On  aurait pu croire que cette journée allait encore s’étirer, se déliter, tourner à vide. Il ne faut pas grand chose,  finalement, pour que des choses inattendues pimentent un jour qui s’annonçait un peu terne. La table de la cuisine, dans l’appartement de Val Samuraï, est barrée d’une encoche, d’un léger dénivelé provoqué par la présence d’une rallonge. Le tout est vaguement masqué par une nappe en plastique et il suffit, dans l’inattention du petit matin, de poser son bol de thé brûlant sur cette incision perfide pour  que le bol se vautre sur ce que les poètes appelleront pour l’éternité la bite et les couilles; mon premier accident de voyage.

Val m’a donc amené à la pharmacie et, après une couche de pommade, nous sommes quand même partis faire un tour en ville, parce que faut pas se laisser abattre. Il m’a emmené voir son pote Sasha qui, en écoutant Pink Floyd et les Beatles, dans son échoppe, répare les chaussures de ces dames russes si élégantes. Il a un succès fou avec son air de rien, mais c’est normal, il est le docteur de ces prothèses parfois démesurées qui transforment toutes ces femmes en pinups mondaines. Il faut voir leurs mines réjouies quand il leur restitue leurs précieuses échasses entièrement remises à neuf. On boit le thé en écoutant de la musique, je dessine un peu dans l’échoppe, pendant que Sasha répare mon ceinturon et que Val donne des coups de  téléphone. Je ne sais pas trop quelles sont les activités de mon nouvel ami, il téléphone beaucoup, tout le temps en fait, sauf quand il va à des rendez-vous et puis le soir il m’emmènera passer la soirée dans son moto club…ça se passe exactement comme je l’avais prévu. Des mecs qui parlent beaucoup mais je ne sais pas de quoi…parfois de moi quand j’entends  » Françouski » …il paraît que la tension monte entre l’Europe et le Russie ; mais ici, je ne remarque rien, je fais des caricatures, on trinque et on vide les verres, après quelques shoots on se donne de vigoureuses accolades, enfin c’est surtout eux qui me serrent vigoureusement, avec leurs mains gigantesques et leurs bras puissants. Les journées passent vite avec Val Samuraï, elles sont un peu remplies de vide, de temps qui s’écoule lentement et de vodka qui s’écoule un peu plus vite, le soir au club.  Une fois la nuit arrivée, on me dépose à la maison, je m’applique la pommade et je me dis qu’il faudrait maintenant que j’essaye de dormir…J’aimerais parfois être ailleurs, mais je suis ici, soudé à Vladivostok pour quelques jours encore…

Changement de quartier


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Hier, Val Samuraï est venu me rendre visite, il a su que j’étais ici par Maxim de Barnaoul, depuis là-bas, à mon point de départ. Le Samuraï me propose un appartement sur les hauteurs de la ville à un prix d’ami défiant toute concurrence. J’ai donc déménagé ; c’est bien j’ai  l’impression que le voyage continue un peu. Charger la monture pour aller deux kilomètres plus loin, les étapes sont beaucoup plus courtes que la semaine dernière. J’ai passé quelques jours à  deux, puis trois, dans une chambre de backpakker, je me retrouve tout seul avec trois chambres et la vue sur la baie, au loin, après le grand pont. Finies les expéditions d’un petit snack branchouille à l’autre ; comme tout le monde je vais faire mes courses à la supérette et c’est très bien comme ça, il y aura comme ça deux chapitres à ma semaine vladivostoquienne  et entre les deux, j’ai même fait une petite émission pour une chaîne de  télé, dans le parking, devant l’hôtel. La petite intervieweuse était incroyablement jolie, elle avait au moins un peu plus de douze ans et demi et ne m’a posé que des questions sur l’état des routes du pays…il  paraît que c’est, ici, Le sujet qui passionne !Maintenant, refaisons le tour de mon ancien quartier… https://youtu.be/YpO50Ojcyac                                                                                                Et vite fait, le nouveau…  https://youtu.be/ty5dnbbDiDw

Balade à la gare…


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Il faudra que je demande à Dimitri quel est son boulot. Il se lève souvent à six heures du matin, se prépare fébrilement en oubliant qu’on essaye de dormir à trente centimètres  de lui et puis s’en va pour revenir une heure après et se recoucher toute la matinée. Le Gum où se trouve l’hôtel, c’est un ensemble en brique, tendance constructiviste, donc très à la mode. Tout est en travaux ; meuleuses et bétonnières s’activent dès le matin pour repaver tout ça et rénover les vieilles briques. On y croise donc des ouvriers qui bétonnent et des pépettes haut perchées qui viennent boire un café au petit bistrot branché avant d’aller se faire coiffer en face, juste à côté de la boutique souvenir qui vend des t shirts de marin avec écrit dessus « i love Vladivostok » dans toutes les langues mais surtout en Anglais. Je traine un peu, le matin c’est une bonne heure pour dessiner à l’hôtel, peu de monde, bonne lumière. Je me garde les après midi pour mettre le nez dehors, l’air y est beaucoup plus doux pour flâner, on en oublierait presque qu’on est en Sibérie…Mais est-ce donc vraiment la Sibérie, ici ? J’ai trouvé un billet retour et un réparateur de téléphone, j’attends encore pour le garage de la moto et je suis allé visiter la gare. Quand on suit la ligne du trans-sibérien , il semble normal d’aller rendre visite aux gares, surtout celle-ci, qui est le terminus. Comme toutes les gares de la ligne, construites à la fin du dix neuvième, la gare de Vladivostok est dans le plus pur style rococo chantilly, comme le château de Louis deux de Bavière ou le métro de Moscou. Elle a la particularité d’avoir des voies des deux côtés. L’entrée avec la salle d’attente est construite comme un pont levis au dessus des premiers quais et puis derrière, par une simple passerelle, on accède à la gare maritime, comme ça,  pour les acharnés qui voudraient tout de suite se barrer au Japon ou en Corée après dix jours de train et bien c’est possible.  Demain je vais donner une petite conférence à la bibliothèque et je devrais faire une dessin sur le mur de l’hôtel ; il n’y a pas de raison que je ne me mette pas, moi aussi, au « street art », même si ce n’est que le mur de la cuisine !

Et si on refaisait un peu de moto enville?     https://youtu.be/e-Ri-WOfRD8

En ville…


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Ce n’est jamais facile d’arriver dans une ville où il va falloir prendre quelques  repères en prévision d’un retour indéfini. Quand j’étais arrivé à Irkutsk, je m’étais pris un plumard dans une auberge à routards, j’ai donc fait la même chose. Au vingt et unième siècle, on appelle ça « backpaker »; cuisine collective, chambres à plusieurs lits, ça reste une bonne formule pour être dans un centre ville sans se ruiner. Juste en dessous, il y a un bar rock ; certain soir, je fouille mon sac à la recherche des boules Quiès ; elles restent décidément une des plus fidèles alliées du voyageurs qui veut garder intact son précieux système nerveux.  Je partage ma chambre avec Dimitri qui semble loger ici pour plusieurs mois. Il m’a expliqué qu’il venait de Tchita et qu’il travaillait ici, mais je ne sais pas trop ce qu’il fait. Parfois je le croise dans le quartier, il me fait toujours un grand salut puis disparait dans la ville.   Il ne ronfle ni ne pète, mais il envoie beaucoup de textos , à chaque fois ça émet un petit son très énervant… sinon, ne mégottons pas, Dimitri est presque un voisin de chambrée discret. En attendant de trouver l’endroit où laisser ma monture, je me balade en ville. Il y a quelques jolies rues piétonnes, avec des petits bars qu’on appellerait ailleurs « à tapas »…on y sert des petits plats chinois à emporter de très bonne qualité qui ne déchirent pas trop le gosier. Pour les petits déjs, après quelques tentatives foireuses près de l’hôtel, j’ai trouvé un petit rade très bien dans le passage souterrain sous la grande avenue. Le cadre est à pleurer, mais le café et les gâteaux me vont très bien. Quand on s’arrête quelques jours, on prend très vite des repères et des habitudes, on se cherche des bases, on se prépare, il faut bien le reconnaître au retour à une vie normale qui ne nous a, avouons-le, jamais vraiment quitté…       https://youtu.be/QzFhrRsnDek

Vladivostok, tout le monde descend…


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Ce qu’on en dit dans les guides, finalement, ce n’est pas toujours que des conneries… Vladivostok, nichée à l’extrême pointe de la Sibérie orientale, à quelques kilomètres de la Chine et de la Corée, juste en face du Japon, c’est bien, enfin, une ville de Russie qui ressemble à autre chose : il était temps, il n’ y a pas moyen d’aller plus loin. La Russie est quand même étrange, ce n’est pas un pont entre l’Occident et l’Orient, c’est une infinie extension de l’Occident qui va plus loin que l’Orient pour venir se nicher entre ses plus illustres et lointains représentants, tout a bout, au bord du Pacifique. Il y eut ici, avant la révolution, d’innombrables délégations étrangères. Il faut dire que les Anglais et les Français avaient encore des colonies pas très loin et après 1917, tous les russes qui fuyaient la révolution par l’Est, à force de reculer, on finit  au bord de l’océan ; quand trois ans plus tard, les soviets sont arrivés, certains sont partis en Chine, d’autres ont traversés l’Océan pour aller en Amérique, comme le petit Yul Brynner, qui naquit ici avant d’aller faire le cosaque à Hollywood ! A mon arrivée, je suis accueilli par lidia, Alexander et Lisa, les unes travaillent au musée et le second a une petite librairie de comic’s. On me fait la visite culturelle, ça change un peu des relais biker… Les rues piétonnes, les ateliers de street art, le front de mer. Une ville de bord de mer, en Russie, j’avais oublié que ça pouvait exister… 

Arrivée au terminus…


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Quand je suis arrivé à Khabarovsk, j’avais l’impression d’être au terminus, que Vladivostok était juste à côté ; sur la planisphère, on pourrait le croire, un peu plus de sept cents kilomètres, qu’est-ce donc après toute cette traversée ? Mais un sérieux coup de mou m’accompagne, l’impression de ne jamais avancer n’a jamais été aussi forte. Les étapes dans les hôtels de bords de route ont perdu de leur charme, je rame, c’est toujours complet, je me replie dans les petites villes, il est temps de partir… Pourtant je redescends vers le sud, il fait beaucoup moins froid, même si  un petit vent du nord  vicieux me ramène un peu de ce que doit endurer Piotr sur sa Mob. Mais ce vent frisquet qui me pousse vers le Sud, c’est toute la Sibérie qui me dit que j’ai assez roulé, qu’il faut que je me repose, que si je veux, je peux revenir puisque j’en ai pris l’habitude, mais pas tout de suite… Les deux cents derniers kilomètres commencent par une autoroute toute neuve, qui se transforme un peu plus loin en une route à trois voies délabrées, comme  la Nationale 7 du temps des années soixante  et puis à nouveau de l’autoroute. On fait les travaux par petits bouts dispersés dans ce pays, c’est pour que les usagers n’aient pas le temps de s’ennuyer. Je m’arrête encore une fois dans un resto de bord de route, c’est comme si  je ne voulais pas arriver trop tôt, j’ai beau me sentir un peu rétamé par cette longue route, j’ai du mal en imaginer que j’arrive au bout, alors je traîne. Je reprends un borj avec la télé, je retourne pisser dans les chiottes dégueus, on a toujours du mal à abandonner une routine. A  Barnaoul, je désespérais de ne jamais refaire démarrer ma moto, mais quand elle fut prête à reprendre la route, je n’arrivais pas à y aller ; c’est bien crétin, non? Mais là, ça y est ; Vladivostok est devant moi. Un long pont franchit un bras de mer et je me faufile dans une périphérie qui s’étale sur des collines de bord de mer,  je vais me laisser guider par le hasard et les panneaux jusqu’au centre où il faudra bien s’arrêter à un moment donné.

( j’avais  décidé d’illustrer ce passage  par un petit film d’arrivée…mais à peine passé le pont sur le bras de mer, la petite caméra, sans doute mal fixée,  a piqué du nez et s’est contentée de filmer ma roue avant…)      https://youtu.be/AF8WuxgGAnc

Au resto …


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(Khabarovsk :  https://youtu.be/_UWfDzVXJww)

Après un grand pont sur le fleuve, voici enfin Khabarovsk et le premier panneau Vladivostok… Khabarovsk est une grande ville moderne avec quelques belles avenues et de l’autre côté du fleuve, la Chine qui n’accepte pas les voyageurs à moto. Je fais un tour dans le centre ville, évidemment les hôtels y sont chers…alors je me réfugie en banlieue, je ne veux pas aller trop loin, je dois encore faire réparer mon téléphone…

Un hôtel dans un immeuble soviétique avec un çoupermarket et un resto à côté.  La clientèle est un peu délabrée, mais ça donne à l’ensemble une certaine unité. J’ai commencé par aller voir le resto, c’est l’estomac qui parle. La différence entre les kâfés et les restaurants tient surtout dans le décorum et la note. Dans un kâfé, snack ou pas, on est servi très vite, c’est copieux, pas cher, plutôt bon, le seul problème en fait, c’est la télé. Dans un resto, il y a des beaux verres, il fait toujours presque nuit, dans l’assiette c’est à peu près la même chose que dans les kafés, mais on attend longtemps, c’est pas copieux et dans l’obscurité il faut bien viser avec sa fourchette, sinon on risque de manger sa serviette. Arrivé à la fin, c’est trois fois plus cher. A cause des verres sans doute ; tout ça pour boire du Lipton Yellow, c’est vaguement du gâchis. Le Lipton Yellow est un peu au thé, ce que le nescafé est au café, une espèce d’ersatz dégueulasse dont la seule qualité est d’avoir conquis la planète entière, au même titre que le Coca et le Macdo…mais peut-on parler de qualité pour qualifier ce qui ressemble plutôt à une pandémie ? Il y a un autre point commun entre les deux cantines et ce n’est pas le moins rédhibitoire : la télé. Encore et partout, avec ses programmes pourris, ses pubs incessantes, quand on rentre dans un kafé de bord de route, tous les chauffeurs de camions sont là, seuls à chaque table, à boire leur borj , les yeux scotchés à cette lucarne débile, personne ne parlant à personne ; il n’y a pas un endroit où j’ai pu y échapper…si,  dans ma piaule…je suis donc allé au çoupermarket m’acheter des chips et, enfin au calme, dans ma chambre bien chauffée, j’ai pu lentement décompresser après ces milliers de kilomètres…Le lendemain, après avoir une fois de plus changé le câble de mon téléphone et remis le litre d’huile que ma bécane demande à chaque mille bornes, j’ai repris la route plein sud, il reste sept cent kilomètres jusqu’au terminus du trans-sibérien, je roule tranquillement, le soleil dans les yeux et puis la pluie en fin de journée et puis la nuit avec la pluie. Les tentatives pour trouver où dormir sont parfois infructueuses, mais on finit toujours par y arriver, il suffit d’y croire…

La Sologne


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Vladivostok ; son nom résonne comme un vieux mythe…pourtant depuis Irkutsk, Ulan Ude ou Chita , il n’est jamais indiqué sur les panneaux. La destination la plus lointaine qu’on signale au voyageur de la route 55, c’est Khabarovsk.  Depuis Chita, je suis sa destination avec obstination. Il y était indiqué : Khabarovsk, 2020 kilomètres…Deux mille vingt…ça m’a immédiatement évoqué l’année du même nom, si proche… et plus j’avançais, plus, comme avec les arbres qui reverdissent, j’avais l’impression de remonter le temps. Un peu plus loin c’était deux mille deux, puis dix neuf cent quatre vingt douze, quatre vingt quatre…il n’ y en a pas à chaque kilomètre, ce ne sont pas les bornes de France, mais en voyant ces dates défiler, je ne pouvais que remonter le temps, le lycée, quand j’étais petit, quand j’étais pas né, quand mes parents se sont connus, quand ils étaient petits eux aussi et puis on bascule dans l’histoire, le second empire, Napoléon, les rois de France ; l’effet s’est estompé quand après mille bornes ces chiffres n’évoquaient même plus les livres d’histoire, j’ai arrêté mon décompte aux  périodes sombres du haut moyen âge et j’ai recommencé à regarder les arbres, à compter les bouleaux, combien de centaines de milliards de bouleaux en Russie ? La route, toute neuve et si belle la plupart du temps, devient, deux cent kilomètres avant le kilomètre zéro du décompte vers Khabarovsk, une espèce de petite départementale plutôt étroite, qui traverse à nouveau une zone de marécages et de bosquets, on se croirait en Sologne, quelque part entre Salbris et Romorantin. Être venu si loin pour se retrouver en Sologne ; c’est ça l’infinie mélancolie de la Russie, on roule pendant des heures, des jours et des semaines et on a l’impression lancinante de n’être jamais parti…

Après Mogotcha


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Petit film après Mogatcha :          https://youtu.be/dY2svkfcP6g

Le motel de la dernière étape mériterait d’être oubliable mais c’était  le seul, alors, dans ces cas-là, on n’a pas le choix. Pas de chauffage, pas de douches, les chiottes dehors et  tout ça pour le même prix que chez mes joviales copines de la veille ? Mais ça ne va pas du tout. Heureusement, le cycliste qui s’était juste arrêté pour se restaurer avant de planter sa tente, semble craindre les ours qui ne sont, paraît-il, pas rares et pas craintifs dans ces forêts. Nous négocions donc un tarif pour deux; même sans douche, c’est toujours mieux que de dormir dans les bois au milieu des plantigrades affamés. Je quitte l’Oblatz des Juifs, la morne plaine, pour entrer dans celui de l’Amour. L’Oblatz c’est comme qui dirait le département, la province, le district, la wilaya : un découpage administratif. Celui des juifs fut bien sûr créé par Staline qui aimait beaucoup transférer des populations entières d’un bout à l’autre de son empire. A la fin de l’Union Soviétique, on créa un aéroport avec des vols pour Israël et les marais tristes de l’Oblatz se dépeuplèrent très vite. L’Oblatz de l’Amour a un bien joli nom, c’est celui du grand fleuve Sibérien qui sépare la Chine de la Russie et que seuls les rares derniers tigres peuvent traverser sans visa.

Au pays de l’Amour, les collines boisées sont revenues et leur végétation s’est incroyablement diversifiée; le bouleau a de la concurrence. Il croyait avoir le monopole, l’exclusivité depuis Moscou et ne voit-on pas subitement apparaître d’autres essences ? Des chênes, mais avec des feuilles plus larges, des hêtres mais avec des feuilles  moins lisses et celles des saules sont plus longues, nous les appellerons le chêne de Mandchourie, le hêtre transbaïkalique et les saules de l’Amour. Que voulez-vous, j’aime les arbres, je voue une dévotion infinie aux cathédrales que sont nos dernières allées de platanes centenaires et un certain mépris aux motards qui voudraient les faire abattre. Une allée de platanes se traverse avec respect et humilité, si on veut tirer des bourres, il y a assez de bretelles d’autoroutes… surtout en Russie d’ailleurs et pas beaucoup de radars, ce qui ne gâte rien !

Un pas de plus…


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La route du lendemain quitte la zone forestière pour s’égarer dans une infinie morne plaine marécageuse toute grise. Les stations services y sont rares, les bistrots de bord de route aussi et il fait toujours frais. Les feuilles, pourtant,  réapparaissent sur les arbres qui reverdissent, on pourrait croire à un paradoxe temporel ; je ferais marche arrière, remonterais vers l’été. C’est plutôt la route qui redescend vers le sud. Après une large courbe au nord pour contourner la Mandchourie chinoise, la route de Vladivostok plonge plein sud, ça se voit un peu, ça ne se sent pas du tout. Il y a de la neige  dans les fossés et si j’en crois le cycliste Moscovite que je croiserai au triste motel de l’étape, j’ai dû avoir une sacrée chance. Le jour où, avec Piotr, on se tapait une journée de pluie dégueulasse, lui, pas bien loin, sur la même route, il avait de la poudreuse jusqu’aux chevilles. J’ai emmené mes chaines à neige, c’est vrai, je ne crains rien, mais la simple idée de devoir les chausser au bord de la route ne m’enchante pas du tout et finalement, n’en déplaise aux lecteurs qui voudraient plus d’action, avoir fait presque tout ce voyage au sec, c’est un luxe que je regretterai jamais.

Poor lonesome…


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Piotr a encore du mal a se réveiller, pourtant il a dormi d’un sommeil de plomb dés neuf heures et demi. Ses ronflements couvraient presque les musiques infâmes de boite de nuit. Ses fringues ne sont pas sèches, la météo annonce de la neige sur la route du nord après l’embranchement ou nos chemins vont se séparer. Il décide de rester un jour de plus… Moi je repars… un peu plus tard à l’embranchement il y a un motel de bord de route avec des camions qui ont un peu de neige sur le toit. L’auberge a l’air beaucoup mieux que ce que nous avons subi la veille ça méritait un dernier petit coup de téléphone ;  ce seront là nos ultimes échanges, c’est l’implacable loi du voyage en solitaire, il ne faut que des rencontres furtives, des échanges superficiels sinon on repart triste et ce n’est pas drôle. Une timide réapparition du soleil, des bouleaux et quelques motos sur la route me donnent presque l’impression que l’été des femmes va revenir et je me sens mieux. Je m’arrêtai quatre cents kilomètres plus loin, dans une auberge de bord de route ou je me trouve un coin tranquille pour dessiner, l’équipe de femmes vigoureuses et joviales qui gère tout ça m’a très vite adopté mais je continue à me demander comment Piotr et son petit engin poussif arriveront à Magadan ou c’est vraiment déjà l’hiver… je lui ai pourtant bien dit que l’étape qu’on s’était fixée comme ultime est, dans un voyage,  ce qui a le moins d’importance, mais il n’en démordra pas ; ce sont ces obsessions de petits garçons qui veulent pisser plus loin que les autres qui entraînent plus tard des motards solitaires sur des routes improbables et je me demande toujours, avec mon lointain projet de remonter un jour, là bas, tout en haut, si j’ai dépassé ce stade, moi qui n’ai jamais été celui qui pisse le plus loin…

Au delà de Magotcha…


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Au petit matin, trois degrés, petite pluie fine, pas loin de la neige fondue… Je me rends subitement compte que c’est mon premier jour de temps maussade,   premier jour de presqu’hiver ; un entre deux, un temps suspendu, voire deux, le météorologique qui hésite encore à plonger dans le froid et puis l’autre, celui des heures qui s’écoulent, des fuseaux horaires qui changent ; sans repère sous un ciel plombé, ce temps-là est lui aussi en suspens. Piotr aurait bien voulu partir à l’aube, mais l’aube a disparu et il est un peu ramolli par les quelques coups de vodka qu’il a tenu à boire avec moi la veille. Les polonais n’ont vraiment rien à envier aux russes dans le domaine très pointu de la pente du gosier.

Les collines défilent, noyées dans le brouillard,  à chaque tranche de cent bornes, je prends une soupe, ces petites pauses permettent aux écarts qui séparent le petit Giléra de ma grosse Béheme de légèrement s’atténuer… L’après midi ça se durcit, la pluie devient vigoureuse mais je suis bien équipé…j’arrive à Skorovodino en fin d’après midi, c’est une autre petite bourgade informe ; j’ai juste le temps de trouver un hôtel et d’envoyer le message habituel à Piotr qui arrivera une heure plus tard, confirmant sa moyenne de cinquante à l’heure et l’étanchéité pas terrible de ses équipements. Mauvaise pioche, ça paraissait tranquille, un peu à l’écart, mais c’est aussi la boite de nuit du village et nous sommes samedi soir…me voilà bon pour les boules Quies…Piotr roupille comme un bloc de granit, il y en a qui ont des talents surprenants…demain, nos routes se séparent…

Juste rester au plumard…


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Rouler avec Piotr m’aura finalement appris que voyager lentement ne change rien à l’affaire…on arrivait toujours aux mêmes endroits,  je faisais juste des pauses plus longues… Sur son petit scooter, il rencontre les mêmes gens, il s’arrête aux mêmes endroits, il est juste dans une autre dimension temporelle. Pour l’espace, nous sommes plutôt raccord… Si, sur une piste défoncée, dompter une moto est plus gratifiant que pousser une mobylette, il faut bien reconnaître que sur les longues routes goudronnées, la seule différence c’est le sens de la durée…On finit donc ,trois jours de suite, aux mêmes endroits…A Mogosha, Piotr essaye de trouver pourquoi sa mob est si fatiguée et moi, je ne cherche pas à comprendre pourquoi je suis  si fatigué…je me repose, c’est tout,  je reste au lit à dessiner, il n’ y a rien à visiter ici ; le soir les mecs bourrés surgissent de nulle part comme des zombis, si tu les croises, t’es foutu…la chambre est bien chauffée, les douches aussi, pourquoi ne pas en profiter  pour ne pas mettre le nez dehors?

Mogotcha est en exclusivité sur :  https://youtu.be/NtPWWAIO4I8

petites courbatures…


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En arrivant à Magotcha, petite ville Sibérienne anonyme et triste, une petite douleur aigue en bas du dos est venue me rappeler que, comme ça, l’air de rien, en quarante ans de moto, j’avais perdu un bon centimètre de disques intervertébraux et qu’il devenait nécessaire de faire quelques pauses supplémentaires entre les étapes. La vie est injuste et pas seulement pour le motard. On met un temps infini à atteindre un semblant de perfection, le trait parfait du calligraphe, la courbe précise du motocycliste, le geste pur du maître en arts martiaux, la pensée essentielle du philosophe, le sens de l’équilibre absolu et ne voilà t’il pas qu’une fois ce Graal enfin presque atteint, le dos se coince, les poignets irradient, la mémoire se disperse et la vue, inexorablement, se met à  baisser. J’avais craint le pire, il y a deux ans, quand, après être venu jusqu’au Baïkal depuis la France, une petite brûlure aigue m’avait lacéré en permanence l’épaule gauche…et le poignet aussi , par la même occasion…quitte à foirer le côté gauche, autant faire l’assortiment complet. Il faut bien reconnaître que le petit roulement à la pointe du sélecteur, en changeant légèrement l’angle de sélection a aussi changé ma vie et que, subitement, après avoir imaginé la fin de ma carrière sur deux roues toute proche, je me suis mis à croire que j’allais pouvoir rempiler pour un deuxième cycle…jusqu’à cent ans, ça aurait de l’allure, non ? En attendant, je vais m’allonger un peu…je vous passe un petit film en attendant la suite… https://youtu.be/t36tRCzIa3Y

Un peu plus loin que t’Chita…


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Quand se pointa le début du deuxième soir, Vovka est arrivé avec de la saucisse, du gras de viande et des bouteilles, je m’étais prudemment réfugié derrière une providentielle proposition de nouveau logo pour le club ; l’excuse était en béton, je pouvais ne boire que modérément car le «pas du tout » est inconcevable dans un club de motards russes… sauf si tu dois prendre le guidon, mais ce n’était pas prévu à notre programme. J’alignais donc, avec le sérieux d’un grand professionnel qui doit rester concentré à tout prix, les propositions de couleurs ou de lettrages pendant que Piotr faisait la conversation en entretenant, de son côté et par la même occasion, la réputation des Polaks qui, en ce qui concerne la descente, n’a rien à envier aux Russkofs.  Vovka a des airs de Steve Mac Queen, un sourire ironique et des yeux d’acier qui scintillent quand il ouvre une bouteille ; une fille l’appelait, peut-être même plusieurs, mais lui, imperturbable, était persuadé que sa mission était au fond de son verre… Je me suis lâchement éclipsé, sachant qu’un polonais de trente balais serait bien plus à la hauteur qu’un vieux dessinateur un peu belge voire vaguement Français… Le lendemain matin, il faisait froid, une belle couche de givre recouvrait nos montures, il valait mieux repousser un peu l’heure du départ ; l’après midi, ça peut grimper jusqu’à douze. De toute façon, Piotr était parti pour roupiller toute la journée et Vovka écoutait des slows slaves, à fond la caisse sur la sono du bar ; il avait sans doute une vague impression d’avoir raté queqlue-chose. Il me rappelait un copain d’adolescence dont toutes les filles étaient folles, mais la bière et les potes passaient avant tout…Je l’ai revu des années plus tard, dans sa bagnole un peu désabusé, il écoutait  Céline Dion s’égosiller avant d’aller aux putes …Est-ce par peur de l’inconnu que les hommes ratent leur mission et s’échouent au fond d’une bouteille ?

Dès que Piotr a eu vent d’un anniversaire qui aurait lieu le soir-même et auquel nous étions bien sûr conviés, une réserve d’énergie inattendue l’a remis sur pieds en quelques minutes. La peur de devoir encore faire la conversation lui a donné des ailes et nous nous sommes très vite retrouvés sur la route. Un joli soleil d’automne faisait briller les collines de mélèzes et chacun à son rythme, nous sommes repartis continuer nos voyages respectifs…On s’est retrouvé un peu plus tard pour partager une soupe à la russe, remplie de tout ce dont on a besoin pour tenir le coup. Mais ensuite, l’écart s’est creusé, les mélèzes ont disparu pour faire place à une steppe balayée par les vents… J’avais mission de trouver une piaule mais dans la ville où je me suis échoué, il n’y avait qu’un hôtel triste et complet. J’ai tout de suite envoyé un message à Piotr pour lui dire de ne pas me rejoindre, qu’il y avait un motel quarante bornes avant ma bourgade pourrie puis je me suis retrouvé dans une piaule collective avec deux vieux, sans doute à peu près de mon âge, mais comme il y en a un qui est tout bossu, l’autre qui est sous perfusion et moi qui commence à m’enrhumer, j’ai l’impression  sinistre de finir mon étape à l’hôpital…

Les prisonniers


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Les clubs de moto, en Russie, c’est quelque-chose. Le parfait inconnu qui débarque de nulle part y trouvera toujours un refuge, de l’aide, plus ou moins le couvert,  enfin surtout le verre, mais pas souvent la douche le matin… Deux jours dans un club de moto chauffé à la turbine à essence te font subitement rêver à des motels de bords de route qui prennent dans le cerveau fatigué par les remerciements, des allures de palaces. Pendant que Piotr se faisait amener en ville pour dénicher des pièces pour son playmobil, je recevais la visite d’un biker en Intruder, la Harley de Suzuki, qui venait me réparer quelques connexions électriques fatiguées par les pistes défoncées. Il ne parle pas un mot d’anglais, je ne sais comment le remercier ; en Russie, on ne paye pas un dépannage entre motards , enfin pas avec des roubles ni des dollars, en fait, on paye de sa personne. Le sauveur de mes connexions tient surtout à trinquer, le reste ne l’intéresse pas vraiment, alors on trinque à la bière. Il se sert  des pintes d’un demi litre à la pompe du club, je le suis timidement à coups de galopins. Je rêve au retour de Piotr qui fait très bien la conversation, je tente la caricature, les photos de voyage, mais mon nouvel ami veut trinquer à nouveau. Il commence à faire froid, je ne sais pas comment on allume la turbine sans faire exploser le local, un grand  vide m’envahit. Il restera en flottement , comme une nappe de brume, bien après le départ du sauveur de mes fils électriques…`


TChita est une grande ville avec quelques belles avenues et un square Lénine, avec la statue et les pigeons pour chier dessus. J’y suis juste allé faire un petit tour pendant que Piotr gardait le local et quand je suis revenu, c’est lui qui est parti faire du tourisme. C’est qu’on a pas la clé…les clubs de motards sont toujours dans des zones indéfinies de périphéries et si on y reste un jour de plus, nos hôtes nous disent à ce soir et de,bien garder les lieux… on se retrouve comme un peu obligés de rester là, loin de tout, à attendre et appréhender un peu aussi, des visiteurs qui débarqueront avec la nuit…

La maison en bois perdue dans le terrain vague…


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Au milieu d’un grand terrain un peu vague un peu steppe, il y a une maison en bois qui a du avoir son heure de gloire quand elle était un restaurant au bord de la nationale, mais un jour on a surélevé la route en la transformant en M55 moderne. Le restaurant partait vers la ruine, mais les motards de Chita, organisés comme tous les motards de Russie, l’ont rachetée pour en faire leur local qui serait aussi un restau, une auberge, mais qui, pour l’instant, ressemble plutôt à un squat. Chiottes bouchés, tuyauteries hors service, montagnes de vaisselles, souvenirs de bringue qui durent être mémorables et, bien sur, comme à chaque fois une batterie à côté du bar ; on ne sait jamais, un concert de rock peut toujours s’improviser. J’ai retrouvé Piotr, le polonais et sa mob, à l’entrée de la ville, on a fait équipe pour comparer nos contacts qui, bien sur, devaient nous mener au même endroit. Il commence à faire froid, mais le local est chauffé avec une grosse turbine à essence ; ça fait un peu constructiviste, mais si on a de bonnes boules quies et un bon coup de barre, on arrive à passer une excellente nuit….

La route de Chita…


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La route qui va de Ulan Ude vers Chita donnerait presque l’impression au début, qu’on est ailleurs qu’en Russie…Rivières paisibles collines herbeuses, la Mongolie n’est pas loin mais les petites maisons en bois sont bien là pour rappeler la réalité géographique. Petit à petit, reviennent les bouleaux qui, mélangés aux mélèzes, donnent à la brume un très joli pastel doré.  La route serpente souvent entre les collines, elle passe en permanence de l’ancienne version au goudron fatigué, à la nouvelle, lisse comme un billard noir…entre les deux, j’ai évidemment droit à toutes les sortes de travaux qui transforment souvent la route55  en piste défoncée. Je croise un polonais qui traine en Asie centrale depuis quatre mois avec un petit scooter Giléra 49,9. L’année dernière, je trouvais Fédérico un peu cinglé sur sa  250, mais ce Polonais-là, à quarante à l’heure pendant des milliers de kilomètres, ce n’est plus de l’héroïsme, juste du masochisme, pire que les cyclistes qui au moins, pour la même vitesse ridicule, évitent les pannes moteurs et sculptent leurs mollets d’acier…

repartir à nouveau…


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J’ai eu l’impression de tourner en rond à Irkustsk ? Mais que dois-je donc dire de la suite quand pour la troisième fois, je me tape la route qui rejoint Ulan Ude ? En même temps, il faut bien reconnaître que c’est à chaque fois une nouvelle expérience. L’année dernière, les forêts empestaient la cendre froide déposée par les incendies du nord, la semaine dernière,  par une chaleur estivale, on ne voyait que le bleu du Baïkal à travers les bouleaux…et puis, là, subitement, avec cette brume blafarde qui campe sur la région depuis deux jours, l’été des femmes  a fait place à un automne triste et gris, l’automne des croque-mort, des fossoyeurs, des archiprêtres…le lac est à peine visible, il est devenu, sous les vagues de brumes, le dernier terrain vague : la mer du nord… Je roule vers l’Est, avale les quatre cent cinquante bornes jusqu’à l’entrée de la ville où ne trouvant aucune hôtel de bord de route qui me fasse envie pour la nuit, je me résous à contacter le club de motards de l’année précédente, pensant encore squatter le local au bout de l’allée de garage en ruines. Mais pour mon retour, j’ai eu droit à une promotion, on a pas oublié les dessins de l’an dernier…(moi, si) … Après avoir attendu une petite heure à côté de la statue de Lénine, Stass arrive sur sa GoldWing et vingt minutes plus tard, je me retrouve  en famille, dans une maison de bois au bout d’un chemin de terre à parler de choses et d’autres…Banya et petit coup de gnole avant d’aller dormir, j’aurais pu tomber plus mal…

Animalerie mécanique.


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Un ciel laiteux, vaguement hivernal, a remplacé  le plein soleil de ces derniers jours. Il faudra bien que cette journée soit la dernière de ma pause à Irkustsk, sinon mon enracinement deviendra irréversible, le gel viendra me souder à la terre gelée et comme les eaux du Baïkal, je devrai attendre la fonte avant de pouvoir me remettre dans le bain.  Au garage de Viktor, je commence à ranger les affaires que j’ai dispersées un peu partout, les petits chats  ne sont pas très contents, ça fait plusieurs jours qu’ils ont élu domicile au milieu de mon tas informe. Ils sont étranges ces petits félins; les chats, c’est bien connu, ça passe son temps à se laver, totalement inodores, ils sont dans le règne animal, l’incarnation incontestable de la propreté… ceux-là, à force de vivre dans un atelier de mécanique, ils sont ripolinés comme les chiffons poisseux qui jonchent toujours le sol des garages et , chose incroyable, ce sont quand même les seuls chats  au monde à sentir le moteur graisseux. Ces deux-là n’ont aucun avenir dans les calendriers des postes mais on pourrait peut-être envisager de sortir un calendrier pour mécano avec des bébés chats appropriés ; ça changerait un peu des  croupes de poufs siliconées !

Je vais donc grapher un ours de plus sur les murs du bar, marquer ce passage de ma griffe habituelle… et puis je sortirai mes équipements d’hiver et je reprendrai la longue route qui part vers l’Est  lointain pour s’arrêter sur les rivages de l’océan Pacifique…

entre deux…


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Je me laisse fondre dans la tiédeur de l’été indien, ce sursaut de douceur automnale qu’on appelle ici, l’été des femmes. Max, le parton du bistrot dont l’entrée est fièrement gardée par ma fresque  en forme d’ours motard, me demande de rester un jour de plus pour lui dessiner un autre plantigrade, je sais que le temps va virer bientôt, il ne faut pas s’illusionner, l’été des femmes ne fait que passer et je ne saurais tarder à ressortir les tenues hivernales. Mais quand on s’est posé quelque part, c’est toujours une petite blessure de repartir ; rien de bien grave, on n’en meurt pas, ça laisse juste une petite cicatrice là où ça ne se voit pas…  Hier on m’a amené à l’anniversaire de Sasha, le Sasha que j’ai rencontré la première fois que je suis venu à Irkustsk, le premier maillon de la chaine, c’est par lui que j’ai rencontré tous les autres, que j’ai construit ma petite famille Sibérienne pas loin du lac Baïkal. Il était très content de me revoir, on a bu du vin de Crimée, du blanc et puis du rouge, c’est un vin léger et parfumé qui se boit sans effort, quelque soit sa couleur. Sasha fait le concert de percussions accompagné d’un saxophoniste.Entre chaque morceau, un des convives monte sur la scène porter un toast et faire un discours, je commence petit à petit à trouver le temps infiniment long… Heureusement, demain c’est jour de boulot, la famille d’Alexey m’a donc emmené, pas trop tard, dormir une fois encore à Irkutsk2… j’ai un peu l’impression de tourner en rond.

La vie de garage…


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J’ai retrouvé mes skis pour lac gelé dans le garage où je les avais laissés, je les ai ramenés à celui de Viktor et là, pendant plusieurs heures je leur ai confectionné un emballage renforcé et capitonné pour les laisser encore à Irkutsk mais prêts, cette fois, à m’être expédiés là où j’en aurai besoin, un jour peut-être, à Yakoutz, à Magadan ou au musée de la moto. Certains jalonnent leurs parcours de petits cailloux blancs, moi c’est de pièces détachées.  C’était mon programme du jour, pas trop chargé, ensuite je me suis installé au bar pour dessiner jusqu’à la fermeture du magasin et du garage après laquelle Dima m’a ramené à fond la caisse dans sa Dayatsu  turbo jusqu’à chez lui. Il aime entendre hurler ses pneus dans les virages, c’est son style, c’est assez efficace mais il ne faut pas avoir mangé juste avant ; ça tombe bien vu que j’ai mangé juste après…

Tatiana, à qui j’avais dit qu’en Russie on ne mangeait  pas assez de légumes, m’avait préparé tout un assortiment  de végétaux cueillis à la datcha.

Je commence à me remettre dans l’esprit de celui qui va prendre la route, il le faut sinon je vais finir, comme à Barnaoul,  par me fondre dans celui du petit mec qui ne va plus bouger de la salle à manger…

Retour à Irkutsk2


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Après deux jours dans le garage  de Viktor, j’ai terminé mes révisions, il n’ y a plus d’huile qui coule à gros bouillons sur mes bottes et le moteur donne un peu moins dans les castagnettes. J’ai révisé la fourche et les freins, il me reste juste à changer un pneu et je pourrai continuer ma route … Je suis retourné faire un tour à Irkustsk2, rendre visite à Alexey, Svetlana et Sergeï. On a fêté mon retour avec du vin de Crimée  et, dès demain, je suis invité à un anniversaire. Quand on revient quelque part, c’est un peu comme si on rentrait à la maison, mais ailleurs…c’est sans doute pour ça que tous ces voyageurs qui sillonnent la planète ne s’arrêtent jamais et appréhendent la panne pire que la fin du monde. Le seul risque de la panne, c’est de se voir inventer d’autres chez soi, d’autres familles voire d’autres vies et c’est déjà tellement compliqué de n’en gérer qu’une seule…

Sofatigué.


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J’ai dormi au fond du garage dans un petit bureau sans fenêtre, sur un vieux canapé, à côté d’une pile de pneus usés, de quelques vieux casques et d’un bac à chat légèrement saturé… mais le matin, j’ai pu me mettre à l’ouvrage à peine extirpé du sofa fatigué… Il faut que je vérifie les réparations de Barnaoul et que je trouve où est donc cachée cette  maudite fuite d’huile qui dégouline sur ma botte gauche depuis des jours.
Viktor a donc repris le petit garage, à côté il y a toujours le bar et la boutique pour motards. Le grand magasin qui vendait des bécanes importée du japon, lui, a fermé. Tous les jours passent ici des voyageurs motocyclistes venus d’un peu partout…des anglais, des espagnols, des coréens, des Slovaques, en deux jours c’est une bonne affluence…j’ai dit à Tatiana, qui gère avec Dima la boutique, que Max, qui s’occupe du bar, devrait ouvrir des chambres d’hôtes. Tous les soirs, ce serait plein…hier j’ai dormi dans le garage et ce soir, alors que Tatiana et Dima m’invitaient chez eux, un des coréens est revenu camper devant la porte avec sa Honda à transmission automatique en panne.  Pendant que Tatiana nous préparait des poivrons farcis, je ne pouvais m’empêcher de penser à ce pauvre Coréen pour qui c’était le tour de dormir à côté d’une pile de pneus…et même pas dans le  vieux canapé…

Retour à Irkutsk


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Au lever du jour sur la ville morne ; le seul endroit  où prendre un vague petit déjeuner, c’était le resto de la veille. J’ai tenté le coup, me disant que peut-être même, l’ogresse viendrait implorer mes excuses…elle n’y était pas, la bête, mais ses deux collègues, avenantes comme des menhirs, ne donnaient vraiment aucune envie de se sustenter là. Je me suis donc enfui à nouveau, mais par pour l’hôtel sinistre, pour plus loin, pour retrouver le monde de la route, avec ses bistrots pour camionneurs où on est toujours bien accueilli . Arrière, bled pourri, je te laisse avec tes ogresses, ton stade en ruines, tes usines cassées, tes routes défoncées et tes barres d’immeubles, je pars ailleurs et je ne reviendrai jamais. Arrivé à Ulan Ude, c’était la moindre des choses d’aller saluer la bande de Irkutsk…ce n’est finalement qu’à quatre cent cinquante, dans un pays aussi gigantesque c’est comme qui dirait, la porte à côté. J’ai pu comme ça à nouveau longer le bleu profond des eaux du Baïkal , je l’avais presque oublié, celui-là. Quelle ingratitude, lui qui m’avait offert ce plaisir si surprenant de rouler sur la glace.  En fin de journée, j’ arrivais donc au bar où ma fresque n’avait pas bougé, j’y retrouvais Viktor qui avait repris la gestion du garage moto…ça tombe bien,  après quatre mille bornes, j’ai justement une révision à faire…

retour en Russie


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Les passages de douanes sont toujours remplis à ras bords de surprises….on m’avait prévu le pire au passage russe, j’avais pris l’habitude de passer les contrôles Mongols en quelques minutes. Je ne sais pas ce qui s’est passé, un basculement cosmique, la sortie de Mongolie m’a pris deux heures à cause d’un papier que je n’aurais pas eu et que j’aurais dû avoir ; le chef des douaniers a appelé le poste par où j’étais rentré, qui lui même devait contacter la base locale qui après en avoir référé à la capitale devait recontacter mon chef à moi, qui m’avait néanmoins confortablement installé dans son bureau où je pouvais dessiner tranquillement en attendant la sortie. Le cheveu gris et le dessin, ça facilite le contact avec les chefs. Trois caricatures plus loin, la situation a commencé à se dénouer. De toute façon, j’avais, presque malgré moi, décidé de la jouer flegmatique. Il semblerait qu’à l’entrée, on ait mal retranscrit le numéro de ma plaque d’immatriculation…depuis qu’il faut des visas pour venir en Mongolie, toute la paperasserie  en a pris un sacré coup au rayon des complications. Passé côté Russe, je comptais sur la présence de ma douanière de l’an dernier que j’avais réussi à recontacter grâce aux technologies modernes pour me faciliter la tâche…avait-elle laissé des consignes avant de partir en weekend ? Je ne le saurai jamais, sauf si j’arrive à nouveau à la joindre…mais le passage Russe, ce fut du velours,  je me suis très vite retrouvé de l’autre côté. Après avoir hésité à m’arrêter à Khyakhta, où j’avais passé trois jours l’an dernier, j’ai pensé qu’il serait plus malin de m’avancer un peu… Les collines sont jolies quand la lumière descend ; les sapins sont revenus et aussi les bouleaux dorés par l’automne. J’hésite à planter le tipi, il fait un peu frisquet, mais il n’y a pas une auberge, pas un motel sur cette route. Je finis par m’arrêter à Gusinoozyersk, triste bourgade industrielle au bord d’un grand lac. Il y a un pur hôtel soviétique en plein milieu, je m’y installe puis vais me prendre un petite soupe dans un resto, formica, nappe en plastique. Un grosse fille toute rouge vient me coller  en me déblatérant des incohérences nimbées de vodka, j’accepte d’en boire une et tente  ensuite un replis stratégique en m’excusant d’être très fatigué…je m’éclipse ; elle me suis, la génisse… elle essaye de me ramener  vers le rade en vociférant je ne sais quoi. J’arrive à me libérer de ses grosses pognes pour me replier vite fait vers l’hôtel. On m’a toujours dis de faire gaffe aux pochtrons des campagnes russes…là j’ai découvert la pochtronne des cités industrielles…et bien, c’est pire, je viens peut-être  d’échapper à ma première tentative de viol!

Darkhan… avant la douane (ça rime)


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Après une nuit étoilée sous mon tipi, je me suis levé sous un ciel plombé et je suis parti sous le crachin. Il m’est arrivé ces derniers jours d’oublier que je voyage dans des pays froids ; petit à petit cette réalité-là va revenir à l’attaque, je le sens. Le long de la route, après deux chutes à l’arrêt à cause de cette putain de béquille qui s’enfonce dans la terre, un riche de la capitale m’a hélé du troquet yourte où il cassait la croûte, son énorme bagnole garée devant. Je suis donc allé discuter  le coup. IL m’a invité à partager son repas puis à tenu à m’offrir une petite bouteille de vodka, du pain et du poisson séché. Arrivé à Darkhan, quatre vingt kilomètres avant la frontière, j’ai fait astiquer  le moteur de ma moto pour localiser les fuites d’huile à une station de lavage et j’ai offert à la karchereuse une petite bouteille de vodka, du pain et du poisson séché ; ça lui a fait très plaisir. Je suis ensuite pari à la recherche d’un hôtel un peu mieux qu’à l’ordinaire pour ma dernière soirée mongole.  J’ai trouvé devant le grand marché un établissement tout à fait correct, calme un peu à l’écart, j’avais pourtant bien vu, en lettres de feu sur la façade, Hôtel, Restaurant , Karaoké, mon cerveau ramolli n’a pas dû aller jusqu’au bout, il a lâché prise avant le troisième mot et au moment de penser à dormir, je maudis une fois de plus tout ce que je peux trouver à maudire, je vais être frais demain à la douane, avec ma copie de carte grise qui risque bien de me ramener à Darkhan ou, carrément, de me coincer entre les deux frontières…

les cowboys


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A partir de Mörön , la route est goudronnée, balisée, civilisée, je peux ranger Kevin dans sa petite housse pour un sommeil bien mérité. Je vais voir le gonfleur de pneu, le pompiste, tout le monde me fait remarquer, le regard chargé d’inquiétude, que ma moto pisse l’huile. Et oui, je sais les amis, je m’occuperai de ça plus tard, en attendant il faut juste penser à faire l’appoint. Le pompiste m’invite à partager son thé et ses beignets, ces fameux petits beignets bien coriaces qu’on prend le matin dans les yourtes en les ramollissant lentement dans le thé brûlant. La route est toujours un peu surélevée, ça lui donne l’air de survoler la steppe, on a moins l’impression de se fondre dans le paysage.  Je m’arrête casser la croute dans un saloon de bord de route, il y a quelques motos devant, ce sont des cowboys mongols qui voyagent en bande avec les dames. On compare nos motos, nos équipements et puis ils repartent et je finis mon repas…la journée s’écoule lentement.   https://youtu.be/fjsqcF4PtAc

Arrivé au coucher du soleil je traverse Edernet ; quelle ville bizarre avec ses tuyaux partout. Ils passent entre les immeubles, le long de la route, ils partent vers les campagnes. Est-ce du chauffage urbain comme en Russie ? Je passe près d’une grosse usine sur laquelle il est gravé dans le béton  EDERNET THERMAL PLANT, c’est de là que partent les tuyaux fumants qui courent partout, d’une usine à l’autre, au fond il y a  une grande mine à ciel ouvert , un barrage et le long de la route des hôtels cubiques un peu défraîchis,… je me dis que je serai mieux dans la steppe.  J’ai appris que cette ville fut construite par les Soviétiques dans les années soixante dix pour exploiter le plus grand gisement de cuivre d’Asie, ainsi donc il n’ y aurait pas que des troupeaux dans ce pays ?

Mörön


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Au petit matin, l’air est vif et le soleil brûle déjà, on a le plaisir de cette sensation étrange uniquement dans les déserts et les hautes montagnes.  La Mongolie, c’est un peu les deux à la fois. Je suis allé, dès le lever du jour, vers le « black market » où, paraît-il, je devais trouver tout ce que je cherche. Le black market c’est un mélange de hangars en béton, de cabanes en bois et de containers ; on y trouve surtout de la nourriture et  on n’aime pas les photographes, surtout au rayon viande. Il y est plus facile de dégoter un quart de bœuf que de la colle à métal mais en déambulant au milieu de tous ces étals aux odeurs puissantes, en se faisant indiquer la direction à prendre  à chaque hésitation, on finit toujours par trouver quelqu’un qui parle anglais et qui pourra enfin filer  le bon tuyau, la petite cabane planquée de celui qui vend de la résine composite chinoise dont l’odeur me rappelle étrangement le cabinet de mon dentiste…Mörön est un  peu plus agréable qu’Ulaangom, une grandes artère ornée de lampadaires très élégants quoiqu’un peu alambiqués, des grands squares un peu poussiéreux entourés d’immeubles officiels plus ou moins kitsch ou totalement soviétique, des statues de Gengis Khan au milieu des ronds point, on y voit déambuler toute une jeunesse en costume d’étudiants, accrochée à ses téléphones comme partout ailleurs. Mörön sent le centre administratif, la ville qui a son importance, même si elle se traverse en quelques minutes.  J’ y fais réparer mon téléphone ; c’est que moi aussi, comme cette jeunesse en uniforme, je suis devenu dépendant de cette verrue en alu brossé. La mutation du siècle ne m’a pas loupé…

Dernière longueur de piste


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Il ne restait que quatre vingt kilomètres pour arriver à Mörön, sur une piste avec mention \ »route nationale\ », le risque de se perdre était dérisoire, il me fallait juste gérer le trou dans le moteur. Je me suis levé à l’aube, la somptuosité de ma chambre n’incitait pas à la grasse matinée. Le gérant, appelons-le comme ça, était déjà debout. Il ne réside pas dans l’établissement, on peut le comprendre. Comme il devait aller, en camion, livrer quelques vaches à la ville, il m’a laissé un cadenas et demandé de verrouiller la porte en partant. J’ai donc commencé à nettoyer le moteur à l’essence puis scotché consciencieusement un pansement sur la plaie béante du moteur et je suis parti comme ça, en priant tous les Bouddhas de Mongolie, qu’il n’ y ait pas de passage à gué sur cette route. Très vite je me suis rendu compte que ça se décollait mais il venait de l’intérieur du moteur une aspiration qui maintenait vaguement la compresse. Après vingt bornes, le trou s’est retrouvé à l’air libre mais finalement peu d’huile s’en échappait, j’étais en train de me demander combien de temps je pouvais tenter ma chance quand un tangage bien connu mais toujours malvenu vint me rappeler que sur les pistes caillouteuses, il faut toujours prévoir les crevaisons. Après avoir maudit ma race et, par delà, la race de la race, je me suis calmé ; réparer une crevaison ce n’est pas si grave, j’arriverai juste un peu plus tard que prévu sous la douche. Quand un minibus s’est arrêté pour savoir si tout allait bien, je ramais à décoller le pneu de la jante, j’avais fait retomber la moto et je commençais à désespérer un peu. Ils sont sortis de la bagnoles, quatre lascars rigolards qui ont voulu prendre les choses en mains tout de suite… et pendant que deux s’activaient fébrilement sur la roue, les autres me servaient quelques coups de vodkas accompagnés de nouilles aux oignons. Ils étaient bien excités de voir la moto redémarrer, quant à moi, légèrement bourré, je me disais qu’il ne fallait surtout pas me vautrer une fois de plus. Je suis tranquillement reparti en évitant soigneusement les cailloux sailllants pour arriver à boucler cette putain d’étape jusqu’à Mörön. Des touristes Coréens hilares m’ont croisé un peu plus loin, ils voulaient faire des photos, savoir d’où je venais… ils sont repartis, leurs rires tonitruants et le gros moteur de leur tank à pneus résonnèrent longtemps dans la vallée, puis le calme est revenu…et moi, j’ai continué mon petit chemin avec une légère ivresse qui me donnait l’impression de survoler les bosses… sauf pour les dix derniers kilomètres, là elles étaient terribles les bosses ; quand toute les pistes parallèles se rejoignent pour une entrée de ville, c’est toujours l’horreur. Je suis arrivé au centre. Autour du seul carrefour avec feux de la ville, il y a trois hôtels du même calibre. J’ai visité les trois, j’ai choisi celui où l’hôtesse d’accueil était la plus souriante…elle souriait d’ailleurs beaucoup moins quand elle a vu la flaque d’huile que j’avais larguée sur le sol de son garage. J’ai remis la moto dehors et elle m’a vite pardonné…Après une énorme soupe pleine de légumes, de viande et d’épice brûlantes, et une pause aux toilettes parce que j’ai un problème avec les épices brûlantes, je me suis effondré sur le plumard, hélas un peu trop dur, mais je devrais m’y remettre d’aplomb quand même …

Francophonie et cartographie


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La route ensuite n’avait pas un intérêt  démesuré, sinon que petit à petit, d’un magnifique ruban de bitume tout neuf elle devenait une espèce  d’hybride entre la piste de taule ondulée et le chantier de la prochaine transmongolie, c’est en arrivant sur ce secteur indéfini que j’ai rencontré un attroupement qui ne sentait pas vraiment la couleur locale. Trois cyclistes suisses qui partaient vers l’Est et un jeune couple d’étudiants français dans un vieux Nissan, vers l’Ouest. Déjà qu’ils n’étaient pas encore remis de leur émotion de rencontrer des francophones dans cet endroit-là, l’arrivée de la délégation Francobelge, que je représentais à moi tout seul, faillit les faire défaillir. Nous devisâmes donc à propos de nos expériences puis, ne voyant pas arriver de délégation Québécoise, on a fini par reprendre chacun nos voyages respectifs.   Après une escale à la cabane restaurant de la gare routière de Songano, j’ai repris la route en faisant cette fois totalement confiance en Kevin Garmin pour m’amener au milieu de rien où j’ai planté ma yourte à moi ; j’ ai  entendu deux petites motos venir observer mon campement, je me sentais un peu comme un pionnier dont le campement serait cerné par des cavaliers Sioux… mais le sommeil l’a très vite emporté… Le lendemain matin, levé à l’aube, pendant que trois chiens gardaient mon campement, moi je faisais mes ablutions matinales dans la petite rivière et c’est à cet instant que les petites motos sont revenues. On est jamais tranquille, décidément. On se lève à l’aube pour pouvoir prendre le temps de se préparer à l’étape suivante, et c’est juste au moment critique, quand on vient de déposer, les fesses à l’air, son offrande à la terre nourricière et qu’on en est aux finitions, à croupi dans le filet d’eau, que les voisins débarquent.  Mais comment leur en vouloir? Ils m’ont amené un litre de lait frais et un gros morceau de fromage, une sorte d’intermédiaire entre le beurre et le fromage, je mange et bois poliment tout ça en partageant le pain légèrement brioché que j’avais trouvé la veille près de la gare routière. Je suis ensuite convié à rejoindre la yourte pour prendre le thé avec du fromage ; il y a des jours comme ça où on se dit qu’en ces temps où tant de gens deviennent allergiques aux laitages, la Mongolie est certainement une région qui leur sera scrupuleusement déconseillée par les conseillers médicaux de agences de voyages…ils ne viendront jamais ici, sauf  à des fins suicidaires…le taux de laitages qu’on ingurgite quotidiennement dans ces campagnes atteint des taux que mon estomac a décidé d’oublier.Pour la piste qui a suivi, je m’en suis entièrement remis aux compétences de mon ami Kévin Garmin. Il faut dire qu’après Sogano, il n’y a plus rien qui ressemble vraiment  à une route. Deux cent cinquante bornes de pistes, caillouteuses, sableuses, boueuses, avec des passages à gué un peu partout, ça finit par épuiser, j’ai même évité un orage terrible qui avait bien foutu la trouille à des touristes Russes égarés qui allaient dans l’autre sens; j’ai eu du bol,  j’ai  dû juste traverser les flaques de boue et les tapis de grêlons laissés par son passage. Mais arrivé  à Tzangaanoul,  la ville pointée par mon ami Kévin comme point de chute accessible en roulant à travers la steppe, l’envie de m’arrêter dans cette bourgade de cabanes tristes ne me titilla pas vraiment. Cent bornes plus loin, à la ville, la vraie, je trouverais  certainement un hôtel  tout équipé pour me reposer vraiment, me laver, faire un vrai repas, toutes ces choses simples qui font tant de bien après trois jours de fromage …Cent bornes de plus, pas grand chose en fait, sauf qu’à moto c’est comme en ski, quand on a été brillant sur toutes les pistes rouges mais qu’on a un peu abusé, on finit par se casser une jambe sur une faute de quart ridicule, au milieu des enfants  hilares, sur une piste verte. Il m’est arrivé un peu la même chose ; la faute de quart, l’inattention, le coup de mou, je me suis un peu tordu la cheville mais surtout, un caillou a troué le carter de la moto. J’ai bricolé avec du gaffer, le scotch à tout faire, mais après dix bornes ça repartait en couille.

Il ne restait plus qu’à s’échouer dans une auberge en planche, sur un sommier au matelas de paille, dans un village sans nom et sans électricité, quelque part sur la route vers nulle part, là-bas au Far East…

L’étape divergente


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Le débat va désormais faire rage en mon for intérieur entre carte et GPS. Je suis resté jusqu’au milieu de l’après-midi dans l’hôtel de Ulaangoom c’était un établissement typiquement soviéto-mongol, un immeuble triste avec une épicerie au rez de chaussée, un restaurant au premier et quelques chambres au second. La taulière, fort aimable, m’a installé la box dans ma piaule pour  que je puisse mettre à jour mon journal de bord. J’y serai presque resté un soir de plus, mais la vue sur l’artère principale, le bruit qui accompagne toujours toute artère principale digne de ce nom et puis les baies vitrées qui transformaient petit à petit la chambre en four solaire, tout ça m’a donné envie de nuits improvisées au cœur de la steppe. Elle est tellement belle la steppe et elles sont tellement moches ces petites villes, avec leur mélange d’immeubles gris, de petites maisons et de yourtes. J’ai donc repris la route vers seize heures, juste un peu, comme ça, pour être ailleurs… Garmin appelons le Garmin c’est le nom de mon GPS, ça fait un peu Kevin mais ça évite les contractions genre JFK ou DSK, je trouve ça moche, pas élégant du tout, ça fait sigle, même si ma moto s’appelle BMW… Kevin donc, m’invitait à faire tellement de tours dans la ville alors que  le pompiste m’indiquait l’inverse, que j’ai cru que son programme voulait me renvoyer d’où j’étais arrivé la veille… Suivant les conseils du pompiste, j’ai pris une belle route goudronnée qui mettait tout le monde d’accord, Kevin qui s’était reprogrammé dans  le bon sens, la carte qui m’indiquait que ma route était un axe rouge important et le pompiste qui devait déjà m’avoir oublié. Même les trop rares panneaux de la sortie de ville qui défilent confirmaient  que je pouvais y aller les yeux fermés. Après quelques dizaines de bornes sur un goudron tout lisse, je  me suis quand même inquiété, en m’orientant avec le soleil ; il semblait qu’on tirait trop au sud. J’aurais d’ailleurs du m’occuper plus de Kevin plutôt que de ne faire confiance qu’à cette belle route qui ne pouvait que correspondre à l’axe bien tracé de la carte. Et pourtant, là, c’est la carte qui avait tort le bel axe rouge devait comme la veille correspondre à une piste de terre. Les cartographes, quand même, c’est des sacrés rigolos ; à part ceux de monsieur Michelin qui sont des gens très sérieux, les autres, ils doivent se pochetronner toute la journée, pour se planter aussi souvent. Kevin insistait pour faire demi-tour incapable cette fois de me trouver une piste secondaire. Je lui ai donc cloué le bec, j’ai replié la carte et continué la route jusqu’à un lac magnifique. Après tout une route en vaut bien une autre. Je me suis arrêté dans un camp pour pêcheur, des petites maisons en bois et des yourtes au bord du  lac, j’ai même retrouvé deux gaillards qui, à la sortie de la ville, avaient tenu à ce que nous buvions une bière ensemble, une bière tiède, dans un bidon en plastique mais une bière quand même. On a d’ailleurs pu finir le bidon près du lac et je  me suis installé dans un petit cabanon au calme absolu, après avoir discuté avec Matsoo, un jeune fonctionnaire venu de la capitale en famille, au village natal de son père, quelques yourtes sur la colline. C’est là, en écoutant le silence fracassant, je me suis dit que j’avais bien fait de prendre cette route au hasard…

De Tzagaanuur à Ulaangoom…


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Pour dix dollars, Jon, mon grumeau mongol, m’aura offert le rêve de tout routard lecteur du guide du même nom, passer une journée chez l’habitant, se détruire la mâchoire avec de la viande coriace en buvant du thé au fromage de yack puis aller rentrer les bêtes, assister à la traite des chèvres et rester des heures à coté du poêle à parler de rien ou à ne pas parler du tout, ce qui vu de loin, revient à peu près au même. . Tout sent un peu délicieusement le fauve. Rien ici n’a dû changer depuis des siècles, à part le téléphone portable, et ce n’est pas rien et la moto auxiliaire du cheval, ce n’est pas rien non plus. Avec sa petite moto chinoise Jon emmène maman chercher les chèvres ou papa chercher les yacks et puis, l’après midi, il va à la frontière traquer le touriste. Pour quelques dollars de plus, Jon  a proposé de m’accompagner pendant une cinquantaine de bornes pour me faire éviter un passage à gué qui aurait pu me rappeler de cuisants souvenirs vieux d’un an à peine. C’est l’occasion de vérifier si c’est un vrai grumeau : va t’il vraiment m’aider à éviter les gués ? Bien sûr que non, il voulait juste le plein d’essence. Mais à quoi bon encore disserter sur les vieilles inégalités coloniales transposées dans le monde du tourisme. Car qu’il le veuille ou non, le voyageur, vu d’ailleurs, sera toujours un touriste.  On a fait dix bornes ensemble, avec son papa en passager, sur une piste balisée comme une route, on s’arrêtait à chaque virage pour ramasser des bouses de vaches. Arrivés à une grande plaine infinie, ils sont rentrés chez eux et j’ai continué tout seul.  Il y a beaucoup de bergers dans la plaine, ils m’ont souvent indiqué le chemin, parce que sur les cartes il y a une belle route rouge comme la nationale 7 et sur le terrain il y a une infinité de traces qui mènent un peu partout. La plaine c’est comme un jeu de labyrinthe, on y entre, on a plein de possibilités mais une seule bonne sortie ; il suffit de la trouver.  Heureusement qu’il y a du monde dans toutes ces yourtes. On peut prendre le temps d’un thé au fromage puis se faire indiquer le meilleur endroit où passer toutes ces rivières qui glissent dans la plaine. Cette année, je ne me suis pas fait piéger dans l’eau, mais je crois que j’ai bien fait de changer d’embrayage. Le GPS, mon nouvel outil, a un peu de mal a réagir quand je remonte le long des rivières pour chercher des passages mais pourtant, un fois trouvé la sortie du labyrinthe, quand je me suis égaré dans les collines après un orage, ce n’est que sur lui que j’ai compté pour trouver par où passer : il n’y avait plus une yourte depuis la fin de la plaine et je commençais, vu l’état de la piste, à m’inquiéter un peu.  Le petit robot m’a finalement bien amené au bord d’un grand lac entouré de silence. Juste quelques yourtes, de gros criquets noirs et rouges, des goëlands et des cormorans venus de je ne sais quel océan lointain, et puis un vol d’oies sauvages sur le lac avant de remonter dans les collines, la lumière est sublime, je survole les ornières, libre comme les oies sauvages…  je continuerai jusqu’à Ulaan Goon, amené jusqu’au terminus par  ce fameux GPS que je vais finir par adopter. Moi qui ai, durant tant d’années, rêvé en regardant les cartes, je sens que je suis en mutation…